PREMIÈRE PARTIE
Chaque être individuel est limité et particularisé dans son excellence. Sa vie s’écoule dans un cercle étroit de l’espace et du temps ; il appartient à une espèce déterminée ; son type est donné, sa forme arrêtée, les conditions de son développement sont fixées. Le corps humain lui-même offre, sous le rapport de la beauté, une progression de formes dépendantes de la diversité des races. Puis viennent les qualités héréditaires, les particularités qui tiennent au tempérament, à la profession, à l’âge, au sexe. Toutes ces causes altèrent, défigurent le type primitif le plus pur et le plus parfait.
Toutes ces imperfections se résument dans un mot : le fini. La vie animale et la vie humaine ne réalisent qu’imparfaitementleur idée. Dès lors l’esprit, ne pouvant trouver dans les bornes du réel le spectacle et la jouissance de sa propre liberté, cherche à se satisfaire dans une région plus élevée, celle de l’ar.J ou de Y idéal.
III. Du beau dans l’art ou de l’idéal. — L’art a pour but la représentation de l’idéal. Or, qu’est-ce que Y idéal? C’est le beau à un degré de perfection supérieur à la beauté réelle. C’est la force, la vie, l’esprit, l’essence des êtres se développant harmonieusement dans une réalité sensible qui est son image resplendissante, son expression fidèle; c’est la beauté dégagée et purifiée des accidents qui la voilent et la défigurent, qui altèrent sa pureté dans le monde réel.
L’idéal, dans l’art, n’est donc pas le contraire du réel, mais le réel idéalisé, purifié, rendu conforme à son idée et l’exprimant parfaitement. En un mot, il est l’accord parfait de l’idée et de la forme sensible.
D’un autre côté, le véritable idéal, ce n’est pas la vie à ses
DU REÀU DANS l’AIAT.
degrés inférieurs, la force aveugle non encore développée, mais l’âme arrivée à la conscience d’ellc-même, libre, jouissant pleinement de ses facultés; c’est la vie, mais la vie spirituelle, l’esprit, en un mot. La représentation du principe spirituel dans la plénitude de sa vie et de sa liberté, avec ses hautes conceptions, ses sentiments profonds et nobles, ses joies et ses souffrances, voilà le vrai but de l’art, le véritable idéal.
Enfin l’idéal n’est pas une abstraction sans vie, une froide généralité, c’est le principe spirituel sous la forme de l’individualité vivante, dégagée des liens du fini et se développant dans son harmonie parfaite avec sa nature intime ou avec son essence.
On voit, dès lors, quels sont les caractères de l’idéal. Il est évident qu’à tous ses degrés c’est le calme, la sérénité, la félicité, l’existence heureuse affranchie des misères et des besoins de la vie. Cette sérénité n’exclut pas le sérieux ; car l’idéal apparaît au milieu des combats de la vie ; mais jusque dans les plus rudes épreuves, au milieu des déchirements de la souffrance, l’âme conserve un calme apparent comme trait fondamental. C’est la félicité dans la souffrance, la glorification de la douleur, le sourire dans les larmes. L’écho de cette félicité retentit dans toutes les sphères de l’idéal.
Il importe de déterminer avec plus de précision encore les rapports de V idéal et du réel.
L’opposition de l’idéal et du réel a donné lieu à deux opinions contraires. Les uns font de l’idéal quelque chose de vague, une généralité abstraite sans individualité et sans vie. D’autres préconisent le naturel, l’imitation du réel dans les détails les plus minutieux et les plus prosaïques. Egale exa-' gération ! La vérité est entre les deux extrêmes.