VI
Le Progénisme
L’Homme, l’Artiste, est un centre, un nœud où se rencontrent le Passé et l’Avenir.
Tantôt celui-là est un résidu, celui-ci un germe; tantôt celui-là est une réalisation épanouie, celui-ci un embryon microscopique, presque insaisissable.
C’est le masque de Janus regardant en arrière, regardant en avant.
Du lointain consommé par la mort, sortent les forces dès longtemps grandissantes parvenues à leur maximum — ou les forces diminuantes qui meurent dans l’épuisement; pour le lointain qui sera la matière des jours futurs, des points, des stries, des lueurs, des presque rien d’où sortiront les œuvres, expressions définitives des arts nouveaux, — ou des éblouissements qui iront s’éteignant, mourant dans les générations descendantes.
LE PROGÉNISME
Sur cette échelle indéfinie des temps, où chaque vivant est passagèrement le point central, une succession et une régression dont les pointes inversement dirigées se touchent, fait jaillir le foyer présent, doublement alimenté par ce qui s’achève et par ce qui commence, par l’Hérédité dont, depuis Darwin, l’action est définitivement reconnue, — par cet autre élément, jusqu’ici oublié : le pressentiment des événements futurs, la prévision instinctive de ce qui doit arriver, l’anticipation vague sur l’inconnu qu’on rejoindra, et, qu’à défaut d’autre mot adaptable à un si étrange phénomène, je nomme ici tant bien que mal : PROGÉNISME.
Atavisme, Progénisme, nul n’y échappe, surtout dans l’Art. Chacun continue et chacun anticipe.
Et il vaut la peine de le dire, non seulement pour compléter la théorie des causes qui influent sur les évolutions, mais aussi pour mieux diriger une critique encline, en son aveuglement, à ne pas comprendre et à condamner en ce qu’elles ont d’informe, les invincibles tentatives de ceux qui, déjà portant en eux la graine de ce qui sera plus tard un art épanoui, d’instinct s'y essaient avec l’opiniâtreté de l’inévitable, et qu’on traite comme si, dans l’homme
LE PROGÉNISME
(cette résultante de facteurs préexistants), il y avait, pour les actions, un choix et une volonté libres.
Quand s’est affirmée, au dernier siècle, la doctrine des influences psychologiques héréditaires et que leur troublante fatalité fut démontrée, le dédain spiritualiste des sectateurs de la liberté humaine fut sans borne en ses mépris.
Et pourtant toutes les résistances, et parmi elles la plus puissante, celle de nos désirs et de nos orgueils d’êtres pensants habitués à se croire maîtres au moins de leur âme, sont désormais écrasées. On se sait pris dans les liens des choses finies qui, de l’abîme où elles ont été englouties, dominent et dirigent encore les vivants, les maintiennent aux sillons ou aux ornières dont les bouts d’origine se perdent dans les noirs passés.
Avec inquiétude pour la mémoire des morts chers dont nous sortons, quand s’éveillent en nous des idées bizarres, des tendances funestes, des projets que notre conscience réprouve, nous nous demandons s’ils ne furent pas pensés (réalisés peut-être!) par les aïeux?
Avec effroi, quand approchent les âges auxquels, pour nos ascendants, se sont produites des révolutions psychiques, nous nous deman-
LE PROGÉNISME
dons si des transformations analogues ne vont pas se faire en nous, et si, dans l’obscurité de nos ténèbres intimes, un nouvel homme ne va pas se dresser, apparition fantomatique d’ancêtres disparus?
Il y a non seulement ceux que le passé a achevés et qui battent en nous le plein de leur influence, mais les inachevés, ceux qui sont encore en formation, qui ne seront complets que dans nos descendants, mais qui, reptiles à demi assoupis déroulant leurs anneaux, déjà tentent obscurément de se manifester en nous par des mouvements, des impulsions troubles qui nous déconcertent et qui sont l’anticipation des événements futurs, le pressentiment d’énigmes dont l’avenir dira le mot. De telle sorte qu’on peut croire que deux facteurs opposés ont en nous leur point de concentration : l’atavisme qui appelle le flot de ce qui s’est accompli, le progénisme, la pré-hérédité, dont la marée déjà travaille.
Ce lot d’appréhensions, sortant de l’accompli, qui grèvent notre nature esclave, prisonnière de ce qui l’a précédé et de ce qui l’entoure, n’est qu’une moitié de la réalité* dominatrice qui l’enlise. Il y faut ajouter l'avenir ! Et je pose cette question neuve, encore plus char-
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gée d'effroi parce qu’elle embrasse non le connu des faits historiques, mais l’inconnu des évolutions futures : Dans quelle mesure tout être est-il influencé par ce qui DOIT arriver à ses descendants ?
Puisqu'il a en lui les restes de ce qui fut, au même titre il a en lui les germes de ce qui sera. Et si ces restes sont des facteurs de son sort présent, comment ces germes ne le seraient-ils pas ? Dans le creuset de sa vie, où ces deux courants aboutissent, bouillonne une alchimie à laquelle travaillent les uns et les autres.
Et, en effet, pourquoi tel instinctif espoir ou entraînement, telle instinctive appréhension ou terreur ne seraient-ils pas, dans certains cas, l’appel obscur d’un bonheur ou d’une catastrophe futurs, plutôt que la dernière résonnance d’un événement passé? Pourquoi l’animal, même le plus inférieur, a-t-il peur de la mort ? Si ceux qui l’ont précédé l’ont soufferte, ils n’ont rien pu transmettre à leur descendance des horreurs entrevues à cette rentrée dans les ténèbres. Point d’engendrement postérieur au trépas. Mais tous mourront, et c’est par régression sans doute de la Fatalité inscrite en lui que le taureau qu’on pousse à l’abattoir tremble des quatre membres et refuse d’aller plus avant.
LE PROGÉNISME
Effet de l’Hérédité « successif ». Effet du Progénisme « régressif ». Double pression, en un point passsager,de l’entièreté de l’universelle existence, ce mystère qui n’a ni commencement ni fin, qui, malgré la variété de ses divers états dans le temps, apparaît au penseur un et immobile, comme ii l’est dans l’espace à un moment donné, malgré cette même variété.
Toutes ces parties agissent et rétroagissent l’une sur l'autre, solidairement. C’est un seul Tout dans l’éternité de la vie. L’indépendance à laquelle font croire le changement et le mouvement n'est qu’une illusion. Ils ne rompent pas l’indivisible connexité de l’ensemble et n’abolissent pas les influences d’après ou d’avant qui entrecroisent leurs fluides.
De quelle lumière ces brèves réflexions éclairent l’histoire des arts, les jugements à formuler par tout homme de pensée, et les devoirs de la critique! Combien ils sont en dehors des réalités, ceux qui, par une application imprévue de l’art d’accommoder les restes, prétendent maintenir debout les édifices écroulés des écoles éteintes et rebâtir avec les débris !
Mais combien ils sont plus injustes encore ceux qui vilipendent les PRÉCURSEURS, ne voyant dans les commencements quel’informité
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inévitable, ignorants à l’égal de qui ne saurait dans le fœtus, encore petit monstre, découvrir letre qui s’épanouira.
Ah ! qu'il faut être attentif à ces poussées insolites, à ces élans étranges qui tourmentent tant d’artistes, et, malgré les frénétiques colères des foules, les font persister à l’appel des voix intérieures qui sont l’appel de l'art à venir! Avec quelle justesse spontanée et quel touchant et opportun entêtement se laissent attirer, par ces sirènes baignées dans les brouillards du plus tard, les avisés et les plus purement de race! Certes, pour quiconque veut éviter, s’il est homme, le regret de s’ètre attardé dans la décadence des idées usées, — s’il est critique, la mortification d’avoir mal prophétisé et d'avoir outragé les gloires marquées par le Destin, — il importe de tenir compte, autant que des lois d’hérédité, de celles que nous venons d’esquisser : les lois du Progénisme.
VIE SIMPLE
O trois fois chère Solitude ! Mère des révisions de conscience, des pensers forts et des résolutions viriles ! Une fois de plus, libéré des quotidiens soucis de l'amère et lourde existence sociale contemporaine, j’aborde à ton port de refuge.
Oui, le voici ce pays du Silence où tu règnes, partout invisible et partout présente, Reine de la méditation et de la paix.
Voici les grandes plaines mélancoliques comme mon âme, comme elle résignées, tandis qu’au-dessus, à la coupole immense du ciel, passent les vents et les nuages, acteurs muets du drame des météores incessamment renouvelé, image de l’humanité triste où je suis errant, atome créé pour la joie et pour la douleur.
VIE SIMPLE
Sur le tapis des bruyères « moirées d’un vol d’abeilles », où, entre les lambris des pins murmurant les souvenirs de la mer. Voici les larges chemins déserts déroulent au loin leurs ornières sablonneuses, aux sinuosités paresseuses et profondes, semblables aux rêveries traînantes qui, sans but, s’enfoncent dans les brumes du mystère et de l’infini.
Pas un bruit. Terre sévère et douce, tu as pour moi l’accueil taciturne et tendre qu’on fait aux exilés. Déjà, je sens s’apaiser les orages de mon âme et lentement descendre en moi la fraîcheur des renouvellements. Les sombres fantômes, escorte des querelles et des luttes, ne débarquent pas ici avec le voyageur fatigué. Qu’ils sommeillent à bord jusqu’au jour morose du retour. A mes côtés marchent le calme et la sérénité et sur mon esprit palpite en brise le battement cadencé de leurs ailes. Je me retrouve fraternel et bon. Je vois reparaître, émergeant du limon des confusions et des colères, la Charité divine et la Justice, ailleurs toujours appelées et toujours fuyantes.
Et je reprends la Vie simple faite de riens toujours savoureux, toujours paisibles.
De mes épaules surchargées je jette bas le fardeau incessamment grossissant des besoins fac-
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tices et des inefficaces instruments destinés à les satisfaire. Quel soulagement, et quelle vigueur brusquement retrouvée, dans mon corps, dans mon esprit, délivrés pour quelques jours qui, hélas! si rapidement s’évanouiront.
Oh! la souplesse et la grâce de cette nudité psychique qui me restitue la liberté!
En cette demeure rustique, rendue chancelante par les ans, gardée par les vieux arbres et les eaux dormantes, je vais retrouver la chambre tranquille aux murs nus et ma couchette de moine. J’irai, par les champs, par les bois, vêtu en paysan, ému par la beauté grave des terrains immobiles et par les splendeurs des ciels mouvants. J’aurai mes heures de contemplation et mes heures de travail manuel, jardinant l’étroit potager, badigeonnant les parois de la ferme, fanant les foins odorants. Ma nourriture sera celle de l'artisan, tandis que mon cerveau restera celui du penseur. L’âpre souci de l’argent, la cuisante Maladie de la Fortune, universel ulcère, ne me rongera plus au flanc!
L’universel ulcère!
Oui, en ce temps, il tare toutes les âmes.
L’Argent! universel mobile de nos espérances, de nos soucis, de nos efforts.
Au plus profond de l’intimité de chacun, il est établi en ressort-maître réglant la marche, donnant l’activité aux pièces prodigieusement compliquées de l’horlogerie psychique. Presque tous le savent, quelques-uns l’avouent. Et même celui qui l’ignore, inconsciemment y obéit. Sinon toutes les actions humaines, au moins leur ensemble, pour chacun de nous, trouve là son impulsion, rythmée comme les battements du cœur. C’est le mot d’ordre implacable qui fait évoluer notre civilisation cruelle dans une immense rumeur d’égoïsme et de souffrance.
A toute heure, en tout lieu sévit le fléau, permanente endémie. Où vous voudrez, quand vous voudrez, à propos de quoi vous voudrez, scrutez l’homme moderne pensant, peinant, agissant : dans le limon qui l’enlise, sur lequel flottent rares les fleurs du repos ou de la fraternité, vous trouverez l’impur poison.
S’enrichir! même pour ceux qui n’y réussiront jamais, c’est le bas idéal que l’on juche en roi au-dessus de tous les autres. Il est le noyau central, compact et solide, la base et l’appui, autour duquel les autres désirs flottent
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indécis et superficiels, gazes légères, réduits à la fonction d’ornements qui peuvent disparaître pourvu que lui demeure. Conquérir le patrimoine des biens matériels, le grossir incessamment est, pour ceux-ci, l’œuvre quotidienne obsédante, pour ceux-là, le rêve incompressible. Vers ce but fonctionnent les forces sociales, s’épuisent les membres, se fatiguent les pensées. A lui sont subordonnées toutes les préoccupations nobles, et, s’il n’a pu les anéantir, il a réussi à leur injecter son virus.
Dans les secrets abîmes de la conscience, quand y descend la réflexion craintive, quand seule vis-à-vis d’elle-mème en ce laboratoire ténébreux, elle s’efforce à distiller la raison dernière de notre vie tourmentée, avec effroi et mépris elle trouve, au fond de la cornue, ce résidu irréductible.
Oh ! quelle misère, si malgré les aspirations de notre âme en ses heures heureuses d’enthousiasme ou de tendresse, malgré les illusions consolatrices, il fallait se résigner à croire que nous ne sommes sur la terre que pour rester le jouet de cette folie, et que le regret de se sentir si dégradé (à quel point douloureux devant les royales et pacifiques magnificences de cette Nature où maintenant je baigne), n’est pas le signe sùr qu’une rédemption est possible !
VIE SIMPLE
Depuis quand les pères et les mères, inquiets de l’avenir de leurs enfants et mûrissant les conseils destinés à les guider au travers des broussailles de la vie, ont-ils désigné aux jeunes âmes en formation cet idéal inférieur?
En fut-il ainsi de tout temps? ou n’est-ce qu’en ce siècle, depuis l’avènement à la direction sociale de la bourgeoisie utilitaire, et comme un phénomène latéral du formidable sursaut de la finance et de l’industrie?
Parmi les souvenirs où ma mémoire vague, songeuse, ainsi que mon corps se promène sur ces dunes de velours pâle, damassées par l’améthyste des bruyères que rasent, en les orangeant, les rayons en éventail du soleil d’août, je revois, en fantômes, dans leur maison citadine, ceux qui m’enfantèrent, si doucement attentifs et tendres, si aimés alors et, depuis, si tristement regrettés. Certes, ils étaient bons et en moi persiste inaltéré le respect filial. Mais, subissant l’ambiance, enserrés dans l’étroit horizon des idées de l’époque, faisant ce que faisaient, ce que font encore des milliers de parents à des milliers d’enfants, ils me montrèrent la Fortune comme le but à poursuivre. Ils m’enseignaient
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les vertus, les travaux, les devoirs, mais sans que ceux-ci m’apparussent en leur dignité propre et souveraine ; c’étaient des accessoires et des instruments de cette Fortune, toujours dressée en déesse centrale, résultat final et récompense. Sur ce dogme pivotait l’éducation entière et les générations se formaient. L’impure doctrine se répandait et s’acceptait avec la généralité et la confiance d’une religion. On l’ennoblissait d’exemples et d’axiomes. Un paradis était imaginé où régnait le bonheur terrestre des enrichis, et l’enrichissement était puérilement montré comme le prix réservé aux bons et aux laborieux.
Toute la jeunesse, en ses couches successivement écloses, fut imprégnée de ce désir unique, comme une armée, recrutée année par année, d’une même discipline. Aujourd’hui l’infiltration est profonde et se renouvelle sans interruption et presque sans effort. Tout rejeton bourgeois venant en ce monde y est pris dès ses langes et n’est livré à la vie sociale qu'après avoir subi ce modelage. Gagner de l’argent, faire fortune, est le résumé de toute activité, avec ce correctif pour combien peu, hélas ! s’enrichir honnêtement. Et qui, en ce trouble sujet, définira les moyens honnêtes?
VIE SIMPLE
IY
Comme mollement la brise matinale agite les frondaisons du chemin ombreux où je pénètre solitaire; les mains de cavaliers aériens invisibles caressent-elles les croupes de verdure qui frissonnent?
O poursuite de la Fortune à travers les illusions impalpables! Quelles passions soufflent leurs ardeurs sur ta course acharnée? En nous, certes, reposent des instincts généreux. Venant des profondeurs de notre complexe organisme, des voix très douces nous parlent de bonté fraternelle, des voix fortes de sacrifice et d’héroïsme, des voix impérieuses de devoir et de générosité. Nul qui, parfois, ne les entende, ou très proches et claires, ou très lointaines à demi indistinctes. Les appels et les commandements de l’Intérêt retentissent, eux, incessamment, toujours nets et autoritaires. Il a pour auxiliaires l’esprit de vanité, l’esprit de domination, l’esprit de jouissance. Dans l’affaissement moral des âmes contemporaines, ce sont ces anges de ténèbres qui dirigent les multitudes ruées vers la Fortune.
Avoir est un signe de puissance. Qu’est-ce qui est plus fort que l’Argent? N’est-il pas, en la mathématique de la vie, le miraculeux facteur
par lequel tout est réductible à ce même dénominateur : Posséder? N’ouvre-t-il pas tous les ciels? Ne cache-t-il pas tous les abîmes? Ces biens, toujours fuyants avec l’ironie de toujours paraître à portée de nos mains avides et tremblantes, n’est-ce pas lui qui permettra de les atteindre, enfin?
Combler l’âpre besoin des matériels plaisirs pour ce corps qui n’est apte, hélas ! qu’à en supporter si peu, oui, ce désir de jouissance, misérable et trompeur, nous fait convoiter la Fortune! Paraître, puérilement paraître, dans le travestissement du faste, surchargés des raffinements du luxe, alors que cette Nature qui nous enveloppe, nous domine et nous conseille, est si noblement et si tragiquement rustique et simple, oui, ce désir de vanité, misérable et stérile, nous fait convoiter la Fortune! Se sentir au-dessus de ses frères, se croire investi de prestige, avoir des talismans et des armes qui imposent les soumissions volontaires et les servitudes violentes, être le maître, et s’il le faut le tyran, goûter l’orgueil de se croire un être d’exception, oui, ce désir, misérable et cruel, nous fait convoiter la Fortune!
Dans ces funèbres brumes morales masquant les vrais paysages de la vie, à peine de-ci de-là
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quelques lueurs de générosité perçant la masse immense de l’égoïsme, feux-follets par lesquels nous tentons de donner le change à notre conscience dévoyée.
Combien vrai pourtant ce dicton de morale naïve : la Fortune ne fait pas le bonheur! Combien fausse elle-même cette correction plaisante : toutefois elle y contribue beaucoup. Voici qu’à ces rêves orgueilleux, la Nécessité justicière vient opposer ses inéluctabilités. Ah! tu as cru que, l’argent conquis, tu serais heureux! Assurément, tu peux désormais beaucoup, mais non échapper à toi-même. Comment supprimer ton corps? Comment anéantir ton âme? Comment te sauver du milieu qui t’enserre? Maintenant que te voilà riche, essaie de te donner ces jouissances auxquelles si âprement tu aspirais. Non seulement presque toujours tu vas les trouver insipides ou amères, inévitablement au-dessous de tes espérances, tristement enveloppées de gangue ou mélangées de fiel, mais ton corps, ton pauvre corps humain, t’aura bientôt montré la limite de ce qu’il peut supporter de ces prétendues joies; car ici
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tu restes l’égal, et tu seras promptement l’inférieur du pauvre.
Ah! tu as voulu les satisfactions du luxe! Vois, ce n’était qu’un mirage, semblable aux pays imaginaires qu’édifient là-haut, dans l’azur estival, les nuages migrateurs, et comme eux inaccessible. Tavanité quetu comptais rassasier demeurera sans cesse inassouvie. Aux entours de la tienne, d’autres vanités s’évertueront et dans ce concours épuisant tu rencontreras infailliblement ton vainqueur. En toi surgira un mauvais génie qui, malignement, te fera toujours regarder non pas ceux que tu auras dépassés, mais ceux qui te dépasseront. Ton orgueil sera une plaie saignante, sans guérison.
Ah! tu as entrevu, fiévreux, les délices de la domination! Calme-toi, tu ne seras jamais qu’un subalterne, car nul n’a remonté jusqu’au dernier degré l’échelle indéfinie des hiérarchies réelles ou factices, de celles que crée le coudoiement du monde ou l’inquiète et maladive imagination de l'ambitieux.
Et par cela même que tes rêves t’auront donné plus d’espérances, tu souffriras davantage de tes désillusions, car tu auras perdu cette patience salutaire qui fait accepter avec résignation les inévitables misères de la vie par ceux
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qui, stoïques, ne lui ont jamais demandé plus que le relatif bonheur qu’elle dispense, la marâtre !
N’espère pas, interlocuteur inconnu dont ma pensée travaillante accepte tout à coup, devant ce sévère horizon, l’ombre à mes côtés, n’espère pas que tu auras au moins le repos et les joies vulgairement paisibles du propriétaire.
Chaque chose que tu acquerras sera occasion de nouveaux soucis. Tu ne feras que multiplier les facettes par lesquelles se résorbent les ennuis chagrinants. Sur tes épaules déjà courbées sous la charge ce sera un poids de plus, t’écrasant. Tu trameras au pied ton bien comme un boulet. Cette extension de ta personnalité qui te fera envier par la foule, acteur qui voit l’envers du décor tu connaîtras les misères qu’elle cache. Dans l’animation et l’apparat des fêtes qui se dérouleront chez toi, tu seras seul à ne pas te réjouir. Les taches, les imperfections, les désordres que l’œil distrait du passant insouciant néglige, ton œil de maître révolté contre toi-même te les fera voir et t’en fera souffrir. Pareil au voyageur qui s’est encombré de trop nombreux bagages, tu emporteras dans ta vie
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quotidienne le fatras d’inquiétudes de ton compliqué patrimoine.
En vain tu te seras entouré d’objets qui t’auront séduit. La délétère habitude, blasant tes sens, te les rendra bientôt indifférents, plus tard invisibles, et finalement odieux, tant notre nature, foncièrement plus sage que nous et impitoyable pour nos écarts, répugne aux arrangements de bonheur composé de biens matériels. Tu auras le dégoût de ton luxe, ta richesse t’apparaîtra vide. Tu vivras dans le découragement ou l’irritation de l’impuisance de l’Argent quand il s’agit d’édifier la félicité. Parti pour les terres fabuleuses en conquérant bien armé et sûr de la victoire, tu n’auras abordé qu’un roc embrumé et stérile.
Songe aussi qu’en ce siècle tourmenté, remuant et bizarre, l’opulence ne va plus au travail producteur.
Elle est déchue de cette ancienne noblesse ; elle n’est plus la rémunération d’un service rendu à la communauté souffrante. Elle est essentiellement parasitaire. Elle n’existe que par la possession acquise au hasard des descen-
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dances, ou par les coups de main des grands prédateurs financiers.
Accomplir avec scrupule sa tâche sociale, n’exiger pour ses œuvres qu’un équitable salaire, fait vivre, mais n’enrichit plus. Une force mystérieuse, lente, irrésistible, comme toutes celles qui sont les servantes de l’inflexible Nature, imperturbable en ses édifications, contraint, de plus en plus visiblement, à l’égalité et à la simplicité. Dans la marche en avant de la multitude humaine en migration vers l’avenir, les aventuriers dispersés sur les flancs sont peu à peu ramenés dans les rangs et soumis à la discipline commune. L’Humanité va à l’organisation universelle des hommes en travailleurs égaux et libres.
Les cœurs honnêtes instinctivement subissent ce nivellement épurateur et loyalement l’acceptent.
Mais il est des révoltés qui prétendent faire échec au Destin et déranger l’harmonie du Monde. Ils sont là, dans la conspiration désormais internationale de la spéculation, aussi variée et infâme en ses combinaisons que le vol dont elle est l’organisation féodale. Ils complotent et exécutent les crimes contre les masses, semblables aux grands fauves exerçant leurs
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rapines sur les troupeaux pacifiques; semblables aussi à cet épervier qui, voguant dans l’azur, là, au-dessus des chênes où tantôt chantaient des oiseaux brusquement muets, décrit la courbe de sa plane hypocritement paresseuse.
Ils s'enrichissent, oui, et monstrueusement. Mais si l’on cherche de quel bienfait cet enrichissement est la récompense, on ne trouve que le néant. Attirer à soi l’épargne des autres, drainer sournoisement et doleusement les champs où peinent les laborieux, sucer le miel accumulé par le travail, faire métier de pirates et de pillards, telle est la besogne à laquelle ils s’adonnent et s’acharnent.
Veux-tu être de ceux-là? Ah ! crains le châtiment dont on entend déjà les pas lourds inexorables! Va plutôt parmi les sages qui savent se contenter de peu, qui ont compris la stérilité de la Fortune, qui ont la foi et la joie de dignifier leur vie quotidienne, en apparence faite de choses si petites et si silencieuses, par la conscience qu’ils sont parmi les artisans des événements réparateurs dont l’heure divine approche.
Cette richesse capturée comme une proie ou donnée par le hasard avec la complicité de
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nos lois surannées, semble garder en elle les déchéances et les sucs déprimants de ses origines.
Oh! le désolant phénomène qui s’accomplit chez celui qu’elle vêt de son redoutable tissu! Il a bu un philtre malfaisant, transformateur et générateur d’un avatar. Son âme d’hier s’enfuit-elle? et quelle âme nouvelle, venue on ne sait d’où, s’installe dans son individualité?
Souvent, sans doute, aux jours de sa médiocrité, il a fait le rêve de la Fortune. Au spectacle des iniquités courantes, des œuvres salutaires multiples que l’argent pourrait accomplir, il s’est écrié : Ah! si jamais je deviens riche! Mêlé aux opprimés et aux sacrifiés, mangeant à leur gamelle de misères, il a eu la claire vision, sinon des absolus remèdes, au moins des adoucissements possibles. Par un coup du Sort le voici sur la rive, sauvé enfin des eaux cruelles où se débattent les naufragés. Il est riche, il est libre de réaliser ses rêves! Il discerne plus nettement sans doute ce qu’il faut faire.
Pourtant, après les premières heures d’enthousiasme et de fraternité, ce riche récent sera résorbé par l’égoïste ambiance de son nouveau milieu. Pétale à pétale se fanera et s’effeuillera la fleur de sa générosité. La Fortune lui fera
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subir sa desséchante alchimie. Il oubliera ses frères! Parfois même éclora contre eux dans son cœur la haine du renégat pour la cause qu’il a trahie. Son passé regardera son présent et ne le reconnaîtra plus. Il a touché à la richesse et le voici dégradé. Les hautes pensées de jadis que lui inspirait le sentiment de la solidarité humaine sont remplacées par les préjugés de caste, les défiances et les dédains bourgeois, la furie de la défense et de l’oppression contre la classe immense qui, en sa simplicicité laborieuse et patiente, symbolise la Justice à l’encontre des accapareurs et des jouisseurs.
Il ne s’effrayera pas, il ne se désolera pas de voir s’installer en lui un personnage si différent de lui-mème. Il s’étonnera plutôt d’avoir pu être celui que désormais il n’est plus.
Sur les grandes prairies qui déroulent au fond du val leur tapis d’émeraude où paissent les troupeaux fraternels, se sont abattus des corbeaux, gouttes d’encre tombées du ciel, sombres à l’égal des pensées moroses qui tachent les nonchalances de ma rêverie.
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Où sont les riches qui savent faire un bon emploi de leurs richesses?
Voici que partout au-dessus de l’universelle gène, se sont édifiées des fortunes colossales : telles des cathédrales dominant la multitude des humbles toits d’une cité. A peine, comme une assurance contre des représailles menaçantes, ou comme une excuse pour l’injustice de ces inégalités inhumaines, voit-on, très rares, quelques parvenus avisés, gratifier la Communauté d’une largesse, en vérité parcimonieuse toujours lorsqu’on met leur apparent sacrifice en proportion avec leurs ressources.
Les autres cyniquement n’ont d’élans que vers l’égoïsme. Les journaux du bel-air racontent, avec l’enjouement odieux de l’inconscience, leurs fêtes, leurs débauches, leurs gaspillages évocateurs d’irrémissibles rancunes et préparateurs de vengeances. Ce sont eux qui mènent en pleine société souffrante le prodigieux carnaval qui sans interruption ronfle dans la Babel de la haute vie, qui n’est, en réalité, que la haute noce.
Et pourtant que de grandes œuvres à accomplir ! Ils n’en ont cure. Ils ne sont pas même séduits par la gloire d’y attacher leur nom et de partir avec elles pour les rives lointaines
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et heureuses de la célébrité. D’inappréciables services seraient rendus au monde s’il plaisait à quelqu’un de ces nababs de consacrer son revenu annuel aux tentatives pour lesquelles s’épuisent de grands cœurs et d’incorrigibles enthousiastes. Il préférera l’engloutir dans la construction d’une somptueuse demeure ou dans l’entretien d’une courtisane en vogue. Au lieu de subsidier quelque hardi navigateur partant pour le pôle au risque de sa vie, il fera construire un bateau de plaisance grand comme un bâtiment de guerre, luxueux comme le Bucentaure. 11 livrera au jeu en une nuit ce qui serait le salaire hebdomadaire de milliers de familles.
Fermé aux aspirations et aux angoisses de la trouble époque où nous vivons, inutile aux autres, impuissant à satisfaire son besoin de jouir, il apparaît dans la ruche sociale comme un frelon ravageur. Il a tout pour faire le bien et, déplorablement, ne s’applique qu’à l’inutile et au mal.
Tenir la Fortune est périlleux. La pourchasser est plus périlleux encore. Qui comp-
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tera les défaillances et les transactions des malheureux qui, les yeux fixés sur elle, calculent les plus courts et les plus sûrs défilés qui y mènent?
L’obsédante pensée, toujours présente dans l’âme, la remplit bientôt tout entière et lui souffle les avilissants conseils. Elle ronge et détruit le caractère, cette suprême expression de la dignité et de la loyauté. Elle remplace la fierté et la droiture par l’habitude des concessions intéressées et tortueuses.
C’est elle qui induit l’artiste à ne plus travailler pour l’art, mais pour le succès et le public. C’est elle qui invente les ruses du charlatanisme et qui donne le honteux courage de les exécuter. Les bassesses de notre nature sont mises en activité comme de vils policiers pour une trahison ou une intrigue. Les hautes qualités, la bonté, l’abnégation, le dévouement aux justes causes, l’esprit de sacrifice, l’intransigeance sur les principes, la loi dans le vrai et le beau, peu à peu se dépriment et finalement s’évaporent.
Ainsi se recrute le bataillon des jeunes ambitieux qui consultent l’horizon pour savoir d’où soufflent les brises lucratives et cyniquement y tendent leur voile.
La vie perd alors son héroïsme. L’homme, parcelle consciente d’un ensemble grandiose, agissant pour le bien commun et magnifié par sa participation à l’universelle évolution, n’est plus qu’un rebelle et un traître ne travaillant que pour soi-mème. A la joie consolante de se sentir organe dans l’œuvre éternel, il substitue l’avilissement des combinaisons de l’intérêt personnel. Tout, dans ses actions, est faussé et estropié ; plus de direction sûre ; plus de certitude morale.
Au décevant projet de vivre riche il a immolé tout ce pour quoi il vaut vraiment la peine de vivre.
Mais je t’entends, toi, le contradicteur qui parle en moi comme si j’étais deux, obscur frère de moi-même qui, aux souterrains de ma conscience, tiens l’emploi d’écho des sentiments d’autrui et, affirmant l’universelle solidarité, me fait communiquer avec la foule dont je ne suis qu’un fragment. Je t’entends. Tu me dis : Etre riche, c’est être libre.
Oui, parfois; mais plus souvent c’est être esclave. De la possession naît le désir de posséder autre chose. De la jouissance germe le désir
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de jouir autrement. Elles ne calment pas, elles excitent. Elles ne rassasient point, elles ne désaltèrent point, elles ouvrent plus larges les gosiers pour la faim et pour la soif.
Une martingale bizarre s’inaugure, et tout coup que l’on gagne double l'enjeu du coup nouveau que l’on veut gagner. Rares sont les joueurs qui se retirent à temps, satisfaits des mises retirées.
Et ce besoin grandissant tue l’indépendance. Celui qui s’enrichit est semblable à la taupe creusant ses insidieuses galeries : chaque coup de griffe qui la fait progresser, rejette derrière elle la terre conquise, qui s’accumule et pourtant ne compte plus. Le riche pourrait être libre, mais se sent emprisonné dans l’étroitesse de son patrimoine, insuffisant pour les désirs incessants qui font irruption. Chaque acquisition nouvelle tend entre elle et l’acquéreur déçu un fil de plus, fortifiant le réseau des servitudes. Ce n’est pas lui qui tient son immeuble, c’est son immeuble qui le tient. L’être inerte domine et tyrannise l’être vivant et sensible.
Les rois asiatiques, accablés sous le poids des lourdes dalmatiques et des massives pierreries, éblouissaient la foule, mais ne pouvaient
se mouvoir.
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Non, l’indépendance est ailleurs !
Comme librement les pies jacasseuses vont de ce bouquet de pins odorant la résine sous la chauffe ardente du soleil maintenant au zénith, à ce bouleau dont le tremblotant feuillage s’échevèle au haut de son tronc de satin argenté! Combien simple et dépouillée de soucis semble leur aérienne existence!
Simplicité! C’est à toi qu’il faut aller pour rester loyal, fier et libre. Ah! la vérité de cet aphorisme : Il en est de la vie comme des montres; la moins compliquée est la meilleure! Criminel ce mot de Guizot : Enrichissez-vous. La salutaire formule c’est : Restreins-toi.
Oui, frère, se restreindre au point de vue matériel ; ne vouloir le luxe que pour l’intellectualité; là, du moins, il n’appauvrit personne. La simplicité laisse intacte la pureté de l’âme, car elle ne la grève d’aucune injustice à l’égard du prochain. Elle n’accapare point une part trop forte de l’avoir social. Elle donne la liberté en réduisant au minimum les liens qui nous font dépendre d’autrui : aux moindres besoins, la moindre servitude. Elle dirige généreusement vers le dehors l’afflux des richesses que l’égoïsme
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attirait vers lui. Celui-ci est centripète; elle est centrifuge. Elle disperse ce qu’il concentrait. Elle obéit à la loi d’amour, tandis qu’il pratique la loi d’airain de l’indifférence. Par cela même qu’elle dédaigne la Fortune dont elle n’a pas besoin, elle se rédime des déchéances et des iniquités qui font cortège à la Fortune.
La Vie simple! Assurément elle n’est pas difficile à décrire.
Elle n’est difficultueuse que dans la lutte vis-à-vis de nous-mêmes pour la conquérir et la pratiquer, tant nous sommes asservis par nos convoitises et par les préjugés. Il faut si peu à l’homme pour vivre matériellement.
Tout se résume par cette trilogie, si réconfortante en sa brièveté : le logement, le vêtement, le vivre. Et combien cela n’est presque rien quand, à la monstrueuse extension donnée à ces trois termes des humaines nécessités par l’égoïsme, la vanité et la sensualité, on substitue la vraie et saine mesure, la Simplicité, qui orne mieux qu’un manteau royal !
Quoi de plus beau, a dit Lacordaire, qu’une grande âme dans une petite maison!
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Quoi de plus beau chez le héros que la sobriété et le dédain du faste et de l’appareil!
Dès qu’en lui apparaissent d’autres préoccupations, il y a amoindrissement, alors même qu’il y aurait excuse. Toujours vivante, quoique obscurcie, gît en nous la conscience de la noblesse de la Simplicité, et de l’indifférence pour l’excès des jouissances. Nous pouvons y céder, entraînés par les fragilités de notre nature, ne pas même nous sentir reprochables en y cédant; mais, sous les brouillards de notre intimité, persiste le désir élevé de nous soustraire à ces exigences inférieures et ioupire un souhait de délivrance.
Nous sommes avant tout des êtres intellectuels. C’est par les miraculeuses facultés de notre cerveau que nous marquons dans l’échelle indéfinie des êtres; c’est lui qui autorise à nous sortir de la série animale pour constituer une espèce à part. Il ne faut donc pas s’étonner de voir revenir invinciblement et dominer, dans notre activité, les tendances psychiques. Certes la vie nous tient par la matière et nous sommes engagés dans ses limons. Mais l’âme lutte pour s’échapper, car la liberté, la paix, la grandeur et la dignité sont ailleurs. Elles s’épanouissent à mesure que nous nous désintéressons davan-
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tage de l’extérieur décor et des corporels besoins.
Elle n’est pas une nouveauté, la Vie simple. Elle n’est pas non plus une exception.
Elle couvre la terre comme cette tranquille forêt de pins. Et les existences fastueuses s’y dressent isolées, comme les hêtres grevant l’uniforme surface sylvestre de la lourde sphère qu’arrondit leur compact et orgueilleux feuillage.
Toujours, partout, la presque universalité des hommes ont vécu rationnés. Ce ne fut pas invariablement la nécessité imposant le joug d’une parcimonie cruelle : des civilisations heureuses eurent pour règles librement acceptées la sobriété. Dans Athènes, dans Rome, pour tous l’existence était simple. Les ruines de Pompéi démontrent de quelle étroite demeure les citoyens aisés d’alors se contentaient. Leurs vêtements étaient rudimentaires. Leur nourriture sans raffinements.
Les grands hommes, les saints, tous ceux en qui, par une anticipation révélatrice, la Nature semble avoir épuré les facultés au degré qu’elles
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auront dans l’avenir, éprouvèrent le dédain des matérialités courantes.
Le Christ en fut le plus sublime exemple. Il a symbolisé la Simplicité par cette image : Je vous le dis en vérité, la fleur des champs est plus magnifiquement vêtue que le roi Salomon dans toute sa gloire.
Soulevés par leur idéal religieux (et pourquoi tout autre idéal ne susciterait-il pas le même renoncement?) les moines, encore en ce siècle, montrent comment on peut vivre sain et heureux en restreignant le logement, la nourriture et le vêtement, dont la triple griffe enferme et retient tant d’âmes. Tolstoï, Reclus, Kropotkine, et, sans doute, d’autres plus humbles, en soumettant leurs corps au régime de la vie ouvrière, n’ont-ils pas illustré ces vérités par de saisissants et vivants exemples?
Est-ce donc si dur de se contenter de peu?
Les joies multiples et profondes d’une âme qui peut se mouvoir sans le tourmentant appareil de l’opulence, comme ici en cette existence champêtre par cette journée radieuse, ces joies sont-elles si difficiles à démêler?
N’est-ce pas une jouissance, même dans l’âge mûr, que de faire le Robinson, de revenir à la rusticité, de se soulager de tous les soins factices, de jeter aux côtés de la route, une à une, les pièces de l’attirail coutumier qui nous fait trouver la marche ici bas si lourde et si éreintante?
Ce qui suffit à la vie, c’est une bonne malle, — brève formule qui symbolise l’inutilité des patrimoines et la saveur incomparable de la liberté de partir quand on veut, pour aller où l’on veut.
Ah ! ce n’est pas seulement dans les chansons qu’il fait bon habiter une petite maison, paisible et charmante, s’étendre sur un lit de soldat, manger d’un bel appétit le repas frugal, et, s’habillant d’étoffes simples, accepter cette loi étrange d’égalité qui pousse toute la race européenne au même uniforme vestimentaire! Les obstacles ne sont pas dans l’impossibilité physique. Ils sont en nous-mêmes, dans la faiblesse de notre volonté, dans l’importance que nous donnons lâchement à l’opinion, dans notre désir de paraître, dans l’odieux préjugé atavique qui règle la valeur des hommes sur le montant de leur Fortune.
Marie-Antoinette, reine de France, obéissait-
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elle à ces appels secrets quand, à Trianon, elle faisait la fermière? L’histoire ne fait peut-être rien d’inutile. Ce singulier épisode d’une vie effroyablement tragique en son dénouement, fut-il un de ces enseignements énigmatiques que le Destin dépose, avec une apparente négligence, au cours des événements, pour rappeler aux clairvoyants les devoirs sacrés qui sont la rançon de l’existence ?
La Vie simple s’orne et se complète, immédiatement et splendidement, par la jouissance des grands biens qui sont à tous.
Quelle fortune donnera jamais des œuvres d’art aussi belles que celles des Musées, ouverts à la curiosité ou aux aspirations esthétiques? Quel parvenu aura un parc plus beau que les promenades des grandes cités? Où des bibliothèques plus riches? Les chemins de fer ont organisé pour tous des transports tels qu’un grand seigneur du siècle dernier n’en eût pas rêvé. L’eau, la lumière, circulent en un réseau artériel admirable. Les monuments publics se multiplient spacieux, grandioses. Celui pour qui l'ambiance est visible (car combien ne
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savent pas utiliser leurs yeux) peut incessamment nourrir ses regards des superbes perspectives des villes, des magnifiques spectacles de la Nature.
Si, par un cataclysme, l’immense et émouvant décor fait de ciel, de vibrante lumière, de lointain etdeverdure qui, là devant moi, emplit l’horizon de son abondance et de sa royauté, venait à disparaître, est-ce l’argent, le misérable argent qui pourrait le recréer et le rendre à mon admiration reconnaissante?
En vérité, je me sens plus grand propriétaire que les financiers et les princes, plus riche que les spéculateurs habilement heureux. Mon domaine est plus vaste, mes trésors incommensurablement plus riches.
Et je n’ai pas leurs soucis, la Communauté veille pour moi, car je n’ai rien à administrer. Pour moi, la Nature conserve ou répare. Elles sont les ordonnatrices de mes jouissances, mettant à ma dévotion et commandant pour moi une armée de serviteurs telle que n’en eût jamais despote triomphant.
Qui expliquera l’imbécile mystère de la manie d'avoir les choses à soi?
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Car la seule nuance discernable entre cet incomparable domaine commun à tous, qui va sans cesse s’augmentant et s’améliorant, et le patrimoine particulier, c’est la question de propriété. D’où vient le charme, la saveurde celle-ci, qui pousse l’homme, instinctivement, brutalement, à faire sortir un objet de la masse pour le posséder à lui seul? Qu’est-ce qui s’ajoute à un tableau quand je l’achète, et qu’il est à moi, et que je puis le suspendre chez moi? La raison s’use à creuser pareille énigme.
Ce n’est même pas la possibilité de mieux et plus constamment jouir, car la possession émousse la sensation et bientôt l’éteint, et ce qu’on voit le moins, c’est ce qu’on a dans son voisinage immédiat et quotidien.
Des facteurs insaisissables convergent pour favoriser ce phénomène étrange de l’appropriation, maladie poussée jusqu’aux férocités, car pour quelle institution, quel principe, les forces sociales entrent-elles en action avec plus de véhémence? Perdre une chose, être contraint de l’aliéner, est une souffrance, alors même qu’elle était superflue. C’est bien cet élément spécial : être propriétaire, rapport purement intellectuel et mystique, émanation d’un grotesque égoïsme, qui est le point capital de cette situation
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bizarre, universellement admise et universellement funeste, presque tout le mal existant en ce monde venant de l’excès de la propriété ou pouvant y être ramené par un sûr et logique circuit.
Un sentiment plus noble se mêle parfois à ce tenace besoin d’acquérir. On pense aux siens.
Si rude est la vie pour qui doit s’y frayer la route! De si cuisants souvenirs d’inquiétudes, d’âpres combats et d’angoisses subsistent avec un arrière-goût d’amertume et d’efïroi, qu’il faut les épargner à ceux qu’on aime et qu’on laisse après soi. La Fortune apparaît comme le viatique qui leur évitera les embûches et les souffrances.
Dans cette accumulation de biens, il y a, aussi, tant de choses auxquelles sont restés attachés des lambeaux de nous-mêmes. Ne sont-elles pas des témoins de nos efforts, de nos affections, de nos joies ou de nos douleurs? Le patrimoine que nous organisons ne nous donne-t-il pas l’espoir qu’il se perpétuera entre les mains de nos descendants, respectueux de notre mémoire et des objets qui la symbolisent?
Hélas! vains songes! Désormais, la durée
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n’est plus de ce monde. Comète dont la course s’accélère parce qu’elle approche du soleil, l’évolution humaine est devenue vertigineuse. La maison paternelle, transmise et aimée de génération en génération, les touchants souvenirs de famille précieusement sauvegardés, sont des traditions dont ne s’accommode pas la tournoyante agitation moderne. Tout est instable. Tout est imprévu.
Il n’est plus de stratégie de père qui puisse préserver des bouleversements. La fortune que tu laisseras à tes enfants ne sera, pour eux, à quelle rareté près ! qu’une occasion de déchéance. Elle anéantira d’emblée le ressort qui t’avait donné l’énergie et la volonté. Au lieu de les aider, tu les auras desservis. Et tous ces matériaux, patiemment par toi mis en œuvre, ces multiples souvenirs, collectionnés avec cette pensée qu’ils échapperont à la triste dispersion, cette pyramide, élevée pièce à pièce, qui faisait ton orgueil et qui résumait la vie, toi disparu, fragile, elle croulera et s’étalera pour rentrer dans la masse anonyme comme une vague montée trop haut qui déferle et se fond dans la mer.
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Où la Vie simple prend la revanche de ses apparents sacrifices et achève son épanouissement, c’est dans le luxe psychique.
Si elle condamne et méprise l’autre, elle peut ici être prodigue sans limite.
L’alimentation intellectuelle renouvelle incessamment le miracle de la multiplication des pains : en vain on en consomme, la réserve suffit toujours. L’âme y trouve ses satisfactions souveraines, vraiment dignes d’elle et de l’avenir humain. Ce n’est plus la terre ne livrant ses fruits qu’au rude travail, ce n’est plus la richesse au sens de l’économie politique, mal produite et encore plus mal distribuée. Ce sont les champs infinis de l’esprit et de l’Idéal, où l’homme, non seulement peut labourer et récolter lui-même, mais encore jouir des récoltes de tous les hommes, associés cette fois, sans luttes et sans égoïsme, pour les besoins et le bonheur de tous.
Homère, Shakespeare, Michel-Ange, Wagner sont d’immenses réservoirs de beauté, où les générations puisent jusqu’à l’ivresse, sans crainte de les tarir. Ces richesses divines, miraculeusement douées d’ubiquité, ne sont point,
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elles, grevées du vice qui empêche la lourde et étroite matière d’être à plus d’un à la fois.
C’est là que sont les vrais trésors. C’est là que chacun peut conquérir l’immensité d’opulence de Crésus. C’est là que s’acquièrent la vraie puissance et la vraie gloire, celles de la pensée, attribut césarien de l’Humanité. Alors que la Divinité symbolise la suprême intelligence et la suprême bonté, se figure-t-on Dieu milliardaire, habitant un hôtel rothschildien, entouré de bibelots précieux et parcourant les espaces firmamentaires traîné par des attelages de sang ou des automobiles de haute marque?
La Vie simple est une des expressions les plus hautes de ce sentiment fraternel et sublime, à la fois force et douceur : la Solidarité humaine.
La solidarité sert et préserve à la fois nous" même et autrui. Elle donne et reçoit. Elle est sacrifice et récompense.
La concentration des richesses dans le chef de quelques-uns, succion épuisante, fait le vide et la misère pour des milliers d’autres et ces milliers d’autres s’arment pour les représailles. Malheur aux riches ! a dit le Christ. C’est qu’il
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n’y a pas assez pour réaliser ces vastes accaparements sans horriblement dépouiller et opprimer les multitudes. C’est la force des marées qui ne montent en un point que pour descendre ailleurs.
La protection aveugle accordée à toute propriété et l’organisation surannée des moyens de l’acquérir, produisent et maintiennent ces anomalies démesurées. Et de ces iniquités sortent tous les maux sociaux. L’homme ne peut se résoudre, en son corps, à subir les privations excessives et persistantes. Il ne peut surtout se résoudre, en son âme, à subir l’iniquité des inégalités injustifiées.
De là vient ce souterrain et grondant mouvement révolutionnaire qui tourmente toutes les nations de race européenne et les pousse irrésistiblement à l’ouragan des justices finales. Tout va vers ce vorace problème, comme vers un Maelstrôm toutes les eaux d’une mer.
Quels remèdes, quels moyens de préservation, alors que l’on sent venir la catastrophe, alors que nous sommes déjà dans l’ombre que le grand et redoutable événement porte devant lui? La Vie simple ne peut-elle pas nous sauver du gouffre? N'est-elle pas une forte expression de l’équité, un exemple puissant d’égalité, une
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œuvre de restitution et par conséquent d’apai. sement?
Cette Propriété, pour nos esprits routiniers sacro-sainte, même dans ses extensions latitudinaires allant jusqu’aux accroissements démesurés des gigantesques fortunes qui étonnent et commencent à épouvanter, est pourtant si fragile dans ses origines et ses justifications!
La part personnelle du titulaire dans son acquisition est si minime! Et pourtant c’est là le titre toujours invoqué.
A chacun selon ses œuvres ! dis-tu; et puisque ma fortune est le fruit de mes œuvres ou des œuvres de ceux à qui je succède, ma fortune est légitimement à moi. Que le Droit la consacre et que la Loi me fournisse sa protection.
— Soit! j’admets avec toi ce postulat douteux que le fondement de la propriété est le travail et que les produits du travail doivent aller à qui l’a accompli. Mais as-tu jamais analysé minutieusement ce que tu as ouvré dans cette fortune que tu revendiques avec tant d’assurance, et ce qu’ont ouvré tes frères vivants ou morts?
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Les facultés intellectuelles, les forces corporelles que tu a mises en jeu, à qui les dois-tu? Les connaissances que tu as utilisées et sans lesquelles tu n’eusses été qu’un préhistorique et un sauvage ne pouvant rien pour le but que tu as poursuivi et atteint, d’où te viennentelles? Est-ce toi qui as accompli, en une seule et courte étape, les progrès lents et infinis qui remontent aux origines de l’Humanité! Est-ce toi qui as peiné et souffert pour les accumuler bribe par bribe? N’as-tu pas trouvé ce capital immense, indispensable appoint, prêt quand tu es venu à la lumière et n’est-ce pas là que tu t’es armé? Pourquoi oublies-tu « la longue histoire de nuits blanches et de misères, de désillusions et de joies, d’améliorations partielles trouvées par d’innombrables générations d’ouvriers inconnus, ajoutant à l’invention primitive ces riens sans lesquels l’idée la plus féconde reste stérile? » Qu’aurais-tu fait sans cette préparation nécessaire et sans ce ravitaillement immense auquel tu n’as point participé? Un monde n’était-il pas organisé, admirable et tutélaire, qui t’a reçu et t’a paternellement élevé, te faisant opulent dès ta naissance et te donnant, dans ton berceau, plus de richesses que les fées n’en eurent pour les fils des rois?
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Si plus tard, artiste, tu as réussi une belle œuvre, si, inventeur, tu as dégagé le mystère d’une découverte, si, industriel, tu as augmenté le stock économique, comment peuxtu dire que c’est à toi seul qu’on le doit et que c’est à toi qu’il faut attribuer la valeur en argent de ce qui fut ainsi produit ? Cette valeur représente tes efforts, oui, mais aussi la synthèse des efforts de tes prédécesseurs, dans la suite indéfinie des temps écoulés. Tout travail de l’individu est le résultat des travaux antérieurs ou présents de la Société entière. Tu n’as pas travaillé seul, tu as eu des milliers de collaborateurs parmi les disparus, tu en as parmi les vivants, qui se fatiguent à maintenir debout, à rendre efficace, à améliorer l’édifice social, Babel dont la construction incessamment montante ne fut et ne sera jamais achevée.
D’autre part, si tu as été simplement acquéreur d’un de ces biens qu’on se dispute sur la terre, peux-tu dire, à bon droit : Il est à moi, je l’ai payé de mon argent?
D’où te vient-il, cet argent? Ne vois-tu pas que le même circuit se représente et que tu vas aboutir aux mêmes constatations? Ou tu l’obtins par la fiction, si fragile en son apparente équité, du droit successoral, et alors c’est ton
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auteur, artiste, inventeur, industriel, que j’interrogerai au lieu de toi, lui demandant à quels antécédents labeurs des ancêtres communs il doit d’avoir pu acquérir sa fortune, comme je le faisais tantôt armé des mêmes objections. Ou bien, c’est toi-même, et le jeu recommence. Partout la part de la Communauté dans la production est immense, celle de l’individu est minime. Quand tu as construit une maison dans une ville, que vaudrait-elle si, au lieu de la plus-value résultant de ce qu’elle est dans une agglomération, bénéficiant de son activité, de sa population, de sa renommée, elle était transportée avec toi dans une île déserte !
Si le travail était la base rationnelle de la propriété, c’est d’une propriété indivise qu’il faudrait parler et non d’une propriété exclusive. N’est-ce point pour cela que saint Jérôme a pu dire : « L’opulence est toujours le produit du vol. Si celui-ci n’a pas été commis par le propriétaire actuel, il l’a été par ses aïeux. »
A chacun selon ses œuvres ! Mais jamais ce rêve doctrinaire ne fut réalisé, tant il est contraire à la Nature.
Il est surtout faux quand on considère comme il fut peu pratiqué au profit de ceux qui ont le
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plus donné à l’Humanité. « Les sociétés humaines ne vivraient pas deux générations, si des milliers d’êtres ne donnaient infiniment plus qu’ils ne reçoivent. Ce serait l’extinction de la race si la mère n’usait sa vie pour conserver celle de ses enfants, si chaque homme ne donnait quelque chose sans rien compter, s’il ne donnait surtout là où il n’attend aucune récompense. »
Pour la majorité d’entre nous, qu’il donne ou qu’il reçoive, la moitié de la vie est gratuite, et il est bon que cela soit.
Ne t’étonne donc pas si, par un indéracinable instinct, tes Frères, dans tous les temps, ont contesté ce prétendu titre, dès qu’il a été invoqué comme justification des fortunes excessives prises sur le nécessaire des autres.
Ne t’étonne pas si, dans tous les temps, les lois (en cela hésitantes, il est vrai, et craintives) ont prélevé par l’impôt une portion des patrimoines, dits « privés », quoique le public, le grand troupeau humain jamais las, y ait si puissamment contribué.
Le droit de propriété, tel qu’il se pratique,
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mis au service de cette situation injuste, n’est qu’une dénaturation impie de ce qu’il fut à l’origine , pour les sociétés rudimentaires , quand les grandes fortunes n’existaient pas. Dans l’ancien territoire Salique, la loi Franque n'accordait, en propre, à l’homme libre qu’un enclos entouré de la haie d’aubépine, au milieu des terres communes; à cela se limitait la propriété parce qu’il ne fallait pas davantage pour assurer au citoyen la liberté familiale et que le surplus eût été usurpation et inégalité.
Le droit de propriété était alors uniquement la consécration de cette utilité sociale : assurer à chacun la jouissance des choses nécessaires aux besoins de la vie. On n’envisageait pas ce principe métaphysique qu’il faut que chaque objet reste à son prétendu producteur, ou à sa descendance, leur fût-il superflu, dût-il arriver que d’autres membres de la communauté, faute de l’avoir, périssent soit sur-le-champ, soit lentement, comme il arrive aujourd’hui pour les misérables populations ouvrières.
Ainsi formée, la propriété était bonne. Elle procédait de cet autre principe, le vrai, le sage, le juste principe d’humanité et de solidarité : A chacun selon ses besoins.
Ce n’est que peu à peu, par l'accoutumance
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à laisser à chacun les instruments de son travail et de son existence, que l’idée s’est faussée et fut étendue à toute production, à toute acquisition. Ainsi défigurée, la propriété, bénéficiant du respect qu’elle avait mérité jusque là, devint l’institution désordonnée du Droit actuel, monstrueuse d’arbitraire, cause principale et peut-être unique du malaise social et des révoltes incessamment renaissantes des déshérités. A son profit, pour la défendre obstinément, sont constituées et fonctionnent toutes les forces des Etats; à la moindre atteinte, elles entrent en branle et agissent sans merci.
Oui, à cela le Droit est prostitué. Organe de conservation dans la justice, il est devenu organe de conservation dans l’iniquité. Au lieu de sauvegarder contre les périls, incessamment il les fait naître. De lui sont venues les colères et les haines, quand il aurait dù être pacificateur et conciliateur. La Fortune y aide cyniquement, car elle est l’argent et l’argent ne peut-il pas tout? Au moins n'ose-t-il pas tout?
Ainsi s’est établie la lutte millénaire, acharnée, incessamment tonnante qui, heureusement, approche de son terme. Elle ramènera le Droit au grand principe méconnu qui veut que chacun ne conserve que ce qui lui est vraiment néces-
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saire, le reste revenant et appartenant à la masse pour reconstituer le bien-être des sacrifiés.
Ceux qui pratiquent la Vie simple ne font qu’anticiper sur cette œuvre de justice et se soumettent d’avance à cette fatalité. Ils ne suppriment pas la propriété individuelle : ils la tempèrent et l’assainissent. Ils la ramènent aux proportions modérées et pures dont elle n’eût dû jamais sortir.
Le Christianisme, cette grandiose tentative de faire descendre la Justice sur la terre, vêtue de son plus divin manteau, la Fraternité, eut l’angoisse du terrible problème et a voulu le résoudre. Mais trop engagée dans le siècle, l’Eglise a transigé avec Satan.
Sa solution ingénieuse eût, pourtant, été salutaire si les riches eussent su loyalement l’accepter et la pratiquer. Mais ces impardonnés du Christ, aux prises avec le démon de l’Argent, ont succombé à ses tentations. Nul ange gardien n’a su les en préserver.
Le Christianisme accepte le riche. Il ne pose point de borne à ses richesses. Mais résigné, il
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appelle à l’aide la Charité. Aux privilégiés de la Fortune il dit : Vous êtes des dépositaires. La distribution des terrestres biens ne pouvait être livrée au hasard. C’eût été l’anarchie et la lutte incessante. Dieu a voulu qu’il y eût parmi les hommes des répartiteurs éclairés et justes, donnant à chacun ce qui lui revient. C’est vous qui, par sa grâce, avez cette charge. Vous n’êtes donc pas riches pour vous. Vous êtes riches pour l’ordre divin et vous devez accomplir cette tâche par la Charité. Vous êtes des intendants de Dieu et ce serait prévariquer que d’employer à votre profit ce que vous devez à sa confiante et souveraine puissance.
Lui aussi conseille donc la Vie simple, avec cette force sublime en sus : l’exemple du Christ. Dieu fait homme, dit-il. Dieu fait pauvre, pourrait-on dire.
Mais avec quelle parcimonie la Charité est pratiquée ! Avec quel froid égoïsme le riche pense d’abord à assurer son superflu!
Vers l’Occident incline le bouclier flamboyant du soleil. Rapides s’écoulent ces heures de méditation intense où chauffe ma pensée,
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parcourant, elle aussi, un ciel, mais un ciel sombre, enténébré de doutes et d’hésitations, où il n’y a que la clarté diffuse des espérances de mon cœur confiant.
La Vie simple! Elle fut souvent prêchée aux hommes. Inutilement!
Qu’importe, il faut la prêcher encore. Jamais peut-être la vérité qu’elle porte en elle ne fut plus près d’être acceptée. Les jours où nous vivons n’apparaissent-ils point fatidiques, tant l’évolution des événements s’accélère, tant les étincelles jaillissent sous le frottement de la roue immense qui moud l’avenir! N’ai-je pas en moi senti la conversion s’imposer après des ans et des ans de vanité et de faste?
Mon âme n’est pas une exception. D’autres, voisines d’elles, ont subi des influences identiques et sont vraisemblablement mûres pour la même transformation. De si petits événements suffisent à dégager le phénomène quand tout est préparé pour son épanouissement!
Puis cette nécessité de sortir des misères présentes, cet universel halètement vers la Justice trop longtemps proscrite, cette honte qui vous poigne quand d’un luxe personnel on coudoie la pauvreté, ce mépris grandissant pour le parasitisme et le luxe qui s’étale, cette propa-
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gande intense, incessante où l’on trouve agissant, comme les fidèles priant dans une église, les hommes, les femmes, les vieillards, les enfants, saisis par la même foi et par le même espoir de rénovation sociale.
Ah ! toutes les forces mystérieuses semblent s’unir pour un décisif effort!
Ce qu’il faut, c’est travailler les âmes, la sienne, celles des autres.
C’est là que les révolutions se préparent. Quand elles y sont faites, rien ne saurait empêcher leur réalisation au dehors.
C’est l’erreur des esprits courts de ne croire aux bouleversements que lorsqu’ils commencent à se matérialiser. Ils sont pareils aux enfants qui ne craignent point l’éclair, mais le tonnerre; ils sont déjà frappés que le coup ne retentit pas encore.
La Vie simple, pour qui n’a pas compris sa beauté et sa justice, semble un dur sacrifice. Il est difficile de changer le décor de son existence. Il est difficile de s’expatrier de ses habitudes, de s’affranchir de ses préjugés. Des chaînes nous cadenassent aux usuelles conformités.
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Mais quellemagique puissance dansl’examen sincère des problèmes qui tourmentent notre temps ! Quel entraînement infaillible aux résolutions viriles ! Quelle joie après les tâtonnements et les lâchetés premières, de voir enfin se cristalliser la résolution « stellaire et immuable » et d’assister à ce grandissement de soi-même : la vie en accord avec les convictions !
Rien n’égale le réconfort de la grandeur morale. Cette grandeur ne se conçoit pas sans l’unité du Caractère, et le caractère sans l’équation entre les actes et les devoirs imposés par l’époque. Quiconque est retardataire, quiconque marchande au sacrifice l’immédiate exécution, est un amoindri et un lâche. Il ne faut pas qu’on sente dans un homme quelque chose de plus beau que ce qu’il fait. « Une âme saine s’unit au vrai comme l’aimant s’unit à la ligne du pôle. »
Riches de bonne volonté, sachez accomplir le rôle très noble qui vous est départi.
Vivez la Vie simple et que le surplus de vos richesses aille aux œuvres d’utilité sociale. Votre charité habituelle, si parcimonieuse, ne
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suffit pas. Elle n’est proportionnée ni avec vos ressources, ni avec les misères. Elle n’est qu’un moyen de tranquilliser vos consciences faciles, un sport où le monde et la religion se mêlent, une accommodation où les tètes sont le véhicule d’un devoir qui vous paraît trop dur à accomplir.
Il faut vous dépouiller largement.
Par vos soins, soit! Sous votre direction, soit! Acceptons ce régime transitoire. Qui, du reste, a suffisamment prouvé que votre initiative ne vaudra pas l’intendance de l’Etat? Si vous croyez que cela a été ainsi réglé par Dieu luimême, ne faillissez pas à cette charge de Dieu. Sortez de l’association internationale des jouisseurs et des capitalistes. Que vous importent leur opinion et leurs pratiques. « La soumission à ce qui est établi, l’appel au public indiquent une conviction infirme, des esprits qui doivent voir la maison toute bâtie avant d’en comprendre le plan. L’homme sage non seulement ne s’arrête pas à l’avis de la foule, mais il ne s’arrête pas même à celui de la minorité. Celui qui est une source, qui agit par lui-mème, qui est absorbé par son devoir, qui commande parce qu’il suit un commandement intérieur, celui qui est sûr, qui est primaire, celui-là est
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bon et grand, car il témoigne de la présence constante d’un pouvoir suprême en lui. «
Pour l’emploi méritoire de votre Fortune, vous avez la chance du choix. Dans notre civilisation si prodigieusement productrice, si merveilleusement inventive, partout, pour la masse, la misère et l'esclavage, la vie infernale que chaque progrès, marchant à rebours des fins désirées, augmente au lieu d’adoucir. De la détestable répartition des biens viennent ces maux. Craignez les représailles de l’exaspération suprême. N’attendez pas l’œuvre de Justice, prenez les devants. Soyez vaillants et fraternels. Cette force-argent dont vous disposez, dirigez-la, en bons stratèges, sur tous les points menacés. Il y a d’énormes iniquités à détruire, de hardies tentatives à risquer, des découvertes à conquérir, des utilités publiques innombrables à réaliser. Courez-y ! Après avoir prélevé sur votre revenu de quoi suffire à vos besoins, consacrez le surplus, tout le surplus, à améliorer le sort des autres. Faites tout ce que ferait un administrateur intelligent qui n’aurait d’autre souci que d’employer l’argent à lui confié au profit du bien-être de tous. Agissez comme si la communauté disposait de vos ressources et les faisait servir à favoriser la production et la
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répartition de la richesse. Dédaignez d’être plus longtemps des entrepreneurs privés poursuivant leur enrichissement. Ayez honte de l’effrayant gaspillage que vous faites de vos biens en jouissances stériles. Depuis longtemps, depuis toujours les travailleurs pratiquent, eux, la vie simple en maniant le travail pour l’intérêt commun. Pour ce même intérêt pratiquez, vous, la Vie simple en maniant la fortune. Vous préparerez ainsi les temps où ces deux puissantes entités jumelles, en lesquelles se résume toute activité, considérées comme patrimoine social, fonctionneront en paix et répandront la joie et la félicité sur la terre.
Et vous, la réserve pour demain, Jeunes Gens, gardez-vous d’être de nouvelles recrues pour la caste des accapareurs de Fortune.
Ne vous créez pas « un univers à l’usage des fils de banquiers ». Rejetez bien loin la vieille formule directoire à l’usage des fils de famille et des ambitieux : ne pensez pas à vous enrichir. Pareil idéal entraîne à toutes les compromissions, à tous les avilissements, à toutes les iniquités. Rejetez la moralité à deux faces. Accom-
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modez-vous de la Vie simple ! Circulez dans la splendeur des incessants phénomènes, sans avoir cette dépravation d’une mesquinerie infinie : Je veux être riche! je veux être propriétaire ! Que votre âme soit chercheuse d’héroïsme et qu’elle habite dans la sobriété.
Accommodez-vous de la Vie simple. Vous avez la chance inappréciable d’être nés à l’époque la plus transfiguratrice de l’Histoire. Ce ne sont point des fêtes qui se préparent, mais des batailles pour la Justice et des victoires, qui, si nous le voulons, seront pacifiques. Pour cela, il ne faut pas des dandys et des personnages, mais de vrais soldats rustiques, à solide uniforme, toujours dans le rang.
Accommodez-vous de la Vie simple ! Jamais un tel souffle d’humanité n’a passé sur le Monde, balayant l’égoïsme. A quoi serviraient sur cette vaste scène de petits bonshommes préoccupés de faire fortune?
Vous êtes des riches aussi, vous êtes riches de biens intellectuels. Vous en devez l’emploi à tous. En ne les utilisant que pour vous, la faute serait aussi grave que celle des riches en biens matériels ne songeant qu’à leurs profits et à leurs jouissances. Dès que vous avez donné à votre fonction spéciale, à votre profession, le
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tribut des labeurs nécessaires, le surplus de vos pensées, de vos études et de vos actes doit aller à la Communauté ! Ne l’employez pas à grossir votre bien-être. Limité à la Vie simple, ce bienêtre est suffisant et, mieux que tous les rêves d’opulence et de grandeur, vous donnera le bonheur.
Accommodez-vous de la Vie simple! Accommodez-vous de la Vie simple !