Chant II. Dénombrement des guerriers et des navires
LA RACE
ou Sparte, il imagine les découpures de sa vallée ou la silhouette de sa ville. Il en connaît tous les citoyens, comme il s’en figure tous les contours, et l’étroitesse de son enclos politique, mmme la forme de son enclos naturel, lui fournit d’avance le type moyen et délimité dans lequel s’enfermeront toutes ses conceptions.
A cet égard, considérez leur religion ; ils n’ont point le sentiment de cet univers infini dans lequel une génération, un peuple, tout être borné, si grand qu’il soit, n’est qu’un moment et un point. L’éternité ne dresse point devant eux sa pyramide de milliards de siècles, comme une monstrueuse montagne auprès de laquelle notre petite vie est une taupinée, un pli de sable; ils ne se préoccupent pas, comme d’autres, Indiens, Égyptiens, Sémites, Germains, du cercle sans cesse renaissant des métempsycoses, ni du sommeil éternel et silencieux du tombeau, ni de l’abîme sans forme et sans fond d’où les créatures sortent comme des vapeurs éphémères, ni du Dieu unique, absorbant et terrible, en qui se concentrent toutes les forces de la nature et pour qui le ciel et la terre ne sont qu’une tente et un marchepied, ni de cette puissance auguste, mystérieuse, invisible que la vénération du cœur découvre à travers et au delà des choses1. Leurs idées sont trop nettes et construites sur un module trop petit. L’universel leur échappe ou du moins ne les touche qu’à demi ; ils n’en font pas un dieu, encore bien moins une personne ; il
1. Tacite, De tnoribus Germanorum. — Deorum nominibus appellant secretum illud , quod sola reverentia vident.
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reste à l’arrière-plan dans leur religion, c’est la Moira , T Aisa> YEimarménè , en d’autres termes la part faite à chacun. Elle est fixe; nul être, homme ou dieu, ne peut se soustraire aux événements compris dans son lot. Au fond, c’est là une vérité abstraite; si les Moires d’Homère sont déesses, ce n’est guère que par fiction ; sous le mot poétique, comme sous une eau transparente, on voit apparaître l’enchaînement indissoluble des faits et les démarcations indestructibles des choses. Nos sciences les admettent aujourd’hui, et l’idée grecque de la destinée n’est rien de plus que notre idée moderne des lois. Tout est déterminé, voilà ce que prononcent nos formules et ce qu’ont pressenti leurs divinations.
Quand ils développent cette idée, c’est pour fortifier encore les limites qu’elle impose aux êtres. De la puissance sourde qui déroule et distribue les destinées, ils font leur Némésis1 qui abat les superbes et réprime tous les excès. « Rien de trop, » disait une des grandes sentences de l’oracle. Être en garde contre les trop grands désirs, redouter la prospérité complète, se défendre de toute ivresse, conserver toujours la mesure, voilà le conseil que donnent tous les poètes et tous les penseurs de la grande époque. Nulle part l’instinct n’a été si lucide et la raison si spontanée. Quand, au premier éveil de la réflexion, ils essayent de concevoir le monde, ils le font à l’image de leur esprit. C’est un ordre, Kosmos , une harmonie, un bel arrangement