‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 38 sur 64 · Au Louvr · texte numérisé non relu

Au Louvr

PHILOSOPHIE DE L’ÀRÎ

« sang et de cadavres. Et l’onde éclatante du fleuve, « sorti de Zeus, se dressa, saisissant le fils de Pélée... « Alors Héphæstos tourna contre le fleuve sa flamme res- « plendissante, et les ormes brûlaient, et les saules, et « les tamaris ; et le lotos brûlait, et le glaïeul et le « cyprès, qui abondaient tous autour du fleuve aux « belles eaux ; et les anguilles et les poissons nageaient « çà et là ou plongeaient dans les tourbillons, pouroui- « vis parle souffle ardent d’Héphæstos, et la force même <t du fleuve fut consumée, et il cria : « Héphæstos ! « aucun des dieux ne peut lutter contre toi. Cesse « donc. » — Il parla ainsi, brûlant, et ses eaux lim- « pides bouillonnaient. » Six siècles après, quand Alexandre s’embarqua sur l’Hydaspe, debout à la proue, il fit des libations à la rivière, à l’autre rivière sa sœur, à l’Indus qui les recevait toutes deux et qui allait le porter. — Pour une âme simple et saine, un fleuve, surtout s’il est inconnu, est par lui-même une puissance divine ; l’homme, devant lui, se sent en présence d’un être un, éternel, toujours agissant, tour à tour nourricier et dévastateur, aux formes et aux aspects innombrables ; cet écoulement intarissable et régulier lui donne l’idée d’une vie calme et virile, mais majestueuse et surhumaine. Aux siècles de décadence, dans des statues comme celles du Tibre et du Nil, les sculpteurs anciens se souvenaient encore de l’impression primitive, et le large torse, l’attitude reposée, le vague regard de la statue, montrent que, par la forme humaine, ils songeaient toujours à exprimer l’épan-

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chement magnifique, uniforme, indifférent de la grande eau.

D’autres fois, le nom du dieu faisait entrevoir sa nature. Hestia signifie le foyer; jamais la déesse n’a pu être tout à fait séparée de la flamme sainte, qui était le centre de la vie domestique. Démèter signifie la terre mère ; et les épithètes des rituels l’appellent la noire, la profonde et la souterraine, la nourrice des jeunes êtres, la porteuse de fruits, la verdoyante. Le soleil, dans Homère, est un autre dieu qu’Apollon, et la personne morale se confond en lui avec la lumière physique. Quantité d’autres divinités, Horai, les Saisons, Dicè , la Justice, Némésis , la Répression, portent dans l’âme de fadorateur leur sens avec leur nom. — Je n’en citerai qu’un, Éros, l’Amour, pour montrer comment le Grec, libre et pénétrant d’esprit, réunissait dans la même émotion l’adoration d’une personne divine et la divination d’une force naturelle. « Amour, dit Sophocle, invincible au combat, « Amour qui t’abats sur les puissances et les fortunes, « tu habites sur les joues délicates de la jeune fille ; et « tu franchis la mer, et tu vas dans les cabanes rus- « tiques, et il n’y a personne parmi les immortels ni « parmi les hommes éphémères qui puisse te fuir. » Un peu plus tard, entre les mains des convives du Banquet \ selon les diverses interprétations du nom, la nature du dieu varie. Pour les uns, puisque amour signifie sympathie et concorde, l'Amour est le plus uni-

versel des dieux et, comme le veut Hésiode, l’auteur de tout ordre et toute harmonie dans le monde. Selon d’autres, il est le plus jeune des dieux, car la vieillesse exclut l’amour; il est le plus délicat, car il marche et se repose sur les choses les plus tendres, les cœurs, et seulement sur ceux qui sont tendres ; il est d’une essence liquide et subtile, car il entre dans les âmes et en sort sans qu’on s’en doute ; il a le teint d’une fleur, car il vit parmi les parfums et les fleurs. Selon d’autres enfin, l’Amour, étant le désir et, partant, le manque de quelque chose, est un fils de la Pauvreté, maigre, malpropre, sans chaussure, couchant à la belle étoile, mais avide du beau, et, partant, hardi, actif, industrieux, persévérant, philosophe. Le mythe renaît ainsi de luimême et ondoie à travers vingt formes entre les mains de Platon. — Entre celles d’Aristophane, on voit les nuées devenir pour un instant des divinités presque vraisemblables. Si l’on suit dans la théogonie d’Hésiode la confusion demi-réfléchie, demi-involontaire qu’il établit entre les personnages divins et les éléments physiques1, si l’on remarque qu’il compte « trente mille <( dieux gardiens sur la terre nourricière » , si l’on se souvient que Thalès, le premier physicien et le premier philosophe, disait que tout est né de l’humide, et, en même temps, que tout est plein de dieux, on comprendra le profond sentiment qui soutenait ^lors la religion

1. Voyez surtout la génération des divers dieux dans la Théogonie. Sa pensée flotte partout entre la cosmologie et la mythologie.

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grecque, l'émotion sublime, l’admiration, la vénération avec laquelle le Grec devinait les forces infinies de la nature vivante sous les images de ses dieux.

À la vérité, tous n’étaient pas au même degré incorporés aux choses. Il y en avait, et c’étaient justement les plus populaires, que le travail plus énergique de la légende avait détachés et érigés en personnages distincts. — On peut comparer l’Olympe grec à un olivier vers la fin de l’été. Selon la place et la hauteur des rameaux, les fruits sont plus ou moins avancés; les uns, à peine formés, ne sont guère qu’un pistil grossi, et appartiennent étroitement à l’arbre; les autres, déjà mûrs, tiennent pourtant encore à leur tige ; les autres enfin, dont l’élaboration est complète, sont tombés, et il faut quelque attention pour reconnaître le pédoncule qui les a portés. — Tel l’Olympe grîec, selon le degré de la transformation qui a humanisé les forces naturelles, présente, à ses divers étages, des divinités où le caractère physique prime la figure personnelle, d’autres en qui les deux faces sont égales, d’autres enfin où le dieu, devenu homme, ne se relie plus que par des fils, parfois par un seul fil à peine visible, au phénomène élémentaire d’où il est issu. Il s’y relie pourtant. Zeus qui dans Y Iliade est un chef de famille impérieux, et dam Prométhée un roi usurpateur et tyrannique, demeure néanmoins, par beaucoup de traits, ce qu’il a d’abord été, le ciel pluvieux et foudroyant ; des épithètes consacrées, de vieilles locutions, indiquent sa nature originelle; les fleuves « tombent de lui », a Zeus pleut a.

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