CHAPITRE II
LA CONDITION PRIMAIRE
Telle est l’œuvre : il nous reste, selon notre méthode, à connaître son milieu.
Considérons d’abord la race d’hommes qui l’a faite ; si, dans les arts du dessin, ils ont pris cette voie, c’est en vertu d’instincts nationaux et permanents. L’imagination de l’Italien est classique, c’est-à-dire latine, analogue à celle des anciens Grecs et des anciens Romains ; on en a pour preuve, non seulement les œuvres de sa renaissance, sculptures, édifices et peintures, mais encore son architecture du moyen âge et sa musique moderne. — Au moyen âge, l’architecture gothique, qui se répandait dans toute l’Europe, n’a pénétré en Italie que tardivement, par des imitations incomplètes; si l’on y rencontre deux églises tout à fait gothiques, l’une à Milan, l’autre au couvent d’Assise, elles sont l’œuvre d’architectes étrangers; même sous les envahisseurs germains, au plus fort de l’exaltation chrétienne, lus Italiens ont bâti dans le style ancien ; quand ils l’ont renouvelé, ils ont gardé le goût des formes solides, des murs pleins, de l’ornementation modérée, de la lumière
naturelle et claire, et leurs édifices, par leur air de force, de joie, de sérénité, d’élégance aisée, font contraste avec la complication grandiose, l'orfèvrerie hérissée, la sublimité douloureuse, le jour sombre ou transfiguré des cathédrales d’outre monts. — Pareillement et de nos jours, leur musique chantante, nettement rythmée, agréable jusque dans l’expression des sentiments tragiques, oppose ses symétries, ses rondeurs, ses cadences, son génie théâtral, disert, brillant, limpide et borné, à la musique instrumentale allemande, si grandiose, si libre, parfois si vague, si propre à exprimer les rêves les plus délicats, les émotions les plus intimes, et ce je ne sais quoi de l’âme sérieuse qui, dans ses divinations et ses agitations solitaires, entrevoit l’infini et Y au-delà. — Si nous considérions la manière dont les Italiens et en général les peuples latins entendent l’amour, la morale, la religion, si nous observions leur littérature, leurs mœurs et leur façon de comprendre la vie, nous y verrions, par cent traits profonds, éclater un genre d’imagination semblable. Son trait distinctif est le talent et le goût de l’ordonnance, partant, de la régularité, de la forme harmonieuse et correcte ; elle est moins flexible et pénétrante que l’imagination germanique; elle s’attache moins au fond qu’au dehors ; elle préfère la décoration extérieure à la vie intime : elle est plus idolâtrique et moins religieuse, plus pittoresque et moins philosophique, plus limitée et plus belle. Elle comprend mieux l’homme que la nature ; elle comprend mieux l’homme en société
LA CONDITION PRIMAIRE
que l’homme barbare. Elle a de la peine à se plier jusqu’à imiter et représenter, comme l’autre, la sauvagerie, la rusticité, la bizarrerie, l’accident, le désordre, l’éruption des puissances spontanées, les particularités innombrables et incommunicables de l’individu, les créatures inférieures ou sans formes, la vie sourde et indéfinie répandue dans tous les ordres de l’être; elle n’est pas un miroir universel ; ses sympathies sont restreintes. Mais, dans son royaume, qui est celui de la forme, elle est souveraine; auprès d’elle, l’esprit des lutres races est grossier et brutal ; seule elle a découvert et manifesté l’ordre naturel des idées et des images. Des deux grandes races où elle s’est le plus complètement exprimée, l’une, la française, plus septentrionale, plus prosaïque et plus sociable, a eu pour œuvre propre l'ordonnance de$ idées pures, c’est-à-dire la méthode du raisonnement et l’art de la conversation; l’autre, l’itaïienne,plus méridionale, plus artiste et plus capable d’images, a eu pour œuvre propre l’ordonnance des formes sensibles, je veux dire la musique et les arts du dessin. — C’est ce talent natif, visible dès son origine, permanent dans toute son histoire, imprimé dans toutes les portions de sa pensée et de son action, qui, rencontrant à la fin du XVe siècle des circonstances favorables, produisit une moisson de chefs-d’œuvre. En effet, l’Italie eut alors, ensemble ou presque à la fois, non seulement cinq ou six grands peintres d’un génie extraordinaire et supérieurs à tous ceux que depuis on a vus, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Giorgione,
Titien, Véronèse, le Corrège, mais encore un peuple de peintres éminents et accomplis, Andrea del Sarto, le Sodoma, Fra Bartolomeo, le Pontormo, Albertinelli, le Rosso, Jules Romain, Polydore de Caravage, le Primatice, Sébastien del Piombo, Palma le vieux, Bonifazio, Paris Bordone, Tintoret, Luini, cent autres moins connus, élevés dans le même goût, possesseurs du même style, et qui font une armée dont ceux-ci ne sont que les capitaines; en outre, un nombre presque égal, de sculpteurs et d’architectes supérieurs, quelques-uns un peu antérieurs, la plupart contemporains, Ghiberti, Donatello, Jacopo délia Quercia, Baccio Bandinelli, Bambaja, Luca délia Robbia, Benvenuto Cellini, Brunelleschi, Bramante, Antonio de San Gallo, Palladio, Sansovino; et enfin, autour de ces familles d’artistes si variées et si fécondes, une multitude de connaisseurs, de protecteurs, d’acheteurs, un vaste public qui faisait cortège, non seulement des gentilshommes et des lettrés, mais des bourgeois, des artisans, de simples moines, des gens du peuple; si bien que le grand goût à celle époque fut naturel, spontané, universel, et que la cité contribuait tout entière, par sa sympathie et son intelligence, aux œuvres que les maîtres signaient de leur nom. On ne peut donc considérer l’art de la Renaissance comme l’effet d’un hasard heureux; il ne s’agit point ici d’un coup de dés amenant sur la scène du monde quelques têtes mieux douées, un lot extraordinaire de génies pittoresques; on ne peut nier que la cause de cette belle floraison soit une disposition géné-
LA GONDITION PRIMAIRE
raie des esprits, une surprenante aptitude répandue dans toutes les couches delà nation. Cette aptitude a été momentanée, et l’art a été momentané. Elle a commencé, puis elle a fini, à des époques fixes ; l’art a commencé, puis a fini, aux mêmes époques fixes. Elle s’est développée dans un certain sens; l’art s’est développé dans le même sens. Elle est comme le corps dont il est l’ombre : il suit sa naissance, sa croissance, sa décadence et sa direction; Elle l’amène et l’entraîne avec elle, et le fait varier d’après ses variations; il dépend d’elle dans toutes ses parties et dans tout son cours. Elle est sa condition suffisante et nécessaire ; et, partant, c’est elle qu’il faut étudier en détail pour le comprendre et l’expliquer.