CHAPITRE II
Ou’est-ce donc qu’un caractère notable, et d’abord comment savoir, deux caractères étant donnés, si l’un est plus important que l’autre? Nous nous trouvons reportés par cette question dans le domaine des sciences; car il s’agit ici des êtres en eux-mêmes, et c’est justement l’affaire des sciences que d’évaluer les caractères dont les êtres sont composés. — Il nous faut faire une excursion dans l’histoire naturelle; je ne m’en excuse pas auprès de vous; si la matière paraît d’abord sèche et abstraite, il n’importe. La parenté qui lie l’art à la science est un honneur pour lui comme pour elle; c’est une gloire pour elle de fournir à la beauté ses principaux supports; c’est une gloire pour lui que d’appuyer ses plus hautes constructions sur la vérité.
Il y a cent ans environ que les sciences naturelles ont découvert la règle d’évaluation que nous allons leur emprunter ; c’est le principe de la subordination des caractères ; toutes les classifications de la botanique et
de la zoologie ont été construites d’après lui, et son importance a été prouvée par des découvertes aussi inattendues que profondes. Dans une plante et dans un animal, certains caractères ont été reconnus comme plus importants que les autres; ce sont les moin* variables ; à ce titre, ils possèdent une force plus grande que celle des autres; car ils résistent mieux à l’attaque de toutes les circonstances intérieures ou extérieures qui peuvent les défaire ou les 'altérer. — Par exemple, dans une plante, la taille et la grandeur sont moins importantes que la structure; car, à l’intérieur, certains caractères accessoires, à l’extérieur, certaines conditions accessoires, font varier la grandeur et la taille sans altérer la structure. Le pois qui rampe à terre et l’acacia qui monte dans Pair sont des légumineuses très voisines ; une tige de blé haute de trois pieds et un bambou haut de trente pieds sont des graminées parentes ; la fougère, si petite en nos climats, devient un grand arbre sous les tropiques. — Pareillement encore, dans un vertébré, le nombre, la disposition et l’emploi des membres sont moins importants que la possession des mamelles. Il pourra être aquatique, terrestre, aérien, subir tous les changements que comporte le changement d’habitation, sans que pour cela la structure qui le rend capable d’allaiter soit altérée ou détruite. La chauve-souris et la baleine sont des mammifères comme le chien, le cheval et l’homme. Les puissances formatrices qui ont effilé les membres de la chauve-souris et changé ses mains en ailes, qui ont soudé, raccourci et presque effacé les
membres postérieurs de la baleine, n’ont point eu de prise chez l’une ni chez l’autre sur l’organe qui donne au petit son aliment, et le mammifère volant, comme le mammifère nageant, restent frères du mammifère qui marche. — 11 en est dnsi dans toute l’échelle des êtres et sur toute l’échelle des caractères. Telle disposition organique est un poids plus lourd que les forces capables d’ébranler des poids moindres ne parviennent pas à ébranler.
Par suite, lorsqu’une de ces masses s’ébranle, elle entraîne avec soi des masses proportionnées. En d’autres termes, un caractère amène et emmène avec lui des caractères d’autant plus invariables et plus importants qu’il est plus invariable et plus important lui-même. Par exemple, la présence de l’aile, étant un caractère fort subordonné, n’entraîne avec soi que des modifications légères, et reste sans effet sur la structure générale. Des animaux de classes différentes peuvent avoir des ailes ; à côté des oiseaux sont des mammifères ailés comme la chauve-souris, des lézards ailés comice l’ancien ptérodactyle, des poissons volants comme les exocets. Meme, la disposition qui rend un animal propre au vol est de si petite conséquence, qu’elle se rencontre jusque dans des embranchements différents ; non seulement plusieurs vertébrés, mais encore beaucoup d’articulés ont des ailes , et, d’autre part, cette faculté est si peu importante, que tour à tour elle manque et se montre dans la même classe ; cinq familles d’insectes volent, et la dernière, celle des aptères, ne vole pas. — Au contraire, la pré*
il. - IG
sence des mamelles, étant un caractère fort important, entraîne avec soi des modifications considérables et détermine dans ses principaux traits la structure de TanimaL Tous les mammifères appartiennent au même embranchement; on est forcément vertébré, dès que l’on est mammifère. Bien plus, la présence des mamelles amène toujours avec soi la circulation double, la viviparité, la circonscription des poumons par une plèvre, ce qui exclut tous les autres vertébrés, oiseaux, reptiles, amphibies et poissons. En général, lisez le nom d’une classe, d’une famille, d’une division quelconque des êtres naturels ; ce nom, qui exprime le caractère essentiel, vous montre la disposition organique qu’on a choisie comme signe. Lisez alors les deux ou trois lignes qui suivent : vous y trouverez énumérée une série de caractères qui sont, pour le premier, des compagnons inséparables, et dont l’importance et le nombre mesurent la grandeur des masses qui viennent et s’en vont avec lui.
Si maintenant on cherche la raison qui donne à certains caractères une importance et une invariabilité supérieures, on la trouve d’ordinaire dans la considération suivante : dans un être vivant, il y a deux parties, les éléments et l’agencement ; l’agencement est ultérieur, les éléments sont primitifs; on peut bouleverser l’agencement sans altérer les éléments : on ne peut altérer les éléments sans bouleverser l’agencement. On doit donc distinguer deux sortes de caractères, les uns profonds, intimes, originels, fondamentaux, ce sont ceux des éléments ou matériaux: les autres superficiels extérieurs,
dérivés, superposés, ce sont ceux de l’agencement ou arrangement. — Tel est le principe de la plus féconde théorie des sciences naturelles, celle des analogues, par laquelle Geoffroy Saint-Hilaire a expliqué la structure des animaux, et Goethe la structure des plantes. Dans le squelette d’un animal, il faut démêler deux couches de caractères, l’une qui comprend les pièces anatomiques et leurs connexions, l’autre qui comprend leurs élongations, leurs raccourcissements, leurs soudures et leur adaptation à tel ou tel emploi. La première est primitive, la seconde est dérivée ; les mêmes articles avec les mêmes rapports se retrouvent dans le bras de l’homme, dans l’aile de la chauve-souris, dans le membre à colonne du cheval, dans la patte du chat, dans la nageoire de la baleine; ailleurs, chez l’orvet, chez le boa, des pièces devenues inutiles subsistent à l’état de vestiges, et ces rudiments conservés, comme cette unité de plan maintenue, témoignent de forces élémentaires que toutes les transformations ultérieures n’ont pu abolir. — De la même façon, on a constaté que, primitivement et par leur fonds, toutes les parties de la fleur sont des feuilles, et cette distinction de deux natures, l’une essentielle, ï’autre accessoire, a expliqué des avortements, des monstruosités, des analogies aussi nombreuses qu’obscures, en opposant la trame intime du tissu vivant aux plis, aux sutures et aux broderies qui viennent la diversifier et la masquer. — De ces découvertes partielles est sortie une règle générale : c’est que, pour démêler le caractère le plus important, il faut considérer l’être à son origine
PHILOSOPHIE DE L’ARÎ
ou dans ses matériaux, l’observer sous sa forme la plus simple, comme on le fait en embryogénie, ou noter les caractères distinctifs qui sont communs à ses éléments, comme on le fait dans l’anatomie et la physiologie générale. En effet, c’est d’après les caractères fournis par l’embryon, ou d’après le mode de développement commun à toutes les parties, que l’on ordonne aujourd’hui l’immense armée des plantes; ces deux caractères sont d’une importance si haute, qu’ils s’entraînent mutuellement l’un l’autre et contribuent tous deux à établir la même classification. Selon que l’embryon est muni ou non de petites feuilles primitives, selon qu’il possède une ou deux de ces feuilles, il entre dans l’un des trois embranchements du règne végétal. S’il a deux de ces feuilles, sa tige est formée de couches concentriques et plus dure au centre qu’à la circonférence, sa racine est fournie par l’axe primaire, ses verticilles floraux se composent presque toujours de deux ou cinq pièces ou de leurs multiples. S’il n’a qu’une de ces feuilles, sa tige est formée de faisceaux disséminés et se trouve plus molle au centre qu’à la circonférence, sa racine est fournie par des axes secondaires, ses verticilles floraux se composent presque toujours de trois pièces ou de leurs multiples. — Des correspondances aussi générales et aussi stables se rencontrent dans le règne animal, et la conclusion qu’au bout de leur travail les sciences naturelles lèguent aux sciences morales, c’est que les caractères sont plus ou moins importants, selon qu’ils sont des forces plus ou moins grandes; c’est que l’on trouve
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTERE 245 la mesure de leur force dans le degré de leur résistance à l’attaque; c’est que, partant, leur invariabilité plus ou moins grande leur assigne dans la hiérarchie leur place plus ou moins haute; c’est qu’enfin leur invariabilité est d’autant plus grande qu’ils constituent dans l’être une couche plus profonde et appartiennent, non à son agencement, mais à ses éléments.
Appliquons ce principe à l’homme, d’abord à l’homme moral et aux arts qui le prennent pour objet, c’est-à-dire à îa musique dramatique, au roman, au théâtre, à l’épopée et, en général, à la littérature. Quel est ici i’ordre d’importance des caractères, et comment constater leurs divers degrés de variabilité? — L’histoire nous fournit un moyen très sûr et très simple ; car les événements, en travaillant sur l’homme, altèrent en des proportions diverses les diverses couches d’idées et de sentiments qu’on remarque en lui. Le temps gratte et creuse sur nous, comme un piocheur sur le sol, et manifeste ainsi notre géologie morale ; sous son effort, nos terrains superposés s’en vont tour à tour, les uns plus vite et les autres plus lentement. Ses premiers coups de bêche raclent aisément un terrain meuble, une sorte d’alluvion molle et tout extérieure ; viennent ensuite des gravois mieux collés, des sables plus épais qui, pour disparaître, exigent un travail plus long. Plus bas s’étendent des calcaires, des marbres, des schistes étagés, tous résistants et compacts ; il faut des âges entiers de labeur continu, de tranchées profondes, d’explosions multipliées, pour en venir à bout. Plus bas encore s’enfonce en des lointains indéfinis le granit primitif, support du reste, et, si puissante que soit
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 247 l’atlaque des siècles, elle ne parvient pas à l’enlever tout entier.
A la surface de l’homme sont des mœurs, des idées, un genre d’esprit qui durent trois ou quatre ans; ce sont ceux de la mode et du moment. Un voyageur qui est allé en Amérique ou en Chine ne retrouve plus le même Paris qu’il avait quitté. Il se sent provincial et dépaysé ; la plaisanterie a changé d’allures ; le vocabulaire des clubs et des petits théâtres est différent ; l’élégant qui tient le haut du pavé n’a plus la même sorte d’élégance ; il étale d’autres gilets et d’autres cravates : ses scandales et ses sottises font éclat dans un autre sens; son nom lui même est nouveau ; nous avons eu tour à tour le petit-maître, l’incroyable, le mirlifïor, le dandy, le lion, le gandin, le cocodès et le petit crevé. Il suffit de quelques années pour balayer et remplacer le nom et la chose ; les variations de la toilette mesurent les variations de ce genre d’esprit; de tous les caractères de l’homme, c’est le plus superficiel et le moins stable. — Au-dessous s’étend une couche de caractères un peu plus solides; elle dure vingt, trente, quarante ans, environ une demi-période historique. Nous venons d’en voir finir une, celle qui eut son centre aux alentours de 1830. Vous en trouverez le personnage régnant dans YAntony d’Alexandre Dumas, dans les jeunes premiers du théâtre de Victor Hugo, dans les souvenirs et les récits de vos oncles et de vos pères. Il s’agit de l’homme à grandes passions et à rêves sombres, enthousiaste et lyrique, politique et révolté, humanitaire et novateur,
volontiers poitrinaire, d’apparence fatale, avec ces gilets tragiques et cette chevelure à grand effet que montrent les estampes de Dévéria; aujourd’hui, il nous semble à la fois emphatique et naïf, mais nous ne pouvons nous empêcher de le trouver ardent et généreux. En somme, c’est le plébéien de race neuve, richement doué de facultés et de désirs, qui, pour la première fois, arrivé aux sommets du monde, étale avec fracas le trouble de son esprit et de son cœur. Ses sentiments et ses idées sont ceux d’une génération entière; c’est pourquoi il faut laisser passer une génération pour les voir disparaître. Telle est la seconde couche, et le temps que l’histoire met à l’emporter vous montre le degré de son importance, en vous montrant le degré de sa profondeur.
Nous voici arrivés aux couches du troisième ordre, celles-ci très vastes et très épaisses. Les caractères qui les composent durent pendant une période historique complète, comme le moyen âge, la Renaissance, ou l’époque classique. Une même forme d’esprit règne alors pendant un ou plusieurs siècles, et résiste aux frottements sourds, aux destructions violentes, à tous les coups de sape et de mine qui, pendant tout l’intervalle, l’attaquent incessamment. Nos grands-pères en ont vu disparaître une : c’est la période classique, qui a fini en politique avec la révolution de 1789, en littérature avec Delille etM. deFontanes, en religion avec l’apparition de Joseph de Maistre et la chute du gallicanisme. Elle avait commencé en politique avec Richelieu, en littérature avec Malherbe, en religion par cette réforme pacifique
et spontanée qui, au commencement du xvue siècle, renouvela le catholicisme français. Elle a subsisté près de deux siècles, et on peut la reconnaître à des signes sensibles. Au costume de cavalier et de bravache que portaient les raffinés de la Renaissance, succède le véritable habit de représentation, tel qu’il le faut pour des salons et pour une cour, la perruque, les canons, la rhingrave, le vêtement aisé qui s’accommode aux gestes mesurés et variés de l’homme du monde, les étoffes de soie brodées, dorées, ornées de dentelles, la parure agréable et majestueuse, faite pour des seigneurs qui veulent briller et cependant garder leur rang. À travers des variations continues et secondaires, ce costume dure jusqu’au moment où le pantalon, la botte républicaine et le sérieux habit noir utilitaire viennent remplacer les souliers à boucles, les bas de soie bien tirés, les jabots de dentelles, les gilets à fleurs, et l’habit rose, bleu tendre ou vert pomme de l’ancienne cour. Dans tout cet intervalle domine un caractère que l’Europe nous attribue encore, celui du Français poli, galant, expert dans l’art de ménager autrui, beau diseur, modelé à distance plus ou moins grande sur le courtisan de Versailles, fidèle au style noble et à toutes les convenances monarchiques de langage et de façons. Un groupe de doctrines et de sentiments s’y adjoint ou en dérive; la religion, l’État, la philosophie, l’amour, la famille, reçoivent alors l’empreinte du caractère régnant, et cet ensemble de dispositions morales constitue un des grands types que conservera toujours la mémoire humaine, parce
qu’elle reconnaît en lui une des formes principales du développement humain.
Si fermes et stables que soient ces types, ils finissent. Nous voyons, depuis quatre-vingts ans, le Français, engagé dans le régime démocratique, perdre une portion de sa politesse, la plus grande partie de sa galanterie, échauffer, diversifier et altérer son style, entendre d’une façon nouvelle tous les gratfds intérêts de la société et de l’esprit. Un peuple, dans le cours de sa longue vie, traverse plusieurs renouvellements semblables, et pourtant il reste lui-même, non seulement par la continuité des générations qui le composent, mais encore par la persistance du caractère qui le fonde. En cela consiste la couche primitive; par-dessous les puissantes assises que les périodes historiques emportent, plonge et s’étend une assise bien plus puissante que les périodes historiques n’emportent pas. — Considérez tour à tour les grands peuples depuis leur apparition jusqu’à l’époque présente ; toujours vous trouverez en eux un groupe d’instincts et d’aptitudes sur lesquels les révolutions, les décadences, la civilisation, ont passé sans avoir prise. Ces aptitudes et ces instincts sont dans le sang et se transmettent avec lui ; il faut, pour les altérer, une altération du sang, c’est-à-dire une invasion, une conquête à demeure, et, partant, des croisements de race, ou tout au moins un changement du milieu physique, c’est-àdire une émigration et la lente impression d’un nouveau climat ; bref, une transformation du tempérament et de la structure corporelle. Quand, dans le même pays, le
LE DEGRÉ D'IMPORTANCE DU CARACTÈRE 251 sang reste à peu près pur, le même fonds d’âme et d’esprit qui s’est montré dans les premiers grands-pères se retrouve dans les derniers petits-enfants. — L’Achéen d’Ilomère, le héros disert et bavard qui, sur le champ de bataille, raconte des généalogies et des histoires à son adversaire avant de lui donner des coups de lance, est en somme le même que l’Athénien d’Euripide, philosophe, sophiste, ergoteur, qui débite en plein théâtre des sentences d’école et des plaidoiries d’agora ; on le revoit plus tard dans le Græculus dilettante, complaisant, parasite de la domination romaine, dans le critique bibliophile d’Alexandrie, dans le théologien disputeur du Bas-Empire ; les Jean Cantacuzène et les raisonneurs qui s’entêtaient sur la lumière incréée du mont Athos sont les vrais fils de Nestor et d’Ulvsse ; à travers vingtcinq siècles de civilisation et de décadence, persiste le même don de parole, d’analyse, de dialectique et de subtilité. — Pareillement, l’Anglo-Saxon, tel qu’on le démêle à travers les mœurs, les lois civiles et les vieilles poésies de l’époque barbare, sorte de brute féroce, carnivore et militante, mais héroïque et munie des plus nobles instincts moraux et poétiques, reparaît, après les cinq cents ans de conquête normande et d’importations françaises, dans le théâtre passionné et imaginatif de la Renaissance, dans la brutalité et le dévergondage de la Restauration, dans le sombre et austère puritanisme de la Révolution, dans la fondation de la liberté politique et le triomphe de la littérature morale, dans l’énergie, l’orgueil, la tristesse, l’élévation des habitudes et des
m PHILOSOPHIE DE L’ART
maximes qui, en Angleterre, soutiennent aujourd’hui le travailleur et le citoyen. — Regardez l’Espagnol que décrivent Strabonet les historiens latins, solitaire, hautain, indomptable, vêtu de noir, et voyez-le plus tard, au moyen âge, le même dans ses principaux traits, quoique les Wisigoths aient apporté un peu de sang nouveau dans ses veines, aussi obstiné, aussi intraitable et aussi superbe, acculé à la mer parles Maures et regagnant pied à pied tout son pays par une croisade de huit siècles, encore exalté et raidi par la longueur et la monotonie de la lutte, fanatique et borné, enfermé dans des mœurs d’inquisiteur et de chevalier, le même au temps du Cid, sous Philippe 11, sous Charles II, dans la guerre de 1700, dans la guerre de 1808, et dans chaos de despotisme et d’insurrections qu’il supporte aujourd’hui. — Considérez enfin les Gaulois nos ancêtres : les Romains disaient à leur propos qu’ils se piquaient de deux choses : bravement combattre, et finement parler1. Ce sont là, en effet, les grands dons naturels qui éclatent le plus dans nos œuvres et dans notre histoire : d’un côté, l’esprit militaire, le courage éclatant et parfois fou ; d’autre part le talent littéraire, l’agrément de la conversation et la délicatesse du style Sitôt que notre langue est formée, au xne siècle, lo Français gai, malin, qui veut s’amuser et amuser autrui, qui parle aisément et trop, qui sait parler aux femmes, qui aime à briller, qui s’expose par bravade et aussi par
1. Duas res industriosissiine persequitur gens Gallorum, rem militarem et argute loqui.
élan, très sensible à l’idée de l’honneur, moins sensible à l’idée du devoir, apparaît dans la littérature et dans les mœurs. Les chansons de geste et les fabliaux, le Roman de la rose, Charles d’Orléans, Joinville et Froissart, vous le montrent tel que vous le reverrez plus tard dans Villon, Brantôme et Rabelais, tel qu’il sera au temps de son plus grand éclat, au temps de La Fontaine, Molière et Voltaire, dans les charmants salons du xvme siècle, et jusqu’au siècle de Béranger. — Il en est ainsi pour chaque peuple ; il suffit de comparer une époque de son histoire à l’époque contemporaine d’une autre histoire, pour retrouver sous des altérations secondaires le fond national toujours intact et persistant.
Voilà le granit primitif; il dure une vie de peuple et sert d’assise aux couches successives que les périodes successives viennent déposer à la surface. — Si vous cherchiez plus bas, vous trouveriez encore des fondements plus profonds; là sont des strates obscures et gigantesques que la linguistique commence à mettre à nu. Par-dessous les caractères des peuples sont les caractères des races. Certains traits généraux accusent de vieilles parentés entre des nations de génie différent ; les Latins, les Grecs, les Germains, les Slaves, les Celtes, les Persans, les Hindous, sont des rejetons de la même souche ancienne ; ni les migrations, ni les croisements, ni les transformations du tempérament n’ont pu entamer en eux certaines aptitudes philosophiques et sociales, certaines manières générales de concevoir la morale, de comprendre la nature, d’exprimer la pensée. D’au Ire
part, ces traits fondamentaux qui leur sont communs à tous ne se rencontrent pas dans une race différente, comme le Sémite et le Chinois ; ceux-ci en ont d’autres et du même ordre. Les différentes races sont entre elles, au moral, comme un vertébré, un articulé, un mollusque sont entre eux, au physique ; ce sont des êtres construits sur des plans distincts et qui appartiennent à des embranchements distincts. — Enfin, au plus bas étage, se trouvent les caractères propres à toute race supérieure et capable de civilisation spontanée, c’est-à-dire douée de cette aptitude aux idées générales qui est l’apanage de l’homme et le conduit à fonder des sociétés, des religions, des philosophies et des arts ; de pareilles dispositions subsistent à travers toutes les différences de race, et les diversités physiologiques qui maîtrisent le reste ne parviennent pas à les entamer.
Tel est l’ordre dans lequel se superposent les couches de sentiments, d’idées, d’aptitudes et d’instincts qui composent une âme humaine. Vous voyez comment, en descendant des supérieures aux inférieures, on les trouve toujours plus épaisses, et comment leur importance se mesure à leur stabilité. La règle que nous avons empruntée aux sciences naturelles trouve ici tout son emploi et se vérifie dans toutes ses suites. Car les caractères les plus stables sont, en histoire comme en histoire naturelle, les plus élémentaires, les plus intimes et les plus généraux. — Dans l’individu psychologique comme dans l’individu organique, il faut distinguer les caractères primitifs et les caractères
ultérieurs, les éléments qui sont primordiaux et leur agencement qui est dérivé. Or un caractère est élémentaire, lorsqu’il est commun à toutes les démarches de l’intelligence : telle est l’aptitude à penser par images brusques ou par longues files d’idées exactement enchaînées ; elle n’est pas propre à certaines démarches par. ticulières de l’intelligence; elle établit son empire sur toutes les provinces de la pensée humaine et exerce son action sur toutes les productions de l’esprit humain; sitôt que l’homme raisonne, imagine et parle, elle est présente et commandante ; elle le pousse en un certain sens, elle lui barre certaines issues. Il en est ainsi des autres. Ainsi, plus un caractère est élémentaire, plus son ascendant est étendu. — Mais, plus son ascendant est étendu, plus il est stable. Ce sont des situations déjà fort générales et, partant, des dispositions non moins générales, qui déterminent les périodes historiques et leur personnage régnant, le plébéien dévoyé et inassouvi de notre siècle, le seigneur courtisan et homme de salon de l’âge classique, le baron solitaire et indépendant du moyen âge. Ce sont des caractères bien plus intimes et tous liés au tempérament physique qui constituent les génies nationaux : en Espagne, le besoin de la sensation âpre et poignante et la détente terrible de l’imagination exaltée et concentrée; en France, le besoin des idées nettes et contiguës et la démarche aisée de la raison agile. Ce sont les dispositions les plus élémentaires, c’est la langue munie ou dépourvue de grammaire, c’est la phrase capable ou
incapable de période, c’est la pensée, tantôt réduite à une sèche notation algébrique, tantôt flexible, poétique et nuancée, tantôt passionnée, âpre et d’explosion violente, qui constituent les races, le Chinois, l’Aryen et le Sémite. Ici, comme dans l’histoire naturelle, il faut regarder l’embryon de l’esprit naissant pour y démêler Ae s traits distinctifs de l’esprit développé et complet ; les caractères de l’âge primitif sont les plus significatifs de tous ; d’après la structure de la langue et l’espèce des mythes, on entrevoit la forme future de la religion, de la philosophie de la société et de l’art, comme d’après la présence, l’absence ou le nombre des cotylédons, on devine l’embranchement auquel appartient la plante et les traits principaux de son type. — Vous voyez que, dans le règne humain et dans le règne animal ou végétal, le principe de la subordination des caractères établit la même hiérarchie; le rang supérieur et l’importance première appartiennent aux caractères les plus stables ; et, si ceux-ci sont plus stables, c’est qu’étant plus élémentaires ils sont présents sur une plus grande surface et ne sont emportés que par une plus grande révolution.
À celte échelle des valeurs morales correspond, échelon par échelon, l’échelle des valeurs littéraires. Toutes choses égales d’ailleurs, selon que le caractère mis en relief par un livre est plus ou moins important, c’està-dire plus ou moins élémentaire et stable, ce livre est plus ou moins beau, et vous allez voir les couches de géologie morale communiquer aux œuvres littéraires qui les expriment leur degré propre de puissance et de durée.
Il y a d’abord une littérature de mode qui exprime le caractère à la mode; elle dure comme lui trois ou quatre ans, quelquefois moins; d’ordinaire elle pousse et tombe avec les feuilles de l’année : c’est la romance, la farce, la brochure, la nouvelle en vogue. Lisez, si vous en avez le courage, un vaudeville ou une facétie de 1835, la pièce vous tombera des mains. Souvent on essaye d’en remettre une au théâtre ; il y a vingt ans, elle faisait fureur; aujourd’hui les spectateurs bâillent et elle disparaît bien vite de l’affiche. Telle romance qu’on chantait sur tous les pianos est devenue ridicule; on la trouve fade et fausse; tout au plus, vous la rencontrerez dans une province éloignée et arriérée; elle exprimait quelqu’un de ces sentiments éphémères qu’une faible variation des mœurs suffit pour empor-
PHILOSOPH1S Dï L’ART. II. — 17
ter ; la voilà démodée, et nous nous étonnons d’avoir pris plaisir à des sottises. C’est ainsi que, parmi les écrits innombrables qui s’étalent au jour, le temps fait son triage; avec les caractères superficiels et peu tenaces, il enlève les œuvres qui les exprimaient.
D’autres œuvres correspondent à des caractères un peu plus durables, et semblent des chefs-d’œuvre à la génération qui les lit. Telle fut cette Astrée si célèbre que composa d’Urfé au commencement du xvne siècle, roman pastoral, infiniment long, encore plus fade, berceau de feuillage et de fleurs où les hommes, lassés par les meurtres et le brigandage des guerres religieuses, vinrent écouter les soupirs et les délicatesses de Céladon. Tels furent ces romans de mademoiselle de Scudéry, le Grand Cyrus , la Clélie , où la galanterie exagérée, raffinée et compassée, introduite en France par les reines espagnoles, les dissertations nobles de la langue nouvelle, les subtilités du cœur et le cérémonial de la politesse s’étalèrent comme les robes majestueuses et les révérences raides de l’hôtel de Rambouillet. Quantité d’œuvres ont eu ce genre de mérite et ne sont plus aujourd’hui que des documents d’histoire : par exemple, YEuphues de Lyly, YAdone de Marini, YHudibras de Butler, les pastorales bibliques de Gessner. Nous ne manquons point aujourd’hui de pareils écrits, mais j’aime mieux ne pas les citer; remarquez seulement que vers 1806 « M. Esménard tenait à Paris l’état de « grand homme1 », et comptez tant d’œuvres qui ont i. Mot de StendhaJ
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 259 paru sublimes au début de la révolution littéraire dont nous voyons aujourd’hui la fin : Atala , le Dernier des Abencérages, les Natchez , et plusieurs personnages de madame de Staël et de lord Byron. A présent le premier stade de la carrière a été franchi, et, de la distance où nous sommes, nous démêlons sans peine l’emphase et l’affectation que les contemporains ne voyaient pas. La célèbre élégie de Millevoye sur la Chute des feuilles nous laisse aussi froids que les Messéniennes de Casimir Delavigne; c’est que les deux œuvres, demi-classiques et demi-romantiques, convenaient par leur caractère mixte à une génération placée sur la frontière de deux périodes, et leur succès a eu justement la durée du caractère moral qu’elles manifestaient.
Plusieurs cas très remarquables montrent, avec une évidence parfaite, comment la valeur de l’œuvre croît et décroît avec la valeur du caractère exprimé. 11 semble qu’ici la nature ait, de dessein prémédité, institué l’expérience et la contre-expérience. On peut citer des écrivains qui, parmi vingt ouvrages secondaires, ont laissé un ouvrage de premier ordre. Dans l’un et l’autre cas, le talent, l’éducation, la préparation, l’efiort, tout était pareil; cependant, dans le premier, il est sorti du creuset une œuvre ordinaire ; dans le second, un chef-d’œuvre a paru au jour. C’est que, dans le premier cas, l’écrivain n’avait exprimé que des caractères superficiels et éphémères, tandis que, dans le second, il a saisi des caractères durables et profonds. Lesage à écrit douze volumes de romans imités de l’espagnol, et
l’abbé Prévost vingt volumes de nouvelles tragiques ou touchantes; les curieux seuls vont les chercher, mais tout le monde a lu Gil Blas et Manon Lescaut . C’est que, deux fois, une chance heureuse a mis sous la main de l’artiste un type stable dont chacun retrouve les traits dans la société qui l’entoure ou dans les sentiments de son propre cœur. Gil Blas est un bourgeois muni de l’éducation classique, ayant traversé les différentes conditions de la société et fait fortune, de conscience assez large, un peu valet pendant toute sa vie, « un peu picaro » dans sa jeunesse, s’accommodant à la morale du monde, point du tout stoïcien, encore moins patriote, attrapant sa part du gâteau, et mordant à belles dents dans le gâteau public, mais gai, sympathique, point hypocrite, capable de se juger à l’occasion, ayant des retours de probité, avec un fonds d’honneur et de bonté, et finissant par la vie rangée et honnête. Un pareil caractère, moyen en toutes choses, une pareille destinée, si mélangée et traversée, se rencontrent aujourd’hui et se rencontreront demain comme au xvme siècle. Pareillement, dans Manon Lescaut , la courtisane qui est bonne fille, immorale par le besoin du luxe, mais affectueuse par instinct, capable à la fin de payer d’un amour égal l’amour absolu qui pour elle a fait tous les sacrifices, est un type si visiblement durable que George Sand dans Leone Leoni , et Victor Hugo dans Marion Delorme , l’ont repris pour le mettre en scène, en retournant les rôles ou en changeant le moment. — De Foe a écrit deux cents volumes et Cervantès je ne
sais combien de drames et de nouvelles, l’un avec la vraisemblance de détails, la minutie, l’exactitude sèche d’un puritain homme d’affaires, l’autre avec l’invention, le brillant, l’insuffisance, la générosité d’un Espagnol aventurier et chevalier : il reste de l’un Robinson Crusoé et de l’autre Don Quichotte. C’est que Robinson est d’abord le véritable Anglais, tout pétri des profonds instincts de sa race encore visibles dans le matelot et le squatter de son pays, violent et raide dans ses résolutions, protestant et biblique de cœur, avec ces sourdes fermentations d’imagination et de conscience qui amènent la crise de la conversion et de la grâce, énergique, obstiné, patient, infatigable, né pour le travail capable de défricher et de coloniser des continents; c’est que le même personnage, outre le caractère national, offre aux yeux la plus grande épreuve de la^yie humaine et l’abrégé de toute l’invention humaine, en montrant l’individu arraché à la société civilisée et contraint de retrouver, par son effort solitaire, tant d’arts et tant d’industries dont les bienfaits nous entourent, comme l’eau entoure un poisson, à toute heure et à notre insu. — Pareillement, dans Don Quichotte, \ ous voyez d’abord l’Espagnol chevaleresque et malade d’esprit, tel que huit siècles de croisades et de rêves exagérés l’avaient fait, mais en outre un des personnages éternels de l’histoire humaine, l’idéaliste héroïque, sublime, songecreux, maigre et battu ; et tout en regard, pour fortifier l’impression, le lourdaud sensé, positiviste, vulgaire et gras. — Vous citerai-je encore un de ces personnages
immortels dans lesquels une race et une époque se reconnaissent, et dont le nom devient un des mots courants de la langue, le Figaro de Beaumarchais, sorte de Gil Blas plus nerveux et plus révolutionnaire que l'autre ? Et pourtant l’auteur n’était qu’un homme de talent ; il était trop pétillant d’esprit pour créer, comme Molière, des âmes vivantes ; mais un jour, se peignant lui-même avec sa gaieté, ses expédients, ses irrévérences, ses reparties, son courage, sa bonté foncière, sa verve inépuisable, il a peint, sans le vouloir, le portrait du vrai Français, et son talent s’est élevé jusqu’au génie. — La contre-épreuve a été faite, et il y a des cas où le génie est descendu jusqu’au talent. Tel écrivain, qui sait dresser en pied et faire mouvoir les plus grands personnages, laisse, dans son peuple de figures, un groupe de créatures non viables, qui, au bout d’un siècle, semblent mortes ou choquantes, que le ridicule atteint, dont tout l’intérêt est pour les antiquaires et les historiens. Par exemple les amoureux de Racine sont des marquis; pour tout caractère, ils ont de bonnes façons; l’auteur arrangeait leurs sentiments pour ne pas déplaire aux « petits maîtres »; il les faisait galants; entre ses mains, ils devenaient des poupées de cour ; encore aujourd’hui, les étrangers, même instruits, ne peuvent supporter M. Hippolyte et M. Xipharès. — Pareillement, dans Shakespeare, les clowns n’amusent plus et les jeunes gentilshommes paraissent extravagants; il faut être critique et curieux de profession pour se mettre au point de vue; leurs jeux de mots
rebutent; leurs métaphores sont inintelligibles; leur galimatias prétentieux est une convention du xvie siècle, comme la tirade épurée est une bienséance du xvne siècle. Ce sont là aussi des personnages de mode; le dehors et l’effet du moment sont si prédominants en eux que le reste disparaît. — Vous voyez, par cette double expérience, l’importance des caractères profonds et durables, puisque leur manque rabaisse au second rang une œuvre de grand homme, et que leur présence élève l’œuvre d’un talent moindre au premier rang.
C’est pourquoi, si l’on parcourt les grandes œuvres littéraires, on trouvera que toutes manifestent un caractère profond et durable, et que leur place est d’autant plus haute que ce caractère est plus durable et plus profond. Elles sont des résumés qui présentent à l’esprit, sous une forme sensible, tantôt les traits principaux d’une période historique, tantôt les instincts et les facultés primordiales d’une race, tantôt quelque fragment de l’homme universel et ces forces psychologiques élémentaires qui sont les dernières raisons des événements humains. — Nous n’avons pas besoin, pour nous en convaincre, de passer en revue les diverses littératures. Il vous suffira de remarquer l’emploi que l’on fait aujourd’hui des œuvres littéraires en histoire. C’est par elles que l’on supplée à l’insuffisance des mémoires, des constitutions et des pièces diplomatiques; elles nous montrent, avec une clarté et une précision étonnantes, les sentiments des diverses époques, les instincts et les aptitudes des diverses races, tous les grands ressorts
cachés dont l’équilibre maintient les sociétés et dont le désaccord amène les révolutions. — L'histoire positive et la chronologie de l’Inde ancienne sont presque nulles ; mais ses poèmes héroïques et sacrés nous restent, et nous y voyons son âme à nu, je veux dire l’espèce et l’état de son imagination, l’énormité et la liaison de ses rêves, la profondeur et le trouble de ses divinations philosophiques, le principe intérieur de sa religion et de ses institutions. — Considérez l’Espagne à la fin du xvie siècle et au commencement du xvne; si vous lisez Lazarillo de Tomès et les romans picaresques, si vous étudiez le théâtre de Lope, de Calderon et des autres dramatistes, vous verrez surgir devant vous deux figures vivantes, le gueux et le cavalier, qui vous montreront toutes les misères, toutes les grandeurs et toute la folie de cette étrange civilisation. — Plus l’œuvre est belle, plus les caractères qu’elle manifeste sont intimes. On pourrait extraire de Racine tout le système de sentiments monarchiques de notre xvne siècle, le portrait du roi, de la reine, des enfants de France, des courtisans nobles, des dames d’honneur et des prélats, toutes les idées maîtresses du temps, fidélité féodale, honneur chevaleresque, sujétion d’antichambre, politesse de palais, dévouement de sujet et de domestique, perfection des manières, empire et tyrannie des bienséances, délicatesses artificielles et naturelles de langage, de cœur, de christianisme et de morale, bref les habitudes et les sentiments qui composent les principaux traits de l’ancien régime. — Nos deux grandes épopées mo-
LE DEGRÉ D'IMPORTANCE DU CARACTÈRE 205 dernes, la Divine comédie et Faust , sont l’abrcgé des deux grandes époques de l’histoire européenne. L’une montre la façon dont le moyen âge a envisagé la vie, l’autre montre la façon dont nous l’envisageons. L’une et l’autre expriment la plus haute vérité que deux esprits souverains, chacun dans leur temps, aient atteinte. Le poème de Dante est la peinture de l’homme qui, ravi hors de ce monde éphémère, parcourt le monde surnaturel, seul définitif et subsistant; il y monte conduit par deux puissances, l’amour exalté, qui est alors le roi de la vie humaine, et la théologie exacte, qui est alors la reine de la pensée spéculative; son rêve, tour à tour horrible et sublime, est l’hallucination mystique, qui semble alors l’état parfait de l’esprit humain. Le poème de Gœthe est la peinture de l’homme qui, promené à travers la science et la vie, s’y meurtrit, s’en dégoûte, erre et tâtonne, s’établit enfin avec résignation dans l’action pratique, sans que jamais, parmi tant d’expériences douloureuses et de curiosités inassouvies, il cesse d’entrevoir, sous son voile légendaire, ce royaume supérieur des formes idéales et des forces incorporelles au seuil duquel la pensée s’arrête et que les divinations du cœur peuvent seules pénétrer. — Entre tant d’œuvres accomplies qui manifestent le caractère essentiel d’une époque ou d’une race, il en est qui, par une rencontre rare, expriment en outre quelque sentiment, quelque type commun à presque tous les groupes de l’humanité; tels sont les Psaumes hébreux, qui mettent l’homme monothéiste en face du Dieu tout-puissant,
roi et justicier; Y Imuaszm, sî contre l’entretien de lame tendre avec le Dieu affectueux et consolateur; les poèmes d’Homère et les Dialogues de Platon, qui représentent la jeunesse héroïque de l’homme agissant ou la charmante adolescence de l’homme pensant; presque toute cette littérature grecque, qui eut le privilège de représenter les sentiments sains et simples ; Shakespeare enfin, le plus grand des créateurs d’âmes, le plus profond des observateurs de l’homme, le plus clairvoyant de tous ceux qui ont compris le mécanisme des passions humaines, les fermentations sourdes et les explosions violentes de la cervelle imaginative, les détraquements imprévus de l’équilibre intérieur, les tyrannies de la chair et du sang, les fatalités du caractère et les causes obscures de notre folie ou de notre raison. Don Quichotte, Candide , Robinson Crusoe\ sont des livres d’une portée pareille. Les œuvres de cette espèce survivent au siècle et au peuple qui les ont produites. Elles débordent au delà des limites ordinaires du temps et de l’espace; partout où se trouve un esprit qui pense, elles sont comprises; leur popularité est indestructible et leur durée indéfinie. Dernière preuve de la correspondance qui lie les valeurs morales aux valeurs littéraires, et du principe qui ordonne les œuvres d’crt au-dessous ou au-dessus les unes des autres, suivant l’importance, la stabilité, la profondeur du caractère historique ou psychologique qu’elles ont exprimé.
Il nous reste à construire une échelle semblable pour l’homme physique et pour les arts qui le représentent, j’entends la sculpture et notamment la peinture; selon la même méthode, nous chercherons d’abord quels sont, dans l’homme physique, les caractères les plus stables, puisque ce sont les plus importants.
11 est clair d’abord que l’habit à la mode est un caractère fort secondaire; il change tous les deux ans, ou tout au moins tous les dix ans. Il en est de même du vêtement pris en général; c’est un dehors et un décor; on peut l’ôter en un tour de main; l’essentiel, dans le corps vivant, c’est le corps vivant lui-même : le reste est accessoire et artificiel. — D’autres caractères, qui, cette fois, appartiennent au corps lui-même, sont aussi d’importance médiocre; ce sont les particularités de profession et de métier. Un forgeron a d’autres bras qu’un avocat; un officier marche autrement qu’un prêtre ; un villageois qui travaille tout le jour a d’autres muscles, une autre couleur de peau, une autre courbure d’échine, un autre plissement de front, une autre allure qu’un homme de la ville, enfermé dans ses salons ou dans ses bureaux. Sans doute ces caractères ont une certaine solidité; l’homme les garde toute sa vie; une fois contracté, le pli persiste; mais un accident très
268 PHILOSOPHIE DE L’AHT
léger a suffi pour les produire, et un autre accident non moins léger eût suffi pour les ôter. Ils ont pour unique cause un hasard de naissance et d’éducation; changez l’homme de condition et de milieu, vous trouverez en lui des particularités contraires; le citadin élevé en paysan aura la tournure d’un paysan, et le paysan élevé en citadin la tournure d’un citadin. La marque d’origine, qui subsistera après trente ans d’éducation, ne sera visible, si elle subsiste, qu’au psychologue et au moraliste; le corps n’en gardera que des traits imperceptibles, et les caractères intimes et stables, qui sont son essence, composent une couche bien plus profonde, que ces causes passagères n’atteignent pas.
D’autres influences qui sont prépondérantes sur l’âme ne laissent qu’une faible empreinte sur le corps; je veux parler des époques historiques. Le système des idées et des sentiments qui occupaient une tête humaine sous Louis XIV était tout autre qu’aujourd’hui, mais la charpente corporelle ne différait guère; tout au plus, en consultant les portraits, les statues et les estampes, vous pouvez découvrir alors une habitude plus grande des attitudes mesurées et nobles. Ce qui varie le plus, c’est le visage; une figure de la Renaissance, telle que nous la voyons dans les portraits du Bronzino ou de Van Dyck, est plus énergique et plus simple qu’une figure moderne ; depuis trois siècles, la multitude des idées nuancées et changeantes dont nous sommes remplis, la complication de nos goûts* l’inquiétude fiévreuse
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE de la pensée, l’exagération de la vie cérébrale, la tyrannie du travail continu, ont affiné, troublé et tourmenté l’expression et le regard. Enfin, si l’on prend des périodes longues, on pourra découvrir une certaine altération de la tête elle-même; les physiologistes qui ont mesuré des crânes du xne siècle leur ont trouvé une capacité moindre qu’aux nôtres. Mais l’histoire, qui tient un registre si exact des variations morales, ne constate qu’en bloc et très imparfaitement les variations physiques. C’est que la même altération de l’animal humain, énorme au moral, est très mince au physique; une imperceptible modification du cerveau fait un fou, un imbécile ou un homme de génie; une révolution sociale, qui, au bout de deux ou trois siècles, renouvelle tous les ressorts de l’esprit et de la volonté, ne fait qu’effleurer les organes, et l’histoire, qui nous fournit les moyens de subordonner les uns aux autres les caractères de l’âme, ne nous fournit pas les moyens de subordonner les uns aux autres les caractères du corps.
Il nous faut donc prendre une autre voie, et, ici encore, c’est le principe de subordination des caractères qui nous conduit. Vous avez vu que lorsqu’un caractère est plus stable, c’est qu’il est plus élémentaire; sa durée a pour cause sa profondeur. Cherchons donc dans le corps vivant les caractères propres aux éléments, et pour cela rappelez-vous un modèle tel que vous en avez sous les yeux dans vos salles d’étude. Voilà un homme nu ; qu’y a-t-il de commun dam toutes les portions de
cette surface animée? Quel est l’élément qui, répété et diversifié, se trouve dans chaque fragment de l’ensemble?— Au point de vue de la forme, c’est un os muni de tendons et revêtu de muscles, ici l’omoplate et la clavicule, là le fémur et l’os des hanches; plus haut, la colonne des vertèbres et le crâne, chacun avec ses articulations, ses creux, ses saillies, son aptitude à servir de point d’appui ou de levier, et ces torsades de chair rétractiles qui tour à tour se relâchent et se tendent, pour lui communiquer ses différentes positions et ses divers mouvements. Un squelette articulé et un revêtement de muscles, tous logiquement enchaînés, superbe et savante machine d’action et d’effort : voilà le fond de l’homme visible. Si maintenant vous tenez compte, en le considérant, des modifications que la race, le climat et le tempérament y introduisent, mollesse ou dureté des muscles, proportions diverses des parties, élancement ou rentassement de la taille et des membres, vous aurez en main toute la charpente intime du corps, telle que la saisit la sculpture ou le dessin — Sur l’écorché s’étend une seconde enveloppe, commune aussi à toutes les parties, la peau à papilles frémissantes, vaguement bleuie par le lacis des petites veines, vaguement jaunie par l’affleurement des gaines tendineuses, vaguement rougie par l’afflux du sang, nacrée au contact des aponévroses, tantôt lisse et tantôt striée, d’une richesse et d’une variété incomparables de tons, lumineuse dans l’ombre, toute palpitante à la lumière, trahissant, par sa sensibilité nerveuse, les
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 271 délicatesses de la pulpe molle et le renouvellement de la chair coulante dont elle est le voile transparent. Si, outre cela, vous remarquez les diversités que la race, le climat, le tempérament y apportent; si vous notez comment, chez le lymphatique, le bilieux ou le sanguin, elle se trouve tantôt tendre, flasque, rosée, blanche, blafarde, tantôt ferme, consistante, ambrée, ferrugineuse, vous tiendrez le second élément de la vie visible, celui qui est le domaine du peintre et que le coloriste seul peut exprimer. Ce sont là les caractères intimes et profonds de l’homme physique, et je n’ai pas besoin de montrer qu’ils sont stables, puisqu’ils sont inséparables de l’individu vivant.
A cette échelle de valeurs physiques correspond, échelon par échelon, une échelle de valeurs plastiques. Toutes choses égales d'ailleurs, selon que le caractère mis en lumière par un tableau ou une statue est plus ou moins important, ce tableau et cette statue sont plus ou moins beaux. C’est pourquoi, au plus bas rang, vous trouvez ces dessins, ces aquarelles, ces pastels, ces statuettes qui, dans l’homme, peignent, non pas l’homme, mais le vêtement, surtout le vêtement du jour. Les Revues illustrées en sont pleines; ce sont presaue des gravures de mode; le costume s’y étale dans toutes ses exagérations : tailles de guêpe, jupes monstrueuses, coiffures surchargées et fantastiques; l’artiste ne tient pas compte de la déformation du corps humain ; ce qui lui plaît, c’est l’élégance du moment, le luisant des étoffes, la correction des gants, la perfection du chignon. À côté des journalistes de la plume, il est le journaliste du crayon; il peut avoir beaucoup de talent et d’esprit, mais il ne s’adresse qu’à un goût passager; dans vingt ans, ses habits seront démodés. Beaucoup d’esquisses de ce genre qui, en 1850, étaient vivantes, ne sont plus aujourd’hui qu’historiques ou grotesques. Nombre de portraits, dans nos expositions annuelles, ne sont que le portrait d’une robe, et, à côté des pein-
LÉ DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 2U très de l’homme, il y a les peintres de la moire antique et du satin.
D’autres peintres, quoique supérieurs à ceux-ci, restent encore sur les degrés inférieurs de l’art ; ou plutôt, ils ont du talent à côté de leur art; ce sont des observateurs dépaysés, nés pour faire des romans et des études de mœurs, et qui, au lieu d’une plume, ont un pinceau à la main. Ce qui les frappe, ce sont les particularités de métier, de profession, d’éducation, l’empreinte du vice ou de la vertu, de la passion ou de l’habitude ; Hogarth, Wilkie, Mulready, quantité de peintres anglais ont eu ce don si peu pittoresque et si littéraire. Dans l’homme physique, ils ne voient que l’homme moral ; chez eux la couleur, le dessin, la vérité et la beauté du corps vivant sont subordonnés. Il s'agit pour eux de représenter, avec des formes, des attitudes et des couleurs, tantôt la frivolité d’une dame à la mode, tantôt la douleur honnête d’un vieil intendant, tantôt l’avilissement d’un joueur* vingt petits drames ou comédies de la vie réelle, tous instructifs ou divertissants, presque tous destinés à inspirer de bons sentiments ou à corriger des travers. À proprement parler, ils ne peignent que des âmes, des esprits, des émotions ; ils appuient si fort de ce côté, quils outrent ou raidissent la forme; maintes fois leurs tableaux sont des caricatures, et toujours ce sont des illustrations, les illustrations d’une idylle de village ou d’un roman d'intérieur, que Burns, Fielding ou Dickens auraient dû écrire. Les mêmes préoccupations les suivent quand ils
Il - !?
traitent des sujets historiques; ils les traitent, non en peintres, mais en historiens, pour montrer les sentiments moraux d’un personnage et d’une époque, le regard de lady Russell qui voit son mari condamné à mort recevoir pieusement l’hostie, le désespoir d’Edith au cou de cygne qui retrouve Harold parmi les morts d’Hastings. Composée de renseignements - archéologiques et de documents psychologiques, leur œuvre ne m’adresse qu’à des archéologues et à des psychologues, ou du moins à des curieux et à des philosophes. Tout au plus, elle fait l’office d’une satire ou d’un drame ; le spectateur est tenté de rire ou de pleurer, comme au cinquième acte d’une pièce de théâtre. Mais, visiblement, il n’y a là qu’un genre excentrique ; c’est un empiètement de la peinture sur la littérature, ou plutôt une invasion de la littérature dans la peinture. Nos artistes de 1830, Delaroche au premier rang, sont tombés, quoique moins gravement, dans la même erreur. La beauté d’une œuvre plastique est avant tout plastique, et toujours un art s’abaisse quand, laissant de côté les moyens d’intéresser qui lui sont propres, il emprunte ceux d’un autre art.
J’arrive au grand exemple qui réunit en lui tous les autres : il s’agit de l’histoire générale de la peinture, et d’abord de la peinture italienne. Une suite d’épreuves et de contre-épreuves y montrent, pendant cinq cents années, l’importance pittoresque de ce caractère que la théorie pose comme l’essence de l’homme physique. A un certain moment, l’animal humain, la charpente
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 275 osseuse revêtue de muscles, la chair et la peau colorées et sensibles ont été comprises et aimées pour ellesmêmes et au-dessus du reste : c’est la grande époque ; les œuvres quelle nous a laissées passent, au jugement de tous, pour les plus belles ; toutes les écoles y vont chercher des modèles et des enseignements. À d’autres époques, le sentiment du corps est tantôt insuffisant, tantôt mêlé d’autres préoccupations, subordonné à d’autres préférences : ce sont les époques d’enfance, d’altération ou de décadence. Si bien doués que soient les artistes, ils ne font alors que des œuvres inférieures ou secondaires; leur talent s’applique mal, ils n’ont pas saisi ou ils ont mal saisi le caractère fondamental de l’homme visible. Ainsi, partout la valeur de l’œuvre est proportionnelle à la domination de ce caractère ; avant tout, pour l’écrivain, il s’agit de faire des âmes vivantes ; avant tout, pour le sculpteur et le peintre, il s’agit de faire des corps vivants. C’est d’après ce principe que vous avez vu se classer les périodes successives de l’art. — De Cimabué à Masaccio, le peintre ignore la perspective, le modelé, l’anatomie ; il n’entrevoit le corps palpable et solide qu’à travers un voile ; la consistance, la vitalité, la structure active, les muscles agissants du tronc et des membres ne l’intéressent pas ; )es personnages, chez lui, sont des contours et des ombres d’hommes, parfois des âmes glorifiées et incorporelles. Le sentiment religieux prime l’instinct plastique ; il figure aux yeux des symboles théologiques chez Taddeo Gaddi, des moralités chez Orcagna, des
PHILOSOPHIE DE L’AflT
visions séraphiques chez Beato Angelico. Le peintre, arrêté par l’esprit du moyen âge, demeure et tâtonne longtemps à la porte du grand art. — Quand il y entre, c'est par la découverte de la perspective, par la recherche du relief, par l’étude de l’anatomie, par l’emploi de l’huile, avec Paolo Uccello, Masaccio, Fra Filippo Lippi, Antonio Pollaiolo, Yerocchio, Ghirlandajo, Antonello de Messine, presque tous élevés dans une boutique d’orfèvre, amis ou successeurs de fionatello,Ghiberti et des autres grands sculpteurs du temps, tous passionnés pour l’étude du corps humain, tous admirateurs païens des muscles et de l’énergie animale, si pénétrés par le sentiment de la vie physique que leurs œuvres, quoique frustes, raides et entachées d’imitation littérale, leur assignent une place unique, et, aujourd’hui encore, gardent tout leur prix. Les maîtres qui les ont surpassés n’ont fait que développer leur principe; la glorieuse école de la renaissance florentine les reconnaît pour ses fondateurs. Andrea del Sarto, Fra Bartolomeo, Michel-Ange, sont leurs élèves; Raphaël est venu étudier chez eux, et la moitié de son génie leur appartient. — Là est le centre de l’art italien et du grand art. L’idée maîtresse de tous ces maîtres est celle du corps vivant, sain, énergique, actif, doué de toutes les aptitudes athlétiques et animales. « Le point « important dans l’art du dessin, dit Cellini, est de « bien faire un homme et une femme nus. » Et il parle avec enthousiasme « des admirables os de la « tête; des omoplates qui lorsque le bras fait un effort,
k dessinent des traits d’un magnifique effet ; des cinq « fausses côtes qui, lorsque le torse se penche en avant « ou en arrière, forment autour du nombril des creux d et des reliefs merveilleux ». — « Tu dessineras, dit-il, « l’os qui est placé entre les deux hanches, il est très « beau et s’appelle croupion ou sacrum. » Un des élèves de Verocchio, Nanni Grosso, mourant à l’hôpital, refusa un crucifix ordinaire qu’on lui présentait et s’en fit apporter un de Donatello, disant que « sinon, il « mourrait désespéré, tant lui déplaisaient les ouvrages « mal faits de son art ». Luca Signorelli, ayant perdu un fils bien-aimé, fit dépouiller le cadavre et en dessina minutieusement tous les muscles ; ils étaient pour lui l’essentiel de l’homme, et il imprimait dans sa mémoire ceux de son enfant. — A ce moment, un seul pas reste encore à faire pour achever l’homme physique : il faut insister davantage sur l’enveloppe de l’écorché, sur la mollesse et le ton de la peau vivante, sur la vitalité délicate et variée de la chair sensible : Corrège et les Vénitiens font ce dernier pas, et l’art s’arrête. Désormais sa floraison est complète ; le sentiment du corps humain a trouvé toute son expression. — Il faiblit peu à peu; on le voit s’amoindrir, perdre une portion de sa sincérité et de son sérieux sous Jules Romain, le Rosso, le Primatice, puis dégénérer en convention d’école, en tradition d’académie, en recette d’atelier. A partir de ce moment, malgré la bonne volonté studieuse des Carrache, l’art s’altère ; il devient moins plastique et plus littéraire. Les trois Carrache,
leurs élèves ou leurs successeurs, Dominiquin, Guide, Guerchin, le Baroche, cherchent les effets dramatiques, les martyres sanglants, les scènes attendrissantes, les expressions sentimentales. Les fadeurs du sigisbéisme et de la dévotion se mêlent aux réminiscences du style héroïque. Sur des corps athlétiques et des musculatures agitées, vous voyez des têtes gracieuses et des sourires béats. Les airs et les mièvreries du monde percent dans les Madones rêveuses, dans les jolies Ilérodiades, dans les séduisantes Madeleines que commande le goût du jour. La peinture qui décline essaye de rendre des nuances que l’opéra naissant va exprimer. L’Àlbane est un peintre de boudoir; Dolci, Cigoli, Sassoferrato sont des âmes délicates, presque modernes. Avec Pietro de Cortone et Luca Giordano, les grandes scènes de la légende chrétienne ou païenne se changent en agréables mascarades de salon ; l’artiste n’est plus qu’un improvisateur brillant, amusant, à la mode, et la peinture finit en même temps que la musique commence, quand l’attention humaine cesse de considérer les énergies du corps pour se tourner vers les émotions du cœur.
Si maintenant vous regardez les grandes écoles étrangères, vous trouverez que leur floraison et leur excellence ont eu pour conditions la domination du même caractère, et que le même sentiment de la vie physique a suscité, au delà des monts et en Italie, les chefs-d’œuvre de l’art. Ce qui distingue les écoles entre elles, c’est que chacune représente un tempérament, le
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 279 tempérament de son climat et de son pays. Le génie des maîtres consiste à faire une race de corps ; à ce titre, ils sont physiologistes comme les écrivains sont psychologues; ils montrent toutes les conséquences et toutes les variétés du tempérament bilieux, lymphatique, nerveux ou sanguin, comme les grands romanciers et les grands dramatistes montrent tous les contre-coups et toutes les diversités de l’a me imaginative, raisonneuse, civilisée ou inculte. — Vous avez vu, chez les artistes florentins, le type allongé, élancé, musculeux, aux instincts nobles, aux aptitudes gymnastiques, tel qu’il peut se dégager dans une race sobre, élégante, active, d’esprit fin, et dans un pays sec. Je vous ai montré dans les artistes vénitiens les formes arrondies, onduleuses et régulièrement épanouies, la chair ample et blanche, les cheveux roux ou blonds, le type sensuel, spirituel, heureux, tel qu’il peut se dégager dans un pays lumineux et humide, parmi des Italiens que leur climat rapproche des Flamands, et qui sont poètes en matière de volupté. Vous pouvez voir, dans Rubens, le Germain blanc ou blafard, rosé ou rougeaud, lymphatique, sanguin, carnassier, grand mangeur, l’homme de la contrée septentrionale et aquatique, grandement taillé, mais non dégrossi, de forme irrégulière et débordante, plantureux de chair, brutal et débridé d’instincts, dont la pulpe flasque rougit subitement par l’afflux des émotions, s’altère aisément au contact des intempéries et se défait horriblement sous la main de la mort. Les peintres espagnols mettront devant vos
yeux le type de leur race, l’animal sec, nerveux, aux muscles fermes, durci par la bise de ses sierras et la brûlure de son soleil, tenace et indomptable, tout bouillonnant de passions comprimées, tout ardent d’un feu intérieur, noir, austère et séché, parmi des tons heurtés d’étoffes sombres et de fumées charbonneuses, qui tout d’un coup s’entr’ouvrent, pour laisser voir un rose délicieux, une pourpre vive de jeunesse, de beauté, d’amour, d’enthousiasme, épanouie sur des joues en fleur. — Plus l’artiste est grand, plus il manifeste profondément le tempérament de sa race; sans s’en douter, il fournit, comme le poète, les plus fructueux documents à l’histoire ; il extrait et amplifie l’essentiel de l’être physique, comme l’autre extrait et amplifie l’essentiel de l’être moral, et l’historien démêle, par les tableaux, la structure et les instincts corporels d’un peuple, comme il démêle, par les lettres, la structure et les aptitudes spirituelles dune civilisation.
YI
La concordance est donc complète, et les caractères apportent avec eux dans l’œuvre d’art la valeur qu’ils ont déjà dans la nature. Selon qu’ils possèdent par euxmêmes une valeur plus ou moins grande, ils communiquent à l’œuvre une valeur plus ou moins grande. Quand ils traversent l’intelligence de l’écrivain ou de l’artiste pour passer du monde réel dans le monde idéal, ils ne perdent rien de ce qu’ils sont; ils se retrouvent après le voyage les mêmes qu’avant le voyage ; ils sont, comme auparavant, des forces plus ou moins grandes, plus ou moins résistantes à l’attaque, capables d’effets plus ou moins vastes et profonds. On comprend maintenant pourquoi la hiérarchie des œuvres d’art répète leur hiérarchie. Au sommet de la nature sont des puissances souveraines qui maîtrisent les autres; au sommet de l’art sont des chefs-d’œuvre qui dépassent les autres; les deux cimes sont de niveau, et les puissances souveraines de la nature s’expriment par les chefs-d’œuvre de l’art*