Tournier, Némésis ou la Jalousie des dieux
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régulier de choses qui subsistent et se transforment par elles-mêmes. Plus tard, les stoïciens le compareront à une grande cité gouvernée par les meilleures lois. Il n’y a point de place ici pour les dieux incommensurables et vagues, ni pour les dieux despotes et dévorateurs. Le vertige religieux n’entre point dans les esprits sains et équilibrés qui ont conçu un pareil monde. Leurs dieux deviennent vite des hommes ; ils ont des parents, des enfants, une généalogie, une histoire, des vêtements, des palais, un corps semblable au nôtre; ils peuvent souffrir, être blessés; les plus grands, Zeus lui-même, ont vu leur avènement, et verront peut-être un jour la fin de leur règne1. Sur le bouclier d’Achille, qui représente une armée, « les hommes « marchaient conduits par Arès et Athéné, tous deux en a or, vêtus d’or, beaux et grands comme il convient à « des dieux; car les hommes étaient plus petits. » En effet, il n’y a guère entre eux et nous d’autre différence. Plusieurs fois dans Y Odyssée, quand Ulysse ou Télémaque rencontrent à l’improviste un personnage grand et beau, ils lui demandent s’il est un dieu. — Des dieux si humains ne jettent pas le trouble dans l’esprit qui les conçoit ; Homère les manie à son aise ; il fait intervenir Athéné à chaque instant pour de petites besognes, pour indiquer à Ulysse la maison d’Alcinoüs, pour marquer l’endroit où est tombé son disque. Le poète théologien circule dans son monde divin avec une liberté
\. Eschyle, Pro
et une sérénité d’enfant qui joue. On l’y voit s’égayer et rire; quand il montre Arès surpris auprès d’ Aphrodite, Apollon plaisante et demande à Hermès s’il voudrait être à la place d’Arès : « Plût aux dieux, ô royal « archer Apollon, que cela arrivât, et que je fusse « enveloppé de liens trois fois plus inextricables, et que « tous les dieux et les déesses le vissent, pourvu que « je fusse auprès de la blonde Aphrodite. » Lisez l’hymne où Aphrodite vient s’offrir à Anchise, et surtout l’hymne à Hermès qui, le jour de sa naissance, se trouve inventeur, voleur, menteur comme un Grec, mais avec tant de grâce, que le récit du poète semble un badinage de sculpteur. Entre les mains d’Aristophane, dans les Grenouilles et les Nuées , Hercule et Bacchus seront traités bien plus lestement encore. Tout cela conduit aux dieux décoratifs de Pornpéi, aux jolies et moqueuses gaietés de Lucien, à un Olympe d’agrément, d’appartement et de théâtre. Des dieux si rapprochés de l’homme deviennent bientôt ses camarades et deviendront plus tard son jouet. L’esprit si net, qui, pour les mettre à sa portée, leur a ôté l’infinité et le mystère, reconnaît en eux ses créatures et s’amuse des mythes qu’il a faits.
Tournons maintenant nos yeux vers la vie pratique. Là encore la vénération leur manque. Le Grec ne sait pas, comme le Romain, se subordonner à quelque grande unité, à une vaste patrie qu'on conçoit et qu’on ne voit pas. Il n’a pas dépassé cette forme d’association dans laquelle l’État est la ville. Ses colonies sont maîtresses
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d'elles-mêmes ; elles reçoivent de la métropole un pontife, et la regardent avec un sentiment d affection filiale ; mais à cela se réduit leur dépendance. Elles sont des filles émancipées, semblables au jeune Athénien qui, devenu homme, ne relève de personne et entre en pleine possession de lui-même, tandis que les colonies romaines ne sont que des postes militaires ; pareilles au jeune Romain qui, marié, magistrat, consul même, sent toujours sur son épaule la dure main du père et l’auloritMespotique dont rien, sauf une triple vente, ne peut l’affranchir. Abdiquer sa volonté, se soumettre à des magistrats lointains qu’on n’a point vus, se considérer comme une partie dans un vaste ensemble, s’oublier pour un grand intérêt national, voilà ce que les Grecs n’ont jamais pu faire avec suite. Ils se cantonnent, ils se jalousent ; même lorsque Darius et Xerxès viennent envahir leur pays, ils ont de la peiiïe à s’unir; Syracuse refuse tout secours, parce qu’on ne lui accorde pas le commandement; Thèbes se range du parti des Mèdes. Quand Alexandre les réunit de force pour conquérir l’Asie, les Lacédémoniens manquent à l’appel. Aucune ville ne parvient à former les autres en confédération sous sa conduite; tour à tour Sparte, Athènes, Thèbes, y échouent ; plutôt que d’obéir à des compatriotes, les vaincus vont chercher de l’argent chez les Perses et faire au grand roi des soumissions. Dans chaque ville les factions s’exilent tour à tour, et les bannis, comme dans les républiques italiennes, tâchent de rentrer par violence avec le secours de l’étranger. Ainsi divisée, la
Grèce est conquise par des peuples demi-barbares, mais disciplinés, et l’indépendance de chaque cité aboutit à la servitude de la nation. — Cette chute n’est point accidentelle, mais fatale. Tel que les Grecs le conçoivent, l’État est trop petit, insuffisant pour résister au choc des grosses masses extérieures ; c’est une œuvre d’art, ingénieuse, accomplie, mais fragile. Leurs plus grands penseurs, Platon, Aristote, réduisent la cité à une société de cinq ou dix mille hommes libres. Athènes en avait vingt mille; au delà, selon eux, ce n’est plus qu’une tourbe. Ils n’imaginent pas qu’une association plus large puisse être bien ordonnée. Une acropole couverte de temples, consacrée par les os des héros fondateurs et par les images des dieux nationaux, une agora, un théâtre, un gymnase, quelques milliers d’hommes sobres, beaux, braves et libres, occupés « de philoso- « phie ou d’affaires publiques », servis par des esclaves qui cultivent la terre et exercent les métiers, voilà la cité qu’ils imaginent, admirable œuvre d’art qui, tous les jours, se fonde et s’achève sous leurs yeux, en Thrace, sur les côtes de l’Euxin, de l’Italie, de la Sicile, hors de laquelle toute forme de société leur semble confusion et barbarie, mais dont la perfection tient à la petitesse, et qui, parmi les secousses brutales du conflit humain, ne tiendra qu’un temps.
A ces inconvénients correspondent des avantages égaux. Si le sérieux et la grandeur manquent à leurs Conceptions religieuses, si l’assiette et la durée manquent à leurs établissements politiques, ils sont exempts de?
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déformations morales que la grandeur de la religion ou de l’État impose à la nature humaine. — Partout ailleurs, la civilisation a rompu l’équilibre naturel des facultés ; elle a opprimé les unes pour exagérer les autres ; elle a sacrifié la vie présente à la vie future, l’homme à la divinité, l’individu à l’État; elle a fait le fakir indien, le fonctionnaire égyptien ou chinois, le légiste et le garni saire romains, le moine du moyen âge, le sujet, l’administré, le bourgeois des temps modernes. Sous cette pression, l’homme s’est tour à tour ou à la fois étriqué et exalté. Il est devenu un rouage dans une vaste machine, ou il s’est considéré comme un néant devant l’infini. — En Grèce, il s’est subordonné ses institutions, au lieu dû se subordonner à elles. Il a fait d’elles un moyen, et non un but. Il s’est servi d’elles pour se développer harmonieusement tout entier ; il a pu être à la fois poète, philosophe, critique, magistrat, pontife, juge, citoyen, athlète, exercer ses membres, son esprit et son goût, réunir en lui-même vingt sortes de talents sans qu’aucun d’eux iît tort à l’autre, être soldat sans être automate, danseur et chanteur sans devenir figurant de théâtre, penseur et lettré sans se trouver homme de bibliothèque et de cabinet, décider des affaires publiques sans remettre son autorité à des représentants, fêter ses dieux sans s’enfermer dans les formules d’un dogme, sans se courber sous la tyrannie d’une toute-puissance surhumaine, sans s’absorber dans la contemplation d’un être vague et universel. Il semble qu’ayant arrêté le contour perceptible et précis de riiornme et de la vie ils aient omis
le reste, et se soient dit : « Voici l’homme réel, un « corps actif et sensible avec une pensée et une « volonté; et voici la vie réelle, soixante ou soixante- « dix années, entre les vagissements de l’enfance et le « silence du tombeau. Songeons à rendre ce corps le « plus alerte, le plus fort, le plus sain, le plus beau « qu’il se pourra, à déployer cette pensée et cetle « volonté dans tout le cercle des actions viriles, à « orner cette vie de toutes les beautés que des sens « délicats, un esprit prompt, une âme vive et fiôre « peuvent créer et goûter. » Au delà ils ne voient rien, et, s’il y a un au-delà , il est pour eux comme ce pays des Cimmériens dont parle Homère, pâle contrée des morts, enveloppée de brouillards mornes, où, pareils à des chauves-souris, les fantômes débiles viennent par troupeaux, avec des cris aigus, remplir et réchauffer leurs veines en buvant dans la fosse le sang rouge des victimes. La structure de leur esprit a enfermé leurs désirs et leurs efforts dans une enceinte bornée, celle que le plein soleil éclaire, et c’est dans cette arène, aussi illuminée et aussi circonscrite que leur stade, quil faut les voir agir.
Pour cela, il nous faut revoir une dernière fois le pays et recueillir notre impression d’ensemble, — C’est un beau pays qui tourne l’âme vers la joie et pousse l’homme à considérer la vie comme une fête. Il n’en reste guère aujourd’hui que le squelette ; comme notre Provence, et encore plus que notre Provence, il a été dépouillé, gratté et, pour ainsi dire, raclé; la terre s’est éboulée, la végétation est devenue rare ; la pierre âpre et nue, à peine tachetée çà et là de maigres buissons, usurpe l’espace et couvre les trois quarts de l’horizon. Pourtant, on peut se faire une idée de ce qu’il était, en suivant les côtes encore intactes de la Méditerranée, entre Toulon et Hyères, entre Naples et Amalfi; seulement, il faut se représenter un ciel plus bleu, un air plus trânsparent, des formes de montagnes plus nettes et plus harmonieuses. Il semble qu’en ce pays il n’y ait point d’hiver. Les chênes-lièges, les oliviers, les orangers, les citronniers, les cyprès font, dans les creux et sur les flancs des gorges, un éternel paysage d’été; ils descendent jusqu’au bord de la mer; en février, à certains endroits, des oranges qui se détachent de leur tige tombent dans le flot. Point de brume, presque point de pluie ; l’air est tiède; le soleil bon et doux. L’homme n’est pas forcé, comme dans nos climats du Nord, de se défendre contre
l’inclémence des choses à force d’inventions compliquées et d’employer le gaz, les poêles, l’habit double, triple et quadruple, les trottoirs, les balayeurs et le reste, pour rendre habitable le cloaque de boue froide dans lequel, sans sa police et son industrie, il barboterait. 11 n’a pas besoin d’inventer des salles de spectacle et des décors d’opéra; il n’a qu’à regarder autour de lui; la nature les lui fournit plus beaux que ne ferait son art. ÀHyères, en janvier, je voyais le soleil se lever derrière une île; la lumière croissait, emplissait l’air; tout d'un coup, au sommet d’un roc, une flamme jaillissait ; le grand ciel de cristal élargissait sa voûte sur la plaine immense de la mer, sur les innombrables petits flots, sur le bleu puissant de l’eau uniforme, où s’allongeait un ruisseau d’or; le soir, les montasses lointaines prenaient des teintes de mauve, de lilas, de rose-thé. En été, l’illumination du soleil épanche dans l’air et sur la mer une telle splendeur, que les sens et l’imagination comblés se croient transportés dans un triomphe et dans une gloire ; tous les flots pétillent ; l’eau prend des tons de pierres précieuses, turquoises, améthystes, saphirs, lapis-lazulis, onduleux et mouvants sous la blancheur universelle et immaculée du ciel. C’est dans cette inondation de clarté qu’il faut imaginer les côtes de la Grèce, comme des aiguières et des vasques de marbre jetées çà et là au milieu de l’azur.
Rien détonnant si l’on trouve dans le caractère grec ce fonds de gaieté et de verve, ce besoin de bonheur vif et sensible que nous rencontrons encore aujourd'hui
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chez les Napolitains, et en général dans les populations méridionales1. L’homme continue toujours le mouve-
1. « Ces races sont vives, sereines, légères. L’infirme n’y est « pas abattu : il voit doucement venir la mort : tout sourit autour « de lui. Là est le secret de cette gaîté divine des poèmes homé- « riques et de Platon : le récit de la mort de Socrate, dans le g Phédon , montre à peine une teinte de tristesse. La vie, c’est « donner sa fleur, puis son fruit; quoi de plus? gi, comme on a peut le soutenir, la préoccupation de la mort est le trait le plus « important du christianisme et du sentiment religieux moderne, g la race grecque est la moins religieuse des races. C’est une race g superficielle, prenant la vie comme une chose sans surnaturel t ni arrière-plan. Une telle simplicité de conception tient en grande g partie au climat, à la pureté de l’air, à l’étonnante joie qu’on y g respire, mais bien plus encore aux instincts de la race hellénique, g adorablement idéaliste. Un rien, un arbre, une fleur, un lézard, g une tortue, provoquent le souvenir de mille métamorphoses « chantées par les poètes; un filet d’eau, un petit creux dans le g rocher, qu’on qualifie d’antre des nymphes; un puits avec une g tasse sur la margelle, un pertuis de mer si étroit que les papil- « Ions le traversent et pourtant navigable aux plus grands vais- « seaux, comme à Poros; des orangers, des cyprès dont l’ombre g s’étend sur la mer, un petit bois de pins au milieu des rochers, g suffisent en Grèce pour produire le contentement qu’éveille la g beauté. Se promener dans les jardins pendant la nuit, écouter t les cigales, s’asseoir au clair de la lune en jouant de la flûte;
< aller boire de l’eau dans la montagne, apporter avec soi un « petit pain, un poisson et un lécythe de vin qu’on boit en chane tant; aux fêtes de famille, suspendre couronne de feuilc lages au-dessus de sa porte, aller avec des chapeaux de fleurs ; g les jours de fêtes publiques, porter des thyrses garnis de feuilg lages, passer des journées à danser, à jouer avec des chèvres g apprivoisées, voilà les plaisirs grecs, plaisirs d’une race pauvre, g économe, éternellement jeune, habitant un pays charmant, troug vant son bien en elle-même et dans les dons que les dieux lui g ont faits. La pastorale à la façon de Théocrite fut dans les pays g helléniques une vérité; la Grèce se plut toujours à ce petit genre e de poésie fin et aimable, l’un des plus caractéristiques de sa g littérature, miroir de sa propre vie, presque partout ailleurs g niais et factice. La belle humeur, la joie de vivre, sont les choses g grecques par excellence. Cette race a toujours vingt ans : pour
ment que lui imprime d’abord la nature ; car les aptitudes et les tendances qu’elle établit en lui à demeure sont justement les aptitudes et les tendances que journellement elle satisfait. Quelques vers d’Aristophane vous peindront cette sensualité si franche, si légère et si brillante. Il s’agit de paysans athéniens qui célèbrent le retour de la paix. « Quelle joie, quelle joie de déposer « le casque et de laisser là fromages et oignons ! Ce que « j'aime, ce n’est pas à combattre, c’est à boire avec « des amis et des camarades, à voir pétiller dans le feu (( les branchages secs coupés en été, à faire rôtir des (' pois chiches sur les charbons, à faire griller les faînes,
« à caresser la jeune Thratta pendant que ma femme a est au bain. Il n’y a rien de plus agréable, quand les - « semailles sont faites et quand le dieu les arrose,
« elle, indulgere genïo n’est pas la pesante ivresse de l’Anglais,
« le grossier ébattement du Français ; c’est tout simplement penser « que la nature est bonne, qu’on peut et qu’on doit y céder. Pour « le Grec, en effet, la nature est une conseillère d’élégance, une « maîtresse de droiture et de vertu. La concupiscence, cette idée « que la nature nous induit à mal faire, est un non-sens pour « lui. Le goût de la parure, qui distingue le palicare et qui se « montre avec tant d’innocence dans la jeune Grecque, n’est pas « la pompeuse vanité du barbare, la sotte prétention de la bour- <( geoise, bouffie de son ridicule orgueil de parvenue; c’est le « sentiment pur et fin de naïfs jouvenceaux, se sentant fils légi- « times des vrais inventeurs de la beauté. » (Saint Paul , par Ernest Renan, 202.) — Un de mes amis, qui a longtemps voyagé en Grèce, me raconte que souvent les conducteurs de chevaux et les guides cueillent une belle plante, la portent délicatement à la main toute la journée, la posent à l’abri le soir au moment de la couchée, et la reprennent le lendemain pour s’en délecter encore.
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« que de causer ainsi avec le voisin : Dis-moi, Comar- « chidès, qu’allons-nous faire? Il me plairait assez de « boire, pendant que Zeus féconde la glèbe. Allons, « femme, fais sécher trois cliénix de fèves, mêles-y du « froment, choisis parmi les figues; il n’y a pas moyen « aujourd’hui d’ébourgeonner la vigne ni de casser les « mottes, la terre est trop mouillée. Qu’on apporte de « chez moi la grive et deux pinsons. Il y avait encore « au logis du colostre et quatre morceaux de lièvre. « Enfant, apportes-en trois pour nous et donnes-en un « à mon père ; demande à Æchinadès des myrtes avec « leurs fruits: et qu’en même temps quelqu’un aille « crier de la route à Charinadès de venir boire avec « nous pendant que le dieu nous aide et fait pousser « nos récoltes.... O vénérable et royale déesse, ô Paix, « souveraine des cœurs, souveraine des noces, reçois « notre sacrifice... fais abonder toutes les bonnes choses « sur notre marché, les belles têtes d’ail, les concombres « précoces, les pommes, les grenades; qu’on y voie « affluer les Béotiens chargés d’oies, de canards, de « pigeons, de mauviettes ; que les anguilles du lac « Copaïs y viennent par paniers, et qu’empressés, serrés « à l’envi pour les acheter, tout autour d’elles, nous « luttions avec Morychos, Téléas et les autres gour- « mands.... Cours vite au festin, Dicœopolis..., le prêtre « de Dionysos t’invite; hâte-toi, on t’attend; tout est « prêt, tables, lits, coussins, couronnes, parfums, Manet dises de dessert. Les courtisanes sont arrivées, et, avec « elles, pâtisseries, gâteaux, belles danseuses, toutes
« les délices. » Je coupe court à la citation, qui devient trop vive; la sensualité antique et la sensualité méridionale ont des gestes bien osés et des mots bien précis.
Une pareille disposition d’esprit conduit l’homme à prendre la vie comme une partie de plaisir. Entre les mains du Grec, les idées et les institutions les plus graves deviennent riantes ; ses dieux sont « les dieux « heureux qui ne meurent pas ». Ils vivent sur les sommets de l’Olympe « que les vents n’ébranlent point, « qui ne sont jamais mouillés par la pluie, d’où la « neige n’approche point, où s’ouvre l’éther sans « nuages, où court agilement la blanche lumière ». Là, dans un palais éblouissant, assis sur des trônes d’or, ils boivent le nectar et mangent l’ambroisie, pendant que les Muses « chantent avec leurs belles voix » . Un festin éternel en pleine lumière, voilà le ciel pour le Grec ; partant, la plus belle vie est celle qui ressemble le plus à cette vie des dieux. Chez Homère, l’homme heureux est celui qui peut « jouir de sa jeunesse floris- « santé et atteindre au seuil de la vieillesse ». Les cérémonies religieuses sont un banquet joyeux dans lequel les dieux sont contents parce qu’ils ont leur part de vin et de viande. Les fêtes les plus augustes sont des représentations d’opéra. La tragédie, la comédie, les chœurs de danse, les jeux gymniques sont une partie du culte. Ils n’imaginent pas que, pour honorer les dieux, il faille se mortifier, jeûner, prier avec tremblement, se prosterner en déplorant ses fautes; mais qu’il faut prendre part à leur joie, leur
donner le spectacle des plus beaux corps nus, parer pour eux la cité, élever l’homme jusqu’à eux, en le tirant pour un instant de sa condition mortelle, par le concours de toutes les magnificences que l’art et la poésie peuvent assembler. Pour eux, cet « enthou- « siasme » est la piété, et après avoir débordé par la tragédie du côté des émotions grandioses et solennelles, il s’épanche encore dans la comédie du côté des bouffonneries folles et de la licence voluptueuse. Il faut avoir lu Lysistrata , la Fête des Thesmophories dans Aristophane, pour imaginer ces emportements de la vie animale, pour comprendre qu’on célébrait publiquement les Dionysiaques, qu’on dansait la cordace sur le théâtre, qu’à Corinthe mille courtisanes desservaient le temple d’Aphrodite, et que la religion consacrait tout le scandale, tout le vertige d’une kermesse et d’un carnaval.
Ils ont porté la vie sociale aussi légèrement que la vie religieuse. Le Romain conquiert pour acquérir; il exploite les peuples vaincus comme une métairie, en homme d’administration et d’affaires, avec méthode, à demeure; l’Athénien navigue, débarque, combat, sans rien fonder, irrégulièrement, selon l’impulsion du moment, par besoin d’action, par élan d’imagination, par esprit d’entreprise, par désir de gloire, pour avoir le plaisir d’être le premier parmi les Grecs. Avec l’argent de ses alliés, le peuple embellit sa ville, commande à ses artistes des temples, des théâtres, des statues, des décorations, des processions, jouit tous
les jours et par tous les sens de la fortune publique, Aristophane l’amuse avec la caricature de sa politique et de ses magistrats. On lui donne gratis son entrée au théâtre : à la fin des Dionysiaques on lui distribue l’argent qui reste en caisse sur les contributions des alliés. Bientôt il se fait payer pour juger dans les dicastéries, pour assister aux assemblées publiques. Tout est pour lui ; il oblige les riches à lui fournir à leurs frais des chœurs, des acteurs, des représentations et les plus beaux spectacles. Si pauvre qu'il soit, il a ses bains, ses gymnases défrayés par le Trésor, aussi agréables que ceux des chevaliers1. A la fin il ne veut plus prendre de peine, il loue des mercenaires pour faire la guerre h sa place ; s’il s’occupe de politique, c’est pour en causer ; il écoute ses orateurs en dilettante et assiste à leurs débats, à leurs récriminations, à leurs assauts d’éloquence, comme à un combat de coqs. Il juge des talents et applaudit aux coups bien portés. Sa grande affaire est d'avoir des fêtes bien entendues ; il a décrété la peine de mort contre quiconque proposerait de détourner pour la guerre une partie de l’argent qui leur est destiné. Ses généraux sont pour la montre : « Hors un seul que vous envoyez à la guerre, dit « Démosthènes, les autres décorent vos fêtes à la suite « des sacrificateurs. » Quand il faut équiper et faire partir la flotte, on n’agit pas, ou l’on n’agit que trop tard ; au contraire, pour les processions et les représen-