Henri Heine, Reisebilder , I
ESPÈCES ET DEGRÉS DE L’IDÉAL sés, et les lignes sinueuses, serpentines de son beau corps, ondulent avec une élégance souveraine et raffinée ; par un geste d’époux, le cygne presque humain l’enveloppe de son aile, et les petits jumeaux qui éclosent à côté de lui ont l’œil oblique de l’oiseau ; nulle part le mystère des anciens jours, la profonde parenté de l’homme et de l’animal, le vague sentiment païen et philosophique de la vie une et universelle, ne s’est exprimé avec une recherche plus exquise et n’a montré les divinations d’un génie plus pénétrant et plus compréhensif. — Au contraire, la Léda de Michel-Ange est une reine de la race colossale et militante, une sœur de ces vierges sublimes qui, dans la chapelle des Médicis, dorment lassées ou s’éveillent douloureusement pour recommencer le combat de la vie; son grand corps allongé a les mêmes muscles et la même structure : ses joues sont minces; il n’y a pas en elle la moindre trace de joie ni d’abandon; jusque dans un pareil moment, elle est sérieuse, presque sombre. L’âme tragique de Michel-Ange soulève ces puissants membres, redresse ce torse héroïque, et raidit ce regard fixe sous le sourcil froncé. — Le siècle tourne, et les sentiments virils font place aux sentiments féminins. La scène, dans Corrège, devient un bain de jeunes filles, sous les doux reflets verts des arbres et parmi les mouvements agiles de l’eau qui bruit et ruisselle. Il n’y a rien qui ne soit séduction et attrait; le rêve heureux, la grâce suave, la volupté parfaite, n’ont jamais épanoui ni troublé l’âme par un langage plus pénétrant et plus vif. La beauté
des corps et des têtes n’est point noble, mais engageante et caressante. Rondes et rieuses, elles ont l’éclat atiné, printanier, des fleurs illuminées par le soleil; la fraîcheur de la plus fraîche adolescence affermit la blancheur délicate de leur chair imprégnée de lumière. Une, blonde, complaisante, avec un torse et une chevelure ambiguë de jeune garçon, écarte le cygne; une, petite, mignonne, maligne, tient la chemise; sa compagne y entre, et le tissu aérien qui l’effleure ne voilera pas les pleins contours de son beau corps; d’autres, folâtres, au front petit, aux lèvres et au menton amples, jouent dans l’eau avec un abandon mutin ou tendre; plus abandonnée encore, et contente de s’abandonner, Léda sourit, défaille; et la sensation délicieuse, enivrante, qui s’est exhalée de toute la scène, arrive au comble dans son extase et dans sa pâmoison.
Laquelle préférer? Et quel caractère est supérieur, la grâce charmante de la félicité débordante, la grandeur tragique de l’énergie hautaine, ou la profondeur de la sympathie intelligente et raffinée? Tous correspondent à quelque portion essentielle de la nature humaine, ou à quelque moment essentiel du développement humain. Le bonheur et la tristesse, la raison saine et' le rêve mys ique, la force active ou la sensibilité fine, les hautes visée de l’esprit inquiet ou le large épanouissement de la joie animale, tous les grands partis pris à l’endroit de la \e ont une valeur. Des siècles et des peuples entiers se sont employés à les produire au jour; ce que l’histoire manifesté, l’art le résume, et, de même que
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les diverses créatures naturelles, quels que soient leur structure et leurs instincts, trouvent leur place dans le monde et leur explication dans la science, de même les diverses œuvres de l’imagination humaine, quel que soit le principe qui les anime et la direction qu’elles manifestent, trouvent leur justification dans lasjmpathie critique et leur place dans l’art.
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Et cependant, dans le monde imaginaire comme dans le monde réel, il y a des rangs divers, parce quil y a des valeurs diverses. Le public et les connaisseurs assignent les uns et estiment les autres. Nous n’avons pas fait autre chose depuis cinq ans, en parcourant les écoles de l’Italie, des Pays-Bas et de la Grèce. Nous avons toujours, et à chaque pas, porté des jugements. Sans le savoir, nous avions en main un instrument de mesure. Les autres hommes font comme nous, et, en critique comme ailleurs, il y a des vérités acquises. Chacun reconnaît aujourd’hui que certains poètes, comme Dante et Shakespeare, certains compositeurs, comme Mozart et Beethoven, tiennent la première place dans leur art. On l’accorde à Goethe entre tous les écrivains de notre siècle. Parmi les Flamands, nul ne la dispute à Rubens; parmi les Hollandais, à Rembrandt ; parmi les Allemands, à Albert Dürer; parmi les Vénitiens, à Titien. Trois artistes de la renaissance italienne, Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël, montent, d’un consentement unanime, au-dessus de tous les autres. — En outre, ces jugements définitifs que la postérité prononce justifient leur autorité par la façon dont ils sont rendus. D’abord les contemporains de l'artiste se sont réunis pour le juger, et cette opinion, à laquelle tant d’esprits, de
tempéraments et d'éducations différentes ont concouru, est considérable, parce que les insuffisances de chaque goût individuel ont été comblées par la diversité des autres goûts; les préjugés, en se combattant, se balancent, et cette compensation mutuelle et continue amène peu à peu l’opinion finale plus près de la vérité. Cela fait, un autre siècle a commencé, muni d’un esprit nouveau, puis, après celui-ci, un autre; chacun d’eux a révisé le procès pendant; chacun d’eux l’a révisé à son point de vue ; ce sont là autant de rectifications profondes et de confirmations puissantes. Quand l’œuvre, après avoir ainsi passé de tribunaux en tribunaux, en sort qualifiée de la même manière, et que les juges, échelonnés sur toute la ligne des siècles, s’accordent en un même arrêt, il est probable que la sentence est vraie; car, si l’œuvre n’était pas supérieure, elle n’aurait pas réuni des sympathies si différentes en un seul faisceau. Que si la limitation d’esprit propre aux époques et aux peuples les porte parfois, comme les individus, à mal juger et à mal comprendre, ici, comme pour les individus, les divergences redressées et les oscillations annulées les unes par les autres aboutissent par degrés à cet état de fixité et de certitude où l’opinion se trouve assez solidement et légitimement établie pour que nous puissions y acquiescer avec confiance et avec raison. — Enfin, par delà ces concordances du goût instinctif, les procédés modernes de la critique viennent ajouter l'autorité de la science à l’autorité du sens commun. Un critique sait maintenant que son goût personnel n’a pas
de valeur, qu'il doit faire abstraction de son tempérament, de ses inclinations, de son parti, de ses intérêts, qu’avant tout son talent est la sympathie, que la première opération en histoire consiste à se mettre à la place des hommes que l’on veut juger, à entrer dans leurs instincts et dans leurs habitudes, à épouser leurs sentiments, à repenser leurs pensées, à reproduire en soi-même leur état intérieur, à se représenter minutieusement et corporellement leur milieu, à suivre par l’imagination les circonstances et les impressions qui, s’ajoutant à leur caractère inné, ont déterminé leur action et conduit leur vie. Un tel travail, en nous mettant au point de vue des artistes, nous permet de mieux les comprendre, et, comme il se compose d’analyses, il est, ainsi que toute opération scientifique, capable de vérification et de perfectionnement. En suivant cet1»" méthode, nous avons pu approuver et désapprouver tel artiste, blâmer tel fragment et louer tel morceau dans la même œuvre, établir des valeurs, indiquer des progrès et des déviations, reconnaître des floraisons et des dégénérescences, non pas arbitrairement, mais d’après une règle commune. C’est cette règle secrète que je vais tâcher de dégager, de préciser et de prouver devant vous.
Considérons pour cela les diverses parties de la définition que nous avons obtenue. Rendre dominateur un caractère notable : voilà le but de l’œuvre d’art. C’est pourquoi, plus une œuvre se rapprochera de ce but, plus elle sera parfaite; en d’autres termes, plus elle remplira exactement et complètement les conditions indiquées, plus elle sera haut placée dans l’échelle. Il y a deux de ces conditions; il faut donc que le caractère soit le plus notable possible et le plus dominateur possible. Étudions de près ces deux obligations de l’artiste. — Pour abréger le travail, je n’examinerai que les arts d’imitation, la sculpture, la musique dramatique, la peinture et la littérature, principalement ces deux dernières. Cela suffira; car vous connaissez le lien qui joint les arts qui imitent et les arts qui n’imitent pas1. Les uns et les autres cherchent à rendre dominateur quelque caractère notable. Les uns et les autres y arrivent en employant un ensemble de parties liées dont ils combinent ou modifient les rapports. La seule différence est que les arts d’imitation, la peinture, la sculpture et la poésie reproduisent des liaisons organiques et morales et font des œuvres correspondantes
i . Voir 1. 1, De la nature de l'œuvre d'art.
aux objets réels, tandis que les autres arts, la musique proprement dite et l'architecture, combinent des rapports mathématiques, pour créer des œuvres qui ne correspondent pas aux objets réels. Mais une symphonie, un temple, ainsi constitués, sont des êtres vivants comme un poème écrit ou une figure peinte; car ils sont aussi des êtres organisés, dont toutes les parties sont mutuellement dépendantes et régies par un principe directeur; ils ont aussi une physionomie, ils manifestent aussi une intention, ils parlent aussi par une expression; ils aboutissent aussi à un effet. A tous ces titres, ils sont des créatures idéales du même ordre que les autres, soumises aux mêmes lois de formation comme aux mêmes règles de critique; ils ne sont qu'un groupe distinct dans la classe totale, et, avec une restriction connue d’avance, les vérités que l’on trouve à côté d eux s’appliquent à eux.