CHAPITRE III
LES CONDITIONS SECONDAIRES
Trois conditions sont nécessaires pour que l’homme puisse goûter et produire la grande peinture. — Il faut d’abord qu’il soit cultivé. Des rustres misérables, abrutis, courbés tout le jour sur leur glèbe, des chefs de guerre chasseurs, gloutons, buveurs, occupés toute l’année de cavalcades et de batailles, sont encore trop enfoncés dans la vie animale pour comprendre l’élégance des formes et l’harmonie des couleurs. Un tableau est un ornement dans une église ou dans un palais ; pour le regarder avec intelligence et avec plaisir, il faut que le spectateur soit à demi dégagé des préoccupations grossières, qu’il n’ait point pour tout souci la pensée d’une bombance ou d’un horion, qu’il soit sorti de la barbarie et de l’oppression primitives, que, par delà l’exercice des muscles, le déploiement des instincts belliqueux et l’assouvissement des besoins corporels, il souhaite des jouissances fines ou nobles. Il était brutal, et il devient contemplatif. Il consommait et détruisait, il embellit et savoure. Il vivait, il décore sa vie. Tel est le vaste changement qui s’opère en Italie au xve siècle.
L’homme y passe des mœurs féodales à l’esprit moderne, et cette grande traversée s’opère en Italie plus tôt que partout ailleurs.
Il y a de cela plusieurs causes. La première, c’est que les gens de ce pays ont une extrême finesse et une grande promptitude d’esprit. La civilisation leur semble innée; du moins, ils y atteignent presque sans aide. Même dans les classes rustiques et incultes, l’intelligence est vive et dégagée. Comparez-les aux gens de même condition dans le nord de la France, en Allemagne et en Angleterre : la différence deviendra contraste. En Italie, un garçon d’hôtel, un paysan, un facchino que vous rencontrez dans la rue, savent causer, comprendre, raisonner; ils portent des jugements, ils connaissent les hommes, ils dissertent sur la politique ; ils manient les idées comme la parole, d’instinct, parfois brillamment, toujours aisément et presque toujours bien; surtout, ils ont le sentiment naturel et passionné du beau. Il n’y a que ce pays où l’on entende les gens du peuple s’écrier devant une église ou un tableau : « 0 Dio, com’è belle I » et la langue italienne a, pour exprimer cet élan du cœur et des sens, un accent, une sonorité, une emphase admirables, dont la sécheresse des mêmes mots français est impuissante à rendre l’effet.
Cette race si intelligente a eu l’avantage de ne point être germanisée , c’est-à-dire écrasée et transformée au même degré que les autres pays de l’Europe par l’invasion des peuples du J^ord. Les Barbares ne s’y sont éta-
blis que temporairement ou à la surface. Wisigoths, Francs, Hérules, Ostrogoths, tous Font quittée, ou en ont été chassés très vite. Si les Lombards y sont restés, ils ont été gagnés bientôt par la culture latine; au xue siècle, dit un vieux chroniqueur, les Allemands de Frédéric Barberousse, comptant trouver en eux des hommes de leur race, s’étonnaient de les voir tellement latinisés, « ayant quitté l’âpreté de la sauvagerie « barbare et pris dans les influences de l’air et du sol « quelque chose de la finesse et de la douceur romaines, « ayant gardé l’élégance de la langue et l’urbanité des « mœurs antiques, imitant, jusque dans la constitution « de leurs cités et dans le gouvernement de leurs affaires « publiques, l’habileté des anciens Romains ». Jusqu’au xme siècle en Italie, on continue à parler latin; saint Antoine de Padoue prêche en latin; le peuple, qui jargonne l’italien naissant, entend toujours la langue littéraire. La croûte germanique étendue sur la nation est mince, ou se trouve percée de bonne heure par la renaissance de la civilisation latine. L’Italie ne connaît que par des traductions les chansons de geste, les poèmes chevaleresques et féodaux qui pullulent dans toute l’Europe. Je vous disais tout à l’heure que l’architecture gothique y a pénétré tardivement et d’une façon incomplète; dès le xie siècle, quand les Italiens recommencent à bâtir, c’est avec les formes ou du moins dans l’esprit de l’architecture latine. Par les institutions, les mœurs la langue, les arts, on voit, dans la plus sombre et la plus âpre nuit dtt moyen âge, la civilisation antique se
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dégager ou renaître sur ce sol où les Barbares ont passé et fondu comme une neige d’hiver.
C’est pourquoi, si vous comparez, au XVe siècle, l’Italie aux autres nations de l’Europe, vous la trouverez bien plus savante, bien plus riche, bien plus polie, bien plus capable d’embellir sa vie, c’est-à-dire de goûter et de produire les œuvres d’art.
A ce moment l’Angleterre, au sortir de la guerre de Cent Ans, s’engage dans cette horrible guerre des Deux Roses, où l’on s’égorgeait de sang-froid, et où, après la bataille, on tuait les enfants désarmés. Jusqu’en 1550, elle n’est qu’un pays de rustres, chasseurs, fermiers et soldats. On comptait en tout deux ou trois cheminées dans une ville de l’intérieur du royaume; les maisons des gentilshommes de campagne étaient des chaumières couvertes de paille, recrépies de la plus grossière glaise et éclairées seulement par des treillages. Dans les classes moyennes, on couchait sur des grabats de paille, « avec « une bonne bûche ronde pour traversin ». « Les oreil- « 1ers ne semblaient faits que pour les femmes en « couches », et la vaisselle n’était pas même d’étain, mais de bois. — = En Allemagne, on voit se déchaîner la guerre atroce et inexpiable des Hussites ; l’empereur est sans autorité; les nobles sont ignorants et insolents; jusque sous Maximilien règne le droit du poing , c’està-dire l’appel à la force et l’habitude de se faire justice soi-même; on peut voir plus tard, dans les propos de table de Luther et dans les mémoires de Hans de Schweinichen, jusqu’où les gentilshommes et les lettrés nous-
saient alors l’ivrognerie et la grossièreté. — Pour la France, elle est dans la plus désastreuse période de son histoire : le pays est conquis, dévasté par les Anglais; sous Charles VII, les loups entraient dans les faubourgs de Paris; quand les Anglais sont chassés, les écorclieurs et capitaines d’aventure vivent sur le paysan, le rançonnent et le pillent à plaisir; un de ces seigneurs assassins, Gilles de Retz, a donné naissance à la légende de Barbe-Bleue. Jusqu’à la fin du siècle, l’élite de la nation, les nobles, demeurent rustiques et sauvages. Les ambassadeurs vénitiens disent que les seigneurs français ont les jambes tout arquées et torses, parce qu’ils passent leur vie à cheval. Rabelais vous montrera, au milieu du xvie siècle, la grossièreté fangeuse et la bestialité persistante des mœurs gothiques. Le comte Baldasare Castiglione écrivait vers 1525 : « Les Frana çais ne connaissent d’autre mérite que celui des « armes et ne font nul cas du reste, de telle façon que, « non seulement ils n’estiment pas les lettres, mais « encore ils les abhorrent et tiennent tous les lettrés « pour les plus vils des hommes, et il leur semble que « c’est dire une grande injure à un homme, quel qu’il « soit, que de l’appeler clerc . #
En somme, dans toute l’Europe, le régime est encore féodal, et les hommes, comme des animaux farouches et forts, ne songent guère qu’à boire, manger, se battre et remuer leurs membres. Au contraire, l’Italie est un pays presque moderne. Avec la suprématie des Médicis, la paix s’est établie à Florence ; des bourgeois régnent
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et régnent tranquillement; comme les Médicis, leurs chefs, ils fabriquent, commercent, font la banque et gagnent de l'argent, pour le dépenser en gens d'esprit. Les soucis de la guerre ne les étreignent plus, comme autrefois, d'une prise âpre et tragique. Ils la font par les mains payées des condottieri, et ceux-ci, commerçants avisés, la réduisent à des « cavalcades » ; quand ils se tuent, c’est par mégarde; on cite des batailles où il reste trois soldats, parfois un, sur le carreau. La diplomatie remplace la force, « Les souverains italiens », dit Machiavel, « croient que le mérite d’un prince est de « savoir apprécier dans les écrits une réplique piquante, « rédiger une belle lettre, montrer dans ses paroles de « la vivacité et de la finesse, tisser une fraude, s’orner « de pierres précieuses et d’or, dormir et manger avec « une plus grande splendeur que les autres, et réunir « autour de soi toutes sortes de voluptés. » Ils deviennent connaisseurs, lettrés, amateurs de conversations doctes. Tour la première fois depuis la chute de la civilisation ancienne on voit une société qui donne la première place aux jouissances de l’esprit. Les hommes marquants de cet âge sont les humanistes, restaurateurs passionnés des belles-lettres grecques et latines, Poggio. Filelfo, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Chalcondyle Ermolao Barbaro, Laurent Valla, Politien. Ils fouillent les bibliothèques de l’Europe pour découvrir et publie! les manuscrits; non seulement ils les déchiffrent et les étudient, mais ils s en inspirent, ils se font anciens d’esprit et de cœur, ils écrivent en latin presque aussi
purement que les contemporains de Cicéron et de Virgile. Le style devient tout d’un coup exquis, et l’esprit tout d’un coup adulte. Quand, des pénibles hexamètres et des épître-s lourdement prétentieuses de Pétrarque, on passe aux élégants distiques de Politien ou à la prose éloquente de Valla, on se sent pénétré d’un plaisir presque physique. Les doigts et l’oreille scandent involontairement la marche aisée des dactyles poétiques et l’ample déroulement des périodes oratoires. Le langage est devenu noble en meme temps qu’il est devenu clair, et l’érudition, passant des cloîtres aux palais, cesse d’être une machine d’ergotage pour se changer en un instrument de plaisir.
En effet, ces savants ne forment pas une petite classe inconnue, enfermée dans les bibliothèques, éloignée de la faveur publique. Loin de là : le titre d’humaniste est suffisant, à cette époque, pour appeler sur un homme l’attention et les bienfaits des princes. Le duc Ludovic Sforza, à Milan, appelle dans son Université Mérula et Démétrius Chalcondyle, et choisit pour ministre le savant Cecco Simonetta. Léonard Arétin, Poggio, Machiavel, sont tour à tour secrétaires de la République florentine. Antonio Beccadelli est secrétaire du roi de Naples. Un pape, Nicolas V, est le plus grand protecteur des lettrés italiens. L’un de ceux-ci envoie un manuscrit ancien au roi de Naples, et ce roi le remercie du cadeau comme d'une grande faveur. Cosme de Médicis a fondé une Académie philosophique, et Laurent renouvelle les banquets platoniciens. Landino, son ami,
compose des dialogues dont les personnages, retirés pour prendre le frais au couvent des Camalduies, disputent pendant plusieurs journées pour savoir laquelle des deux vies est supérieure, l’active ou la contemplative. Pierre, fils de Laurent, institue une discussion sur la véritable amitié dans Santa Maria del Fiore, et propose en prix au vainqueur une couronne d’argent. On voit les princes du commence et de l’État rassembler autour d’eux les philosophes, les artistes, les savants : ici, Pic de la Mirandole, Marsile Ficin, Politien; là, Léonard de Vinci, Mérula, Pomponius Lætus, pour converser avec eux dans une salle ornée de bustes précieux, devant les manuscrits retrouvés de la sagesse antique, en langage choisi et orné, sans étiquette ni souci du rang, avec cette curiosité conciliante et généreuse qui, élargissant et parant la science, transforme l’enclos des querelles scolastiques en une fête des esprits pensants.
Rien d’étonnant si la langue vulgaire, presque abandonnée depuis Pétrarque, fournit à son tour une littérature nouvelle. Laurent de Médicis, le principal banquier et le premier magistrat de la ville, est le premier des nouveaux poètes italiens. A côté de lui Pulci, Boiardo, Berni, un peu plus tard Bembo, Machiavel, l’Arioste, sont les modèles définitifs du style accompli, de la poésie grave, de la fantaisie bouffonne, de la gaieté fine, de la satire mordante et de la réflexion profonde. Au-dessous d’eux, une quantité de conteurs, de railleurs et de viveurs, Molza, Bibbiena, puis l’Arétin, Franco, ^andello, gagnent la faveur des princes et l’admiration
publique par leurs gaillardises, leurs inventions et leurs pointes. Le sonnet est un instrument de louange ou de satire qui court dans toutes les mains. Les artistes en font échange; Cellini conte que, lorsque parut son Persée , il y en eut vingt affichés le premier jour. Il n’y avait point alors de fête complète ni de bon repas sans poésie ; un jour, le pape Léon X donna 500 ducats à un poète, Tebaldeo, pour une épigramme qui lui avait plu. A Rome, un autre poète, Bernardo Accolti, fut si admiré que, lorsqu’il faisait une lecture publique, on fermait les boutiques pour venir l’entendre; il lisait dans une grande salle, à la lueur des torches; les prélats assistaient, entourés de la garde suisse; on l’appelait l'unique. Ses vers, trop ingénieux, étincelaient de concetti raffinés, et ces agréments littéraires, semblables aux fioritures dont les chanteurs italiens brodent leurs airs les plus tragiques, étaient si bien compris que les applaudissements éclataient de toutes parts.
Voilà donc une culture d’esprit délicate et générale, nouvelle en Italie, et qui apparaît en Italie en même temps' que l’art nouveau. Je voudrais vous la faire toucher de plus près, non plus par des phrases générales, mais par un tableau complet; un cas circonstancié peut seul fournir des idées précises. Il y a un livre du temps qui fait le portrait du seigneur et de la dame accomplis, c’est-à-dire des deux personnages que les contemporains pouvaient se proposer pour modèles; autour de ces figures idéales tournent à diverses distances les figures réelles; c’est un salon que vous avez sous les yeux, un
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salon de l’an 1500, avec ses hôtes, ses conversations, sa décoration, ses danses, sa musique, ses bons mots, ses discussions, à la vérité plus décent, plus chevaleresque et plus spiritualiste que ceux de Rome ou de Florence, mais pourtant peint avec vérité, excellent pour montrer, dans des attitudes ennoblies, le plus pur et le plus noble groupe des personnages cultivés et supérieurs. 11 suffit, pour le voir, de feuilleter II Cortegiano , du comte Baldasare Castiglione.
Le comte Castiglione avait été au service de Guido d’Ubaldo, duc d’Urbin, puis de son successeur, Francesco Maria délia Rovere, et il écrivit ce livre en souvenir des entretiens qu’il avait entendus chez son premier seigneur. Comme le duc Guido était infirme et perclus de rhumatismes, chaque soir la petite cour se réunissait chez sa femme, la duchesse Elisabeth, personne de grande vertu et de grand esprit. Autour d’elle et de sa principale amie, Madame Emilia Pia, se groupaient toutes sortes d’hommes distingués venus de toutes les parties de l’Italie : Castiglione lui-même, Bernardo Àccolti d’Arezzo, célèbre poète, Bembo, qui devint plus tard secrétaire du pape et cardinal, le seigneur Ottaviano Fregoso, Julien de Médicis, et bien d’autres; le pape Jules II s’y arrêta quelque temps dans un voyage. Le lieu et les circonstances de l’entretien étaient dignes de pareils personnages. Ils s’assemblaient dans un magnifique palais bâti par le père du duc, et qui « au dire de plusieurs » était le plus beau d’Italie. Les appartements étaient splendidement décorés de
vases d’argent, de tentures d’or et de soie, de statues et de bustes antiques en marbre et en bronze, de peintures de Piero délia Francesca et de Giovanni Santi, père de Piaphaël. On y voyait une quantité de livres latins, grecs, hébreux, recueillis dans toute l’Europe, et couverts, par respect pour leur contenu, d’ornements d’or et d’argent. La cour était une des plus galantes de l’Italie. Ce n’étaient que fêtes, danses, joutes, tournois et conversations. « Les doux entretiens et les honnêtes « gaietés de cette maison, dit Castiglione, faisaient d’elle « la vraie demeure de l’allégresse. » Ordinairement, quand on avait soupé et dansé, on jouait des sortes de charades; à ces divertissements succédaient des entretiens plus intimes, à la fois graves et gais, auxquels la duchesse prenait part. Point de cérémonial; on prenait des sièges à sa guise; chacun se plaçait à côté d’une dame, et l’entretien n’avait rien de réglé ni de contraint; l’invention et l’originalité pouvaient se donner carrière. Un soir, à la requête d’une dame, Bernardo Àccolti improvise un joli sonnet en l’honneur de la duchesse ; puis la duchesse ordonne à Madame Margarita et à Madame Costanza Fregosa de danser; les deux dames se prennent par la main, et, le musicien favori Barletta ayant accordé son instrument, elles dansent au son de la musique, d’abord un pas grave, ensuite un pas plus vif. Vers la fin de la quatrième journée, comme on s’était oublié toute la nuit en de beaux entretiens, on s’aperçut que le jour allait paraître :
« On ouvrit les fenêtres de ce côté du palais qui
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a regarde la haute cime du mont Catari ; et ils virent « que déjà du côté de l’orient naissait une belle aurore « de la couleur des roses. Toutes les étoiles avaient « disparu, sauf la douce messagère de Vénus, qui « occupe la frontière du jour et de la nuit; d’elle sem- « blait venir un air suave, qui de sa fraîcheur poi- « gnante emplissait le ciel et qui, parmi les forêts « murmurantes des coteaux voisins, commençait à « réveiller les doux concerts des aimables oiseaux. » Vous pouvez déjà, sur ce morceau, juger combien le style est agréable, élégant, fleuri même; Bembo, un des interlocuteurs, est le plus châtié, le plus cicéronien, le plus nombreux des prosateurs italiens. Le ton des autres entretiens est pareil. Il y a des politesses multipliées, des compliments aux dames sur leur beauté, sur leur grâce, leur vertu, des compliments aux seigneurs sur leur bravoure, leur esprit, leur savoir. Tous se respectent et veulent se complaire les uns aux autres, ce qui est la grande loi du savoir-vivre et le charme le plus délicat de la bonne compagnie. Mais la politesse n’exclut point la gaieté. Comme assaisonnement, on rencontre quelquefois de petites piques, des escarmouches de société, et, outre cela, des bons mots, des plaisanteries, des anecdotes, de petites histoires vives et gaies. Comme on essayait d’expliquer quelle est la vraie galanterie, une dame conte, en manière de repoussoir, que dernièrement un seigneur à l’antique mode, homme de guerre et rouillé par la vie rustique, lui ayant rendu visite, lui énuméra combien il avait tué
d’ennemis; puis, poussant la démonstration jusqu’au geste, lui voulut expliquer comment on se servait de l’épée pour les coups d’estoc et de taille. Elle avoue en souriant quelle était inquiète, et regardait la porte, se demandant à chaque instant s’il ne voulait pas la tuer. Quantité de traits semblables relèvent à chaque instant la gravité du dialogue. Mais le sérieux n’en subsiste pas moins. On voit que les cavaliers sont au courant de la littérature grecque et latine, qu’ils connaissent l’histoire, qu’ils sont versés dans la philosophie, même dans la philosophie des écoles. Les dames interviennent, grondent un peu et avertissent de revenir à des choses plus humaines; elles n’aiment point trop à voir apparaître dans l’entretien Aristote, Platon et leurs commentateurs rébarbatifs, les théories du chaud et du froid, de la forme et de la substance. Tout de suite les causeurs reviennent au beau courant de la conversation mondaine, et se font pardonner leur érudition et leur métaphysique par des discours agréables et galants. D’ailleurs, si ardue que soit la matière et si vive que soit la dispute, ils gardent toujours le style élégant et parfait. Ils sont scrupuleux sur la propriété des expressions; ils sont puristes, comme le seront plus tard les beaux diseurs de l’hôtel de Rambouillet, contemporains de Yaugelas et fondateurs de notre littérature classique. Mais leur tour d’esprit est plus poétique, comme leur langue est plus musicale. Par ses riches cadences et ses terminaisons sonores, l’italien donne la beauté et l’harmonie aux choses les plus ordinaires, et
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encadre d’une décoration noble et voluptueuse des objets qui par eux-mêmes sont déjà beaux. Il s’agit de peindre les funestes effets de la vieillesse : le style, comme le ciel italien, verse une lumière dorée jusque sur les ruines, et change un spectacle lugubre en un noble tableau :
« En ce temps-là se fanent et tombent dans notre (( cœur les douces fleurs de la joie, comme en automne « les feuilles des arbres. Au lieu des pensées sereines « et limpides, arrive, comme un nuage trouble, la tris- « tesse, accompagnée de mille calamités, de sorte que, « non seulement le corps, mais encore l’esprit est « malade et ne garde de tous ses plaisirs passés qu’un « souvenir tenace et l’image de ce bien-aimé temps, de « cet âge tendre dans lequel, quand nous y revenons a par la pensée, il nous semble que le ciel et la terre « et toutes choses nous fassent fête et rient autour de « nos yeux, et qu’en notre âme, comme en un beau et « délicieux jardin, fleurisse le doux printemps de l’allé- « gresse. C’est pourquoi, lorsque dans la froide saison « le soleil de nos jours s’incline vers le couchant et « nous prive de nos plaisirs, il serait peut-être à propos « de perdre avec eux leur mémoire, et de trouver un a art qui nous enseigne l’oubli. »
Le sujet de l’entretien ne dépare point l’entretien luimême. Chacun, à la requête de la duchesse, entreprend d’expliquer quelques-unes des qualités qui font le cavalier parfait et la dame accomplie; on cherche le genre d’éducation qui peut le mieux former l’âme et le
corps, non seulement pour les emplois de la société civile, mais encore pour les agréments de la vie mondaine. Considérez tout ce qu’on demandait alors à l’homme bien élevé, quelle finesse, quel tact, quelle variété de connaissances. Nous nous croyons bien civilisés, et néanmoins, après trois cents ans d’éducation et de culture, nous pourrions encore trouver là des exemples et des leçons.
« Je veux que notre homme de cour soit plus que « médiocrement instruit dans les lettres, au moins dans « celles qu’on appelle belles-lettres; et qu’il sache, <( non seulement la langue latine, mais encore la « grecque, à cause de la multitude et de la variété des « divins écrits qui sont en cette langue...; qu’il soit « versé dans les poètes, et pareillement dans les ora- « teurs et historiens, et, de plus, exercé à écrire en « vers et en prose, principalement dans notre langue a vulgaire; car, outre le contentement qu’il y trouvera « lui-même, il ne manquera jamais de propos agréables « avec les dames, lesquelles ordinairement aiment ces « sortes de choses.
« Je ne serais pas content de notre cavalier s’il n’était a encore musicien et si, outre la capacité et l’habitude « de lire sa partie sur le livre, il ne savait jouer de « divers instruments.... Car, outre la diversion et l’apai- « sement des soucis que la musique donne à chacun, « elle sert souvent à contenter les dames, dont les « cœurs tendres et délicats sont aisément pénétrés par « l’harmonie et remplis de ses douceurs. » — Il ne
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s’agit point d’être un virtuose et de faire parade d’un talent spécial. Les talents ne sont faits que pour le monde; on ne doit point les acquérir par pédanterie, mais pour être aimable ; on ne doit point les exercer pour obtenir l’admiration des autres, mais pour leur donner du plaisir. C’est pourquoi on ne doit être étranger à aucun des arts agréables.
« Il y a encore une chose que j’estime de grande « importance; aussi notre cavalier ne doit-il nullement « la laisser en arrière ; c’est le talent de dessiner et la « connaissance de la peinture. » Elle est un des ornements de la vie supérieure et polie, et, à ce titre, l’esprit cultivé doit s’y attacher, comme il s’attache à toute élégance. Mais, en cela comme dans le reste, il ne faut point d’excès. Le talent véritable, l’art auquel se subordonnent tous les autres, c’est le tact, « une certaine « prudence, un jugement, un choix judicieux, la con- (( naissance du plus, du moins, de ce qui croît ou a diminue dans les choses et fait qu’on les accomplit « avec opportunité ou hors de saison. Par exemple, « quand même notre cavalier saurait que les louanges « qu’on lui donne sont véritables, il ne faut pas qu’il « en demeure d’accord ouvertement..., mais plutôt que « modestement il les repousse, montrant toujours et « prenant effectivement pour sa principale profession « le métier des armes, et n’acceptant les autres talents « que comme ornements de celui-là. Quand il danse en « présence de beaucoup de personnes et dans un lieu « plein de gens, il me semble qu’il doit garder une
(( certaine dignité, tempérée néanmoins par une douceur « aisée et gracieuse des mouvements. S’il en vient à « faire de la musique, que ce soit pour passer le temps (( et comme contraint..., et, quoiqu’il sache ce qu’il « fait et y soit maître, je veux qu’il dissimule l’étude « et la fatigue qui sont nécessaires en toute chose pour « la savoir bien; qu’il fasse semblant de ne pas lui- « même attacher grande importance à cette sorte de « chose, tout en la faisant très bien, et de façon à ce « que les autres en prennent grande estime ». Il ne faut pas qu’il se pique d'une habileté qui ne convient qu’aux gens du métier. Il doit se faire respecter luimême, partant ne pas s’abandonner, mais au contraire se contenir, être maître de soi. Son visage doit être calme comme celui d’un Espagnol. Qu’il soit propre et soigné dans ses habits; que son goût en cela soit viril et non féminin; qu’il préfère la couleur noire, comme signe d’un caractère plus grave et plus posé. Pareillement, il ne doit point se laisser emporter par la gaieté ou la verve, par la colère ou l’égoïsme. Qu’il évite les grossièretés, les paroles crues, les mots qui peuvent faire rougir les dames. Qu’il soit poli, plein de condescendance et d’urbanité pour autrui. Qu’il sache dire des mots plaisants et conter des histoires gaies, mais avec décence. La meilleure règle qu’on puisse lui donner, c’est de gouverner ses actions en vue de plaire à la dame accomplie. Par cette transition ingénieuse, le portrait du cavalier aboutit au portrait de la dame, et les fines touches qui . ont servi à la première peinture
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deviennent encore plus délicates dans le second portrait.
« Comme il n’v a point de cour au monde, si grande « qu’elle soit, qui puisse avoir ornement, splendeur ou « gaieté sans les femmes, et comme il n’y a point de « cavalier qui puisse avoir de la grâce, de l’agrément « ou de la hardiesse, ni faire œuvre brillante de cava- « lier sans la fréquentation, l’amour et la faveur des a dames, notre portrait du cavalier resterait très « imparfait, si les dames n’y intervenaient pour lui « donner une partie de cette grâce par laquelle elles « ornent et rendent parfaite la vie de cour,
« Je dis que la dame qui vit à la cour doit, avant « toute chose, avoir une certaine affabilité aimable, par « laquelle elle sache gracieusement entretenir toutes « sortes de personnes de propos agréables, honnêtes, « accommodés au temps, au lieu et à la qualité de la « personne à qui elle parle. Elle doit avoir un dépor- « tement tranquille et modeste, une honnêteté qui « mette toujours de la mesure dans ses actions, mais « en outre une certaine vivacité d’esprit par laquelle « elle se montre éloignée de toute lourdeur; et néan- « moins elle doit y joindre une certaine façon de bonté « qui la fasse estimer non moins prudente, pudique et « douce qu’aimable, judicieuse et fine. C’est pourquoi « elle doit se tenir dans un certain milieu difficile, qui « est comme composé de choses contraires, et aller « jusqu’à certaines limites, mais sans les outrepasser.
o Cette dame ne doit donc pas, pour acquérir le
« renom d’honnête et de vertueuse, être tellement a prude, et montrer tant d’horreur pour les compact gnies et les propos même un peu lestes, qu’elle s’en « retire lorsqu’elle s’y trouve, parce qu’on pourrait « penser aisément qu’elle fait semblant d’être si austère c pour cacher quelque chose d’elle-même qu’autrui « pourrait savoir; d’ailleurs, les façons sauvages sont « toujours odieuses. — Aussi peu doit-elle, pour se « montrer libre et aimable, dire des paroles déshonc nêtes et user d’une certaine familiarité immodérée « et déréglée, de façon à faire croire d’elle ce qui « peut-être n’est pas. — Mais, quand il se trouve « qu’elle assiste à des propos comme ceux qu’on a dits, « elle doit le faire avec un peu de rougeur et de « honte. # Si elle a de l’adresse, elle pourra détourner la conversation vers des sujets plus décents et plus nobles. Car son éducation ne demeure pas beaucoup au-dessous de celle de l’homme. Elle aussi doit savoir les lettres, la musique, la peinture, bien danser, causer agréablement. — Les dames qui assistent à l’entretien joignent l’exemple au précepte; leur bon goût et leur esprit y brillent avec mesure ; elles applaudissent à l’enthousiasme de Bembo, à ses nobles théories platoniciennes sur l’amour universel et pur. Vous trouverez alors en Italie des femmes qui, comme Yittoria Colonna, Veronica Gambara, Costanza d’Amalfi, Tullia d’Aragona, la duchesse de Ferrare, joignent des talents supérieurs à une instruction supérieure. Si maintenant vous vous rappelez les portraits du temps qui sont au Louvre, les
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pâles et pensifs Vénitiens vêtus de noir, le Jeune homme de Francia, si ardent et si immobile, la délicate Jeanne de Naples, au col de cygne, le Jeune homme à la statuette de Bronzino, tous ces visages intelligents et calmes, tous ces costumes riches et sévères, peut-être pourrez-vous vous faire une idée de la finesse exquise, des riches facultés, de la parfaite culture de cette société qui, trois siècles avant la nôtre, remuait les idées, goûtait l’élégance, pratiquait l’urbanité autant et peut-être mieux que nous.