‹ Philosophie de l'artChapitre 9 sur 26 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

après lequel il soupire. C’est alors qu’il sent le besoin de s’élever à une sphère supérieure où toutes les contradictions s’effacent, où se réalise l’idée du bien et du bonheur dans leur parfait accord et leur constante harmonie. Ce besoin profond de l’âme se satisfait de trois manières : dans Y art, dans la religion et dans la philosophie.

L’art est appelé à nous faire contempler le vrai, l’infini, sous des formes sensibles ; car le beau, c’est l’unité, l’harmonie réalisée des deux principes de l’existence, de l’idée et de la forme de l’infini, et du fini. C’est le principe et l’essence cachée des êtres, rayonnant à travers leur forme visible. L’art nous présente dans ses œuvres l’image de cet heureux accord où cesse toute opposition, où toute contradiction s’efface. Tel est le but de l’art : représenter le divin, l’infini, sous des formes sensibles. C’est là sa mission ; il n’en a pas d’autre, et lui seul peut la remplir. A ce titre, il vient se placer à côté de la religion, et conserve son indépendance; il prend aussi son rang auprès de la philosophie, qui a pour objet la connaissance du vrai, de la vérité absolue.

Semblables donc pour le fond et par leur objet, ces trois sphères se distinguent par la forme sous laquelle elles se révèlent à l’esprit et à la conscience de l’homme. L’art s’adresse à la perception sensible et à l’imagination ; la religion s’adresse à l’âme, à la conscience et au sentiment; la philosophie s’adresse à la pensée pure ou à la raison, qui conçoit la vérité d’une manière abstraite.

L’art, qui nous offre la vérité sous des formes sensibles, ne répond pourtant pas au besoin le plus profond de l’âme. L’esprit est possédé du désir de rentrer en lui-même, de contempler la vérité dans l’intimité de la conscience. Au-dessus du domaine de l’art, se place donc la religion, qui révèle Tin-

DU DK A U DANS L’ART

fini, et, par la méditation, transporte ail fond du cœur, au foyer de l'âme, ce que l’art fait contempler à l’extérieur. Quant à la philosophie, son objet propre est de concevoir et de comprendre par l’intelligence seule, sous la forme abstraite, ce qui est donné comme sentiment ou comme représentation sensible.

I. De l’idée du beau. — Après ces préliminaires, Hegel aborde les questions qui forment l’objet de cette première partie. Il traite d’abord de Vidée du beau en elle-même, dans sa nature abstraite. En dégageant sa pensée des formes métaphysiques qui la rendent peu saisissable aux esprits non familiarisés avec son système, on arrive à cette définition déjà contenue dans ce qui précède : le beau, c’est le vrai, c’est-àdire l’essence, la substance intime des choses ; le vrai, non tel que l’esprit le conçoit dans sa nature abstraite et pure, mais manifesté aux sens sous des formes visibles. C’est la manifestation sensible de Vidée , qui est l’âme et le principe des choses. Cette définition revient à celle de Platon : le beau est la splendeur du vrai.

Quels sont les caractères du beau ? 1° Il est infini, en ce sens que c’est le principe divin lui-même qui se révèle et se manifeste, et que la forme qui l’exprime, au lieu de le limiter, le réalise et se confond avec lui. 2° Il est libre, car la vraie liberté n’est pas l’absence de règle et de mesure, c’est la force qui se déploie facilement et harmonieusement. Elle apparaît au sein des êtres du monde sensible, comme leur principe de vie, d’unité, d’harmonie, soit affranchie de tout obstacle, soit victorieuse et triomphante danslalutte, toujours calme et sereine.

Le spectateur qui contemple la beauté se sent également libre, et prend conscience de sa nature infinie. Il goûte un

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