‹ Philosophie de l'artChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES CONDITIONS SECONDAIRES (SUITE

Ceci nous conduit à démêler un autre trait de cette civilisation et une autre condition de la grande peinture. À d’autres époques, la culture des esprits a été aussi fine, sans que la peinture ait eu pareil éclat. De notre temps, par exemple, les hommes, ayant accumulé, par-dessus les connaissances du xvie siècle, trois cents ans d’expériences et de découvertes, sont plus savants et mieux pourvus d’idées que jamais ; cependant on ne peut pas dire que les arts du dessin dans l’Europe contemporaine produisent d’aussi belles œuvres qu’en Italie au temps de la Renaissance. 11 ne suffit donc pas, pour expliquer les grandes œuvres de l’an 1500, de remarquer la vive intelligence et la culture complète des contemporains de Raphaël ; il faut encore définir cette espèce d’intelligence et de culture, et, après avoir comparé lMtalie à l’Europe du xve siècle, la comparer à cette Europe où nous vivons aujourd’hui.

Entrons d’abord dans le pays qui certainement est, de nos jours, le plus savant de l’Europe, l’Allemagne. Là, surtout dans l’Allemagne du Nord, tout le monde

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sait lire; de plus, les jeunes gens passent aux universités cinq ou six ans, non seulement les jeunes gens riches ou aisés, mais presque tous les hommes de la classe moyenne, et quelques-uns de la classe inférieure, au prix de longues misères et de grandes privations. La science est là-bas en si grand honneur, qu’elle promit parfois l’affectation et souvent la pédanterie. Beauoup de jeunes gens, quoique ayant de très bons yeux, portent des lunettes, afin de se donner un air plus savant. Ce qui domine dans une tête allemande de vingt ans, ce n’est pas le désir de faire figure au cercle ou au café, comme cela se voit en France, c’est la volonté d’acquérir des vues d’ensemble sur l’humanité, le monde, le surnaturel, la nature, et sur beaucoup d’autres choses encore; bref, d’avoir une philosophie complète. Il n’y a pas de pays où l’on rencontre un si grand goût, une si habituelle préoccupation, une si naturelle intelligence des hautes théories abstraites. C’est la patrie de la métaphysique et des systèmes. Mais cette surabondance des méditations supérieures a nui aux arts du dessin. Les peintres allemands s’efforcent d’exprimer sur leurs toiles ou dans leurs fresques des idées humanitaires ou religieuses. Ils subordonnent 9 la pensée la couleur et la forme ; leur œuvre est symbolique; ils peignent sur les murailles un cours de philosophie et d’histoire, et, si vous allez à Munich, vous verrez que les plus grands sont des philosophes égarés dans la peinture, plus capables de parler à la raison qu’aux yeux, et dont l’instru-

ment devrait être une plume, non un pinceau Passons en Angleterre. Là, un homme de la classe moyenne entre très jeune dans un magasin ou dans un bureau; il y travaille dix heures de la journée, travaille encore chez lui, et tend toutes les forces de son esprit et de son corps pour gagner assez d’argent. Il se marie et a beaucoup d’enfants ; partant, il travaille encore davantage; la concurrence est âpre, le climat est dur, et les besoins sont grands. Un gentleman, un riche, un noble, n’a pas de loisirs beaucoup plus larges; il est affairé et astreint à des devoirs graves. La politique absorbe l’attention de tout le monde : des meetings, des comités, des clubs, des journaux comme le Times , qui tous les matins vous apporte un volume entier à lire, des chiffres, des statistiques, une lourde masse de faits indigestes à dévorer et à digérer, pardessus tout cela, de grosses affaires religieuses, des fondations, des entreprises, la préoccupation incessante d’améliorer la chose publique et privée, des questions d’argent, de prépondérance, de conscience, des raisonnements utilitaires ou moraux, voilà la pâture de l’esprit. C’est pourquoi la peinture et les autres arts qui s’adressent aux sens sont relégués ou tombent d’euxmêmes à une place inférieure. On n’a pas le temps de s’en occuper ; on pense à des affaires plus graves et plus pressantes ; on s’y attache par mode et convenance ; ils sont une simple curiosité ; ils fournissent une étude intéressante à quelques amateurs. On pourra bien trouver quelques protecteurs qui donneront de l’argent

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pour fonder des musées, acheter des dessins originaux, établir des écoles, comme ils auraient fait pour toute autre chose, pour la propagation de l’Évangile, pour l’entretien 'des enfants trouvés, pour la guérison des épileptiques. Encore ces protecteurs songeront à l’intérêt public et social : ils croient que la musique adoucit le peuple et diminue l’ivrognerie du dimanche, que les arts du dessin préparent de bons ouvriers pour les étoffes et les bijoux de luxe. Le goût manque ; le sentiment des belles formes et des belles couleurs n’est ici qu’un fruit d’éducation, une orange exotique péniblement cultivée en serre chaude, à grands frais, le plus souvent acide ou rance. Les peintres contemporains du pays sont des ouvriers d’un talent exact et étroit; ils feront une botte de foin, un pli de vêtement, une bruyère avec une sécheresse et une minutie blessantes; l’effort prolongé, l’attention continue de toute la machine physique et morale a dérangé chez eux l’équilibre des sensations et des images ; ils sont devenus insensibles à l’harmonie des couleurs, ils versent sur leur toile des pots de vert perroquet, font des arbres en zinc ou en tôle, peignent les corps avec' du rouge sang de bœuf; sauf dans l’étude des physionomies et dans la science des caractères moraux, leur peinture est choquante, et leurs expositions nationales présentent aux étrangers un assemblage de couleurs aussi aigre, aussi discordant, aussi violent qu’un charivari.

On répondra que ces gens-là sont des Allemands et

des Anglais, sérieux, protestants, hommes d’érudition ou d’affaires, et qu’à Paris du moins on a du goût et l’on cherche le plaisir. Il est vrai que Paris, en ce moment, est la ville du monde où l’on aime le plus à causer, à lire, à juger les arts, à démêler les nuances du beau, et où les étrangers trouvent la vie la plus agréable, la plus diversifiée, la plus gaie. Et cependant la peinture française, quoiqu’elle surpasse celle des pays étrangers, n’égale pas, de l’aveu des Français eux-mêmes, la peinture italienne de la Renaissance. En tout cas, elle est différente : ses œuvres indiquent un autre esprit et s’adressent à d’autres esprits. Elle est bien plus poétique, historique ou dramatique que pittoresque. Inférieure dans le sentiment du beau corps nu et de la belle vie simple, elle s’est travaillée en tous sens, pour représenter les vraies scènes et le costume exact des pays lointains et des temps passés, les émotions tragiques de lame, les aspects saisissants du paysage. Elle est devenue la rivale de la littérature; elle a exploité et fouillé le même champ ; elle a fait le même appel à la curiosité insatiable, à l’esprit archéologique, au besoin d’émotions fortes, à la sensibilité raffinée et maladive. Elle s’est transformée pour parler à des citadins, lassés par le travail, emprisonnés dans la vie sédentaire, comblés d’idées composites, avides de nouveautés, de documents, de sensations, et aussi du calme des champs. Entre le xve et le xixe siècle, un changement énorme s’est accompli ; l’ameublement et le remue-ménage

intérieurs de la tête humaine se sont compliqués outre mesure. A Paris et en France, il y a trop d’effort, et pour deux raisons. — D’abord la vie est devenue coûteuse. Une foule de petites commodités sont maintenant indispensables. Il faut des tapis, des rideaux, des fauteuils, même à un homme sobre et qui vit seul; s’il se marie, il lui faut, en outre, des étagères couvertes de brimborions, une jolie installation dispendieuse, un appareil infini de menues choses qui, devant être acquises avec de l’argent et ne pouvant être volées sur les grands chemins ou acquises par. des confiscations comme au xve siècle, doivent être péniblement gagnées par le travail. La plus grande partie de la vie se dépense^donc en efforts laborieux. — En outre, on veut parvenir ; comme nous formons une grande démocratie où les places sont données au concours, obtenues par la persévérance, conquises par l’habileté, chacun de nous espère vaguement devenir ministre ou millionnaire, et cette rivalité nous entraîne à doubler nos occupations, nos préoccupations et nos tracas.

D’autre part, nous sommes ici seize cent mille, c’est beaucoup, et c’est trop. Paris étant la ville où il y a le plus de chances de parvenir, tous ceux qui ont de l’esprit, de l’ambition, de l’énergie y accourent et s’y coudoient. La capitale du pays devient ainsi le rendezvous universel de tous les hommes supérieurs et spéciaux : ils mettent en commun leurs inventions et leurs recherches; ils s’aiguillonnent les uns les autres; par les lectures, le théâtre et les conversations de toute

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espèce, ils contractent une sorte de fièvre. La cervelle, à Paris, n’est pas dans un état régulier et sain ; elle est surchauffée, surmenée, surexcitée, et ses œuvres, peinture ou littérature, s’en ressentent, parfois à leur avantage, plus souvent à leur détriment.

Il n’en était pas ainsi en Italie. On n’y voyait pas un million d’hommes en tas dans un enclos, mais nombre de cités de cinquante, cent ou deux cent mille âmes; on n’y trouvait pas cette presse d’ambitions, cette fermentation de curiosités, cette concentration de l’effort, cette exagération de l’activité humaine. Une cité était une élite, et non, comme chez nous, une multitude. En outre, le besoin du confortable était médiocre ; les corps étaient encore rudes ; on voyageait à cheval, et l’on vivait fort bien en plein air. Les grands palais de cette époque sont magnifiques, mais je ne sais si un petit bourgeois moderne voudrait les habiter; ils sont incommodes, on y a froid; les sièges sculptés et décorés de têtes de lions ou de satyres dansants sont des chefs-d’œuvre d’art, mais vous les trouveriez fort durs, et le moindre appartement, la loge d’un concierge de bonne maison, munie de son calorifère, est plus confortable que le palais de Léon X et de Jules IL Ils n’avaient pas besoin de toutes les petites aisances dont nous ne savons nous passer aujourd’hui ; ils mettaient leur luxe dans la possession du beau, non du bien-être ; ils songeaient à un noble agencement de colonnes et de figures, non à une acquisition économique de chinoiseries, de divans et d’écrans. Enfin, les

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rangs étant fermés et ne s’ouvrant que par la fortune militaire ou par la faveur du prince, pour quelques illustres brigands, pour cinq ou six assassins supérieurs, pour quelques parasites agréables, on ne voyait pas dans la société cette âpre concurrence, cette agitation de fourmilière, cet acharnement incessant et prolongé par lequel chacun de nous veut dépasser autrui.

Tout cela revient à dire que l’esprit humain était alors mieux équilibré que dans cette Europe et ce Paris où nous vivons. Du moins, il était mieux équilibré pour la peinture. Les arts du dessin demandent pour fleurir un sol qui ne soit pas en friche, mais qui ne soit point trop cultivé. Il était massif et dur dans l’Europe féodale; aujourd’hui il est émietté; auparavant la civilisation n’y avait pas assez promené sa charrue; aujourd’hui elle y a multiplié ses sillons à l’excès et à l’infini. Pour que les grandes formes simples arrivent à se fixer sur la toile par la main d’un Titien et d’un Raphaël, il faut quelles se produisent naturellement autour d’eux dans l’esprit des hommes; et, pour qu’elles se produisent naturellement dans l’esprit des hommes, il faut que les images n’y soient pas étouffées, ni mutilées par les idées.

Laissez-moi m’arrêter un instant sur ce mot, car il est capital. Le propre de l’extrême culture est d’effacer de plus en plus les images au profit des idées. Sous l’effort incessant de l’éducation, de la conversation, de la réflexion et de la science, la vision primitive se déforme, se décompose et s’évanouit pour faire place à des idées

nues, à des mots bien classés, à une sorte d’algèbre. Le train courant de l’esprit est désormais le raisonnement pur. S’il revient aux images, c’est avec effort, par soubresaut maladif et violent, par une espèce d’hallucination désordonnée et dangereuse. — Tel est aujourd’hui notre état d’esprit. Ce n’est plus naturellement que nous sommes peintres. Notre cerveau s’est rempli d’idées mélangées, nuancées, multipliées, entre-croisées; toutes les civilisations, celle de notre pays, celles de l’étranger, celles du passé, celles du présent, y ont versé leur inondation et leurs détritus. Prononcez, par exemple, le mot arbre devant un moderne; il saura qu’il ne s’agit ni d’un chien ni d’un mouton, ni d’un meuble; il logera ce signe en sa tête, dans une case étiquetée et distincte ; c’est là ce qu’aujourd’hui nous appelons comprendre. Nos lectures et notre savoir ont peuplé notre esprit de signes abstraits ; nos habitudes d’ordonnance nous conduisent régulièrement et logiquement de l’un à l’autre. Nous ne faisons qu’entrevoir par fragments les formes colorées ; elles ne persistent pas en nous; elles s’ébauchent vaguement sur la toile intérieure, elles s’enfuient aussitôt. Si nous parvenons à les retenir et à les préciser, c’est par la volonté, après un long exercice, après une contre-éducation qui violente notre éducation ordinaire ; ce terrible effort aboutit à la souffrance et à la fièvre; nos plus grands coloristes, littérateurs ou peintres, sont des visionnaires surmenés ou détraqués1. — Au contraire, les artistes de la Renais- 4. Henri Heine, Victor Hugo, Shelley, Keats, Élisabeth Browning,

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sance sont des voyants. Ce même mot arbre , entendu par des esprits encore sains et simples, leur fera voir à l’instant l’arbre tout entier, avec la masse ronde et mouvante de son feuillage lumineux, avec les angles noirs que ses branches dessinent sur le bleu du ciel, avec son tronc rugueux sillonné de grosses veines, avec ses pieds enfoncés dans le sol contre le vent et l’orage, de sorte que leur pensée, au lieu de se réduire à une notation et à un chiffre, leur fournira un spectacle animé et complet. Ils y persisteront sans peine, ils y reviendront sans effort; ils en choisiront l’essentiel, ils n’insisteront pas, avec une minutie douloureuse et obstinée, sur le détail; ils jouiront de leurs belles images, sans les arracher et lancer au dehors convulsivement, comme un lambeau palpitant de leur propre vie. Ils peignent comme un cheval court, comme un oiseau vole, spontanément; les formes colorées sont alors le langage naturel de l’esprit ; quand les spectateurs les contemplent dans une fresque ou sur une toile, ils les ont déjà vues en eux-mêmes, ils les reconnaissent; elles ne sont point pour eux des étrangères, ramenées artificiellement sur la scène par une combinaison d’archéologie, un effort de volonté, une convention d’école; elles leur sont si familières, qu’ils les importent dans leur vie privée et dans leurs cérémonies publiques. Ils

Swinburne, Edgard Poe, Balzac, Delacroix, Decamps et quantité d’autres. Il y a eu de notre temps beaucoup de beaux tempéraments d’artistes. Presque tous ont souffert de leur éducation et de leur milieu. Goethe seul a gardé l’équilibre, mais il a fallu sa sagesse, sa vie réglée et son perpétuel gouvernement de lui-même.

s’en entourent, et font des tableaux vivants à côté des

tableaux peints. ^

En effet, considérez le costume : quelle différence entre nos pantalons, nos redingotes, notre funèbre habit noir, et leurs grandes simarres chamarrées, leurs pourpoints de velours et de soie, leurs collerettes de dentelle, leurs poignards, leurs épées damasquinées d’arabesques, leurs broderies d’or, leurs diamants, leurs toques à plumes ! Tout cet étalage de magnificence, qui n’est plus aujourd’hui qu’à l’usage des femmes, brillait alors sur le vêtement des gentilshommes. — Remarquez encore les fêtes pittoresques qui se donnaient dans toutes les villes, les entrées solennelles, les mascarades, les cavalcades, qui étaient le plaisir du peuple et des princes. — Par exemple, Galeazzo Sforza, duc de Milan, vient visiter Florence en 1471; il est accompagné de cinq cents hommes d’armes, de cinq cents hommes d’infanterie, de cinquante laquais à pied vêtus de soie et de velours, de deux mille gentilshommes et domestiques de suite, de cinq cents couples de chiens, et d’un nombre infini de faucons. Cette excursion lui coûte 200000 ducats d’or. — Pietro Riario, cardinal de San Sisto, dépense 20 000 ducats en une seule fête pour la duchesse de Ferrare; il fait ensuite un voyage en Italie, avec un si nombreux cortège et tant de splendeur, qu’on le prendrait pour le pape, son frère. — Laurent de Médicis imagine à Florence une mascarade qui représente le triomphe de Camille. Quantité de cardinaux arrivent pour la voir. Laurent demande un élé-

phant au pape, qui lui envoie, à la place de l’éléphant, occupé ailleurs, deux léopards et une panthère ; le pape regrette que sa dignité l’empêche de venir à une si belle fête. — La duchesse Lucrèce Borgia fait son entrée dans Rome avec deux cents dames magnifiquement habillées, toutes à cheval, et chacune accompagnée d’un gentilhomme. — La prestance, les costumes, l’étalage des seigneurs et des princes, donnent partout l’idée d’une parade superbe d’acteurs sérieux. Sitôt qu’on lit les chroniques et les mémoires, on voit que les Italiens veulent faire de la vie une belle fête. Les autres soucis leur paraissent duperie. Il s’agit pour eux de jouir, jouir noblement, grandement, par l’esprit, par tous les sens, surtout par les yeux. En effet, ils n’ont pas autre chose à faire : ils ignorent nos préoccupations politiques et humanitaires, ils n’ont pas de parlements, de meetings , de grands journaux; les hommes marquants ou puissants n’ont pas de foule raisonneuse à conduire, d’opinion publique à consulter, de discussions arides à soutenir, de statistiques à produire, de raisonnements moraux ou sociaux à échafauder. L’Italie est gouvernée par de petits tyrans qui ont pris le pouvoir par la force, et le gardent comme ils Font pris. Dans leurs moments libres, ils font bâtir et peindre. Les riches et les nobles songent comme eux à s’amuser, à se pourvoir de belles maîtresses, à posséder des statues, des tableaux, de beaux habits, à mettre des affidés auprès du prince, pour être avertis si quelqu’un les dénonce et veut les faire tuer.

Ce ne sont pas non plus les idées religieuses qui les tourmentent ou les occupent; les amis de Laurent de Médicis, d’Alexandre VI ou de Ludovic le More, ne songent guère à faire des missions, des entreprises pour la conversion des païens, des souscriptions pour instruire et « moraliser » le peuple; on n’était pas fervent alors en Italie, on n’était rien moins que fervent. Luther, qui vint à Rome, l’esprit rempli de scrupules et de foi, fut scandalisé et disait au retour : a Les Italiens sont les plus impies des hommes ; ils se « moquent de la vraie religion, ils nous raillent, nous « autres chrétiens, parce que nous croyons tout dans « l’Écriture.... Il y a un mot qu’ils disent quand ils « vont à l’église : « Allons nous conformer à Terreur <( populaire. » — « Si nous étions obligés, disent-ils « encore, de croire en tout la parole de Dieu, nous « serions les plus misérables des hommes, et nous ne « pourrions jamais avoir un moment de gaieté. Il faut « prendre une mine convenable et ne pas tout croire. » — En effet, le peuple, par tempérament, est païen, et les gens bien élevés, par éducation, sont incrédules. « Les Italiens, dit encore Luther avec horreur, sont ou « épicuriens ou superstitieux. Le peuple craint plus « saint Antoine et saint Sébastien que le Christ, à cause « des plaies qu’ils envoient. C’est pourquoi, quand on « veut empêcher les Italiens d’uriner dans un lieu, on « y peint saint Antoine avec sa lance de feu. Voilà « comment ils vivent dans une extrême superstition, <( sans connaître la parole de Dieu, ne croyant ni à la

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« résurrection de la chair, ni à la vie éternelle, et ne « craignant que les plaies temporelles. » — Nombre de philosophes sont, en secret, ou presque ouvertement, contraires à la révélation et à l’immortalité de l’âme. L’ascétisme chrétien et la doctrine des mortifications répugnent à tous. Vous trouverez dans les poètes, chez l’Ariosle, chezLudovici le Vénitien, chez Pulci, les plus vives attaques contre les moines et les plus libres insinuations contre les dogmes. Pulci, dans un poème bouffon, met en tête de chaque chant un Hosanna , un In principio, un texte sacré de la messe. Pour expliquer comment l’âme peut entrer dans le corps, il la compare à ces confitures qu’on enveloppe dans du pain blanc tout chaud. Que devient-elle dans l’autre monde? « Cer- (( taines gens croient y trouver des becfigues, des orto- « tolans tout plumés, d’excellents lits, et, à cause de « cela, marchent sur les talons des moines. Mais, mon « cher ami, une fois que nous serons descendus dans « la vallée noire, nous n’entendrons plus chanter « alléluia. »

Contre cette sensualité et cet athéisme, les moralistes et les prédicateurs de cette époque, par exemple Bruno et Savonarole, tonnent de toute leur force. Savonarole disait aux Florentins qu’il allait convertir pour trois ou quatre ans : « Votre vie est une vie de porcs, elle se « passe toute au lit, dans les commérages, sur les pro-

menades, dans les orgies et la débauche. » Défalquons de cela ce qu’il faut toujours retrancher lorsque c’est un prédicateur ou un moraliste qui parle et qui fait la

grosse voix pour être entendu; quoi que vous ôtiez, il restera toujours quelque chose. On voit par la biographie des seigneurs de cette époque, par les amusements cyniques ou raffinés des ducs de Ferrare et de Milan, par l’épicurisme délicat ou la franche licence des Médicis à Florence, jusqu’où était poussée la recherche de tous les plaisirs. Ces Médicis étaient des banquiers qui, un peu par force et beaucoup par adresse, étaient devenus les premiers magistrats et les vrais souverains de la cité. Ils entretenaient autour d’eux des poètes, des peintres, des sculpteurs, des savants; ils faisaient peindre dans leurs palais des chasses et des amours mythologiques; en fait de tableaux, ils aimaient les nudités de Dello et de Pollaiolo, et aiguisaient le grand et noble paganisme par une pointe de sensualité voluptueuse. C’est pourquoi ils étaient tolérants pour les escapades de leurs peintres. Vous savez l’histoire de Fra Filippo Lippi, qui avait enlevé une religieuse; les parents se plaignent ; là-dessus les Médicis se mettent à rire. Le même Fra Filippo, travaillant chez eux, était si passionné pour ses maîtresses que, lorsqu’on l’enfermait pour lui faire achever un travail, il prenait les draps de son lit et en faisait une corde pour s’échapper par la fenêtre. A la fin, Corne dit : « Qu’on lui laisse la « porte ouverte; les hommes de talent sont des essences « célestes, et non des bêtes de somme : il ne faut ni « les emprisonner m les contraindre. » — À Rome, c’était pis; je ne vous conterai pas les amusements d’Alexandre VI : il faut lire dans le journal de son

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chapelain Burckhard; le latin seul peut exposer des priapées et des bacchanales. Pour Léon X, c’est un homme de goût qui aime le beau latin et les épigrammes ingénieuses; mais il ne s’abstient point pour cela du libre plaisir et de la franche joie physique. Autour de lui, Bembo, Molza, l’Arétin, Baraballo, Querno, quantité de poètes, de musiciens, de parasites, mènent une vie peu édifiante, et d’ordinaire leurs vers sont plus que lestes; le cardinal Bibiena fait représenter devant lui une comédie, la Calandra , qu’on n’oserait jouer aujourd’hui sur aucun théâtre. Lui-même s’amuse à faire servir à ses convives des mets en forme de singes et de corbeaux. Il a pour bouffon un moine mendiant, Mariano, mangeur terrible, « qui avale d’une bouchée (/. un pigeon bouilli ou rôti, et peut, dit-on, engloutir « quarante œufs et vingt poulets ». Il se plaît aux grosses gaietés, aux imaginations fantasques et burlesques ; la verve et la sève animale surabondent en lui comme chez les autres; il chasse avec passion, botté, éperonné, le cerf et le sanglier dans les coteaux sauvages de Civita-Vecchia ; et les fêtes qu’il se donne ne sont pas plus ecclésiastiques que ses mœurs. Un secrétaire du duc de Ferrare, témoin oculaire, décrit ainsi l’une de ses journées. Jugez, par le contraste de ses plaisirs et des nôtres, combien l’empire des convenances s’est agrandi, combien les libres et forts instincts naturels se sont réduits, combien la vive imagination s’est soumise à la pure intelligence, et quelle distance nous sépare de ces temps à demi païens, tout sensuels.

mais tout pittoresques, où la vie de l’esprit ne primait pas la vie du corps.

« J’ai été à la comédie dimanche soir1 2; monseigneur ci de Rangoni* me fit entrer où était le pontife avec ses « jeunes et révérendissimes cardinaux, dans une anti- « chambre de Cibo3. Sa Sainteté s’y promenait, laissant ci s’introduire tels et tels dont la qualité lui convenait, ci et, une fois arrivés au nombre qu’il avait déterminé, ci on se rendit au local destiné à la comédie ; notre Saintci Père s’était placé à la porte, et, sans bruit, en donci nant sa bénédiction, il en permettait l’entrée à qui ci bon lui semblait. Une fois admis dans la salle, on ci trouvait la scène d’un côté, de l’autre une place à ci gradins, sur laquelle était installé le siège du pontife, ci qui, après l’entrée des laïcs, se plaça dans sa ci chaise, élevée de cinq marches au-dessus du sol, ci suivi des révérendissimes et des ambassadeurs, qui ci prirent place autour de la chaise selon leur rang, et, ci une fois la foule reçue, qui pouvait être de deux mille ci personnes, au son des fifres, on fit descendre la toile, « sur laquelle on avait peint frère Mariano4 avec plu-

1. Publié pour la première fois dans la Gazette des Beaux-Arts , par le marquis Joseph Campori.

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