‹ Philosophie de l'architecture en Grèce (volume 2)Chapitre 3 sur 49 · L’IDÉAL · texte numérisé non relu

L’IDÉAL

SIÈGE ET NATURE DE L’IDÉAL

On a vu la géographie fournir l’emplacement du théâtre, les races apporter des inspirations et des goûts variés, les circonstances développer, mélanger, stimuler cette multitude d’abord inerte et sans unité. Le public est groupé; l’artiste au travail. L’ordre des questions nous amène à chercher, dans tout rcnsemble des œuvres spirituelles, les caractères de l’idéal qui s’impose h son imagination, s’empare de son cœur et guide impérieusement sa main ? Dans une étude de ce genre, une tentation naturelle est d’opposer le génie de l’hellénisme j\ celui de l’Orient. L’Orient est l’antithèse naturelle de la Grèce ; il est l’enfance, quand la Grèce est l’adolescence; il est l’instinct aveugle, quand la Grèce est la raison consciente; il est l’immobilité, quand la Grèce représente le progrès. Ce parallèle éclaire ainsi d’un jour vif, et fait ressortir par des teintes contrastées les grandes lignes de l’idéal hellénique.

En Orient, l’attention de l’homme appartient tout entière aux puissances et aux attributs du monde exté-

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rieur. La vie sociale, encore élémentaire, n’a point enrichi le trésor des émotions morales ; la réflexion, encore neuve, n’y a point pénétré. Le monde spirituel est donc pauvre ; il est ignoré. Ce n’est qu’une pousse fragile que couvre de son ombre la nature extérieure, avec ses puissances indomptées, ses phénomènes dont la loi se dérobe encore, ses premières révélations d’un ordre et d’une nécessité que cerne et presse de tontes parts un surnaturel capricieux et terrible. Le vent, le tonnerre, les tremblements de terre, tiennent plus de place dans l’imagination de l’Oriental que l’amour, la pitié, le patriotisme; la loi qui gouverne les débordements périodiques du Nil l’émeut plus profondément que la loi morale qui règle les actions humaines.

La nature sensible est donc la grande source de la poésie. Bien plus, elle est poétique tout entière, et même dans les parties que le présent nous montre desséchées et sans vie. A cette époque, en effet, le vaste ensemble des sciences positives n’attire point à lui et ne fait pas tomber au niveau de la prose les lois physiques ou historiques que l’esprit découvre; ces lois restent isolées, flottantes devant l’imagination, comme des caractères dispersés à travers lesquels on pressent, on cherche avidement le sens de la phrase suprême ; elles gardent donc un prestige propre, immédiat, et les spectacles naturels reçoivent de cette source leur plus haute valeur poétique. Ce n’est point un écho du monde moral qu’on cherche à saisir dans un paysage quelconque ; il n’y a pas d’écho avant le son qui le provoque, et le monde moral est encore silencieux. On y adore le premier secret arraché aux dieux par l’homme

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Itemblant. On voit combien cette façon de sentir la nature est loin de la nôtre. Ce qui nous touche dans le ciel étoilé, ce n’est pas la loi qui règle le cours des astres, ce sont les émotions tout humaines que ce spec • taclc réveille en nous par une harmonie secrète. L’âme neuve de l’Oriental, vierge de mélancolie, goûtait moins la beauté sympathique de ces feux semés dans les profondeurs sombres, que la majesté abstraite du système planétaire, première image de l’ordre entrevu, première lettre épelée de l’alphabet universel. Voilà ce qu’il embrassait avec une passion profonde, ce qui venait vibrer dans ses hymnes graves, se réfléchir dans ses danses rhythmées; car la poésie, l’art ne pouvaient avoir de plus haute fonction que de fixer et d’agrandir, devant ces âmes avides de toute la force de leur ignorance, le reflet de ces rayons perdus, aube sacrée de la science naissante.

Étrange conclusion de ce qui précède I L’émotion poétique, en Orient, a son siège principal au centre du domaine actuel des sciences positives. Le vent, le feu, le soleil, les forces créatrices ou destructives, y sont les premiers dieux ; les déluges, les tremblements de terre, le cours des astres, l’alternative du printemps et de l’été, la germination du grain confié à la terre, y restent les mythes préférés. D’une manière générale, ce ne sont pas les caractères et les sentiments moraux, c’est l’idée abstraite et le fait brut qui agissent sur l’esprit de l’Asiatique. Il ne s’émeut que devant les images des grands attributs naturels : la force sans limite, l'ordre sans lacunes, la durée sans terme. 11 ne cherche pas autre chose même dans l’homme, que d’ailleurs il £m. boutmy. a

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ne voit que du dehors et en troupeaux, c’est-à-dire par grandes masses, comme un simple fragment de l’univers sensible. Ce qui lui impose, ce n’est pas la grande âme du héros, c’est la puissance brulale du despote; ce n’est pas l’harmonie vivante de 1a cité, ce sont les grossiers et massifs essais d’organisation qu'on appelle les monarchies orientales; ce n’est pas l’histoire progressive de l’esprit humain, c’est la suite des dynasties, l’enchaînement purement chronologique des générations. Il est surprenant pour nous de le voir dépenser une ardeur extraordinaire à contempler et à peindre l’épanouissement de la force matérielle, à dresser la liste des peuples conquis, à vaincre le temps par des chiffres, à marquer sa place d’un simple trait verbal dans la sèche nomenclature des époques. Nous sommes historiens avec goût et curiosité ; l’Oriental est annaliste avec passion !

Tout autre est le centre de gravité de l’idéal hellénique. Situé, à l’origine, dans la même région que l’idéal oriental, il cède à la pression des conditions physiques, si singulières et si fécondes, que nous avons déjà signalées en Grèce; il reçoit l’impulsion naturelle du génie de la race; il se déplace ainsi par degrés, suivant une courbe d’un tracé complexe, mais net et résolu.

A l’origine, les premiers types qu’on voit prendre consistance et relief dans l’imagination hellénique sont, comme en Orient, les phénomènes de la nature; Glaucus, les Grées (1), rappelleront à l’homme les vertes

(1) C'est-à-dire les vieilles femmes blanches et chenues.

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profondeurs de la mer, la blanche écume des flots ; Mercure, avec sa baguette d’or qui ouvre et ferme les yeux des mortels, figurera le long nuage horizontal dont la minceur s’éclaire aux rayons du soleil couchant. Alhènô sera Tazur clair du ciel supérieur. Dans les ondoiements du fleuve, le Grec retrouvera les formes de la femme, et il peuplera de nymphes les rivières, a mer et les fontaines. Tels sont les plus anciens mythes qu’ont dû échanger entre eux les marchands Grecs, errant de rivage en rivage. Chaque paysage a son dieu, riant ou sévère. Voilà les sujets des premiers chants, les images des premiers rêves.

A une époque qu’il est impossible de déterminer, apparaît un nouveau personnage, le héros. C’est la plus grande révolution qui se soit faite dans l’esprit humain. L’homme avait jusqu’ici subi le prestige de la nature ; tout d’un coup, il sent sa force ; il se pose. Eti regard des puissances nuisibles et déréglées du monde matériel, il dresse une puissance de même proportion, mais libre et bienfaisante. La volonté humaine, prenant possession des choses et se faisant l'agent de l’ordre au sein du chaos primitif, telle est la conception qui paraît subitement sur les sommets de la poésie ; les mythes naturalistes passent au second plan pour faire place au sentiment royal de l’homme vouant son énergie et sa liberté au culte et au service de la oi.

Ace degré, le Héros semble être encore de la même espèce que les forces auxquelles il s’oppose ; il conserve quelque chose des allures, des dimensions et du prestige d’une puissance physique. Mais une fois dé-

veloppéc, la figure héroïque ne reste pas ainsi sur les hauteurs du naturalisme, elle s’engage de plus en plus dans la vie des hommes; elle parait partout où quelque grande chose les passionne. Le jour où le choc de l’Europe et de l’Asie, symbolisé par la guerre de Troie, contracte le sentiment panhellénique, et le fait vibrer du timbre le plus clair et le plus puissant, dans l’épopée homérique, le héros devient national; il personnifie la race. Le morcellement politique imposé à la Grèce par sa géographie, le force à se diviser et à se multiplier. Dans les grandes plaines de l’Orient, il y a un héros; mais il n’y en a qu’un, le despote, et ce despote est toujours vainqueur. En lui se concentre toute l’énergie et tout l’orgueil de la nation; le reste des hommes n’est qu’un troupeau. Chaque petit État de la Grèce, au contraire, a ses ancêtres, ses bienfaiteurs, ses gloires locales opposées à celles des États voisins. Le héros n’est pas seulement hellénique, il est citoyen; il appartient à sa ville: il a lutté contre les héros étrangers avec des fortunes diverses. Adraste à Argos et à Sicyone est l’ennemi de Mélanippus à Thèbes. Gomme le héros représente la tradition commune, il figure aussi la tradition municipale, et la lutte des patriotismes locaux se dessine ainsi en traits plus légers sur la trame du patriotisme général. Dans son entier, la légende héroïque embrasse tout ce qui se succède d’élevé et d’intense dans l’évolution de la vie grecque; elle se présente tantôt comme le roman d’un Don Quichottisme qui a pour adversaire le chaos des foi'ces naturelles, tantôt comme le récit d’une guerre contre l’étranger et le barbare, ou d’une discorde dans le sein

b;. Googli

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même de l’hellénisme, tantôt comme la chronique d’un gymnase où, sans haine et comme fraternellement, de beaux jeunes gens luttent entre eux avec un superbe sentiment d’émulation et de force.

Dans son énergique dégagement, la figure du Héros attire et absorbe tout en elle ; toutes les grandes conceptions passent par cette forme ou s’en rapprochent; les Dieux eux-mêmes cèdent au courant et se modèlent à sa ressemblance. Aux divinités métaphysiques et naturalistes de la période saturnienne succède l’Olympe épique, vainqueur des Titans et des Géants. Jupiter, Apollon, Mars, ne sont plus tant des personnifications de phénomènes naturels que des guerriers honoraires, les frères aînés et les bienfaiteurs des hommes. Le ciel homérique ressemble à un prytanée d’ancétres sages et glorieux, de paladins retirés qui assistent aux tournois de leurs descendants. Parfois le bruit de l’airain les arrache à leur repos; ils se mêlent de nouveau aux luttes des mortels. Comme le héros lui-même, ils deviennent nafionawa:; ils sont les dieux d’une race. Comme lui ils se font citoyens, ils sont les protecteurs d’une ville. Ils la défendent contre les divinités des autres peuples ou des autres États. « Je ne crains pas », dit un personnage d’Eschyle, « les dieux de ce pays. Je ne leur dois ni la vie, ni l’âge où je suis parvenu. » «Si Hèrè protège les Argiens », dit Euripide,

« Athènè est notre déesse; plus vaillante et plus vertueuse, elle ne se laissera pas ravir la victoire.» Ainsi, au lieu de s’abstraire et de s’isoler de plus en plus, le dieu grec revêt de plus en plus les attributs étroits de vjç réelle ^ i| sq déterminq, se particularise, et quiÇ*

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tant les régions vagues de la métaphysique, il s’engage hardiment dans l’histoire et dans la politique.

Par cette curieuse attraction exercée sur ce qui l’environne, le Héros résume en quelque sorte l’idéal grec; le dieu est descendu à son niveau; il entre lui-même de plus en plus dans les cadres humains. Le sens et les effets de cette évolution sont évidents. D’une part, en traversant la série des types plus ou moins particuliers qui représentent la race, la patrie, la corporation, la famille, il se charge de substance ; quelques traits des formes antécédentes persistent dans chaque forme nouvelle ; les symboles se superposent en quelque sorte et se marient dans une physionomie chaque jour plus complexe. En outre, aux attributs symboliques s’ajoutent des attributs de fantaisie. On a vu, en effet, que le Grec est, par nécessité géographique, un conteur. Pendant des siècles, les légendes glanées çà et là se heurtent dans l’esprit du voyageur et du poète ; elles se marient, s’excluent, divergent, s’effacent à demi ou se prêtent à des variantes. Comment, dans celte agitation sans loi, les traits qui ont une signification abstraite se garderaient-ils purs de tout mélange avec des traits arbitraires? Comment cette signification même ne se perdrait-elle pas plus d’une fois dans les ombres de l’oubli? En l’absence d’une poésie officielle, propageant des types classiques et fixes par les organes d’une centralisation politique, le désir de plaire garde toute sa puissance plastique ; ce n’est pas une philosophie vague et ambitieuse, c’est une sélection naturelle fondée sur l’instinct anecdotique, un libre concours au droit de vivre qui décime les fables et ne

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laisse subsister que les plus belles, c’est-à-dire les mieux appropriées à un récit brillant et léger. Ainsi, non-seulement la figure héroïque passe du symbole hautement naturaliste au symbole plus étroitement social et plus humblement humain; mais elle tend même à s’alTranchir du symbole, à perdre tout sens profond pour devenir un caractère arbitraire, ufi personnage poétique, richement conçu et dessiné selon le seul instinct de la grâce et de la beauté vitantc. Pendant une première période, plus on avance dans l’histoire de l’imagination grecque, plus les personnages prennent Paspcct complexe et le caractère volontaire de l’homme réel; plus la libre anecdote leur donne les souples allures de la vie. Quelle distance entre le président de l’Olympe homérique et le Jupiter éther, symbole de l’air supérieur ; entre l’Hercule solaire et le héros chevaleresque que promène à travers le monde une imagination avide d’aventures! Au symbole exacte! sévère, dépouillé et presque abstrait, succède ainsi la libre, vivante et ondoyante image d’un personnage de roman.

Étudiée de près, celte image présente un Caractère singulier. Chaque étape du héros dans les cadres de là vie réelle a augmenté l’espace et les ombres qui masquent derrière lui le monde surnaturel ; ce monde disparaît enfin ; son nom môme, le nom du rfiVm, privé d’obet, change de sens et s’applique à des objets inférieurs. C’est avec un sérieux parfait que l’historien Hécatée compte un dieu pour son seizième ancêtre. Ainsi, il n’y a pas deux essences, l’une humaine, l’autre céleste, et aucun type vraiment divin ne subsiste qui puisse servir

«8 PHILOSOPHIE DE L’ARCHITECTURE EN GRÈCE, de principe à l’épuration des types terrestres. Ces types restent donc le modèle unique; au lieu d’ôtre soumise à l’épreuve d’une idéalisation fondée sur la comparaison avec l’univers divin, la nature humaine se pose dans sa supériorité, dans sa totalité, dans son indifférence superbe et impeccable, sans autre règle que l’harmonie de ses parties entre elles. Être jeune, beau, vigoureux, sage, conserver ces dons par la tempérance, avoir de beaux enfants, servir sa patrie, mourir dans la gloire et être chanté par les poètes, voilà le bonheur le plus élevé que les Grecs aient rêvé ; leur horizon finit là. L’infini, les rêveries mystiques, sont l’affaire de quelques philosophes ; encore oublient-ils celte poésie au sortir du gymnase ou de l’exèdre. Un des signes les plus frappants de cette entière humanisation de l’idéal, c’est que si la distinction du corps et de l’âme est connue de l’Hellène, il ignore leur opposition. Tous deux se développent fraternellement l’un par l’autre, et l’homme suit avec un intérêt égal le double épanouissement de son type. Vanimus, àme morale, ne s’est jamais entièrement dégagé en Grèce de Vanima, souffle vital. Les plus idéalistes des Grecs pensent avec Platon que c’est l’âme qui, par sa propre vertu, façonne le corps à son image et se réfléchit dans la beauté sensible. Nul n’a l’idée d’opposer les domaines du physique et du moral, d’en faire deux pays ennemis et d’enrichir l’un de tout ce qu’il enlève à l’autre. Le Grec ne conçoit pas la tige sans fleur, mais il ne conçoit pas la fleur séparée de la tige ; la plante humaine se dresse devant lui tout entière. Lorsque le socialisme dorien érige en n^odèle l’athlèle nu, étalon sans

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tache du haras national, image du citoyen utile à sa patrie, il ne fait que confirmer une révolution déjà ac- , complie, en dehors de toute considération politique, par rimagination grecque. Il fournit une forme et un centre déterminés à l’idée qui domine et remplit déjà tout l’horizon poétique, celle de l’homme conçu comme un bel animal sain et florissant, libre et roi. C’est à toute la nature humaine, acceptée indistinctement dans son développement spontané et intégral, que s’applique le mot de Protagoras : « l’homme est la mesure de toute chose, » véritable épigraphe de l’esprit hellénique.

L’hostilité de l’âme et du corps est le grand principe des troubles intérieurs. Leur conciliation concourt à produire cet admirable apaisement que l’hellénisme a répandu sur toutes ses œuvres. De moins en moins asservis aux conceptions abstraites, attirés du ciel sur la terre parles grands intérêts humains, mais désintéressés à demi de leur rôle sérieux, au moment môme où ils s’y engagent, par la légèreté de l’esprit anecdotique, les types sont comme une esquisse sans profondeur, faite pour le plaisir des yeux, et toute prête à recevoir ce glacis de calme et d’exquise sérénité dont les Grecs ont eu le goût et le secret. Nous l’avons fait pressentir à propos des Ioniens, la paix est l’un des caractères les plus essentiels de l’idéal en Grèce. Chose frappante ! passé maître dans l’invention des événements et dans la conduite de l’action dramatique, le poète est resté des siècles sans connaître ni goûter le vrai pathétique, celui qui naît de la discorde intérieure de i’âmé bumàinét Pendant toute la première période

70 PHILOSOPHIE DE L’ARCHITECTURE EH GRÈCE, de là littéfalure grecque, le Destin est l’auteur des grandes crises; la fragilité des choses terrestres, Fitidonstanoe de la fortune, sont presque les seules sources d’émotion et de mélancolie qui s’épanchent dans le tase à bas«feliefs d’airain de la poésie homérique. Hector pleurant sur les destinées d’Andromaque, Priam comparant son sort à celui de Pélée, tous deux maudissant l’inflexible nécessité, voilà les seuls accents émus qu’on entende dans l’//ia<fe, et ce n’est qu’un faible et rare murmure mélé aux ardentes sonorités d’une épopée en armes. Dans Eschyle même, la lutte tumultueuse entre les émotions de l’âme, cède la place à la tension simple de la volonté, résistant à une défaillance de la sensibilité naturelle. C’est là le sens de la fameuse querelle de Véthos et du pathos. Le pathos représentait l’anarchie accidentée de passions, et jusqu’à Euripide, l’hellénisme tint close cette grande source d’émotion dramatique. Il ne goûtait, dans les instants de crise, que l’éthos, c’est-à-dire l’immuable sérénité d’un caractère supérieur à la destinée, tandis que, dans la vie ordinaire, il savourait avant tout le mouvement régulier d’une âme heureuse d’animer un corps sain et vigoureux. Au sein du mouvement le plus intense, le personnage poétique semble n’élre engagé qu’à demi ; acteur, il reste spectateur; il se regarde vivre dans l’épanouissement de son âme et de son corps. Le Grec a toujours été si maître de lui-même, que le drame intérieur n’a jamais pu Se produire impétueusement au dehors, que l’homme n’a pas connu la passion dans sa nudité hardie, et qu’il ne l’a jamais vue que parée pour le monde, et vôilée de décorum. Je ne sais quoi d’aca-

StÊGË £T NATUflE DE LlDfiAL, U

démlque, né, non de rattachement à une tradition servile, mais d’une self-possession originelle, pénètre ainsi toutes les œuvres de la poésie et de l’art helléniques.

On peut résumer maintenant les caractères du type central autour duquel s’agite l’imagination grecque adolescente. Tel qu’il s’olfre aux regards, il représente un libre et souverain épanouissement de toule la nature humaine. Tous les attributs de la vie, même les plus opposés, s'y réunissent dans une indivision naïve, sans que les contradictions soient perçues ni senties. La prodigieuse puissance plastique d’un génie ardent, jeune et en pleine évolution, fait tenir ensemble et fond dans une invraisemblable harmonie les idées les plus irréconciliables. Tout à l’heure, c’était l’empiétement réciproque de la signification humaine et de la signification naturaliste des figures. Ici, c’est la confusion et le mélange entre l’idéal de la passion ou de l’intérêt et celui de la conscience. C’est la superposition de la partialité politique et de la plus haute équité morale. En un mot, la douloureuse opposition du corps et de l’âme, de l’idéal et du réel, de la conscience et de la vertu, du devoir et du bonheur, ou môme des devoirs entre eux, n’existe pas encore ; la scission ne s’est pas faite. Au temps d’Homère, l’art de tromper et de voler reste un présent que les Dieux distribuent à leurs adorateurs les plus prodigues en moutons et en génisses ; Mercure récompense par ce don la dévotion d’Aulolycus. Ainsi les incompatibilités ne se révèlent pas encore. Placé d’abord à mi-chemin, sur la pente continue qui va du ciel à la terre, le Héros, en attirant h lui le divin et l’humain, a mélangé les

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deux domaines ; même après le travail d’épuration des philosophes, il continue de se présenter au peuple et à l’artiste comme un résumé de l’existence universelle, à la fois céleste et terrestre, homme et loi, mêlant à ses attributs sociaux l’indifférence morale des puissances naturelles, à son patriotisme local un large rôle humanitaire, souriant à ce monde qu’il ne juge point encore, et où il puise seulement tout ce qui s'y trouve de chaleur, de mouvement et de vie.

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