‹ Philosophie de l'architecture en Grèce (volume 2)Chapitre 2 sur 49 · VUES GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

VUES GÉNÉRALES

1ère distinct. Pour bien comprendre un art monumental tel que l’art grec, il est donc indispensable d’en étudier les origines tant intellectuelles que morales, sociales et politiques. Quand on pénètre un peu curieusement dans cette analyse, on est surpris de voir que, non-seulement les grands partis, mais même certains détails très-secondaires qui semblaient l’œuvre du caprice, se rattachent étroitement à de certains états de l’âme. On est plus surpris encore de compter les nombreux contre-sens que laisse faire ou favorise une explication purement technique du monument. Tout d’abord, on serait tenté de croire qu’une étude aussi compréhensive et aussi abstraite que celle des éléments généraux de la civilisation ne peut aboutir qu’à des résultats vagues et sans précision. Il n'en est rien. Le milieu psychologique où naît un art donne seul, il donne avec une entière netteté la clef des grandes dispositions monumentales, des grands arrangements décoratifs, des exigences et des tolérances moyennes du goût. Que de traits, rebelles à l’interprétation technique, s’expliquent par ces considérations supérieures! l’esthétique vague, tes grandes phrases, qui sembleraient les compagnes naturelles de telles généralités, disparaissent, au contraire, devant celle large infusion historique, entraînant avec elles les interprétations subtiles qui suppléaient péniblement à des données insuffisantes. On a ainsi du monument une idée claire, complète, positive. Dissiper l’erreur, élargir et accentuer la vérité, n’est-ce pas tout ce qu’on peut demander à une méthode historique? C’est ce qu’a donné, dans toutes les branches auxquelles elle a été appliquée

successivement, la méthode qui so fait une loi de ne considérer que les ensembles, et d’encadrer toutes les questions d’histoire dans une psychologie générale du temps et delà race.

Ces réflexions expliquent le but que nous nous sommes proposé dans les pages qui suivent. Avant tout il importe de considérer l’art grec authenli qu t j celui dont on trouve les restes dans l’HelIade, et non pas celui des livres et des manuels ; il convient de le considérer à l’état adulte et h son plus haut degré de développement, par exemple dans le Parthénon, afin de ne rien rencontrer qui n’ait le relief de la forme définitive, et d’éviter les traits mous, indécis, qui prêtent aux fausses interprétations. Chercher aux environs et dans les caractères intimes de cet exemplaire typique, les influences de tout ordre qui se sont exercées sur l’architecte, déterminer le caractère et l’attitude de la société, l’essence intime de Vidéal, les habitudes des sens et le tempérament spirituel qui règlent l’invention et le choix des formes particulières, en uu mot décrire ou définir le milieu environnant, le fond, la forme, voilà le problème délicat et attachant que nous aimerions à traiter.

Ce problème, dont les solutions les plus hautes reposent dans le secret du cœur et dans les profondeurs de l’esprit, ne saurait être plus justement nommé que : La psychologie de P architecture en Grèce.

LA GËOGRAPHli;

Nous voici donc au pied du Parthénon, sur le rocher de l’Acropole; assis sur les degrés du temple modèle, étendons par la pensée nos regards jusqu’aux confins du monde grec. Nous voyons les races primitives s’agiter dans cette enceinte, se fixer, émigrer plus loin, former des groupes, des États, une nation, une société. Quelles lois vont régler cette évolution dont le dernier terme est la constitution d’un public? Quelle figure fera l’artiste devant ce groupe qui l’inspire et le juge? Sur quelle condition sociale son génie prendra-t-il son point d’appui nécessaire? Aura-t-il liberté, sécurité, fierté? A eux tous, ces faits composent l’évolution qui a rendu possible l’apparition d’un grand art, de la môme façon que les transformations géologiques successives ont rendu possible l’apparition des animaux supérieurs. Avant d’aborder la partie essentielle du problème, regardons d’abord, d’un coup d’œil rapide, s’atfermir le sol, et s’épurer l'atmosphère sociale où a pu s’épanouir l’exquise fleur Parlhénonienne.

La géographie fournit une première et féconde impression. Si on laisse tomber ses regards sur la carte, on voit que la Grèce ressemble à une Suisse insulaire, à une Écosse. Un des caractères les plus frappants du pays, c’est qu’il est à chaque pas coupé et barré. A considérer de près le sol, les chaînes continues indiquées par les géographes n’existent pas; des pics semés au hasard se donnent la main pour entourer et clore de toutes parts de petites vallées ou des plaines; et la clôture est si parfaite, que les eaux mômes ne trouvent pas le moyen de se frayer un passage à découvert, et qu’elles s’échappent par des fissures souterraines. Par la même raison, il y a peu de grands fleuves en Grèce, et les grands fleuves sont, on le sait, la grande route des migrations primitives. En outre il est remarquable que les cours d’eau les moins médiocres, l’Acheloüs, le Pénée, l’Âlphée, n’appartiennent pas aux contrées qui ont produit une civilisation supérieure; ils traversent l’Épira et l’Étolie, la Tbcssalie, l’Arcadie et l’Élide. Dans toute la Grèce digne de ce nom, de grands obstacles gênent donc la circulation par terre, et un mot de Strabon semble indiquer que, même au commencement de notre ère, les routes et les canaux étaient dans l’état le plus misérable. Ainsi, jusqu’à une époque assez avancée, on peut se représenter les différentes parties de la péninsule comme n'ayant presque point, entre elles, de communication continentale.

Un autre caractère géographique compense cette disgrâce naturelle ; la mer est partout en Grèce, et non seulement elle baigne les grands contours de la côte.

LA GÉOGRAPHIE

mais elle pénètre profondément par des golfes au cœur môme du pays. Tacite a dit de la Grande-Bretagne : « l'Océan s'insinue dans les défilés et entre les montagnes comme dans son propre domaine » (1). Le mot est vrai de la Grèce. Il n’y a pas une province, excepté l’Arcadie, qui ne soit maritime et qui n’ait plusieurs anses ou môme de beaux porls naturels; le Grec était donc navigateur de naissance et par nécessité géographique. Les golfes profonds, les baies échancrées, semblaient se prêter à son apprentissage; des îles semées dans la mer « comme des pierres dans un gué » offraient des stations échelonnées aux premières tentatives en pleine mer. Au bas de son échelle de rochers, le montagnard avait sa nacelle tirée sur le sable; il se faisait marin ; et toutes ces contrées dont le séparaient par terre des montagnes, des gorges infranchissables, il y abordait aisément en quelques coups de rame. La grande voie de communication des Grecs entre eux a été la mer. La prodigieuse révolution qu’ont faite de notre temps les voies ferrées, en réunissant des provinces jusque-là presque isolées, la mer Égée, l’Archipel, l’ont accomplie naturellement pour les petits États de la presqu’île grecque. Le marchand, le pirate, ont été les créateurs de l’unité panhellénique.

La navigation est aussi ancienne que la Grèce ellemême; la piraterie est déjà une des meilleures professions au temps d’Homère. Toutefois les mâts, les agrès, les voiles, sont postérieurs à la séparation des Pélasges en Latins et en Grecs ; les barques restent petites et la

(1) Tacite, Agricdi, c. 10.

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marine timide jusqu’au vu* siècle. Vers 6S0, on ne peut trouver un pilote qui ait été à Cyrène ; pour passer en Sicile, même au temps de la guerre du Péloponèse, on remontait par Corcyre et le golfe de Tarente ; la navigation resta donc pendant très-longtemps un simple et circonspect cabotage. Dans de telles circonstances, le mélange des idées a dû être bien plus aisé et bien plus rapide que le mélange des hommes. Ce n’était qu’avec peine que deux nationalités, séparées par une barrière de montagnes, parvenaient à s’unir et à se confondre. Par mer, au moins pendant toute une longue période, même difticulté aux migrations en masse. Sur ce frêle bateau qui ne prendra qu’au viii* siècle les proportions de la trirème, quelques matelots seulement peuvent s’embarquer; mais ils emportent avec leurs marchandises une cargaison d’opinions, de légendes, de souvenirs, de renommées, qu'ils laissent sur tous les rivages. Ainsi la nature même des moyens de communication était bien autrement favorable à l'échange actif et précoce des idées qu’au mélange des races et aux « grandes agglomérations » ; elle tendait à produire, bien avant toute fusion politique, et au sein d’un morcellement extrême, une puissante unité intellecluelle. ün ne peut mieux représenter la nature et l’etfet deces premières relations par la mer seule qu’en les comparant à celles qu’établirait, entre les provinces françaises, un chemin de fer ne transportant pas de voyageurs, mais seulement des denrées, des livres et des gazettes. Le lien des provinces de la Grèce, pendant des siècles, ç’a été les œuvres de son génie. Les poèmes du cycle homérique lui out tenu lieu d’une

U GÉOGRAPHIE

administration centralisée. Cette empreinte lui est restée même après le perfectionnement des moyens de communication. Aux temps historiques, la véritable assemblée politique n’est pas le conseil des amphictyons, ce sont les jeux Olympiques, qu’on ne juge pas à propos de remettre, môme pour courir à la rencontre des Perses attaquant les Thermopyles (1). On est Grec, non parce que l’on est soumis au mômegouvernement et qu’on appartient à la même nationalité, mais parce l’on n’est pas barbare, c’est à dire bégayant, parce que l’on parle la noble langue de l'Iliade et de l'Odyssée.

Morcellement politique, fusion intellectuelle et morale, voilà donc les deux caractères inscrits d’avance dans la géographie de la Grèce. Jusque vers 560, c’està-dire jusqu’à ce que ta conquête des colonies grecques d’Asie par les Lydiens et enfin par les Perses, force les Hellènes du continent à se grouper et à serrer les rangs autour d’un chef, elle offre l’aspect de vingtna/îons juxtaposées dans un espace de quelques lieues carrées, chacune ayant ses dieux, ses ancêtres, son œkistc, scs guerres, sa législation, ses légendes et son histoire, et toutes cependant formant un seul et vaste public autour du poêle et de l’artiste. Que de sources distinctes d’originalité , venant se verser dans un même courant d’émulation et d’enthousiasme! De même qu’en mécanique on perd en force ce que l’on gagne en vitesse, nos grandes agglomérations ont perdu, en verve créatrice et en variété de conception, ce qu’elles ont gagné

(1) Hérodote, VH, 266.

la PHILOSOPHIE DE L’ARCHITECTURE EN GRÈCE.

en largeur de vue et en hauteur de ton. La Grèce seule, à la faveur de sa constitution géographique, a su tout concilier. Son génie a la féconde chaleur qui sort de foyers multiples, il a la majesté d’une seule grande flamme battant de l’aile à découvert. Beaucoup de petites scènes, où chaque groupe joue avec ferveur le drame de ses passions et de scs intérêts propres, s’espacent dans l’enceinte d’un vaste théâtre, sous les yeux d’un immense auditoire. Chaque coin de terre, grand comme le comlat Venaissin, avait l’orgueil national d’un pays grand comme la France ; il avait ses annales, .ses héros; en travaillant sur ces types, le poète, le statuaire, gardaient tout le feu d’un patriotisme conçu et couvé à l’étroit ; ils conservaient la saveur natale, le goût du terroir; mais ils sentaient qu’ils seraient entendus et admirés de toute la grande patrie, et ils mettaient leurs œuvres au point pour la vaste multitude qui devait les lire ou les contempler. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que tout ayant en Grèce les proportions municipales, rien n’y était municipal par le fond et par la manière de voir. Le plus petit bourg se sentait un peuple. La Grèce n’était pas une grande nationalité compacte, enserrant une foule de petites villes bornées dans leurs vues, mesquines dans leurs passions. C’était plutôt une grande famille disséminée, enveloppant et reliant une foule d’États complets et glorieux, par l’unité de la langue et la libre fraternité des génies. « Le nom de Grecs, dit admirablement Isocrale, désigne moins un peuple particulier qu’une société d’hommes éclairés et polis; et l’on appelle ainsi plutôt ceux qui participent à notre

LA GÉOGRAPHIE. 15

éducation que ceux qui partagent notre origine. » (Panég. d’Athènes.)

La géographie n’indique pas seulement les conditions de la circulation intellectuelle; elle révèle au regard que dirige un esprit attentif le champ et môme le centre de cette circulation. Vers 1100 a lieu l’invasion dorienne en Grèce. Il semble qu’à ce moment, ni les envahisseurs ni les premiers occupants n’aient eu de caractère bien déterminé. Ceux-ci sont comme des sortes d’Ëtrusques, bornés, patients, laborieux dans un cercle intellectuel étroit. Ceux-là ont toutes les apparences d’une horde de barbares. Les peuplades qui les précèdent ou qu’ils entraînent à leur suite, les Thessaliens, les Béotiens, les Ætoliens, sont les plus grossières de la race hellénique ; les derniers mangent de la chair crue et parlent une langue inarticulée. La vie urbaine est ignorée des Doriens; ils habitent de petits bourgs ouverts et disséminés. Tels ils pénètrent dans l’Hellade, chassant devant eux les populations plus anciennes. Celles-ci quittent la péninsule, passent dans les lies, puis en Asie Mineure. Tandis que les conquérants, renfermés dans leur lutte contre tes indigènes de la Grèce, développent leur génie sous les formes pures de son type naturel, les émigrés Achéens subissent l’influence de leurs voisins orientaux; leur hellénisme s’altère, et du même coup, leur caractère se détermine ; c’est à ce moment, selon toute vraisemblance, et par opposition avec la race restée maîtresse du Péloponèse, qu’ils se distinguent comme Æoloioniens ; par leur choc même, les deux génies prennent relief, se fixent et se sentent j définis par leur contraste.

mis en présence et en regard par leur distribution géographique, ils commencent à agir efficacement l’un sur l’autre. Cette action réciproque a été l’une des causes maîtresses de la civilisation hellénique. S’il y a un fait curieux dans l’histoire de la Grèce, c’est la stérilité intellectuelle de la côte occidentale delà Péninsule, de la Triphylie, de l’Élide, de l’Acarnanie et de l’Étolie. Ce sont pour la plupart de grandes plaines, dont le sol verdoyant et riche fait contraste avec la sécheresse montagneuse des régions orientales. Ces régions déshéritées sont pourtant celles qui sont devenues un foyer de progrès; c’est le voisinage des Ioniens qui leur a fait ces hautes destinées. L’incessant échange des idées et des créations entre deux esprits si différents, les concessions mutuelles, les essais plus ou moins heureux d’acclimatation, les vives réactions de chaque race sur les points frappés d’incompatibilité, tout a concouru à produire, dans cette zone limitée, un prodigieux développement intellectuel. La mer Égée a été pendant trois siècles, après l’invasion dorienne, l’enceinte où s’est accompli l’actif travail de la civilisation grecque.

Dans celte enceinte, on peut indiquer, presque à priori, le lieu où l’action sera la plus énergique et la fusion la plus complète. Au nord du Péloponèse, un court promontoire se prolonge vers l’Asie et donne la main aux îles qui forment entre les deux continents une série d’étapes maritimes. C’est le promontoire de Sunium, la pointe de l’Attique. C’est là que les Achéens refoulés ont trouvé un dernier refuge; c’est le lieu d’embarquement des Pélasges, des Myniens d’Orcho-

LA GÉOGRAPHIE

mène, des Abanles d’Eubée, de tous les futurs Ioniens; c’est là seulement qu’ils ont gardé pied dans la Grèce proprement dite. Reliés à leurs frères par la saillie orientale de leur triangle, les habitants de l’Attique subissent cependant de plus près l’influence dorienne. La race conquérante les entoure et pour ainsi dire les cerne de toutes parts; établie à Corinthe, à Égine, à Mégare, d’où elle dispute longtemps Salamine à leur faiblesse, elle les accable de son prestige et les pénètre de ses idées; inhabile à les tranformer profondément, elle leur laisse cependant une empreinte marquée. Attirés aux jeux Olympiques, les Athéniens adoptent peu à peu les coutumes doriennes; ils se désaccoutument du long vêtement oriental; leurs enfants vont à l’école, nus dans la neige, en chantant l’hymne à Pallas; l’architecture dorique enfin s’impose à eux, et c’est dans ce style qu’ils élèvent et réédifient leur grand monument national, le Parthénon. Mais ces emprunts semblent entre leurs mains des créations nouvelles; le génie ionien, resté en communication avec sa source asiatique, les remodèle avec une puissance extraordinaire; il complète, il achève, il raffine, il couronne de grâce et d’éclat la vigoureuse conception dorienne. Athènes, par sa position, était prédestinée à devenir le confluent des deux fleuves, et comme le siège de la réaction des deux génies l’un sur l’autre. Son glorieux privilège et sa haute fonction historique étaient écrits d’avance sur la carte. Quand Xénophon signale la réceptivité de son dialecte, où trouvent accueil des mots venus de tous les rivages gréco-asiatiques, il énonce une conséquence prévue. Sans autre

lumière qu’une vue sommaire de la configuration géographique du pays et de la distribution des races, on aurait pu dire avec certitude : là sera le grand foyer intellectuel de la Grèce, le centre d’attraction où viendront se fondre et se concilier toutes les aptitudes des différentes fractions de l’hellénisme.

LES RAGES

Bien distincts en effet sont les deux génies qui forment, en se mêlant, le courant de l’esprit grec. Chacun d’eux a servi, par des vertus pour ainsi dire opposées, le développement des beaux-arts.

Homère est le plus grand peintre du génie ionien. Il passe pour avoir représenté les Achéens du Péloponèse ; mais il les a seulement chantés, et ce sont les hommes de son temps, ses compatriotes asiatiques, qu’il a figurés sous ce nom d’emprunt. Le premier penchant qu’on démêle dans le grec homérique est celui qui est devenu l’artisan le plus efficace de la démocratie, le sentiment de l’indépendance individuelle. Il n’y a rien de plus hardi et de plus libre qu’un héros de V Iliade ; il ne combat pas à son rang, comme le guerrier dorîen; il lutte isolément à pied ou du haut de son char; rien dans les mouvements des Grecs et des Troyens ne ressemble à de la discipline. Le héros gourmande le roi des rois; il lutte contre les Dieux eux-mêmes; il ne plie que sous la main du des-

lin. Dans un monde sans passé et sans expérience, il ne subit pas la pression d’un corps de maximes morales {ibslraites; il crée lui-même, à chaque instant, la règle vivante de sa conduite. Nulle part l’homme ne s’est avec une conscience plus souveraine de son droit à se développer librement, sans autre loi que les impulsions de sa nature individuelle. Ce fait est décisif; car le sentiment originel de l’indépendance est le signe propre des races progressives. Les nations qui commencent par le sacrifice de l’individu au groupe, comme les Spartiates ou les Romains, moulent une fois pour toutes leur originalité sous une forme immuable; leurs arts s’arrêtent comme tout le reste; le plus souvent elles n’ont pas de Phidias, et si elles en ont un, elles n’ont pas de Praxitèle. Si l’originalité du génie ionien s’est incessamment renouvelée, c’est qu’elle était restée voisine de la source vive; sa longue fécondité était déjà écrite dans ce premier trait commun à tous les héros d’Homère : le sentiment vif et net de la liberté individuelle.

Ce sentiment est plutôt net qu’énergique; on y devine l’absence du frein plutôt que la vigueur du ressort intérieur qui le brise. L’idéal des Ioniens est la vie, mais une vie calme et pour ainsi dire détendue; leur activité intermittente semble n’avoir d’autre but que de donner de la saveur au loisir; ces petits chefs pillards ont l’air de ne combattre que pour orner leur repos des belles et calmes sensations que donnent un riche mobilier, des tables opulentes, d’harmonieux récits de leurs propres exploits chantés au son de la lyre. Ils sont comoje ces voyageurs qui voyagent pour

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LES RACES

se souvenir et. non par amour du mouvement. Quand ils croient voir dans la vie d’uu mortel l’image du bonheur des dieux, c’est qu’ « assis sur un trône en face du foyer, il se verse du vin et se repose comme un immortel». Chose frappante! formé par l’esprit ionien, le Grec postérieur sera enclin à ne concevoir aucune des idées dirigeantes de la vie que comme un principe d’ordre et de paix. Parle-t-il de l’amour, il dit avec Platon : « L’amour donne le calme aux hommes, la tranquillité à la mer infinie; il endort les vents. » Parle-t-il de la pensée? Il observe avec Aristote qu’elle ressemble moins à un mouvement qu’à un arrêt et à un repos. Ses deux grands systèmes de morale, l’Épicurisme et le Stoïcisme, ont pour souverain bien la môme paix absolue, sous les noms différents d’apathie (absence d’émotion) ou d’ataraxie (absence de trouble). Dans les arts, il défend avec Platon qu’on s’adresse à la o partie pleureuse de l’âme » (1), et s’il représente la mort de Ménœcée, il aime que le héros, « baigné dans son sang, expire avec un visage plein de douceur et paraisse s’endormir» (2). Cette ignorance de l’émotion qui va jusqu’aux profondeurs, ce goût d’une heureuse et constante stagnation morale, ont été assurément transformés et ennoblis par l’énergie dorienne; ils n’en sont pas moins, en partie, l’effet des tend.ances originelles des Ioniens. Dans les arts d’imitation, dans la philosophie, dans la poésie, ces caractères sont visibles sous la forme supé-

(1) Tô Ôpïivûît;.

(2; PhiloBirate.

rieure que leur a donnée le concours des deux génies helléniques; dans les arts inférieurs et surtout en architecture, ils se traduisent par la répugnance plus particulièrement ionienne qu’inspirent à l’artiste les brusques contrastes, et par le goût des transitions douces et coulantes. Les consonnances abondent dans la musique architecturale des Grecs. Le legato y est la règle : les grands écarts, les dissonances sont presque inconnus. Les harmonies savantes et douloureuses d’un Beethoven poursuivant une résolution toujours retardée cèdent la place aux courtes et simples modulations que Gimarosa fait retomber à chaque instant sur l’accord parfait. •

Assis dans son palais, devant une table abondante, rionien parle ou écoute parler. Le goût le plus vif qu’on puisse observer dans Homère, c’est celui de joindre posément des phrases entre elles. Le libre écoulement des idées dans une forme limpide produit par lui-mérne une sorte d’ivresse, supérieure à toutes les joies du mouvement et du succès. C’est affaire de race; c’est aussi affaire d’éducation. Population toute côtière, les Ioniens ont été les premiers agents de la grande circulation maritime qui a mis en communication les différentes provinces de la Grèce. C’était l’époque où chaque vallée, chaque rocher semé dans la mer restait encore un foyer poétique distinct; chaque petite ville avait sa gerbe de légendes qui gardait le goût du terroir, en l’absence d’une culture uniforme et générale. L’imagination en était pour ainsi dire à sa période féodale; partout, elle se posait en souveraine; elle battait monnaie à sa propre effigie. C’est donc

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LES BÀCES.

avec un charme presque inépuisable de variété et de nouveauté que le matelot, le pirate, le marchand, colportaient sur toutes les côtes les mystères, l’histoire, les mœurs de leur petit pays. A peine débarqués, on les interroge ; ils parlent, ils pérorent ; on les écoute avec curiosité ; l’amour-propre piqué ajoute un détail agréable, retranche un trait qui ne serait pas compris. Au retour même scène ; les citoyens sédentaires veulent apprendre de la bouche des voyageurs ce que ceux-ci ont vu et observé ; là encore, on fait des récits; on les orne et les agrémente. Ainsi se développe avec une énergie prépondérante le personnage du conteur, du hâbleur, du menteur, qui ne sont que les trois degrés d’un môme caractère et les frères de lait du poêle épique. Toute la littérature et l’art lui-même en portent la trace, même à une époque très-avancée de culture littéraire. A-t-on à écrire un traité de pédagogie princière, on en fait un roman ; c’est la Cijropédie. La philosophie, la politique, la morale, s’enseignent en dialogue, avec une jolie mise en scène où se mêlent l’ombre fraîche du platane, le chant des cigales, les eaux murmurantes de niissus. Les notes diplomatiques prennent, dans le grave Thucydide, la forme de discours prononcés. Dès l’origine, la statuaire, quand elle ne dresse pas des colosses à la manière de l’Orient, se plaît à traduire des anecdotes en groupes. C’est, par exemple, cette célèbre dispute du trépied si souvent reproduite : Hercule ayant enlevé le trépied ; Apollon le lui disputant avec Diane et Latone; Athènè secondant Hercule. C’est Thésée prenant, sous une énorme pierre, l’épée et la chaussure qu’Égée y avait cachées pour lui, Plus

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24 PHILOSOPHIE DE L’ARCHITËCTl'RE EN GRÈCE, tard, que devient la décoration du temple dorique

entre les mains des Ioniens d’Athènes ? Une suite d’é-

pisodes religieux, guerriers, familiers. On se rappelle dans Homère les phrases innombrables : « Ménélas *» tue Scamandrius qui fuyait devant lui ; la lance s’en- » fonce dans le dos entre les deux épaules et ressort » par la poitrine »... » Mérion atteint Phériclus et lui » plonge son javelot dans la hanche droite ; la pointe » s’enfonce dans la vessie et ressort au-dessus de l’os.

» Phériclus tombe sur scs genoux, etc... » Le sculpteur n’a fait que ciseler dans le marbre ces petits tableaux que débitait le rhapsode à la grande joie du public. En regardant les métopes du temple de Minerve, on croit lire le chant consacré aux exploits d’Agamemnon ou de Patrocle, et l’on saisit, dans une de ses conséquences les plus frappantes, le tour anecdotique de l’imagination ionienne.

Conséquence plus décisive encore : sous l’influence prolongée de cette vie et de ces habitudes, la matière même de la narration s’altère. L’Asiatique, immobile et silencieux au milieu de ses grandes plaines, approfondit chaque jour davantage le sens de ses mythes. Chez les Ioniens, libres entremetteurs des nombreux foyers de production poétique, ce sens s’évapore ; le conte perdrait de sa vivacité h contenir ce pesant secret ; on l’en allège. Insensiblement, tout prend, sur les lèvres du narrateur, une signifieation plus superficielle et plus prochaine ; le mythe devient fable, la légende devient roman, le symbole s’efface sous les licences que se donne le désir de plaire. Il est curieux d’entendre Hérodote parler des grandes reli-

Lts nxCE§.

gions naturalistes de l’Orient; il n’y comprend rien ; il prend pour un bizarre trait de mœurs le culte tout symbolique de Mylitta; il n’a pas l’air de voir que ces rites voluptueux figurent la puissance reproductrice de la nature. De même, il interprète comme des signes de la lâcheté des peuples vaincus , les nombreuses cteis que Sésostris fait élever le long de ses conquêtes. Ainsi un génie vif, curieux, anecdotique, façonne, pénètre, dénature jusqu’au fond tous les mythes créés parles premiers Grecs. Après les avoir colportés loin du paysage natal et inspirateur, il a toute liberté pour en changer la forme et le sens ; et il le fait en supprimant tout ce qui est profond, mystérieux, tout ce qui donne à l’esprit une attitude méditative. Il lui faut du mouvement, de la variété, des détails piquants, d’innombrables épisodes. C’est ce besoin nouveau, introduit surtout par les Ioniens navigateurs dans le type général du génie gre(î, qui gouverne désormais l’évolution des mythes, et qui les transforme dans le send’une beauté tout extérieure et d’une grâce légère, non sans détriment pour les idées métaphysiques qu’ils contenaient à l’origine.

Ce caractère complète l’esquisse si originale de cette race richement douée: Si haut qu’on remonte dans la suite des époques, les Ioniens apparaissent comme des sortes de contemplatifs, épicuriens et rhéteurs, dont la sensibilité ouverte, étalée, infatigable, n’est troublée qu’un instant par le besoin d’action, et se reprend à s’épanouir sans fin parmi des impressions superficielles, délicates, peu pénétrantes. De tout temps, il leur a manqué ce degré de concentration passionnée qui a

tu, UOUTHY. 2

16 PHILOSOPHIË DE L’ARCHITECTURE EN GRËCE.

été le trait distinctif de leurs rivaux, et qui est la source commune de l’activité héroïque et de la grande inspiration dans les arts. Cette concentration fait également défaut à leur esprit. Homère s’intéresse surtout au vaste déploiement des idées et des images ; il ne les fait pas rayonner autour d’une conception mère ; ses paysages n’ont pas ce point lumineux central qui donne unité et relief au moindre paysage de George Sand ; ils se déroulent comme une bande photographique en réfléchissant un fragment de la nature extérieure. De même, dans les discours, les idées enchaînées dans une sorte de série linéaire forment rarement un système et une hiérarchie. Le bavardage oiseux s’y étale avec complaisance, et recouvre la trame de l’argument de ses broderies légères. La faiblesse du ressort intérieur, intellectuel et moral, sous le joyeux épanouissement d’une sensibilité jeune, voilà le trait le plus saillant du génie ionien, tel qu’il a été représenté par Homère.

On pressent, d’après ce qui précède, la tendance qui prévaut dans les beaux-arts. Le goût de l’éclat domine en architecture , en l’absence des impressions concentrées qui permettent de goûter des beautés plus sobres. Quand on essaye de se figurer l’ornementation des palais de Ménélas et d’Alcinoüs, on se croirait volontiers en plein Orient ; et, en effet, l’art décoratif pratiqué dans Homère semble se rattacher à cette architecture à revêtements métalliques qui est l’œuvre propre des Phéniciens, hardis explorateurs des mines delà Norwége, du Cornouailles, de l’Espagne, de Thasos. Nulle partie corps de la construction n'apparalt ; l’or, l’argent, l’ivoire, l’ambre, l’acier bleu, re-

LES RACES

couvrent les portes, s’appliquent aux murs, s’étendent sur les frises, si bien que le palais tout entier brille, « comme les ra3'ons du soleil et ceux de la lune. » Le style ionien, mal défendu par une sensibilité complice, a évidemment subi l’influence des races sémitiques, alors en possession de tout le commerce méditerranéen ; par le ton général, l’architecture des poèmes homériques est bien plus éloignée des formes que le Parthénon a éternisées, que du temple de Jérusalem et du palais de Khorsabad. Beaucoup plus tard, l’ordre ionique des temps historiques porte encore la môme empreinte; au fond, malgré le voisinage assainissant du dorique, il trahit un certain défaut de consistance dans la conception mère, une moindre rigueur dans la déduction. La base avec ses bourrelets mous, le chapiteau aux cornes de béliers, la frise continue, ornée d’animaux capricieux, montrent la prépondérance des prédilections sensibles et le facile accueil fait aux inventions les plus délicates de lafantaisie. L’Ionien se montre ici, comme dans le reste, épicurien et prodigue ; il est au Dorien ce qu’un architecte des débuts de la Renaissance, avec son multiple et arbitraire étalage de formes, est au sobre raaltre-és-œuvre gothique du XIII* siècle.

Le génie dorien est, presque sur tous les points, l’inverse du génie ionien. Jetés en petit nombre au milieu de populations hostiles, les Doriens ne peuvent se conserver que par le combat quotidien, parla vigilance sans trêve, par la supériorité du courage et de la discipline. Chaque homme est perdu s’il n’est à son rang, ou si les autres quittent le leur, Le salut individuel se

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confond ici avec le salut de la nation; l’idée de la patrie prend, de cette proximité de l’intérêt personnel, un relief et une vigueur extraordinaires, qui bientôt croissent sans mesure, par cette sorte d’accélération propre aux passions qui sont une fois sorties de pair. A Sparte, l’absorption de l’homme parla cité est complète ; on ne le conçoit plus que comme un organe dans un vaste ensemble, qui devient le siège unique des droits et l’objet des devoirs. Tout ce qui est individuel et tous les groupes voisins de l’individu disparaissent; le groupe total subsiste seul. Les sexes disparaissent ; car la jeune fille est élevée comme le jeune homme; au lieu de filer le lin, comme dans les autres pays de la Grèce, elle se mêle, nue, aux exercices virils. La pudeur, les instincts sédentaires de la femme cèdent à la nécessité politique d’avoir des mères fécondes, capables de fournir à la patrie des soldats robustes. L’autorité paternelle disparaît ; car, dès le bas âge, l’enfant est livré à un magistrat, le pédonome, et reçoit une éducation réglée uniformément par la loi ; le père dépossédé n’a pas plus d’autorité sur son fils que le premier citoyen venu. Le sentiment conjugal disparaît; carie vieillard est tenu de choisir lui-même un jeune amant à sa femme jeune, et les hommes s’emprunlent entre eux leurs épouses, comme on emprunte un bel étalon pour faire souche. La propriété disparait, car le partage égal des terres est la base du système ; l’absence de monnaie portative exclut le commerce ; la vie en commun exclut le luxe ; les chiens, les chevaux, sont indivis, et tout chasseur peut puiser dans les armoires des maisons ou il s’arrête ;

LES RACES

enfin, l’idée de la propriété est même si faible qu’on encourage le vol, apprentissage naturel de l’adresse et de la ruse. L’élan aventureux de la valeur personnelle disparait , car une étroite discipline militaire ne fait qu’un homme de tout un bataillon. La physionomie individuelle disparaît , car tous les adolescents marchent dans la rue en silence, les mains sous leur robe, sans tourner la tête à droite ou à gauche, les yeux toujours fixés devant eux, et ne faisant pas plus de bruit que des statues (1). Il n’est pas jusqu’aux œuvres d’imagination où tout ne soit pareillement collectif. Telles la danse, la musique, la poésie. Le genre lyrique que les Spartiates créent en regard du lyrisme éolien n’a d’autre caractère distinctif que d’être cboral et non individuel. Lacédémone n’est pas une cité; c’est une caserne, un couvent, un haras. La souveraineté du but ne laisse subsister que la masse sociale; pour lui donner plus de poids et de consistance, elle la compose de molécules homogènes et adhérentes ; elle ajoute au poids la vitesse, en inaugurant la coutume et le goût du mouvement perpétuel et de l’action à outrance. Comme le dit si bien Bernhardy, tout prend à Sparte la forme pratique, et non la forme poétique. Le culte nu de l’effort, la manie du rf;dn se dégage comme le dernier produit d’un patriotisme qui demeure seul sur les ruines de tout le reste. Sans doute celle organisation n’apparaît dans son type accompli qu’à Lacédémone. Les Spartiates représentent la race sous une forme extrême et excessive; ce sont pour ainsi dire

(1) Xénophon.

les/)MnVainsdu Dorisme.A côté de ces stériles quakers, les Doriens de la côte orientale, plus voisins des Ioniens d’Asie Mineure, ont des institutions moins étroites et un génie plus tolérant. Néanmoins, le mouvement non interrompu et l’action en commun restent un trait dominant et général. Aussi toute cette race si bien douée perd-elle assez rapidement, en tout genre, ce désir du mieux dont l’individu libre et contemplatif est l’organe. Les ébauches sont nombreuses et variées; mais elles restent des ébauches. A ne jeter qu’un regard sommaire, la fécondité est admirable ; on voit les Doriens fournir par la Crète les premiers statuaires, fonder h Sicyone la grande école de peinture, à Sparte la grande école de musique ; inventer à Argos et à Égine un système métrique et monétaire particulier, créer à Corinthe la trirème pontée et l’industrie de la poterie peinte, inaugurer l’usage des caissons, orner les frontons de terres cuites, enfin, mettre au jour, en architecture, le style puissant et fier auquel ils ont donné leur nom. Mais la plupart de ces créations d’une forte originalité, devenues bientôt stationnaires entre leurs mains, n’ont continué leur évolution que par le secours des races ioniennes. Ils commencent; c’est Athènes qui achève. C’est Athènes qui a dégagé la tragédie de l’informe dithyrambe de Corinthe et de Sicyone, c’est Athènes qui a fait sortir la comédie de la farce mégarienne ; c’est Athènes qui a imprimé l’essor vers le divin et l’héroïque à l’idéal arrêté dans le type de l’athlète vulgaire par le canon de Polyclèteou par la statuaire d'Éginc. C’est.Athènesenlln qui a donné dans le Parlhénon sa forme déGnitive

LES RACES

au style dorique, devenu, dès le v« siècle, hésitant, conservateur et stérile chez les Doriensde la Sicile cl de la grande Grèce.

Un spiritualisme austère pénètre d’ailleurs presque toutes les créations du génie Dorien. O. Muller, en lui rattachant Pythagorc et la théorie des nombres, l’oppose au génie Ionien, si enclin aux systèmes matérialistes. Le môme critique fait remarquer qu’il n’y a pas, avant le siècle de Solon, un seul caractère physique dans le culte du dieu des Doriens. Apollon n’est pas le soleil qui fait mûrir les moissons, mais le défenseur qui les protège. Leur Hercule est le dieu du travail et de l’effort. Ils l’adorent avec recueillement, et les autres Grecs leur reprochent la simplicité presque pauvre de leur culte. Leur imagination sobre s’oppose en effet au goût de l’éclat, si marqué chez les Ioniens. La coutume de la nudité, la proscription des métaux précieux indiquent une sévérité naturelle ou cherchée qui se retrouve également dans l’architecture. Rien de plus grave à son origine que le temple dorique, avec ses courtes colonnes sans base, son chapiteau évasé, son énorme entablement qui a jusqu’à trois septièmes de la hauteur totale, scs métopes lisses et nues, son fronton encore vide de terres cuites ou de marbres. Dans cet abus puissant de la matière, c’est par la justesse topique de tous les traits et par leur concours vers un même but que le Dorien cherche à produire une grande impression. Pas un caprice ne fait errer l’intelligence et ne dérive l’attention; fout est raisonné, calculé, approprié, combiné. On s’étonne sans doute de trouver ce riche ensemble d’idées et cet art de les grouper

entre elles chez le peuple qui a glorifié la sécheresse et le style fragmentaire sous le nom de laconisme. Mais la sobriété de parole des Doriens est plutôt voulue que naturelle ; elle vient de ce que tout se concentre chez eux et fait ressort afin de produire une détente plus forte. Quand Homère dit du roi de Sparte : « Prononçant des mots isolés, à la hâte, avare de paroles, mais énergique, il n’exerce point une langue bavarde, mais sa parole frappe avec certitude et sa noblesse fortifie son âme, » il indique bien qu’il y a ici de l’abondance pressée et ramassée, plutôt que l’indigence d’un esprit stérile ou les intermittences d’un esprit égaré. Socrate disait que la Crète et Lacédémone étaient les villes grecques qui avaient la plus ancienne philosophie et le plus de sophistes; «seulement ces derniérs cachent leur science » et feignent d’étre ignorants; si l’on parle avec le der- :> nier des Lacédémoniens, il paraît d’abord peu ha- » bile dans la parole ; mais soudain il jette au mi- » lieu de la conversation un mot remarquable, ra- » pide et en se ramassant sur lui-même, comme un » guerrier terrible qui lance le javelot. » On voit comment cette race silencieuse, à laquelle semble avoir manqué la continuité féconde de la pensée et l’art des beaux développements, a pu produire le style le plus conséquent, le plus riche d’idées qu’il y ait en architecture. Sa pauvreté n’est qu’apparente; son langage entrecoupé cache un raisonnement suivi dont on no voit que les cimes. Sa brièveté n’est que la parcimonie invétérée et croissante de l’homme qui, n’ayant rien perdu de ses richesses, ne veut dépenser que pour un but digne de son effort. Le temple dorique, avec sa logique profonde,

LES RACES

est l’œuvre de ce sophiste intérieur et masqué, deviné par Socrate dans le dernier des Lacédémoniens.

Ainsi, chaque race arrive avec son tribut; les uns apportent des sens éveillés et dispos, amis de l’éclat et de la richesse, qui voltigent à la surface des choses et butinent un peu au hasard sur les fleurs de la réalité. Les autres apportent la concentration de la passion et de la pensée : sur tous les traits brillants, délicats , ornés qui se dispersent en sortant de l’imagination ionienne, ils resserrent le lien qui en fait un faisceau. Le génie des Doriens a eu sa période de fécondité; toutefois leurs créations nombreuses, toujours arrêtées en deçà de la perfection, ont encore moins profité au génie grec que l’extraordinaire et vibrante tension qu’ils y ont introduite. L’ellbrf, le tonos, voilà le présent d’un prix inestimable qu’ils ont fait à l’Hellénisme. C’est aux Ioniens qu’est revenu l’honneur d’achever toutes les œuvres de la puissante originalité dorienne, de les corriger de leur spiritualisme austère, de les réconcilier avec les sens, de les fondre harmonieusement dans la réalité, de rendre la vie et la plasticité à des conceptions non moins sèches que puissantes et comme cristallisées en naissant. Le rôle d’Athènes est tout entier dans cette œuvre de conciliation et d'achèvement. Depuis le drame d’Eschyle jusqu’à la sculpture de Phidias, depuis les chroniques de Xénophon jusqu’aux dialogues de Platon, tout porte la double empreinte du tonos dorien et de l’abondante sensualité ionienne. Sans aucune recherche de l’antithèse piquante, on peut dire que la majesté et la grâce, la rigueur et l’a-

8d PHILOSOPHIE DE L’ARCHITECTURE EN GRÈCE,

bandon, la sobriété et la richesse d’effet sont également sensibles dans un édifice comme le Parlhénon.

Tel est en quelque sorte le champ géographique et ethnographique de la civilisation grecque. Dans ce milieu il nous reste à suivre, à travers l’histoire, les grands faits excitateurs qui ont déterminé et accéléré le mouvement de l’art.

Le premier est l’immense mouvement de colonisation qui commence vers 750. A celle époque, une découverte décisive imprime l’impulsion la plus énergique à l’esprit voyageur des Grecs. La trirème est trouvée au vni* siècle par les Corinthiens. Elle contient beaucoup plus d’hommes ; elle résiste mieux à la mer. De 750 à 680 d’innombrables vaisseaux, partis de la Grèce et des côtes de l’Asie Mineure, voguent vers l’Italie et la Sicile. Naxos, Syracuse, Mégare Hyblaenne, Zanclé (Messine), Gela, Sybaris, Crotone, Rhegium, Tarente, sont fondées. Ces villes en fondent d’aulres à leur tour sur les mêmes côtes. De 630 à 600 Cyrène s'élève sur la côte lybique; Marseille au sud de la Gaule. L’Égypte s’ouvre au commerce grec en 656. Les colonies éoliennes , ioniennes et doriennes de l’Asie Mineure, créées antérieurementà 776, colonisent à la même époque la Thrace et le Pont Euxin. Milet compte à elle seule de 75 à 80 cités formées d’émigrants milésiens. Cymé, Ténédos, Lesbos, en ont 30 qui

36 PHILOSOPHIE DE L'ARCHITECTUEE EN GRECE, les avouent pour métropoles. De hardis groupes d’aventuriers vont, suivant le mot heureux de Cicéron, «coudre une bordure grecque à tous les territoires barbares ». Les colonies grecques ne restent pas d’ailleurs de simples comptoirs et des lieux de relâche, tels que les voulaient les Phéniciens. Elles étendent leur empire sur les contrées avoisinantes. C’est ainsi que Milet s’agrandit aux dépens des Lydiens. Le territoire de Sybaris traverse l’Italie d’une mer à l’autre. Il en est de même de celui de Crotone. En soixante-dix ans le champ d’action et de réaction de l’esprit grec, limité autrefois à la mer Égée, s’étend à tout le bassin méditerranéen. Une circulation vaste et active des idées et des hommes remplace le timide va-et-vient entre l’Asie Mineure et les côtes orientales de la Grèce. La première carte géographique, celle d’Anaximandre, dressée vers 600, représente cette enceinte agrandie.

Un prodigieux accroissement de la richesse et du loisir suit cet actif mouvement de colonisation. Selon toute apparence, le viii* siècle a été la date d’une grande révolution économique en Grèce; non-seulement les ressources se sont accrues, mais elles se sont accrues brusquement, ce qui est la condition de toute influence décisive exercée par la richesse sur l’évolution et les mœurs d’un peuple. La fertilité de l’Italie méridionale est extraordinaire; la Sicile, l’Afrique, ont été longtemps les greniers de Rome. Des mines à fleur de terre se prêtent partout à l’exploitation; les Grecs remplacent les Phéniciens dans ce travail fructueux. L’industrie se développe à la suite du commerce.

afin de fournir le fret aux navires exportateurs. La production et la consommation n’augmentent pas seulement, elles se multiplient dans une proportion extraordinaire. Deux échelles métriques et monétaires, empruntées peut-être à l’Asie, mais hellénisées vers cette même époque, indiquent un immense mouvement d’échange qui fait entrer dans la circulation une infinité de richesses naturelles jusque-là négligées, et amène sur tous les points les moyens de jouissance et de bien-être.

On pressent l’influence de cet ordre de faits sur le développement des arts. L’homme courhé sur le travail quotidien d’où il attend sa subsistance, ne peut cultiver en lui-même le sentiment de la beauté. S’il relève la tête, c’est pour respirer à l’aise, et alors l’ébauche la plus élémentaire satisfait ces sens déjà enivrés d’une liberté et d’un repos longtemps attendus. Si l’excès de loisir engendre l’afféterie, le manque de loisir, en empêchant l’homme de se recueillir dans sa sensation, exclut même ce minimum de raffinement par lequel il échappe à la grossièreté primitive et cesse d’être content de peu. La création d’une classe d’oisifs, par l’accumulation des moyens de vivre et de jouir, est donc la première condition d’un développement marqué dans les arts. En ce sens l’immense mouvement de production, d’échange et d’enrichissement qui a suivi la colonisation du vm® siècle annonçait presque certainement la naissance d’un goût vif pour la beauté. C’est ainsi que Venise, Florence et Gênes, centres de tout le commerce méditerranéen au moyen flge; Rome, richement enirclenuc par les tributs du

ÉM.BOUTHY. 3

monde entier, ont, par leur opulence sans exemple, préparé le sol pour l’éclosion d’une peinture et d’une sculpture supérieures. Le jour où, au commencement du XVI* siècle, des personnes d’un rang relativement inférieur furent obligées d’agrandir pour leur usage la maison de Caracciolo, grand sénéchal et favori de Jeanne II, on aurait pu prédire que le besoin de sentir et de jouir, dégagé et mis à l’aise par l’abondance des ressources, allait prendre une intensité extrême, et qu’un grand art ne tarderait pas à naître, si le génie de la race ne s’y refusait pas.

De là résulte la curieuse distribution géographique des œuvres, telle que l’observe l’archéologue. Les colonies ont devancé la mère-patrie dans l’acquisition de la richesse et du loisir. La Grèce proprement dite est un pays pauvre : o l’indigence, dit Hérodote, est la sœur de lait de notre pays ». Quand Homère fait un pompeux étalage du luxe d’Alcinoûs et d’Ulysse, il rapporte sans doute à l’Hellade, et au siècle de la guerre de Troie, les magniOcences qu’il avait sous les yeux, de son temps, sur les côtes de l’Asie Mineure. Au VII* et môme au vi* siècle, il n’y a aucune comparaison à faire entre une ville comme Sybaris et une ville comme Argos ou Athènes. Le faste des Sybarites est resté proverbial, et l’on sait que l’un d’eux, allant se marier en Grèce, amena avec lui une suite de mille personnes, cuisiniers, oiseleurs, pécheurs, etc. Les petits États de la mère patrie ne pouvaient rivaliser avec dévastés empires comme celui de Crotone, dont le territoire prodigieusement fertile traversait continûment la Péninsule d’une mer à l’autre, ou comme

■ D i g i t i zod b y-Googlc

LES FAITS EXCITATFPRS.

celai de Milet qui s’étendait sur une partie de la Lydie. Les îles seules entreqt d’abord dans le courant, et les noms des échelles monétaires (euboïques et æginéennes) indiquent, par les noms mêmes des pays auxquels ils sont empruntés, que le continent grec proprement dit reste à peu près étranger au premier développernent du commerce. Aussi n’est-ce pas dans l’Hellade tardive et dénuée qu’il faut chercher les grands édifices du yi' siècle. Le Jupiter Olympien de Pisislratc était sans doute d’une dimension beaucoup moindre que celle qu’il prit entre les mains d’Antiochufi et d’Adrien, Le temple de Delphes ne put être reconstruit que grèce à des libéralités mendiées jusqu’en Égypte, et il fallut plus de trente ans pour l’achever (512). Les monuments considérables de l’époque sont presque tous en Asie Mineure ou en Italie; en Asie Mineure, où Hérodote signale comme les deux plus grands édifices de son temps l’Artemisium d’Épbèse et l’Hermum de Samos; dans la Grande-Grèce, où les temples de Syracuse, quatre des temples de Sélinonte, trois des temples de Pmstum sont du vi‘ siècle. Au siècle suivant, au contraire, tout a changé ; plusieurs des colonies italiques déclinent de 550 è 500 par leurs dissensions ou sùus l’effort des habitants de l’intérieur des terres ; celles de la Sicile sont menacées par les Carthaginois; de 6Qpà 5è0, celles de l’Asie Mineure sont subjuguées par les Lydiens, puis par les Perses. C’est à l’Hellade proprement dite que fait alors retour le commerce méditerranéen, enlevé dans le principe à la marine phénicienne ; elle puise seule Il son tour à cette grande source de prospérité; la

io IMIILOSOPHIE bË L’ARCHITECtÜRE EN GRËCE.

richesse, le loisir, se répandent dans la Péninsule ; ils stimulent le goût des beaux-arts. On voit paraître cette première génération de marchands parvenus et d’industriels enrichis qui précèdent, en tout temps et en tout lieu, la génération des grands architectes, des grands peintres, et des grands sculpteurs. C’est le V' siècle qui verra s’élever le Parthénon, les Propylées, l’Érechtéon, l’Odéon, le temple d’Éleusis, le temple de Phigalie. Avec le centre de gravité économique, semble s’ètre déplacé le centre de gravité des beaux-arts.

Une coutume très-ancienne en Grèce, et destinée à s’y développer avec les siècles, agit dans le même sens que l’accroissement de la richesse : je veux parler de l’esclavage. Cette grande injustice a été, dans l’antiquité, la condition de toute haute culture. Un instinct plus large et plus élevé de l’humanité (s’il n’était pas vain de supposer qu’un tel instinct eût pu naître à cette époque), aurait certainement retardé de plusieurs siècles le moment où les facultés ont pu être dégagées du stérile labeur de la conservation, et appliquées à des œuvres supérieures. Suivant Timée, deux tribus grecques ont échappé à la pratique de l’esclavage : ce sont les Locriens et les Phokiens ; chez eux tout le travail était confié aux hommes libres. Aussi ces peuplades ont-elles été sans influence sur la civilisation nationale, et l’on peut, sans créer une lacune, les omettre dans l’histoire du génie hellénique. Tous les États dorions ont pratiqué l’esclavage sur une large échelle ; on se souvient des Ilotes de Sparte. A Athènes et à Corinthe, les hommes libres n’étaient point déshono- *

LES FAITS EXCITATEURS, il

rés comme dans la Grèce dorienne par les professions autres que celles des armes. Solon avait môme enjoint par une loi, à ses concitoyens, de savoir et d’e.xercer un métier. Néanmoins les 400 000 esclaves de l’Attique, dont 107 000 à Athènes môme sur une population de 192 000, les 300, 500, 1000 esclaves qu’un seul propriétaire d’hommes louait une obole par jour et par tète dans les mines de Laureion, révèlent les vastes proportions qu’avait prises la servitude, dans la ville de Minerve, et les loisirs que ce travail gratuit devait procurer à un grand nombre de citoyens. Au fond, il ne fallait pas moins qu’un tel appoint pour rendre possible une large dérivation du courant intellectuel vers les beaux-arts. Si Athènes avait ressemblé à l’idéal égalitaire que les révolutionnaires de 89 s’étaient fait des républiques antiques, il n’y aurait pas eu de Parthénon.

Un troisième fait a définitivement condensé l’atmosphère où devait fleurir l’art: c’est la généralisation de la vie urbaine. Dès l’origine, Homère note l’énergique sociabilité de la race. Quand il veut montrer à quel point les Cyclopes sont étrangers à l’esprit hellénique, il n’a besoin que d’un mot : a Ils n'ont pas d’assemblées! » N’avoir pas d’assemblées, c’était pour les Grecs ce que serait pour nous manquer d’une police; et le scandale que fait cette vie anachorétique mesure l’intensité du besoin de se réunir et de discourir, considéré par les Grecs comme l’attribut distinctif des peuples civilisés. L’accroissement de la richesse précipite le courant; autour des opulents loueurs d’esclaves, des fermiers d’entreprises publiques, des mar-*

â2 PHILOSOPHIE DE L'ARCHITECTURE EN GRÈCE, chands dont la fortune commence à faire figure, des propriétaires attirés de leur domaine rural par le désir de prendre rang dans ce nouveau personnel, se groupent les industries subalternes, qui vivent sur les plaisirs des riches. Bientôt on ne conçoit plus de vie enviable que celle qu’on passe au sein de celte population déjà compacte, où affluent toutes les ressources, où la variété et l’activité sont extrêmes. Une attraction irrésistible entraîne dans l’orbite de l’existence urbaine tout ce qui l’avoisine. On voit, avec Théognis, entrer à Mégare et devenir citoyens « ces gens qui erraient autrefois dans la campagne, couverts de peaux de bique et ignorant les sanctions et les lois » . Tandis que « les hommes au manteau de laine, les hommes à la massue, les pieds poudreux, » noms divers sous lesquels on désigne les villageois, franchissent l’enceinte d’un côté, les marins l’envahissent de l’autre. L’histoire d’Athènes se résume dans la lutte et le triomphe de la «populace nautique » (mot d’Euripide et d’Aristote) sur les anciennes familles, du Plrée sur la vieille ville, transformée par une immigration continuelle. De toutes parts, du VIII* au VI* siècle, des agglomérations de citoyens succèdent aux clans de paysans; la vie urbaine rem* place d’une manière générale la vie patriarcale.

Le symbole de celte transformation sociale est le développement de la ville, caractérisée par son enceinte, ses rues, sa place publique. A ne consulter qu’Hornère, il semble qu’il y ait eu des villes dès l’origine en Grèce; ces villes contenaient des palais, des maisons, des temples, une place publique pavée devant le tetople principal. Telle Ilion ou la ville dds

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Phéaciens. Parfois un port et des quais. La ville était un marché ; les cultivateurs venaient y chercher du fer, quand le maître n*en avait pas chez lui. Elle était ceinte de murs crénelés, que précédaient un fossé et où s’ouvraient des portes profondes à plate-forme, réunies prohableraent par un chemin de ronde. Quoique le témoignage d’Homère touchant la Grèce continentale ne doive être compté que pour l’Asie Mineure de son temps, les ruines de Tirynlhe et de Mycènes confirment d’une manière sommaire les assertions du poète. Toutefois, on est tenté de penser que ces villes répondaient rarement au type urbnin complet, et qu’elles n’étaient le plus souvent que des refuges dominant les habitations disséminées dans la campagne. La petitesse des ruines de Mycènes et des cités des temps héroïques, attestée par Thucydide, confirme cette induction. Dans tous les cas, si de vraies villes ont existé pendant la période achéenne ou homérique, elles n’ont probablement p.is augmenté de nombre et d’importance dans les premiers temps qui ont suivi l’invasion doricnne. Même à la fin du v* siècle, Thucydide observe que les Étoliens vivent encore dans des hameaux séparés. C’est aussi la coutume des Locriens. La dorienne Sparte, au temps de sa plus grande puissance, ne fut jamais que l’ensemble de cinq villages ouverts, défendus seulement par la position inaccessible du lieu ; c’était d’ailleurs un camp toujours en éveil; on y dédaignait de se protéger par des murailles. Mégare n’était pareillement que l’une des cinq bourgades séparées qui, plus tard, s’annexèrent l’une à l’autre sous le même nom. Ce n’est guère qu’au mo-

nient de la colonisation du viii* siècle que réparait d’une manière décidée le goût de la vie urbaine, et ce sont en effet les colonies qui donnent l’exemple sur une grande échelle. Sybaris a 9 kil. 1/2 de murs d’enceinte, Crotone 19, Syracuse 22. Bientôt la ville devient le symbole et le symptôme d’une civilisation supérieure et d’une haute culture. On dédaigne comme inférieures les peuplades qui vivent dans des bourgades (kata kômas), et cette raison est celle qui décide les Lacédémoniens vainqueurs à ne pas confier à d’autres qu’aux Éléens, leurs ennemis, l’intendance des jeux d’Olyrnpie ; do simples « villageois » leur paraissaient indignes de cette fonction sacrée. Dans toutes les provinces les hameaux tendent à se réunir et à faire masse ; c’est ainsi qu’en Achaïe, Fatras se forme d’un agrégat de sept villages, Dyme de huit, Aégion de sept ou huit. La grande punition que les vainqueurs infligent aux vaincus, ou les conquérants aux sujets rebelles, c’est la dislocation de leurs villes et la dispersion des citoyens dans des villages séparés. L’histoire grecque offre une suite innombrable de désurbanisalions de ce genre; elles équivalaient à une sorte de dégradation politique. C’était quelque chose d’analogue à ce que les Anglais appellent le disfranchisement d’un bourg; tant la vie urbaine semblait avoir de prix et d’importance !

C’était à juste titre; les conséquences de cette nouvelle distribution de la matière sociale sont décisives. Premièrement, au grand public disséminé que le poète seul pouvait atteindre, succède le public local et immédiat auquel peuvent s’adresser les autres arts, D’autre

part, cette vie resserrée produit, non plus seulement l’importation et l’exportation des idées, telles qu’elles résultaient depuis longtemps d’un vaste commerce intérieur, mais l’échange quotidien, le choc vivant et fécond des opinions, le dialogue précipité et stimulant, la critique sans cesse avivée par l’objection voisine, élargie et rehaussée par l’enthousiasme collectif environnant. Car, si le scepticisme est le fruit amer de la vie urbaine, l’enthousiasme, avec scs multiples et rapides courants, en est le fruit plein de sève et de fraîcheur. 1 mètre ou 50 mètres de distance d’une habitation à l’autre décident de la puissance des grands frissons populaires, de la rapidité des contagions, du prestige et de l’effet de masse de ces puissantes démonstrations qui manifestent le sentiment commun. Pour que les grands concerts d’opinion se forment, et surtout pour que l’artiste les voie avec ses yeux, les entende avec ses oreilles, pour qu’il soit comme pénétré et entraîné par cette pression sympathique qui s’exerce sur lui de toutes parts, il faut l’agglomération urbaine avec ses contacts féconds, ses frôlements et ses chocs de toutes les heures, ses tourbillons et ses remous aboutissant par intervalles à un irrésistible mouvement de l’ensemble dans un même sens.

La vie urbaine a plus qu’une simple vertu stimulante et fécondante ; elle détermine et rédige, pour ainsi dire, la plupart des grands programmes qui se posent devant l’architecte. Tant d’hommes ne se trouvent pas rassemblés sans que de leurs rapports naissent, avec des passions et des besoins nouveaux, des types moraux inconnus aux sociétés dispersées, et ces types produi-

sent â leur tour autant de formes artistiques correspondantes. Tous ces égoïsmes contigus qui se touchent en quelque sorte du coude, ne peuvent rester juxtaposés que grâce à des compromis successifs, obtenus par la discussion , fertiles en discussions nouvelles. L’éloquence, ayant pour juge la volonté populaire, se fait une scène propre; elle dégage Vagora au centre de la ville, elle élére la tribune au centre de l’agora. Les récitations du poème épique, les libres propos des fêtes rustiques de Bacchus s’unissent et se fondent sous une forme caractérisée, le rframe, et 1e drame â son tour crée le théâtre, comme la fonction crée spontanément son organe. L’éducation des enfants, devenue extraordinairement riche et complexe, élevée au rang d’une aflaire d’État, se ménage un édifice approprié dans le gymnase. Les exercices du corps, les courses de chars, glorifiés par les fêtes nationales, se déploient dans le Stade et dans V Hippodrome. A la petite idole privée, à la chapelle taillée par l’habitant des Campagnes dans le creux d’un chêne, succède le Temple, à la fois trésor, cabinet d'archives, symbole et centre du culte national. « N’avoif point de ville, dit quelque part Pausanias, c^est n'avoir ni citadelle, ni agora, ni gymnase, ni théâtre, ni fontaine publique. » Le touriste grec dresse ainsi, d’une manière approximative, la liste des types nouveaux que devait produire une vie sociale concentrée dans l'enceinte d’une môme cité.

L'APOGÉE

L’énePgie du sentiment national, dans chacun des États helléniques, l’abondance des richesses, la forte constitution de la cité, tels sont les trois éléments, trèsdéterminés et largement efficaces, qu'on voit en action pendant tout le vi® siècle. Au commencement du V* siècle, un grand événement, sans introduire d’autres caractères, porte Jusqu’à leur plus haute puissance ceux qu’on vient de signaler. Le patriotisme, l’opulence, la vie urbaine, se développent pour ainsi dire jusqu’à l’extrême, et précipitent l’épanouissement des beaux-arts.

Depuis près d’un siècle déjà, la Grèce continentale semblait groupée autour de Sparte : c’est à cette ville que Crésus s’adresse comme à l’État président de la confédération hellénique. C’est elle qui règle les différends des Mégariens et des Athéniens, qui convoque ses alliés en convention en vue de rétablir Hippias à Athènes, etc... Mais les liens étaient encore faibles; la cité dorienne exerçait le prestige de sa puissance,

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de ses mœurs extraordinaires, de son aptitude au commandement ; mais le grand enthousiasme pour la patrie commune n’était pas né. Il ne fallait pas moins que la pression d’un grand danger pour produire, entre tous ces États en discorde, la contraction puissante et comme la brusque prise en masse du sentiment panhellénique. La grande idée que le premier choc de la Grèce et de l’Asie avait fait entrevoir à Homère, et qu’il exprime par le mot significatif Panackéens, l’agression de Darius et de Xerxès contre la Grèce continentale la dégage pleinement en 490 (1). Pour la première fois, l’Hellénisme vibre tout entier comme un métal homogène. En devenant (pour un temps trop court) le grand principe de passion, le patriotisme collectif cherche instinctivement un autre organe que l’État dorien, égoïste et conservateur. A une date précise, en 476, il se fixe sur Athènes, devenue à son tour le président de la confédération et le chef de la guerre contre les Perses. Une activité prodigieuse, d’éclatants succès servent à la fois de mobile et de justification à cette préférence. Ils excitent, à un degré extraordinaire, l’ânie du peuple appelé à cette haute fonction. Tout y est vie, chaleur, orgueil, ambition sublime, vaste générosité, infatigable espérance. C’est, en quelque sorte, la température du grand art; car les œuvres supérieures en ce genre sont faites avec l’excès de chaleur non dépensé par les nobles actions, et c’est au soleil couchant d’un jour héroïque que s’épanouissent les grandes

(1) a Ce n’est que depuis les guerres Médiques », disait Aristote, « que Içs Grecs ont cultivé ta sagesse et la vertu. >t

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L’APOGÉE

efflorescences poétiques et monumentales. Le jour où les Athéniens condamnaient à l’amende Phrynicus, au< teur d’une pièce sur la prise de Milet, pour avoir représenté sur la scène « un malheur de famille », l’âme populaire était mûre pour les plus hautes beautés de l’art. A proprement parler, les mythes antiques sur lesquels s’exerçait l’esprit du poète ou du peintre, n’étaient qu’une matière et une forme ; le souffle, la vie, le bouillonnement, venaient de l’orgueil d’une gloire récente, du jeune patriotisme sans cesse stimulé par la guerre contre les Perses. Sous la figure des Lapithes et des Centaures, c’étaient les héros de Marathon, de Salamine ou de Mycale que le ciseau du statuaire refouillait dans le marbre, avec la verve incomparable et le relief poignant qu’imprime aux œuvres une réalité vivante et prochaine.

On a vu l’influence de la ville sur le développement de certaines formes de l’art. A partir de 476, la vie urbaine atteint sa plus haute expression par la constitution d’une chose jusque-là inconnue en Grèce, une capitale. Dès l’époque de Thémistocle une loi avait, pendant un temps, dispensé les étrangers établis à Athènes de l’impôt qu’ils payaient dans toute ville grecque, en échange du droit de résidence. De là un rapide accroissement de population. Quand Athènes a acquis l’hégémonie de tout l'hellénisme voisin de la mer Egée, elle ne tarde pas à transporter dans ses murs, avec le trésor de Délos, la direction des affaires de la confédération ; elle oblige ses alliés et ses sujets à venir faire juger leurs contestations par ses tribunaux ; elle crée de§ fêtçs magnifiques auxquelles

PHILOSOPllIE DE L’ARCIIITECTIRE EN GRÈCE.

viennent prendre part, comme nos provinciaux d’aujourd’hui viennent assister aux solennités périodiques de la capitale. Les confédérés aimant mieux payer leur contribution en argent qu’en hommes ou en vaisseaux, Athènes se charge, moyennant subside, d’équiper la plus grande partie de la flotte, et par là elle attire une immense population de marins; ils s’établissent au Piréc, que les longs murs enserrent dans une môme enceinte avec la vieille ville. Des magistratures nouvelles sont fondées pour maintenir l’ordre dans cette multitude turbulente. Ce sont les conseils des astynomi et des agoranomi, et les sitophylakes, préposés les uns aux poids et mesures, les autres à la vente du blé. Les attributions du /jo/i'w/arÿwe changent; chef militaire des dix stratèges à la bataille de Marathon, il devient le juge civil des mélœques (I); le conamerce l’enlève à la guerre. Rien que dans Athènes proprement dite, 192 000 habitants forment un public extraordinaire par le nombre et non moins nouveau dans le monde par la hauteur de ses préoccupations. Ce ne sont plus, en effet, les affaires d’un petit État qui le passionnent; ce sont les aflàires de la Grèce entière ; et ce fécond et perpétuel souci n’est pas celui d’un seul homme, ou de quelques-uns; il est présent dans l’esprit de tous les citoyens. Chacun, eu effet, est appelé à donner directement son avis et son vote dans tes discussions de l’assemblée politique. Aujourd’hui il n’y a pas seulement centralisation de la province à la capitale; il y a centralisation de la masse

(1) C’est-ù-dire les étrangers domiciliés.

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populaire à une rainorilé de délégués. A Athènes, la grandeur des intérêts généraux agissait individuellement sur chaque homme; l’assemblée primaire des charbonniers d’Acharnes, des charpentiers, des foulons, des lampistes, des tanneurs, avait la foi, l’orgueil, l’énergie d’une convention souveraine chargée de pourvoir â la sûreté d’un grand empire. Les flammes du cœur remontent jusqu’à l'esprit qu’elles éclairent. Nul peuple n’a eu, au même degré, la sagacité et la finesse jointes à l’enthousiasme. Les Athéniens du V* siècle étaient le plus admirable public qui ait jamais inspiré, guidé, stifnulé l’artiste.

Enfin, de même que le sentiment national et la vie urbaine, la richesse prend à Athènes des proportions inconnues jusqu’alors. D’une part, le commerce s’est accru, des industries locales se sont fondées. Athènes fournit le monde méditerranéen d’huile, de figues, de miel, de poteries élégantes; elle exporte ses marbres; elle est d’ailleurs l’entrepôt de la Grèce. « Où s’adresseraient plus utilement qu’à Athènes, dit Xénophon, ceux qui veulent acheter ou vendre promptement beaucoup d’objets? » Les mines du Laurium, avec leur argent d’un titre si pur, font de la ville de Minerve l’hôlel des monnaies de la Grèce. Elle a des mines d’or en Thrace, le cuivre et le fer de l’Eubée ; elle possède Thasos. Mais sa principale source de richesse est le revenu que forment les contributions des confédérés. Ce revenu, qui était à l’origine de àOO talents (soit 2 650 000 fr.), s’élève rapidement à 600 (3 millions et demi) et même davantage. Le budget annuel total est de 1000 talents (5 750 000 fr.). De telles recettes étaient

notablement supérieures aux besoins ; car la vertu d’acquisition de l’argent était évidemment bien plus grande qu’aujourd’hui. Aussi, l’épargne avait-elle atteint au temps dePériclès la somme énorme de 9700 talents en monnaie, plus environ 1200 talents en métaux non monnayés. Lui- même nous apprend qu’en &31, environ 3000 talents, c’est-à-dire l’actif de trois budgets, avaient déjà été dépensés en constructions qui n’étaient autres que rOdéon, le Parthénon, les Propylées, une partie de l’Erechtéion et du temple d’Eleusis. On voit, par ce témoignage, dans quelle proportion les beaux-arts profltaient du superflu budgétaire. Périclès avouait d’ailleurs, avec franchise, la largeur de ses doctrines touchant l’emploi de l’argent des contribuables, et son adhésion aux expédients du socialisme démocratique ; or nous savons , par expérience , combien une pratique fondée sur de tels principes est favorable au grand développement des travaux publics. Il disait que les tributs des confédérés « une fois payés, n’appartenaient plus à ceux qui les livraient, mais à ceux qui les avaient reçus, et que ces derniers n’étaient tenus qu’à remplir les conditions qu’ils s’imposaient en les recevant ». Ainsi, la ville une fois pourvue de tous les moyens de défense et de toutes les ressources de guerre, on pouvait employer le reste à des crabellissemenis. « Ceux que leur âge et leur force appellent à la profession des armes, ajoutait-il, reçoivent de l’Élat une solde qui suffit à leur entretien. J’ai donc voulu que la classe du peuple qui ne fait pas le service militaire et qui vit de son travail, eût aussi part û çette distribution deç dépiçrs

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publics; mais afin qu’elle ne devint pas le prix de la paresse et de l’oisiveté, j’ai employé ces citoyens à la construction de grands édifices où les arts de toute espèce trouveront à s’occuper longtemps. » Le chantier du Parthénon et des Propylées était ainsi un analogue de nos ateliers nationaux, mais sur une échelle bien autrement vaste, puisque le tiers de l’épargne nationale y passait en quelques années. C’était toute la verve et toute la prodigalité de l'ffaussmanisme, mais d’un Haussmanisme servi par des moyens énormes, rehaussé et soutenu par un patriotisme vivace, éclairé et tempéré par tous les dons d’un admirable génie naturel.

Tel est, vers 450, l’état du/>ué/ic . Favorable au progrès des beaux-arts, il ne l’est pas moins à la liberté, ù la sécurité, à la fierté de l’artiste. La condition sociale du poète, du peintre et du sculpteur prend en Grèce un caractère nouveau, inconnu à l’Orient. On sait que l’enthousiasme pour les beaux-arts et l’estime pour leurs représentants sont aussi anciens que l’esprit grec. « Muse, s’écrie Homère, chante l’ingénieux Vulcain ; avec Minerve, il enseigne aux hommes les nobles travaux. ») Qui ne se rappelle le cri d’admiration du vieux poëte pour l’immortalité des œuvres d’art, pour ces chiens d’or du palais d’Alcinoüs, exempts de mort et de vieillesse! Ulysse rabote, cloue, construit sans honte de ses propres mains ; la légende fait de Dédale le rejeton d’une race royale. Dans les temps historiques, il n’y a pas d’exemple d’un esclave pratiquant la peinture ou la sculpture ; la toreutique n’était permise qu’aux hommes libres. Ainsi l’artiste n’est pas un cap-

5â PHILOSOPHIE DE L’ARCHITECTURE EN GRÈCE.

tifou un artisan innommé, comme en Orient; il n’est pas non plus un instrument sacerdotal , dépendant d’une caste, enchaîné à une tradition immuable, interné obscurément dans le lieu où il a commencé à vivre. Si Rhæcus et Malas, à Ghio, offrent des espèces do dynasties domestiques, h procédés fixes, qui ressemblent à des corporations fermées et sédentaires, c’est qu’ils touchent l’Asie; d’ailleurs, ils appartiennent encore au vu' siècle; bientôt apparaissent l’école ouverte, l’artiste indépendant et voyageur, le développement libre et progressif des procédés. L’école ouverte : car Polyclète à A rgos, Phidias à Athènes avaient de véritables ateliers ; on nomme leurs élèves. L’Ephésien Apelle, le Macédonien Pamphile vont ensemble étudier la peinture à Sicyone. La collaboration d’artistes de pays différents est d’ailleurs très-fréquente; Simon d’Égine et Denys d’Argos, par exemple, font ensemble un mathema pour Ülympie. — L’artiste indépendant et voyageur : car on voit Théodore de Samos appelé à Éphèse pour construire le temple de Diane, à Lemnos pour le Labyrinthe, à Sparte pour l’édifice appelé Skias. Phidias se montre à Athènes, à Phlionte, à Olympie. — Le développement libre et progressif des procédés: l’évolution eu ce genre est vaste et rapide. Le travail des métaux en repoussé existait seul au temps d’IIomère. La fonte en forme est trouvée par Rhæcus (ôfiO); la soudure par Glaucus de Chio (616- 500). Le système de la voûte à voussoir et à clef est dégagé par Démocrite, qui fixe, avec Anaxagore, la théorie de la scénographie, c’est-à-dire de la perspective théâtrale. Dans la première ivresse qui causent

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des artsenpossession d’une telle richesse de moyens, on fait de Partisfe un des personnages les plus importants de la société et de l’État. Chio, dit une épigramme, n’est pas célèbre seulement par ses vignes, mais par les œuvres des fils d’Anthermus ; c’étaient des sculpteurs en marbre. L’oracle force Sicyone à rappeler d’exil et â combler d’iionneurs Dipænus et Scyllis. A Athènes, Phidias est ami de Périclès et reçoit chez lui les grandes dames d’Athènes. Phocion, premier citoyen de la république, était le beau-frère du statuaire Cephisodote. Des gains énormes, accumulés dans leurs mains, leur permettaient de mener le train le plus magnifique. Le peintre Parrhasius, l’architecte Hippodamus, portaient des costumes somptueux dont la description nous a été laissée, et ce dernier était assez riche pour faire don au public d’une maison qu’il avait au Pirée. Les commandes pour les édifices publics et le choix des projets ne se faisaient pas dans un bureau. Chaque architecte apportait son plan et son devis et le défendait lui-môme au théâtre, devant le peuple assemblé. Au théâtre aussi se rendaient les comptes, et Phi- Ion, à Athènes, acquit une grande réputation pour l’avoir fait avec éloquence ; souvent , à Éphèse par exemple, l’architecte était responsable sur ses biens; il les consignait, et si la dépense dépassait de plus d’un quart le devis, le surplus était pris sur le cautionnement déposé. Parfois aussi l’architecte était en même temps un spéculateur, et on le payait de la construction d’un théâtre en lui abandonnant une partie aliquole du droit d’entrée. La complexité des rôles, artiste, comptable, administrateur, spéculateur, homme d’af-

faires et homme du monde, la variété des aptitudes nécessaires, la hauteur de la situation sociale, le grand prix des récompenses, un génie affranchi des chaînes de la corporation par le libre choix de l’atelier, des préjugés d’école par le grand nombre des écoles, des superstitions traditionnelles par le prodigieux mouvement critique environnant, conservant encore, toutefois, la gravité et l’application soigneuse des vieux corps de métier ; autour de l’artiste un public ardent, remuant, généreux, riche de loisirs, et massé dans une capitale; un patriotisme réveillé par le danger ; une gloire récente, rajeunissant et éclairant de son aube les vieux souvenirs nationaux des temps héroïques, voilà donc les principales influences extérieures que nous révèle l’histoire sociale. C’est comme le sol riche en éléments variés d’où a jailli le groupe monumental du siècle de Périclès. 11 est temps de sonder maintenant les causes plus profondes qui ont fourni la sève et déterminé les formes de la plante. Ici commence proprement la psychologie de l’architecture grecque.

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