‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 21 sur 64 · Xénophon, La République d’Alhhn · texte numérisé non relu

Xénophon, La République d’Alhhn

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tâtions publiques, tout est prévu, ordonné, exactement accompli comme il faut et à l’heure dite. Peu à peu, sous l’ascendant de la sensualité primitive, l’État s’est réduit à une entreprise de spectacles, chargée de fournir des plaisirs poétiques à des gens de goût.

Pareillement enfin, dans la philosophie et la science, ils n’ont voulu cueillir que la fleur des choses. Ils n’ont point eu l’abnégation du savant moderne qui emploie tout son génie à éclaircir un point d’érudition obscur, qui observe dix ans de suite une espèce animale, qui multiplie et vérifie incessamment ses expériences, qui, confiné volontairement dans un labeur ingrat, passe sa vie à tailler patiemment deux ou trois pierres pour un édifice immense, dont il ne verra pas l’achèvement, mais qui servira aux générations futures. Ici, la philosophie est une conversation ; elle naît dans les gymnases, sous les portiques, sous fies allées de platanes; le maître parle en se promenant, et on le suit. Tous s’élancent du premier coup aux plus hautes conclusions ; c’est un plaisir que d’avoir des vues d’ensemble ; ils en jouissent et ne songent que médiocrement à construire une bonne route solide ; leurs preuves se réduisent le plus souvent à des vraisemblances. En somme, ce sont des spéculatifs qui aiment à voyager sur les sommets des choses, à parcourir en trois pas, comme les dieux d’Homère, une vaste région nouvelle, à embrasser le monde entier d’un seul regard. Un système est une sorte d’opéra sublime, l’opéra des esprits compréhensifs et curieux. De Thalès à Proclus, leur

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philosophie s’est déroulée, comme leur tragédie, autour de trente ou quarante thèmes principaux, à travers une infinité de variations, d’amplifications et de mélanges. L’imagination philosophique a manié les idées et les hypothèses, comme l’imagination mythologique maniait les légendes et les dieux.

Si de leur œuvre nous passons à leurs procédés, nous verrons reparaître le même tour d’esprit. Ils sont sophistes autant que philosophes; ils exercent leur intelligence pour l’exercer. Une subtile distinction, une longue analyse raffinée, un argument captieux et difficile à débrouiller, les attire et les retient. Ils s’amusent et s’attardent dans la dialectique, les arguties et le paradoxe 1 ; ils ne sont pas aussi sérieux qu’il le faudrait ; s’ils entreprennent une recherche, ce n’est point seulement en vue de l’acquis définitif et fixe ; ils n’aiment point la vérité uniquement, absolument, avec oubli et mépris du reste. Elle est un gibier qu’ils prennent souvent dans leur chasse ; mais, à les voir raisonner, en sent bien vite que, sans se l’avouer, ils préfèrent au gibier la chasse, la chasse avec ses adresses, ses ruses, ses circuits, son élan, et ce sentiment d’action libre, voyageuse et victorieuse qu’elle met dans les

1. Voyez les procédés logiques de Platon et d’Aristote, notamment les preuves de l’immortalité de l’âme dans le Phédon. — Dans toute cette philosophie, les facultés sont supérieures à l’œuvre. Aristote avait écrit un traité sur les problèmes homériques, à l’exemple de ces rhéteurs qui examinaient si, lorsqu’Aphrodite est blessée par Diomède, la blessure est à la main droite ou à la

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nerfs et l’imagination du chasseur, « O Grecs. Grecs I « disait à Solon un prêtre égyptien, vous êtes des « enfants ! » En effet, ils ont joué avec h vie, avec toutes les choses graves de la vie, avec la religion et les dieux, avec la politique et l’État, avec la philosophie et la vérité.

C’est pour cela qu’ils ont été les plus grands artistes du monde. Ils ont eu la charmante liberté d’esprit, la surabondance de gaieté inventive, la gracieuse ivresse d’imagination qui poussent l’enfant à fabriquer et à manier incessamment de petits poèmes, sans autre but que de donner carrière aux facultés neuves et trop vives qui tout d’un coup s’éveillent en lui. Les trois traits principaux que nous avons démêlés dans leur caractère sont justement ceux qui font l’âme et l’intelligence de l’artiste. — Délicatesse de la perception, aptitude à saisir les rapports fins, sens des nuances, voilà ce qui lui permet de construire des ensembles de formes, de sons, de couleurs, d’événements, bref, d’éléments et de détails si bien reliés entre eux, par des attaches intimes, que leur organisation fasse une chose vivante, et surpasse dans le monde imaginaire l’harmonie profonde du monde réel. — Besoin de clarté, sentiment

de la mesure, haine du vague et de l’abstrait, dédain du monstrueux et de l’énorme, goût pour les contours arrêtés et précis, voilà ce qui le conduit à enfermer ses conceptions dans une forme aisément perceptible à l’imagination et aux sens, partant, à faire des œuvres que toute race et tout siècle puissent comprendre, et qui, étant humaines, soient éternelles. — Amour et

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culte de la vie présente* sentiment de la force humaine, besoin de sérénité et d’allégresse, voilà ce qui le porte à éviter la peinture de l’infirmité physique et de {’ maladie morale, à représenter la santé de l’âme et ( perfection du corps, à soutenir la beauté acquise de l’expression par la beauté foncière du sujet. — Ce sont là les traits distinctifs de tout leur art. Un regard jeté sur leur littérature, comparée à celle de l’Orient, du moyen âge et des temps modernes, une lecture d’Homère, comparé à la Divine Comédie , à Faust ou aux épopées indiennes, une étude de leur prose, comparée à toute autre prose de tout autre siècle ou de tout autre pays, vous en convaincrait bien vite. Auprès de leur style littéraire, tout style est emphatique, lourd, inexact et forcé ; auprès de leurs types moraux, tout type est excessif, triste et malsain; auprès de leurs cadres poétiques et oratoires, tout cadre qui ne leur a pas été emprunté est disproportionné, mal attaché, disloqué par l’œuvre qu’il contient.

Mais l’espace nous manque, et, entre cent exemples, nous ne pouvons en choisir qu’un. Considérons ce qui se voit avec les yeux et ce qui frappe d’abord les regards, lorsqu’on entre dans la ville, je veux dire le temple. — D’ordinaire, il est sur une hauteur qui est l'acropole, sur un soubassement de roches comme à Syracuse, ou sur une petite montagne qui fut, comme à Athènes, le premier lieu de refuge et l’emplacement originel de la cité. On le voit de toute la plaine et des collines voisines ; les vaisseaux le saluent de loin en

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approchant du port. Il se détache tout entier nettement dans l’air limpide1. Il n*est point, comme les cathédrales du moyen âge, serré, étouffé par les files des maisons, dissimulé, à demi caché, inaccessible à l’œil, sauf dans ses détails et ses parties hautes. Sa base, ses flancs, toute sa ma^se et toutes ses proportions apparaissent d’un seul coup. On n’est pas obligé de deviner l’ensemble d’après un morceau; son emplacement le proportionne aux sens de l’homme. — Pour qu’il ne manque rien à la netteté de l’impression, ils lui donnent des dimensions moyennes ou petites. Parmi les temples grecs, il n’y en a que deux ou trois aussi grands que la Madeleine. Rien de semblable aux énormes monuments de l’Inde, de Babylone et de l’Égypte, aux palais superposés et entassés, aux dédales d’avenues, d’enceintes, de salles, de colosses dont la multitude finit par jeter l’esprit dans le trouble et l’éblouissement. Rien de semblable aux gigantesques cathédrales qui abritaient sous leurs nefs toute la population d’une cité, que l’œil, même si elles étaient sur une hauteur, ne pourrait pa t embrasser tojut entières, dont les profils échappent, et dont l’harmonie totale ne peut être sentie que sur un plan. Le temple grec n’est pas un lieu d’assemblée, mais l’habitation particulière d’un dieu, un reliquaire pour son effigie, l’ostensoir de marbre qui enferme une statue unique. A cent pas de l’enceinte sacrée qui l’entoure, on saisit la direction et l’accord de ses prin-

1. Voyez les restaurations, accompagnées de Mémoires, de UM. Tetaz, Paccaru, Roitte et Garnier.

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dp ^es lignes. — D’ailleurs, elles sont si simples qu’il suffit d’un regard pour en comprendre l'ensemble. Rien de compliqué, de bizarre, de tourmenté dans cet édifice ; c'est un rectangle bordé par un péristyle de colonnes ; trois ou quatre formes élémentaires de la géométrie en font tous les frais, et la symétrie de l’ordonnance les accuse, en les répétant et en les opposant. Le couronnement du fronton, la cannelure des fûts, le tailloir du chapiteau, tous les accessoires et tous les détails viennent encore manifester en plus haut relief le caractère propre de chaque membre, et la diversité de la polychromie achève de marquer et de préciser toutes ces valeurs.

Dans ces différents traits vous avez reconnu le besoin fondamental des formes délimitées et claires. Une série d’autres caractères va nous montrer la finesse de leur tact et la délicatesse exquise de leurs perceptions. — Il y a un lien entre toutes les formes et toutes les dimensions d’un temple, comme entre tous les organes d’un corps vivant, et ils ont trouvé ce lien ; ils ont fixé le module architectural, qui, d’après le diamètre d’une colonne, détermine sa hauteur, par suite son ordre, par suite sa base, son chapiteau, par suite la distance des colonnes et l’économie générale de l’édifice. Ils ont modifié de parti pris la rectitude grossière des formes mathématiques, ils les ont appropriées aux exigences secrètes de l’œil, ils ont renflé1 la colonne par une

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courbe savante aux deux tiers de sa hauteur, ils ont bombé toutes les lignes horizontales et incliné vers le centre toutes les lignes verticales du Parthénon, ils se sont dégagés des entraves de la symétrie mécanique ; il sont donné des ailes inégales à leurs Propylées, des niveaux différents aux deux sanctuaires de leur Érecthéion ; ils ont entre-croisé, varié, infléchi leurs plans et leurs angles, de manière à communiquer à la géométrie architecturale la grâce, la diversité, l’imprévu, la souplesse fuyante de la vie, et, sans amoindrir l’effet de ses masses, ils ont brodé sur sa surface la plus élégante trame d’ornements peints et sculptés. En tout cela, rien n’égale l’originalité de leur goût, si ce n’est sa justesse ; ils ont réuni deux qualités qui semblent s’exclure, l’extrême richesse et l’extrême sobriété. Nos sens modernes n’y atteignent point; nous ne parvenons qu’à demi et par degrés à deviner combien leur invention était parfaite. Il a fallu l’exhumation de Pompéi pour nous faire soupçonner l’harmonie et la vivacité charmantes de la décoration dont ils revêtaient leurs murs, et c’est de nos jours qu’un architecte anglais a mesuré l’imperceptible inflexion des horizontales renflées et des perpendiculaires convergentes qui donnent à leur plus beau temple sa suprême beauté. Nous sommes devant eux comme un auditeur ordinaire devant un musicien né et élevé pour la musique; son jeu a des délicatesses d’exécution, des puretés de sons, des plénitudes d’accords, des finesses d’intention, des réussites d’expression que l’autre, médiocrement doué et mal préparé, ne

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saisit qu’en gros et de loin en loin. Nous n’en gardons qu’une impression totale, et cette impression, conforme au génie de la race, est justement celle d’une fête heu-^ reuse et fortifiante. — La créature architecturale est ici saine, viable par elle-même; elle n’a pas besoin, comme la cathédrale gothique, d’entretenir à ses pieds une colonie de maçons qui réparent incessamment sa ruine incessante; elle n’emprunte pas l’appui de ses voûtes à des contreforts extérieurs ; il ne lui faut pas une armature de fer pour soutenir le prodigieux échafaudage de ses clochers ouvragés et découpés, pour accrocher à ses murailles sa merveilleuse dentelle compliquée, son fragile filigrane de pierre. Elle n’est point l’œuvre de l’imagination surexcitée, mais de la raison lucide. Elle est faite pour durer par elle-même et sans secours. Presque tous les temples de la Grèce seraient encore entiers si la brutalité ou le fanatisme de l’homme n’étaient intervenus pour les détruire. Ceux de Pæstum sont debout après vingt-trois siècles; c’est l’explosion d’un magasin de poudre qui a coupé en deux le Parthénon. Livré à lui seul, le temple grec demeure et subsiste; on s’en aperçoit à sa forte assiette; sa masse le consolide au lieu de le charger. Nous sentons l’équilibre stable de ses divers membres ; car l’architecte a manifesté la structure interne par les dehors visibles, et les lignes qui flattent l’œil de leurs proportions harmonieuses sont justement les lignes qui contentent l’intelligence par des promesses d’éternité1. Ajoutez à

1. Lire à ce propos la Philosophie de l’ architecture en Grèce ,

cet air de force l’air d’aisance et d’élégance ; l’édifice grec ne songe pas seulement à durer comme l’édifice égyptien. Il n’est pas accablé sous le poids de sa matière, comme un Atlas obstiné et trapu ; il se développe, se déploie, se dresse comme un beau corps d’athlète en qui la vigueur s’accorde avec la finesse et la sérénité. Considérez encore sa parure, les boucliers d’or qui étoilent son architrave, les acrotères d’or, les têtes de lion qui luisent en plein soleil, les filets d’or et parfois les émaux qui serpentent sur ses chapiteaux, le revêtement de vermillon, de minium, de bleu, d’ocre pâle, de vert, de tous les tons vifs ou sourds qui, reliés et opposés comme à Pompéi, donnent à l’œil la sensation de la franche et saine joie méridionale. Comptez enfin les bas-reliefs, les statues des frontons, des métopes et de la frise, surtout l’effigie colossale de la cella intérieure, toutes les sculptures de marbre, d’ivoire et d’or, tous ces corps héroïques ou divins qui mettent sous les yeux de l’homme les images accomplies de la force virile, de la perfection athlétique, de la vertu militante, de la noblesse simple, de la sérénité inaltérable, et vous aurez une première idée de leur génie et de leur art.

M. E. Boutmy, ouvrage d’un esprit très exact, très conscien« ^ix et très délicat.

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