L’APOGÉE
efflorescences poétiques et monumentales. Le jour où les Athéniens condamnaient à l’amende Phrynieus, auteur d’une pièce sur la prise de Milet, pour avoir représenté sur la scène « un malheur de famille », l’âme populaire était mûre pour les plus hautes beautés de l’art. A proprement parler, les mythes antiques sur lesquels s’exefçait l’esprit du poète ou du peintre, n’étaient qu’une matière et une forme ; le souffle, la vie, le bouillonnement, venaient de l’orgueil d’une gloire récente, du jeune patriotisme sans cesse stimulé par la guerre contre les Perses. Sous la figure des Lapithes et des Centaures, c’étaient les héros de Marathon, de Salamine ou de Mycale que le ciseau du statuaire refouillait dans le marbre, avec la verve incomparable et le relief poignant qu’imprime aux œuvres une réalité vivante et prochaine.
On a vu l’influence de la ville sur le développement de certaines formes de l’art. A partir de â76, la vie urbaine atteint sa plus haute expression par la constitution d’une chose jusque-là inconnue en Grèce, une capitale. Dès l’époque de Thémistocle une loi avait, pendant un temps, dispensé les étrangers établis à Athènes de l’impôt qu’ils payaient dans toute ville grecque, en échange du droit de résidence. De là un rapide accroissement de population. Quand Athènes a acquis l’hégémonie de tout l'hellénisme voisin de la mer Egée, elle ne larde pas à transporter dans ses murs, avec le trésor de Délos, la direction des affaires de la confédération; elle oblige ses alliés et ses sujets à venir faire juger leurs contestations par ses tribunaux ; elle çréç des $tçs magnifiques auxquelles ils
viennent prendre part, comme nos provinciaux d’aujourd’hui viennent assister aux solennités périodiques de la capitale. Les confédérés aimant mieux payer leur contribution en argent qu’en hommes ou en vaisseaux, Athènes se charge, moyennant subside, d’équiper la plus grande partie de la (lotte, et par là elle attire une immense population de marins; ils s’établissent au Piréc, que les longs murs enserrent dans une môme enceinte avec la vieille ville. Des magistratures \ nouvelles sont fondées pour maintenir l’ordre dans cette multitude turbulente. Ce sont les conseils des astynomi et des agoranomi, et les sitophylakes, préposés les uns aux poids et mesures, les autres à la vente du blé. Les attributions du polèmarque changent; chef militaire des dix stratèges à la bataille de Marathon, il devient le juge civil des métœques (1); le commerce l’enlève à la guerre. Rien que dans Athènes proprement dite, 192 000 habitants forment un public extraordinaire par le nombre et non moins nouveau dans le monde par la hauteur de ses préoccupations.
Ce ne sont plus, en effet, les affaires d’un petit État qui le passionnent; ce sont les affaires de la Grèce entière ; et ce fécond et perpétuel souci n’est pas celui d’un seul homme, ou de quelques-uns; il est présent dans l’esprit de tous les citoyens. Chacun, en effet, est appelé à donner directement son avis et son vote dans les discussions de l’assemblée politique. Aujourd’hui il n’y a pas seulement. centralisation de la province à la capitale; il y a centralisation de la masse
(1) C’est-à-dire les étrangers domiciliés.