‹ Philosophie de l'art (volume 2)Chapitre 48 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Il est un second point de vue auquel on doit comparer les caractères ; car ils sont des forces naturelles, et, à ce titre, ils peuvent être évalués de deux façons : on peut considérer une force, d’abord par rapport aux autres, ensuite par rapport à elle-même. Considérée par rapport aux autres, elle est plus grande lorsqu’elle leur résiste et les annule. Considérée par rapport à elle-même, elle est plus grande lorsque le cours de ses effets la conduit, non pas à s’annuler, mais à s’accroître. Elle trouve ainsi deux mesures, parce qu’elle est soumise à deux épreuves, d’abord en subissant l’effet des autres forces, ensuite en subissant son propre effet. Un premier examen nous a montré la première épreuve et le rang plus ou moins haut que reçoivent les caractères, selon qu’ils sont plus ou moins durables, et que, livrés à l’attaque des mêmes causes destructives, ils subsistent plus intacts et plus longtemps. Un second examen va nous montrer la seconde épreuve et la place plus ou

LE DEGRÉ DE BIENFAISANCE DU CARACTÈRE 283 moins élevée qu’obtiennent les caractères, suivant que, livrés à eux-mêmes, ils aboutissent plus ou moins complètement à leur anéantissement ou à leur développement propre, par l’anéantissement ou le développement de l’individu et du groupe en qui on les rencontre. Dans le premier cas, nous sommes descendus, degré par degré, vers ces puissances élémentaires qui sont le principe de la nature, et vous avez vu la parenté de l’art avec la science. Dans le second cas, nous monterons, degré par degré, vers ces formes supérieures qui sont le but de la nature, et vous verrez la parenté de l’art avec la morale. Nous avons considéré les caractères selon qu’ils sont plus ou moins importants ; nous allons considérer les caractères selon qu’ils sont plus ou moins bienfaisants.

Commençons par l’homme moral et par les œuvres d’art qui l’expriment. Il est manifeste que les caractères dont il est doué sont plus ou moins bienfaisants, ou malfaisants, ou mixtes. Nous voyons tous les jours des individus et des sociétés prospérer, accroître leur puissance, échouer dans leurs entreprises, se ruiner, périr; et, chaque fois, si l’on prend leur vie en bloc, on trouve que leur chute s’explique par quelque vice de structure générale, par l’exagération d’une tendance, par la disproportion d’une situation et d’une aptitude, de même que leur succès a pour cause la stabilité de l’équilibre intime, la modération d’une convoitise ou l’énergie d’une faculté. Dans le courant tempétueux de la vie, les caractères sont des poids ou des flotteurs qui tantôt nous font couler à fond, tantôt nous maintiennent à la surface. Ainsi s’établit une seconde échelle; les caractères s’y classent, selon qu’ils nous sont plus ou moins nuisibles ou salutaires, par la grandeur de la difficulté ou de l’aide qu’ils introduisent dans notre vie, pour la détruire ou la conserver.

Il s’agit donc de vivre, et, pour l’individu, la vie a deux directions principales: ou il connaît, ou il agit; c’est pourquoi on peut distinguer en lui deux facultés principales, l’intelligence et la volonté. D’où il suit que

LE DEGRÉ DE BIENFAISANCE DtJ CARACTÈRE 285 tous les caractères de la volonté et de l’intelligence qui aident l’homme dans l’action et la connaissance sont bienfaisants, et les contraires malfaisants. — Dans le philosophe et le savant, c’est l’observation et la mémoire exactes du détail, jointes à la prompte divination des lois générales et à la prudence méticuleuse qui soumet toute supposition au contrôle des vérifications prolongées et méthodiques. Dans l’homme d’État et l’homme d’affaires, c’est un tact de pilote, toujours en alerte et toujours sûr, c’est la ténacité du bon sens, c’est l’accommodation incessante de l’esprit aux variations des choses, c’est une sorte de balance intérieure prête à mesurer toutes les forces circonvoisines, c’est une imagination limitée et réduite aux inventions pratiques, c’est l’instinct imperturbable du possible et du réel. Dans l’artiste, c’est la sensibilité délicate, la sympathie vibrante, la reproduction intérieure et involontaire des choses, la subite et originale compréhension de leur caractère dominant et de toutes les harmonies environnantes. Vous trouveriez, pour chaque espèce d’œuvre intellectuelle, un groupe de dispositions analogues et distinctes. Ce sont là autant de forces qui conduisent l’homme à son but, et il est clair que chacune, dans son domaine, est bienfaisante, puisque son altération son insuffisance ou son absence imposent à ce domaine la sécheresse et la stérilité. — Pareillement, et dans le même sens, la volonté est une puissance, et, considérée en soi, elle est un bien. On admire la fixité de la résolution qui, une fois prise, persiste invincible au

PHILOSOPHIE DE L’ÀUT

choc aigu de la douleur physique, à la longue obsession de la douleur morale, au trouble des ébranlements subits, à l’attrait des séductions choisies, à toutes les diversités de l’épreuve qui, par la violence ou la douceur, par le bouleversement de l’esprit ou par l'affaiblissement du corps, travaille à la renverser. Quel que soit son soutien, extase des martyrs, raison des stoïciens, insensibilité des sauvages, opiniâtreté native ou orgueil acquis, elle est belle, et, non seulement toutes les portions de l’intelligence, lucidité, génie, esprit, raison, tact, finesse, mais encore toutes les portions de la volonté, courage, initiative, activité, fermeté, sang-froid, sont les fragments de l’homme idéal que nous cherchons maintenant à construire, parce qu’elles sont des lignes de ce caractère bienfaisant que nous avons d’abord tracé.

Il nous faut voir à présent cet homme dans son groupe. Quelle est la disposition qui rendra sa vie bienfaisante pour la société dans laquelle il est compris? Nous connaissons les instruments intérieurs qui lui sont utiles ; où est le ressort intérieur qui le rendra utile à autrui?

11 en est un qui est unique ; c’est la faculté d’aimer ; car aimer, c’est avoir pour but le bonheur d’un autre, se subordonner à lui, s’employer et se dévouer à son bien. Vous reconnaissez là le caractère bienfaisant par excellence ; il est visiblement le premier de tous dans l’échelle que nous composons. Nous sommes touchés à son aspect, quelle que soit sa forme, générosité, huma-

LE DEGRÉ DE BIENFAISANCE DU CARACTÈRE 28 i nité, douceur, tendresse, bonté native; notre sympathie s’émeut en sa présence, quel que soit son objet : soit qu’il constitue l’amour proprement dit, la donation complète d’une personne humaine à une personne de l’autre sexe et l’union de deux vies confondues en une seule ; soit qu’il aboutisse aux diverses affections de famille, celle des parents et des enfants, celle du frère et de la sœur; soit qu’il produise la forte amitié, la parfaite confiance, la fidélité mutuelle de deux hommes qui ne sont point liés entre eux par le sang. — Plus son objet est vaste, plus nous le trouvons beau. C’est que sa bienfaisance s’étend avec le groupe auquel elle s’applique. C’est pourquoi, dans l’histoire et dans la vie, nous réservons notre admiration la plus haute pour les dévouements qui s’emploient au service des intérêts généraux : pour le patriotisme, tel qu’on le vit à Rome au temps d’Annibal, dans Athènes au temps de Thémistocle, en France en 1792, en Allemagne en 1813; pour le grand sentiment de charité universelle, qui conduisit les missionnaires bouddhistes ou chrétiens chez les peuples barbares ; pour ce zèle passionné qui a soutenu tant d’inventeurs désintéressés et suscité dans l’art, dans la science, dans la philosophie, dans la vie pratique, toutes les œuvres et toutes les institutions belles ou salutaires ; pour toutes ces vertus supérieures qui, sous le nom de probité, justice, honneur, capacité de sacrifice, subordination de soimême à quelque haute idée d’ensemble, développent la civilisation humaine, et dont les stoïciens, Marc-Aurèle

PHILOSOPHIE DE fAUT

au premier rang, ont donné à la fois le précepte et l’exemple. Je n’ai pas besoin de vous montrer comment, dans l’échelle ainsi construite, les caractères inverses occupent la place inverse. Il y a longtemps que cet ordre a été trouvé; les nobles morales de la philosophie antique l’ont établi avec une sûreté de jugement et une simplicité de méthode incomparables; avec un bon sens tout romain, Cicéron l’a résumé dans son traité Des Offices. Si les âges postérieurs y ont ajouté quelques développements, ils y ont introduit beaucoup d’erreurs; et, dans la morale comme dans l’art, c’est toujours chez les anciens qu’il nous faut chercher nos préceptes. Les philosophes de ce temps disaient que le stoïcien conformait sa raison et son âme à celles de Jupiter1; les hommes de ce temps auraient pu souhaiter que Jupiter conformât sa raison et son âme à celles du stoïcien.

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