Gymnopédies
des officiants, premiers coryphées des grandes compositions où les chœurs de jeunes hommes et de jeunes filles représentaient en public la légende héroïque ou divine. Un de ces ballets sacrés, le dithyrambe, devint plus tard la tragédie grecque. Elle-même n’est d’abord que la fête religieuse, à la fois perfectionnée et réduite, transportée de la place publique dans l’enceinte fermée d’un théâtre, une succession de chœurs coupés par le récit et par la mélopée d’un personnage principal, analogue à un Évangile de Sébastien Bach, aux Sept Paroles de Haydn, à un oratorio, à une messe de la Sixtine dans laquelle les mêmes personnages chanteraient les parties et feraient les groupes.
Entre toutes ces poésies, les plus populaires et les plus propres à nous faire comprendre ces mœurs lointaines sont les cantates qui célèbrent les vainqueurs des quatre grands jeux. De toute la Grèce, de la Sicile et des îles, on en demandait à Pindare. Il y allait ou envoyait son ami le Stymphalien Énée, pour enseigner au chœur la danse, la musique et les vers de son chant. La fête commençait par une procession et un sacrifice ; ensuite les amis de l’athlète, ses parents, les principaux de la ville, s’asseyaient à un banquet. Parfois la cantate était chantée pendant la procession, et le cortège faisait halte pour réciter l’épode; parfois c’était après le festin, dans la grande salle parée de cuirasses, de lances et d’épées1. Les acteurs étaient des compagnons
i. Voyex les vers d Àlcée sur sa propre rcaison
LES INSTITUTIONS
de l’athlète et jouaient leur rôle avec cette verve méridionale qu’on rencontre en Italie dans la Commedia delV arte. Mais ce n’était pas une comédie qu’ils jouaient; leur rôle était sérieux, ou plutôt ce n’était pas un rôle ; ils avaient le plaisir le plus profond et le plus noble qu’il soit donné à l’homme d’éprouver, celui de se sentir beau et glorieux, élevé au-dessus de la vie vulgaire, porté jusque dans les hauteurs et le rayonnement de l’Olympe, par le souvenir des héros nationaux, par l’invocation des grands dieux, par la commémoration des ancêtres, par l’éloge de la patrie. Car la victoire de l’athlète était 'un triomphe public, et les vers du poète y associaient la cité et tous ses divins protecteurs. Entourés de ces grandes images, exaltés par leur propre action, ils arrivaient à cet état extrême qu’ils appelaient l’enthousiasme, indiquant par ce mot que le dieu était en eux ; il y était en effet ; car il entre dans l’homme, lorsque l’homme sent sa force et sa noblesse grandir au delà de toutes limites, par l’énergie concordante et la joie sympathique de tout le groupe avec lequel il agit.
Nous ne comprenons plus aujourd’hui la poésie de Pindare ; elle est trop locale et spéciale ; elle est trop pleine de sous-entendus, trop décousue, trop faite poux des athlètes grecs du vie siècle ; les vers qui nous restent n’en sont qu’un fragment; l’accent, la mimique, le chant, les sons des instruments, la scène, la danse, le cortège, vingt accessoires, qui les égalaient en importance, ont péri. Nous ne pouvons qu’avec une
difficulté extrême nous figurer des esprits neufs qui n’avaient point lu, qui n’avaient point d’idées abstraites, en qui toute pensée était image, en qui tout mot éveillait des formes colorées, des souvenirs de gymnase et de stade, temples, paysages, côtes de la mer lustrée, un peuple de figures toutes vivantes, divines comme aux jours d’Homère, peut-être plus divines encore. Et cependant, de loin en loin, nous entendons un accent de ces voix vibrantes ; nous voyons comme en un éclair l’attitude grandiose du jeune homme couronné1, qui se détache du chœur pour dire les paroles de Jason ou le vœu d’Hercule; nous devinons son geste court, ses bras tendus, les larges muscles qui s’enflent sur sa poitrine ; nous retrouvons çà et là un lambeau de la pourpre poétique, aussi vif qu’une peinture déterrée hier à Pompêi.
Tantôt c’est le coryphée qui s’avance : « Comme un « père qui, saisissant d*une main libérale une coupe « d’or massif, joyau de son trésor et parure de ses « festins, l’offre, tout bouillonnante de la rosée de la « vigne, au jeune époux de sa fille : ainsi j'envoie aux « athlètes couronnés un nectar liquide, ce don des « muses, et, des fruits parfumés de ma pensée, je « réjouis les vainqueurs d’Olympie et de Pytho. »
Tantôt le chœur arrêté, puis des demi-chœurs alternatifs, développent en crescendo les sonorités magnifiques de l’ode roulante et triomphante : « Sur la terre