‹ Philosophie de l'artChapitre 14 sur 26 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

D’abord, l’idéal peut être, en effet, quelque chose d’extérieur et d’accidentel, une forme ou une apparence insignifiante, une existence commune. Mais ce qui constitue l’idéal, à ce degré inférieur, c’est que cette réalité, imitée par l’art, est une création de l’esprit, qui devient alors quelque chose d’artificiel, non de réel. C’est une image et une métamorphose. Cette image, d’ailleurs, est plus permanente que son modèle, plus durable que l’objet réel. En fixant ce qui est mobile et passager, en éternisant ce qui est momentané, fugitif, une fleur, un sourire, l’art surpasse la nature et l’idéalise.

Mais il ne s’arrête pas là. Au lieu de reproduire simplement les objets, tout en leur conservant leur forme naturelle, il saisit leur caractère intime et profond, il étend leur signification, il leur donne un sens plus élevé, plus général ; car il doit manifester le général dans l’individuel, rendre visible l’idée qu’ils représentent, leur type éternel et fixe. Il laisse partout percer ce caractère de généralité, sans le réduire en abstraction. Aussi l’artiste ne reproduit pas servilement tous les traits de l’objet et ses accidents, mais seulement les traits vrais, conformes à son idée. Si donc il prend la nature pour modèle, il la surpasse encore et l’idéalise. Le naturel, la fidélité, la vérité, ce n’est pas l’imitation exacte, mais la parfaite conformité de la forme avec l’idée; c’est la création d’une forme plus parfaite dont les traits essentiels représentent plus fidèlement, plus clairement l’idée, qu’elle n’est exprimée dans la nature même. Savoir dégager l’élément énergique, essentiel, significatif dans les objets, telle est la tâche de l’artiste. L’idéal n’est donc pas le réel, qui contient beaucoup d’éléments insignifiants, inutiles, confus, étrangers ou contraires à l’idée. Le naturel, ici, perd son sens vulgaire ; par ce mot il

DU BEAU DANS L’ART

faut entendre l’expression supérieure del’espiit. L’idéal, c’est une nature transfigurée, glorifiée.

Quant à la nature vulgaire et commune, si l’art la prend aussi pour objet, ce n’est pas pour elle-même, triais à cause de ce qu’elle a de vrai, d’excellent, d’intéressant, de naïf ou de gai, comme dans la peinture de genre, dans la peinture hollandaise en particulier. Elle occupe toutefois un degré inférieur et ne peut avoir la prétention de se placer à côté des grandes compositions de l’art.

Mais il existe d’autres sujets, une nature plus élevée et plus idéale. L’art, à son point culminant, représente le développement des puissances internes de l’âme, ses grandes passions et ses sentiments profonds, ses hautes destinées. Or, il est clair que l’artiste ne trouve pas dans le monde réel des formes assez pures, assez idéales, pour qu’il n’ait ici qu’à imiter ou copier. D’ailleurs, quand même la forme serait donnée, il faut y ajouter l’expression. De plus, il doit opérer, dans une juste mesure, l’alliance de l’individuel et du général, de la forme et de l’idée ; créer un idéal vivant où l’idée pénètre et anime partout l’apparence et la forme sensible, de sorte qu’il n’y ait rien de vide, d’insignifiant, rien qui ne soit animé de la même expression. Où trouvera-t-il dans le monde réel cette harmonie, cette juste mesure, cette animation et celte exacte correspondance de toutes les parties et de tous les détails conspirant à un même but, à un même effet? Dire qu’il parviendra à concevoir et à réaliser l’idéal en faisant un heureux choix d’idées et de formes, c’est ignorer le secret de la composition artistique ; c’est méconnaître le procédé tout spontané du génie, l’inspiration, qui crée d’un seul jet, la remplacer par un travail réfléchi qui n’aboutit qu’à produire des œuvres froides et sans vie.

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