‹ Philosophie de l'artChapitre 16 sur 26 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

permet le mieux aux personnages d’agir en liberté, de révéler une haute et puissante personnalité. Ce ne peut donc être un ordre social où tout est fixé, réglé par les lois et une constitu tion. Ce n’est pas non plus l’état sauvage, où tout est livré au caprice et à la violence, et où l’homme dépend de mille causes extérieures qui rendent son existence précaire. Or l’état intermédiaire entre l’état barbare et une civilisation avancée, c’est Y âge héroïque , celui où les poètes épiques placent leur action, et auquel les poètes tragiques eux- mêmes ont souvent emprunté leurs sujets et leurs personnages. Ce qui caractérise les héros à cette époque, c’est surtout l’indépendance qui se manifeste dans leurs caractères et dans leurs actes. D’un autre côté, le héros est tout d’une pièce ; il assume non-seulement la responsabilité de ses actes et leurs conséquences, mais les suites des actions qu’il n’a pas commises, des fautes ou des crimes de sa race : c’est toute une race qui se personnifie en lui.

Une autre raison pour que les existences idéales de l’art appartiennent aux âges mythologiques et aux époques reculées de l’histoire, c’est que l’artiste ou le poète, en représentant ou en racontant les événements, ont la main plus libre dans leurs créations idéales. L’art affectionne aussi, pour le même motif, les conditions supérieures de la société, celles des princes en particulier, à cause de l’indépendance parfaite de volonté et d’action qui les caractérise. Sous ce rapport, notre société actuelle, avec son organisation civile et politique, ses mœurs, son administration, sa police, etc., est prosaïque. La sphère d’activité de l’individu est trop limitée; il rencontre partout des bornes et des entraves a sa volonté. Les monarques eux-mêmes sont soumis à ces conditions; leur pouvoir est limité par les institutions, les lois et les coutumes. La guerre, la paix, les

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traités se déterminent par les relations politiques indépendantes de leur volonté.

Les plus grands poêles n’ont pu échapper à ces conditions; et quand ils ont voulu représenter des personnages plus rapprochés dé nous, comme Charles Moor ou Wallenstein, ils ont été obligés de les mettre en révolte contre la société ou contre leur souverain. Encore ces héros courent à une ruine inévitable, ou ils tombent dans le ridicule d’une situation dont le don Quichotte de Cervantes nous donne le plus frappant exemple.

2° Pour représenter l’idéal dans des personnages ou dans une action, il faut non-seulement un monde favorable auquel le sujet soit emprunté, mais une situation.

Cette situation peut être soit indéterminée, comme celle de beaucoup de personnages immobiles de la sculpture antique ou religieuse, soit déterminée, mais encore peu sérieuse. Telles sont aussi la plupart des situations des personnages de la sculpture antique. Enfin, elle peut être sérieuse et fournir matière à une action véritable. Elle suppose alors une opposition, une action et une réaction, un conflit, une collision. La beauté de l’idéal consiste dans le calme et la perfection absolus. Or la collision détruit celte harmonie. Le problème de l’art consiste donc ici à faire en sorte que l’harmonie reparaisse au dénoûment. La poésie seule est capable de développer cette opposition, sur laquelle roule l’intérêt de l’art tragique en particulier.

Sans examiner ici la nature des différentes collisions dont l’étude appartient à la théorie de l’art dramatique, on doit remarquer déjà que les collisions du genre le plus élevé sont celles où la lutte s’engage entre des puissances morales, comme dans les tragédies anciennes : c’est le sujet de la vraie tra-

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