‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 17 sur 64 · About, La Grèce contemporaine · texte numérisé non relu

About, La Grèce contemporaine

Suivons ce trait dans leur histoire. Que l’on considère la pratique ou la spéculation, c’est toujours l’esprit fin, adroit, ingénieux qui se manifeste. Chose étrange, è l’aube de la civilisation, quand ailleurs l’homme est bouillant, naïf et brutal, un de leurs deux héros est le subtil Ulysse, l’homme avisé, prévoyant, rusé, fertile en expédients, inépuisable en mensonges, l’habile navigateur qui toujours songe à ses intérêts. Revenu sous un déguisement, il conseille à sa femme de se faire donner des colliers et des bracelets par les prétendants, et il ne les tue qu’après qu’ils ont enrichi sa maison. Quand Circé se donne à lui ou que Calypso lui propose de partir, il leur fait prêter par précaution un serment préalable. Si on lui demande son nom, il a toujours quelque nouvelle histoire ou généalogie toute prête et bien arrangée. Pallas elle-même, à qui, sans la connaître, il fait des contes, l’admire et le loue : « O « fourbe, menteur, subtil et insatiable en ruses, qui te « surpasserait en adresse, si ce n’est peut-être un dieu ! »

■ — Et les fils sont dignes du père : à la fin comme au commencement de la civilisation, ce qui domine en eux, c’est l’esprit; il a toujours chez eux primé le caractère; maintenant il lui survit. Une fois la Grèce soumise, on voit paraître le Grec dilettante, sophiste, rhéteur, scribe,

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critique, philosophe à gages; puis le Græculus de la domination romaine, parasite, bouffon, entremetteur, toujours dispos, alerte, commode, protée complaisant qui fait tous les métiers, s’accommode à tous les caractères, se tire de tous les mauvais pas, d’une dextérité infinie, premier ancêtre desScapins, des Mascarilles et de tous les ingénieux drôles qui, n’ayant eu que leur esprit pour héritage, s’en servent pour vivre aux dépens d’autrui. — Revenons vers leur belle époque et considérons leur grande œuvre, celle qui les recommande le plus aux sympathies et à l’admiration du genre humain; c’est la science, et, s’ils l’ont faite, c’est en vertu du même instinct et des mêmes besoins. Le Phénicien, qui est marchand, a des recettes d’arithmétique pour faire ses comptes. L’Égyptien, arpenteur et tailleur de pierres, a des procédés géométriques pour empiler ses moellons et pour retrouver la mesure de son champ, couvert chaque année par l’inondation du Nil. Le Grec reçoit d’eux cette technique et cette routine; mais elles ne lui suffisent pas; il ne se contente point de l’application industrielle et commerciale ; il est curieux, spéculatif ; il veut savoir le pourquoi, la raison des choses1; il

1 . Théètéte de Platon. Voyez tout le rôle de Théétête et les rapprochements qu’il fait entre les figures et les nombres. — Voyez aussi le début des Rivaux. — A cet égard, Hérodote (liv. II, 29) est très instructif. Personne, parmi les Égyptiens, n’a pu lui répondre quand il leur a demandé la cause des crues périodiques du Nil. Ni les prêtres ni les laïcs n’avaient fait d’enquête ou d’hypothèse sur ce point qui les touchait de si près. — Au contraire, les Grecs avaient déjà imaginé trois explications du phénomène. Hérodote les discute et en propose une quatrième.

cherche la preuve abstraite, il suit la délicate filière des idées qui conduisent d’un théorème à un théorème. Plus de six cents ans avant Jésus-Christ, Thalès s’occupait à démontrer l’égalité des angles du triangle isocèle. Les anciens content que Pythagore fut si transporté de joie, lorsqu’il trouva la proposition du carré de l’hypoténuse, qu’il promit aux dieux une hécatombe. C’est la vérité pure qui les intéressait; Platon, voyant que les mathématiciens de Sicile appliquaient leurs découvertes aux machines, leur reprocha de dégrader la science ; selon lui, elle devait s’enfermer dans la contemplation des lignes idéales. En effet, ils la poussèrent toujours en avant, sans s’inquiéter de l’utile. Par exemple, leurs recherches sur les propriétés des sections coniques n’ont trouvé d’emploi que dix-sept siècles plus tard, quand Kepler chercha les lois qui règlent le mouvement des planètes. Dans cette œuvre qui est la base de toutes nos sciences exactes, leur analyse est si rigoureuse qu’aujourd’hui encore, en Angleterre, la géométrie d’Euclide sert de manuel aux écoliers. Décomposer les idées, noter leurs dépendances, former leur chaîne de telle façon qu’aucun anneau ne manque et que la chaîne entière soit accrochée à quelque axiome incontestable ou à un gronpe d’expériences familières, prendre plaisir à forger, attacher, multiplier, éprouver tous ces chaînons, sans autre motif que le désir de les sentir toujours plus nombreux et plus sûrs, voilà le don particulier de l’esprit grec. Ils pensent pour penser, et c’est pour cela qu’ils ont fait les sciences. Nous n’en construisons pas une

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aujourd’hui qui ne s’appuie sur les fondements qu’ils ont posés ; souvent nous leur devons un premier étage, parfois une aile tout entière1 ; une série d’inventeurs se déroule pour les mathématiques, de Pythagore à Archimède; pour l’astronomie, depuis Thalès et Pythagore jusqu’à Hipparque et Ptolémée ; pour les sciences naturelles, depuis Hippocrate jusqu’à Aristote et aux anatomistes d’Alexandrie; pour l’histoire, depuis Hérodote jusqu’à Thucydide et Polybe; pour la logique, la politique, là morale, l'esthétique, depuis Platon, Xénophon, Aristote jusqu’aux stoïciens et aux néoplatoniciens. — Des hommes si fort épris des idées ne pouvaient manquer d’aimer les plus belles de toutes, les idées d’ensemble. Pendant onze siècles, de Thalès à Justinien, leur philosophie n’a jamais discontinué sa pousse; toujours un système nouveau vient fleurir au-dessus ou à côté des systèmes anciens; même lorsque la spéculation est emprisonnée dans l’orthodoxie chrétienne, elle se fraye une voie et végète à travers les fissures : « La langue « grecque, disait un Père de l’Église, est la mère des « hérésies. )> Dans cet énorme dépôt, nous trouvons encore aujourd’hui nos hypothèses les plus fécondes2; ils ont tant pensé, ils avaient l’esprit si bien fait, que leurs conjectures se sont rencontrées maintes fois avec la vérité.

1. La Géométrie d’Euclide, la Théorie du syllogisme d’Aristote, la Morale des stoïciens.

2. Les Idées types de Platon, les Causes finales d’Aristote, les Atomes d’Épicure, les Dilatations et les Condensations des stoïciens.

À cet égard, leur œuvre n’a été surpassée que par leur zèle. — Deux occupations à leurs yeux distinguaient l’homme de la brute, et le Grec du Barbare : le soin des affaires publiques et l’étude de la philosophie. On n’a qu’à lire le Théagès et le Protagoras de Platon pourvoir l’enthousiasme soutenu avec lequel les plus jeunes gens, à travers les ronces et les épines de la dialectique, couraient aux idées. Ce qui est plus frappant, c’est leur goût pour la dialectique elle-même; ils ne s’ennuient point de ses longs détours ; ils aiment la chasse autant que la prise, et le voyage autant que l’arrivée. Le Grec est raisonneur encore plus que métaphysicien ou savant ; il se plaît aux distinctions délicates, aux analyses subtiles; il raffine, il tisse volontiers des toiles d’araignée1. En cela, sa dextérité est sans égale; que ce réseau trop compliqué et trop ténu reste sans emploi dans la théorie et dans la pratique, peu lui importe; il est content de voir ses fils déliés s’entrecroiser en mailles imperceptibles et symétriques. — Ici le vice national achève de manifester le talent national. La Grèce est la mère des ergoteurs, des rhéteurs et des sophistes. Nulle part ailleurs on n’a vu un groupe d’hommes éminents et populaires enseigner avec succès et avec gloire, comme faisaient les Gorgias, les Protagoras et les Polus, l’art de faire paraître bonne une mau-

1. Voyez, dans Aristote, la théorie des syllogismes modaux, et dans Platon, le Parménide et le Sophiste . Rien de plus ingé-

nieux et de plus fragile que toute la physique et la physiologie d’Aristote; voyez ses Problèmes . Ce que ces écoles ont dépensé de sagacité et d’esprit en pure perte est énorme

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vaise cause et de soutenir avec vraisemblance une proposition absurde, si choquante quelle fût1. Ce sont des rhéteurs grecs qui ont fait l’éloge de la peste, de la fièvre, de la punaise, de Polyphème et deThersite; c’est un philosophe grec qui a prétendu que le sage se trouverait heureux dans le taureau de Phalaris. Il s’est trouvé des écoles, comme celle de Carnéade, pour plaider le pour et le contre ; d’autres, comme celle d’Énésidème, pour établir que nulle proposition n’est plus vraie que la proposition contraire. Dans le legs que nous avons reçu de l’antiquité se trouve une collection, la plus riche que nous ayons, d’arguments captieux et de paradoxes ; leur subtilité eût trouvé la carrière étroite si elle n’avait poussé ses courses aussi bien du côté de l’erreur que du côté de la vérité*

Telle est la finesse d’esprit qui, transportée du raisonnement dans la littérature, a fait le goût « attique », c’est-à-dire le sentiment des nuances, la grâce légère, l’ironie imperceptible, la simplicité du style, l’aisance du discours, l’élégance de la preuve. On conte qu’Apelles, étant venu voir Protogènes, ne voulut pas dire son nom, prit un pinceau et traça sur un panneau préparé une mince ligne sinueuse. Protogènes, de retour, ayant vu ce trait, s’écria qu’il était certainement d’Apelles ; puis, reprenant l’esquisse, il conduisit à l’entour une ligne plus déliée et plus tenue, et ordonna de la montrer à l’étranger. Apelles revint, et, honteux qu’un autre eût

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