‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 18 sur 64 · Platon, Euthydème · texte numérisé non relu

Platon, Euthydème

mieux fait, il coupa les deux premiers contours par une troisième ligne dont la finesse surpassait tout. Quand Protogènes la vit : « Je suis vaincu, dit-il, et je vais « embrasser mon maître. » — Cette légende nous donne l’idée la moins imparfaite de l’esprit grec. Voilà le trait délié dans lequel il enserre les contours des choses; voilà la dextérité, la précision, l’agilité natives avec lesquelles ü circule à travers les idées, pour les distinguer et les relier.

Ce n’est là pourtant qu’un premier trait, il y en a un autre. Retournons dans le pays et nous verrons le second s’ajouter au premier. — Cette fois encore, c’est la structure physique de la contrée qui a laissé sur l’intelligence de la race l’empreinte que nous retrouvons dans son œuvre et dans son histoire. Rien n’est énorme, gigantesque, dans ce pays; les choses extérieures n’ont point de dimensions disproportionnées, accablantes. On n’y voit rien de semblable à ce monstrueux Himalaya, à ces enchevêtrements infinis de végétation pullulante, à ces énormes fleuves que décrivent les poèmes indiens; rien de semblable aux forêts interminables, aux plaines illimitées, à l’océan sans bornes et sauvage de l’Europe du Nord. LTœil y saisit sans peine les formes des objets et en rapporte une image précise. Tout y est moyen, mesuré, aisément et nettement perceptible aux sens. Les montagnes de Corinthe, de l’Attique, de la Réotie, du Péloponèse, ont trois ou quatre mille pieds de haut ; quelques-unes seulement vont jusqu’à six mille ; il faut aller à l’extrémité de la Grèce, tout au nord, pour trouver un sommet semblable à ceux des Pyrénées et des Alpes; c’est l’Olympe, et ils en avaient fait le séjour des dieux. Les plus grands fleuves, le Pénée et l’Achéloüs, ont tout au plus trente ou quarante lieues de

cours; les autres ne sont, d’ordinaire, que des ruisseaux et des torrents. La mer elle-même, si terrible et si menaçante au nord, est ici une sorte de lac. On n’en sent point l’immensité solitaire ; toujours on voit la côte ou quelque île; elle ne laisse pas d’impression sinistre, elle n’apparaît pas comme un être féroce et destructeur ; elle n’a pas de teinte blafarde, cadavéreuse ou plombée; elle ne ravage pas ses bords et n’a point de marées qui la bordent de cailloux roulés et de boue. Elle est lustrée, et, suivant le mot d’Homère, « éclad tante, couleur de vin, ou couleur de violettes » ; les roches roussies de la côte enserrent sa nappe luisante dans une bordure ouvragée qui semble le cadre d’un tableau. — Concevez des âmes neuves et primitives qui, pour toute éducation et pour éducation incessante, ont de pareils spectacles. Elles y prendront l’habitude des images déterminées et nettes, et n’auront point le trouble vague, la rêverie débordante, la divination anxieuse de Y au-delà. Ainsi se construit un moule d’esprit d’où toutes les idées sortiront plus tard avec relief. — Vingt circonstances du sol et du climat se réunissent pour l’achever.. En ce pays, la figure minérale du sol est visible, et plus fortement encore que dans notre Provence; elle n’est pas émoussée, effacée, comme dans* nos contrées humides du Nord, par la couche universellement répandue de terre arable et de verdure végétale. Le squelette de la terre, l’ossature géologique, le marbre gris violacé affleure en rocs saillants, s’allonge en escarpements nus, découpe sur le ciel ses profils

LA RAGE

tranchés, enferme les vallées de ses pitons et de ses crêtes, en sorte que le paysage, labouré de vives cassures, tout tailladé de brèches et d’angles inattendus, semble le dessin d’une main vigoureuse , à qui ses caprices et sa fantaisie n’ôtent rien de sa sûreté et de sa précision. La qualité de l’air accroît encore la saillie des choses. Celui de l’Àttique notamment est d’une transparence extraordinaire. En tournant le cap Sunium, on apercevait à plusieurs lieues de distance l’aigrette de Pallas sur l’Acropole. L’Hymette est à deux lieues d’Athènes, et uê Européen qui débarque croit pouvoir y aller à pied avaîit son déjeuner. La vapeur vague, qui flotte toujours dans notre atmosphère, ne vient point amollir les contours lointains; ils ne sont pas incertains, demi-brouillés, estompés; ils se détachent sur leurs fonds, comme les figures des vases antiques. Comptez enfin l’admirable éclat du soleil, qui pousse à l’extrême le contraste des parties claires et des ombres, et qui ajoute l’opposition des masses à la décision des lignes. C’est ainsi que la nature, par les formes dont elle peuple l’esprit, incline directement le Grec vers les conceptions arrêtées et nettes. Elle l’y incline encore, indirectement, par le genre d’association politique auquel elle le conduit et le restreint.

En effet, comparé à sa gloire, c’est un pays bien petit que la Grèce, et elle vous semblera plus petite encore si vous remarquez combien elle est divisée. D’un côté les chaînes principales et les chaînons latéraux des montagnes, de l’autre côté la mer, y découpent quan-

tité de provinces distinctes qui sont des enceintes fermées : la Thessalie, la Béotie, l'Argolide, la Messéniç, la Laconie, toutes les îles. Dans les âges barbares, la mer est difficile à franchir, et toujours les défilés des montagnes sont commodes pour la défense. Les peuplades de la Grèce ont donc pu aisément se préserver de la conquête et subsister Tune à côté de l’autre en petits États indépendants. Homère en nomme une trentaine1, et il y en eut plusieurs centaines, quand les colonies se furent établies et multipliées. Pour des yeux modernes un État grec semble une miniature. L’Argolide a huit à dix milles de long et quatre à cinq de large; la Laconie à peu près autant; l’Achaïe est une bande étroite de terre sur le flanc d’une chaîne qui descend dans la mer. L’Attique entière n’égale pas la moitié d’un de nos moindres départements; le territoire de Corinthe, de Sicyone, de Mégare, se réduit à une banlieue : d’ordinaire, et notamment dans les îles et les colonies, l’État n’est qu’une ville avec une plage ou un pourtour d' fermes. D’une acropole, on voit avec les yeux l’acropol ou les montagnes du voisin. Dans une enceinte si resserrée, tout est net pour l’esprit; la patrie morale n’a rien de gigantesque, d’abstrait et de vague comme chez nous ; les sens peuvent l’embrasser ; elle se confond avec la patrie physique; toutes deux sont fixées dans l’esprit du citoyen par des contours précis. Pour se représenter Athènes, Corinthe, Argos

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