Mot de Stendhal
paru sublimes au début de la révolution littéraire dont nous voyons aujourd’hui la fin : Atala , le Dernier des Abencérages , les Natchez, et plusieurs personnages de madame de Staël et de lord Byron. A présent le premier stade de la carrière a été franchi, et, de la distance où nous sommes, nous démêlons sans peine l’emphase et l’affectation que les contemporains ne voyaient pas. La célèbre élégie de Millevoye sur la Chute des feuilles nous laisse aussi froids que les Messéniennes de Casimir Delavigne; c’est que les deux œuvres, demi-classiques et demi-romantiques, convenaient par leur caractère mixte à une génération placée sur la frontière de deux périodes, et leur succès a eu justement la durée du caractère moral qu’elles manifestaient.
Plusieurs cas très remarquables montrent, avec une évidence parfaite, comment la valeur de l’œuvre croît et décroît avec la valeur du caractère exprimé. Il semble qu’ici la nature ait, de dessein prémédité, institué l’expérience et la contre-expérience. On peut citer des écrivains qui, parmi vingt ouvrages secondaires, ont laissé un ouvrage de premier ordre. Dans l’un et l’autre cas, le talent, l’éducation, la préparation, l’effort, tout était pareil; cependant, dans le premier, il est sorti du creuset une œuvre ordinaire ; dans le second, un chef-d’œuvre a paru au jour. C’est que, dans le premier cas, l’écrivain n’avait exprimé que des caractères superficiels et éphémères, tandis que, dans le second, il a saisi des caractères durables et profonds. Lesage à écrit douze volumes de romans imités de l’espagnol, et
PHlLOSOPIIIÈ DE L’ART
l’abbé Prévost vingt volumes de nouvelles tragiques ou touchantes; les curieux seuls vont les chercher, mais tout le monde a lu Gil Blas et Manon Lescaut . C’est que, deux fois, une chance heureuse a mis sous la main de l’artiste un type stable dont chacun retrouve les traits dans la société qui l’entoure ou dans les sentiments de son propre cœur. Gil Blas est un bourgeois muni de l’éducation classique, ayant traversé les différentes conditions de la société et fait fortune, de conscience assez large, un peu valet pendant toute sa vie, « un peu picaro » dans sa jeunesse, s’accommodant à la morale du monde, point du tout stoïcien, encore moins patriote, attrapant sa part du gâteau, et mordant à belles dents dans le gâteau public, mais gai, sympathique, point hypocrite, capable de se juger à l’occasion, ayant des retours de probité, avec un fonds d’honneur et de bonté, et finissant par la vie rangée et honnête. Un pareil caractère, moyen en toutes choses, une pareille destinée, si mélangée et traversée, se rencontrent aujourd’hui et se rencontreront demain comme au xvme siècle. Pareillement, dans Manon Lescaut , la courtisane qui est bonne fille, immorale par le besoin du luxe, mais affectueuse par instinct, capable à la fin de payer d’un amour égal l’amour absolu qui pour elle a fait tous les sacrifices, est un type si visiblement durable que George Sand dans Leone Leoniy et Victor Hugo dans Marion Delorme , l’ont repris pour le mettre en scène, en retournant les rôles ou en changeant le moment. — De Foe a écrit deux cents volumes et Cervantès je ne
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 2G1 sais combien de drames et de nouvelles, l’un avec la vraisemblance de détails, la minutie, l’exactitude sèche d’un puritain homme d’affaires, l'autre avec l’invention, le brillant, l’insuffisance, la générosité d’un Espagnol aventurier et chevalier : il reste de l’un Robinson Cru soé et de l’autre Don Quichotte . C’est que Robinson est d’abord le véritable Anglais, tout pétri des profonds instincts de sa race encore visibles dans le matelot et le squatter de son pays, violent et raide dans ses résolutions, protestant et biblique de cœur, avec ces sourdes fermentations d’imagination et de conscience qui amènent la crise de la conversion et de la grâce, énergique, obstiné, patient, infatigable, né pour le travail, capable de défricher et de coloniser des continents; c’est que le même personnage, outre le caractère national, offre aux yeux la plus grande épreuve de la vie humaine et l’abrégé de toute l’invention humaine, en montrant l’individu arraché à la société civilisée et contraint de retrouver, par son effort solitaire, tant d'arts et tant d’industries dont les bienfaits nous entourent, comme l’eau entoure un poisson, à toute heure et à notre insu. — Pareillement, dans Don Quichotte, vous voyez d’abord l’Espagnol chevaleresque et malade d’esprit, tel que huit siècles de croisades et de rêves exagérés l’avaient fait, mais en outre un des personnages éternels de l’histoire humaine, l’idéaliste héroïque, sublime, songecreux, maigre et battu ; et tout en regard, pour fortifier l’impression, le lourdaud sensé, positiviste, vulgaire et gras. — Vous citerai-je encore un de ces personnages
immortels dans lesquels une race et une époque se reconnaissent, et dont le nom devient un des mots courants de la langue, le Figaro de Beaumarchais, sorte de Gil Blas plus nerveux et plus révolutionnaire que l’autre ? Et pourtant l’auteur n’était qu’un homme de talent; il était trop pétillant d’esprit pour créer, comme Molière, des âmes vivantes ; mais un jour, se peignant lui-même avec sa gaieté, ses expédients, ses irrévérences, ses reparties, son courage, sa bonté foncière, sa verve inépuisable, il a peint, sans le vouloir, le portrait du vrai Français, et son talent s’est élevé jusqu’au génie. — La contre-épreuve a été faite, et il y a des cas où le génie est descendu jusqu’au talent. Tel écrivain, qui sait dresser en pied et faire mouvoir les plus grands personnages, laisse, dans son peuple de figures, un groupe de créatures non viables, qui, au bout d’un siècle, semblent mortes ou choquantes, que le ridicule atteint, dont tout l’intérêt est pour les antiquaires et les historiens. Par exemple les amoureux de Racine sont des marquis; pour tout caractère, ils ont de bonnes façons; l’auteur arrangeait leurs sentiments pour ne pas déplaire aux « petits maîtres »; il les faisait galants; entre ses mains, ils devenaient des poupées de cour; encore aujourd’hui, les étrangers, même instruits, ne peuvent supporter M. Ilippolyte et M. Xipharès. — Pareillement, dans Shakespeare, les clowns n’amusent plus et les jeunes gentilshommes paraissent extravagants; il faut être critique et curieux de profession pour se mettre au point de vue; leurs jeux de mots
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 263 rebutent; leurs métaphores sont inintelligibles; leur galimatias prétentieux est une convention du xvie siècle, comme la tirade épurée est une bienséance du xvne siècle. Ce sont là aussi des personnages de mode ; le dehors et l’elTet du moment sont si prédominants en eux que le reste disparaît. — Vous voyez, par cette double expérience, l’importance des caractères profonds et durables, puisque leur manque rabaisse au second rang une œuvre de grand homme, et que leur présence élève l’œuvre d’un talent moindre au premier rang.
C’est pourquoi, si l’on parcourt les grandes œuvres littéraires, on trouvera que toutes manifestent un caractère profond et durable, et que leur place est d’autant plus haute que ce caractère est plus durable et plus profond. Elles sont des résumés qui présentent à l’esprit, sous une forme sensible, tantôt les traits principaux d’une période historique, tantôt les instincts et les facultés primordiales d’une race, tantôt quelque fragment de l’homme universel et ces forces psychologiques élémentaires qui sont les dernières raisons des événements humains. — Nous n’avons pas besoin, pour nous en convaincre, de passer en revue les diverses littératures. Il vous suffira de remarquer l’emploi que l’on fait aujourd’hui des œuvres littéraires en histoire. C’est par elles que l’on supplée à l’insuffisance des mémoires, des constitutions et des pièces diplomatiques; elles nous montrent, avec une clarté et une précision étonnantes, les sentiments des diverses époques, les instincts et les aptitudes des diverses races, tous les grands ressorts
cachés dont l’équilibre maintient les sociétés et dont le désaccord amène les révolutions. — L’histoire positive et la chronologie de l’Inde ancienne sont presque nulles; mais ses poèmes héroïques et sacrés nous restent, et nous y voyons son âme à nu, je veux dire l’espèce et l’état de son imagination, l’énormité et la liaison de ses rêves, la profondeur et le trouble de ses divinations philosophiques, le principe intérieur de sa religion et de ses institutions. — Considérez l’Espagne à la fin du xvie siècle et au commencement du xvue; si vous lisez Lazarillo de Tomès et les romans picaresques, si vous étudiez le théâtre de Lope, de Calderon et des autres dramatistes, vous verrez surgir devant vous deux figures vivantes, le gueux et le cavalier, qui vous montreront toutes les misères, toutes les grandeurs et toute la folie de cette étrange civilisation. — Plus l’œuvre est belle, plus les caractères quelle manifeste sont intimes. On pourrait extraire de Racine tout le système de sentiments monarchiques de notre xvne siècle, le portrait du roi, de la reine, des enfants de France, des courtisans nobles, des dames d’honneur et des prélats, toutes les idées maîtresses du temps, fidélité féodale, honneur chevaleresque, sujétion d’antichambre, politesse de palais, dévouement de sujet et de domestique, perfection des manières, empire et tyrannie des bienséances, délicatesses artificielles et naturelles de langage, de cœur, de christianisme et de morale, bref les habitudes et les sentiments qui composent les principaux traits de l’ancien régime. — Nos deux grandes épopées mo-
LE DEGRÉ D'IMPORTANCE DU CARACTÈRE 205 dernes, la Divine comédie et Faust , sont l’abrégé des deux grandes époques de l’histoire européenne. L’une montre la façon dont le moyen âge a envisagé la vie, l’autre montre la façon dont nous l’envisageons. L’une et l’autre expriment la plus haute vérité que deux esprits souverains, chacun dans leur temps, aient atteinte. Le poème de Dante est la peinture de l'homme qui, ravi hors de ce monde éphémère, parcourt le monde surnaturel, seul définitif et subsistant; il y monte conduit par deux puissances, l’amour exalté, qui est alors le roi de la vie humaine, et la théologie exacte, qui est alors la reine de la pensée spéculative ; son rêve, tour à tour horrible et sublime, est l’hallucination mystique, qui semble alors l’état parfait de l’esprit humain. Le poème de Goethe est la peinture de l’homme qui, promené à travers la science et la vie, s’y meurtrit, s'en dégoûte, erre et tâtonne, s’établit enfin avec résignation dans l’action pratique, sans que jamais, parmi tant d’expériences douloureuses et de curiosités inassouvies, il cesse d’entrevoir, sous son voile légendaire, ce royaume supérieur des formes idéales et des forces incorporelles au seuil duquel la pensée s’arrête et que les divinations du cœur peuvent seules pénétrer. — Entre tant d’œuvres accomplies qui manifestent le caractère essentiel d’une époque ou d’une race, il en est qui, par une rencontre rare, expriment en outre quelque sentiment, quelque type commun à presque tous les groupes de l’humanité; tels sont les Psaumes hébreux, qui mettent l’homme monothéiste en face du Dieu tout-puissant,
roi et justicier; Y Imitation, qui montre l'entretien de l’âme tendre avec le Dieu affectueux et consolateur; les poèmes d’Homère et les Dialogues de Platon, qui représentent la jeunesse héroïque de l’homme agissant ou la charmante adolescence de l’homme pensant; presque toute cette littérature grecque, qui eut le privilège de représenter les sentiments sains et simples; Shakespeare enfin, le plus grand des créateurs d’âmes, le plus profond des observateurs de l’homme, le plus clairvoyant de tous ceux qui ont compris le mécanisme des passions humaines, les fermentations sourdes et les explosions violentes de la cervelle imaginative, les détraquements imprévus de l’équilibre intérieur, les tyrannies de la chair et du sang, les fatalités du caractère et les causes obscures de notre folie ou de notre raison. Don Quichotte, Candide , Robinson Crusoé , sont des livres d’une portée pareille. Les œuvres de cette espèce survivent au siècle et au peuple qui les ont produites. Elles débordent au delà des limites ordinaires du temps et de l’espace; partout où se trouve un esprit qui pense, elles sont comprises; leur popularité est indestructible et leur durée indéfinie. Dernière preuve de la correspondance qui lie les valeurs morales aux valeurs littéraires, et du principe qui ordonne les œuvres d’crt au-dessous ou au-dessus les unes des autres, suivant l’importance, la stabilité, la profondeur du caractère historique ou psychologique qu’elles ont exprimé.
Il nous reste à construire une échelle semblable pour l’homme physique et pour les arts qui le représentent, j’entends la sculpture et notamment la peinture; selon la môme méthode, nous chercherons d’abord quels sont, dans l'homme physique, les caractères les plus stables, puisque ce sont les plus importants.
11 est clair d’abord que l’habit à la mode est un caractère fart secondaire ; il change tous les deux ans, ou tout au moins tous les dix ans. Il en est de même du vêtement pris en général ; c’est un dehors et un décor; on peut l’ôter en un tour de main; l’essentiel, dans le corps vivant, c’est le corps vivant lui-même : le reste est accessoire et artificiel. — D’autres caractères, qui, cette fois, appartiennent au corps lui-même, sont aussi d’importance médiocre; ce sont les particularités de profession et de métier. Un forgeron a d’autres bras qu’un avocat; un officier marche autrement qu’un prêtre’; un villageois qui travaille tout le jour a d’autres muscles, une autre couleur de peau, une autre courbure d’échine, un autre plissement de front, une autre allure qu’un homme de la ville, enfermé dans ses salons ou dans ses bureaux. Sans doute ces caractères ont une certaine solidité ; l’homme les garde toute sa vie ; une fois contracté, le pli persiste; mais un accident très
léger a suffi pour les produire, et un autre accident non moins léger eût suffi pour les ôter. Ils ont pour unique cause un hasard de naissance et d’éducation; changez l’homme de condition et de milieu, vous trouverez en lui des particularités contraires; le citadin élevé en paysan aura la tournure d’un paysan, et le paysan élevé en citadin la tournure d’un citadin. La marque d’origine, qui subsistera après trente ans d’éducation, ne sera visible, si elle subsiste, qu’au psychologue et au moraliste; le corps n’en gardera que des traits imperceptibles, et les caractères intimes et stables, qui sont son essence, composent une couche bien plus profonde, que ces causes passagères n’atteignent pas.
D’autres influences qui sont prépondérantes sur l’âme ne laissent qu’une faible empreinte sur le corps; je veux parler des époques historiques. Le système des idées et des sentiments qui occupaient une tête humaine sous Louis XIV était tout autre qu’aujourd’hui, mais la charpente corporelle ne différait guère; tout au plus, en consultant les portraits, les statues et les estampes, vous pouvez découvrir alors une habitude plus grande des attitudes mesurées et nobles. Ce qui varie le plus, c’est le visage; une figure de la Renaissance, telle que nous la voyons dans les portraits du Bronzino ou de Van Dyck, est plus énergique et plus simple qu’une figure moderne; depuis trois siècles, la multitude des idées nuancées et changeantes dont nous sommes remplis, la complication de nos goûts, l’inquiétude fiévreuse
de la pensée, l’exagération de la vie cérébrale, la tyrannie du travail continu, ont affiné, troublé et tourmenté l’expression et le regard. Enfin, si l’on prend des périodes longues, on pourra découvrir une certaine altération de la tête elle-même; les physiologistes qui ont mesuré des crânes du xne siècle leur ont trouvé une capacité moindre qu’aux nôtres. Mais l’histoire, qui tient un registre si exact des variations morales, ne constate qu’en bloc et très imparfaitement les variations physiques. C’est que la même altération de l’animal humain, énorme au moral, est très mince au physique; une imperceptible modification du cerveau fait un fou, un imbécile ou un homme de génie; une révolution sociale, qui, au bout de deux ou trois siècles, renouvelle tous les ressorts de l’esprit et de la volonté, ne fait qu’effleurer les organes, et l’histoire, qui nous fournit les moyens de subordonner les uns aux autres les caractères de l’âme, ne nous fournit pas les moyens de subordonner les uns aux autres les caractères du corps.
Il nous faut donc prendre une autre voie, et, ici encore, c’est le principe de subordination des caractères qui nous conduit. Vous avez vu que lorsqu’un caractère est plus stable, c’est qu’il est plus élémentaire; sa durée a pour cause sa profondeur. Cherchons donc dans le corps vivant les caractères propres aux éléments, et pour cela rappelez-vous un modèle tel que vous en avez sous les yeux dans vos salles d’étude. Voilà un homme nu ; qu’y a-t-il de commun dam toutes les portions de
celte surface animée? Quel est l’élément qui, répété et diversifié, se trouve dans chaque fragment de l’ensemble?— Au point de vue de la forme, c’est un os muni de tendons et revêtu de muscles, ici l’omoplate et la clavicule, là le fémur et l’os des hanches; plus haut, la colonne des vertèbres et le crâne, chacun avec ses articulations, ses creux, ses saillies, son aptitude à servir de point d’appui ou de levier, et ces torsades de chair rétractiles qui tour à tour se relâchent et se tendent, pour lui communiquer ses différentes positions et ses divers mouvements. Un squelette articulé et un revêtement de muscles, tous logiquement enchaînés, superbe et savante machine d’action et d’effort : voilà le fond de l’homme visible. Si maintenant vous tenez compte, en le considérant, des modifications que la race, le climat et le tempérament y introduisent, mollesse ou dureté des muscles, proportions diverses des parties, élancement ou rentassement de la taille et des membres, vous aurez en main toute la charpente intime du corps, telle que la saisit la sculpture ou le dessin — Sur l’écorché s’étend une seconde enveloppe, commune aussi à toutes les parties, la peau à papilles frémissantes, vaguement bleuie par le lacis des petites veines, vaguement jaunie par l’affleurement des gaines tendineuses, vaguement rougie par l’afflux du sang, nacrée au contact des aponévroses, tantôt lisse et tantôt striée, d’une richesse et d’une variété incomparables de tons, lumineuse dans l’ombre, toute palpitante à la lumière, trahissant, par sa sensibilité nerveuse, les
délicatesses de la pulpe molle et le renouvellement de la chair coulante dont elle est le voile transparent. Si, outre cela, vous remarquez les diversités que la race, le climat, le tempérament y apportent; si vous notez comment, chez le lymphatique, le bilieux ou le sanguin, elle se trouve tantôt tendre, flasque, rosée, blanche, blafarde, tantôt ferme, consistante, ambrée, ferrugineuse, vous tiendrez le second élément de la vie visible, celui qui est le domaine du peintre et que le coloriste seul peut exprimer. Ce sont là les caractères intimes et profonds de l’homme physique, et je n’ai pas besoin de montrer qu’ils sont stables, puisqu’ils sont inséparables de l’individu vivant.
A cette échelle de valeurs physiques correspond, échelon par échelon, une échelle de valeurs plastiques. Toutes choses égales d’ailleurs, selon que le caractère mis en lumière par un tableau ou une statue est plus ou moins important, ce tableau et cette statue sont plus ou moins beaux. C’est pourquoi, au plus bas rang, vous trouvez ces dessins, ces aquarelles, ces pastels, ces statuettes qui, dans l’homme, peignent, non pas l’homme, mais le vêtement, surtout le vêtement du jour. Les Revues illustrées en sont pleines; ce sont presoue des gravures de mode; le costume s’y étale dans toutes ses exagérations : tailles de guêpe, jupes monstrueuses, coiffures surchargées et fantastiques; l’artiste ne tient pas compte de la déformation du corps humain ; ce qui lui plaît, c’est l’élégance du moment, le luisant des étoffes, la correction des gants, la perfection du chignon. A côté des journalistes de la plume, il est le journaliste du crayon ; il peut avoir beaucoup de talent et d’esprit, mais il ne s’adresse qu’à un goût passager; dans vingt ans, ses habits seront démodés. Beaucoup d’esquisses de ce genre qui, en 1830, étaient vivantes, ne sont plus aujourd’hui qu’historiques ou grotesques. Nombre de portraits, dans nos expositions annuelles, ne sont que le portrait d’une robe, et, à côté des pein-
LE DEGRÉ D’IMPORTANCE DU CARACTÈRE 275 très de l’homme, il y a les peintres de la moire antique et du satin.
D’autres peintres, quoique supérieurs à ceux-ci, restent encore sur les degrés inférieurs de l’art ; ou plutôt, ils ont du talent à côté de leur art; ce sont des observateurs dépaysés, nés pour faire des romans et des études de mœurs, et qui, au lieu d’une plume, ont un pinceau à la main. Ce qui les frappe, ce sont les particularités de métier, de profession, d’éducation, l’empreinte du vice ou de la vertu, de la passion ou de l’habitude ; Hogarth, Wilkie, Mulready, quantité de peintres anglais ont eu ce don si peu pittoresque et si littéraire. Dans l’homme physique, ils ne voient que l’homme moral ; chez eux la couleur, le dessin, la vérité et la beauté du corps vivant sont subordonnés. 11 s’agit pour eux de représenter, avec des formes, des attitudes et des couleurs, tantôt la frivolité d’une dame à la mode, tantôt la douleur honnête d’un vieil intendant, tantôt l’avilissement d’un joueur, vingt petits drames ou comédies de la vie réelle, tous instructifs ou divertissants, presque tous destinés à inspirer de bons sentiments ou à corriger des travers. A proprement parler, ils ne peignent que des âmes, des esprits, des émotions; ils appuient si fort de ce côté, qu’ils outrent ou raidissent la forme ; maintes fois leurs tableaux sont des caricatures, et toujours ce sont des illustrations, les illustrations d’une idylle de village ou d’un roman d’intérieur, que Burns, Fielding ou Dickens auraient dû écrire. Les mêmes préoccupations les suivent quand Us