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CHAPITRE V

LES CONDITIONS SECONDAIRES (SUITE

Il reste à savoir pourquoi ce grand talent pittoresque a pris pour principal sujet le corps humain, par quelles expériences, par quelles habitudes, par quelles passions, les hommes étaient préparés à s’intéresser aux muscles; pourquoi dans ce grand champ de l’art leurs yeux se sont tournés de préférence vers les figures saines, fortes, actives, que les âges suivants n’ont pas su retrouver ou n’ont copiées que par tradition.

Pour cela, après vous avoir exposé l’état des esprits, je vais tâcher de vous montrer l’espèce des caractères. — Par l’état des esprits, on entend le genre, le nombre et la qualité des idées qui se trouvent dans une tête humaine; elles en sont en quelque sorte l’ameublement. Mais l’ameublement d’une tête, comme celui d’un palais, change sans beaucoup de pêine ; on peut, sans toucher au palais, y mettre d’autres tentures, d’autres buffets, d’autres bronzes, d’autres tapis; pareillement, sans toucher à la structure intérieure d’une âme, on peut mettre d’autres idées ; un changement de condition ou d’éducation y suffit : selon que l’homme est ignorant ou

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lettré plébéien ou noble, ses idées sont différentes. — Il y a donc en lui quelque chose de plus important que les idées, c’est sa charpente même, je veux dire son caractère, en d’autres termes, ses instincts naturels, ses passions primordiales, la grandeur de sa sensibilité, le degré de son énergie ; bref, la force et la direction de son ressort intérieur. Pour vous faire voir cette structure profonde des âmes italiennes, je vais vous montrer les circonstances, les habitudes, les besoins, qui l’ont produite : vous la comprendrez mieux par son histoire que par sa définition.

Le premier trait qu’on remarque alors en Italie, c’est le manque d’une paix ancienne et stable, d’une justice exacte, et d’une police surveillante comme celle à laquelle nous sommes habitués chez nous. Nous avons quelque peine à nous représenter cet excès d’anxiété, de désordres et de violences. Nous sommes depuis trop longtemps dans l’état contraire. Nous avons tant de gendarmes et de sergents de ville que nous sommes enclins à les trouver plus incommodes qu’utiles. Chez nous, lorsque quinze personnes se rassemblent dans la rue pour voir un chien qui s’est cassé la patte, un homme à moustaches arrive et leur dit : « Messieurs, « les rassemblements sont défendus, dispersez-vous. » Cela nous paraît excessif; nous maugréons et nous oublions de remarquer que ces mêmes hommes à moustaches donnent au plus riche et au plus faible l’assurance de se promener seul et sans armes à minuit dans les rues désertes. Supprimons-les par la pensée, et

figurons-nous un monde dans lequel la police soit impuissante ou indifférente. On trouve de semblables pays dans l’Australie, en Amérique, par exemple, dans ces placers où les chercheurs d’or accourent en foule et vivent au hasard sans former encore un État organisé. Là, si l’on craint ou si l’on reçoit un coup ou une insulte, à l'instant on décharge son revolver sur le concurrent ou sur l’adversaire. Celui-ci riposte, et parfois les voisins s’en mêlent. A chaque instant, il faut défendre son bien ou sa vie, et le danger est là, brutal, subit, qui presse l’homme de tous les côtés.

Tel était à peu près, vers 1500, l’état des choses en Italie; on n’y connaissait rien de semblable à ce grand gouvernement qui , perfectionné chez nous depuis quatre siècles, regarde comme son devoir le plus élémentaire de conserver à chacun, non seulement son bien et sa vie, mais encore son repos et sa sécurité. Les princes de l’Italie étaient de petits tyrans qui, d’ordinaire, avaient usurpé le pouvoir par des assassinats, des empoisonnements, ou, du moins, par des violences et des trahisons. Naturellement, leur seule préoccupation était de conserver ce pouvoir. Quant à la sécurité des citoyens, ils n’y pourvoyaient guère. Les particuliers devaient se défendre eux-mêmes, et, en outre, se faire justice eux-mêmes; lorsqu’on avait quelque débiteur trop récalcitrant, lorsqu’on rencontrait un insolent dans la rue, lorsque l’on considérait un homme comme dangereux ou hostile, on trouvait très naturel de se débarrasser de lui au plus tôt.

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Les exemples abondent, et vous n’avez qu’à parcourir les mémoires du temps pour voir combien cette habitude des violences privées et de l’appel à soi-même était enracinée.

« Le 20 septembre, il y eut, dit Stefano d’Infessura, « un grand tumulte dans la ville de Rome, et tous les « marchands fermèrent leurs boutiques. Ceux qui « étaient dans leurs champs ou dans leurs vignes ren- « trèrent en toute hâte* et tous, tant citoyens qu ’étran- « gers, prirent les armes, parce qu’on affirmait comme « chose certaine que le pape Innocent III était mort. »

Le lien si faible de la société se rompait; on rentrait dans l’état sauvage; chacun profitait du moment pour se débarrasser de ses ennemis. Notez qu’en temps ordinaire les voies de fait, pour être un peu moins multipliées, n’en étaient pas moins sanguinaires. Les guerres privées de la famille des Colonna et de la famille des Orsini s’étendaient autour de Rome ; ces seigneurs avaient des hommes d’armes et convoquaient leurs paysans; chaque bande saccageait les terres de l’ennemi; quand on faisait une trêve, elle était vite rompue, et chaque chef, bouclant son giacco , envoyait dire au pape que son adversaire était l’agresseur.

« Dans la ville même, il se faisait beaucoup de « meurtres le jour et la nuit, et il se passait à peine « un jour que quelqu’un ne fût tué.... Le troisième « jour de septembre, un certain Salvador assaillit son « ennemi, le seigneur Reneaccaduto, avec qui pourtant « il était en paix sous une caution de 500 ducats. »

Cela signifie qu’ils avaient déposé tous les deux 500 ducats, qui devaient être perdus par le premier qui violerait la trêve. C’était chose habituelle que de garantir ainsi la foi jurée; il n’y avait pas d’autre moyen de préserver un peu la paix publique. On trouve dans le livre de dépenses de Cellini la note suivante, écrite de sa main : « Je note qu’aujourd’hui, 26 octobre 1556, « moi, Benvenuto Cellini, je suis sorti de prison et j’ai « fait avec mon ennemi une trêve d’un an. Chacun de « nous a fourni une caution de 500 écus. » Mais une garantie d’argent est faible contre la violence du tempérament et la férocité des mœurs. C’est pourquoi Salvador n’avait pu se tenir d’attaquer Beneaccaduto. « Il le « frappa de deux coups d’épée et le blessa mortelle- « ment, de sorte qu’il en mourut. »

Ici les magistrats, trop bravés, interviennent, et le peuple s’en mêle, à peu près comme aujourd’hui en Californie, lorsqu’on pratique la loi de Lynch. Dans les endroits nouvellement peuplés, quand les assassinats deviennent trop nombreux, les négociants, les personnes respectables, les hommes importants de la ville, accompagnés de tous les gens de bonne volonté, vont prendre les coupables en prison, et les pendent séance tenante. Pareillement, « le quatrième jour, le pape « envoya son vice-camérier avec les Conservateurs et « tout le peuple pour détruire la maison de Salvador. « Ils la détruisirent et, le même quatrième jour de « septembre, Jérôme, frère dudit Salvador, fut pendu, » probablement parce qu’on n’avait pas mis la main sur

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Salvador lui-même. Dans ces exécutions tumultueuses et populaires, chacun répond pour les siens.

Il y a cinquante exemples semblables; les hommes de ce temps sont habitués aux voies de fait, et je parle non seulement des gens du peuple mais des personnages qui, étant de haut rang ou de grande culture, devaient, ce semble, exercer quelque empire sur euxmêmes. Guichardin raconte qu’un jour Trivulce, gouverneur du Milanais pour le roi de France, tua de sa propre main dans le marché quelques bouchers, lesquels, « avec l’insolence ordinaire aux gens de cette « sorte, s’opposaient à la levée des droits dont ils « n’avaient pas été exemptés. » — Vous êtes habitués aujourd’hui à voir dans les artistes des gens du monde, citoyens tranquilles et fort capables de bien porter le soir l’habit noir et la cravate blanche. Dans les mémoires de Cellini, vous ler; trouverez aussi belliqueux, aussi prompts au meurtre que des soldats d’aventure. Un jour, les élèves de Raphaël prennent la résolution de tuer le Rosso, parce que le Rosso, fort méchante langue, avait dit du mal de Raphaël ; et le Rosso prend le parti prudent de quitter Rome : après de telles menaces, un voyage était urgent. La moindre raison suffit alors pour tuer un homme. Cellini raconte encore que Vasari avait coutume de porter les ongles très longs, et qu’un jour, couchant avec son apprenti Manno, « il lui écorcha a une jambe avec ses mains, croyant se gratter lui- « même, sur quoi Manno voulait absolument tuer « Vasari. » Le motif était léger. Mais, à ce moment,

l’homme est si fougueux, si habitué aux coups, que le sang lui monte tout de suite aux yeux et qu’il fonce en avant. Un taureau frappe d’abord de ses cornes; il frappe d’abord de son poignard.

Aussi les spectacles que l’on a journellement à Rome ou dans les environs sont-ils atroces : les châtiments semblent ceux d’une monarchie d’Orient. Comptez, si vous pouvez, les meurtres de ce beau et spirituel César Borgia, fils du pape et duc de Valenlinois, dont vous verrez le portrait à Rome dans la galerie Borghèse. C’est un homme de goût, grand politique, amateur de fêtes et de fine conversation ; sa taille fine est serrée dans un pourpoint de velours noir; ses mains sont parfaites, il a le regard calme d’un grand seigneur. Mais il sait se faire respecter, et de ses propres mains, à l’épée, au poignard, il fait ses affaires.

(( Le second dimanche, dit Burckhard, camérier du « pape, un homme masqué, dans le Borgo, dit des « paroles offensantes contre le duc de Valentinois. Le « duc, l’ayant appris, le fit saisir; on lui coupa la main « et la partie antérieure de la langue, qui fut attachée « au petit doigt de la main coupée, » sans doute pour faire un exemple. Une autre fois, comme les Chauffeurs de 1799, « les gens du même duc suspendirent par les « bras deux vieillards et huit vieilles femmes, après « avoir allumé du feu sous leurs pieds pour leur faire « avouer où était l’argent caché, et ceux-ci, ne le « sachant pas ou ne voulant pas le dire, moururent « dans ladite torture. »

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Un autre jour, le duc fait amener dans la cour du palais des condamnés, « gladiandi », et lui-même, revêtu des plus beaux habits, devant une assistance nombreuse et choisie, il les perce à coups de flèche. « Il tua aussi, sous le manteau du pape, Perotto, qui « était favori du pape, en telle façon que le sang sauta « à la face du pape. » On s'égorgeait beaucoup dans cette famille. Il avait déjà fait assaillir à coups d’épée son beau-frère, et le pape faisait garder le blessé; « mais le duc dit : « Ce qui ne s’est pas fait à dîner se « fera à souper. » Et un jour, le 17 août, il entra dans « la chambre, comme le jeune hommé se levait déjà, « fit sortir sa femme et sa sœur; puis, ayant appelé « trois assassins, il fit étrangler ledit jeune homme. » Outre cela, il tua son propre frère, le duc de Gandia, et fit jeter le corps dans le Tibre. Après diverses recherches, on découvrit un pêcheur qui était sur la rive au moment de l’attentat. Et, comme on lui demandait pourquoi il n’avait rien dit au gouverneur de la ville, il répondit « qu’il n’avait pas cru que ce fût la « peine; car, en sa vie, il avait vu jeter, en différentes « nuits, plus de cent corps au même endroit, sans que « personne en eût jamais pris souci ».

Sans doute les Borgia, cette famille privilégiée, semblent avoir un goût et un talent particuliers pour l’empoisonnement et l’assassinat; mais vous trouverez, dans les petits États italiens, quantité de personnages, princes et princesses, qui sont dignes d’avoir été leurs contemporains. Le prince de Faenza avait donné des sujets de

jalousie à sa femme; elle cache sous son lit quatre assassins, les lance contre lui, quand il arrive pour se coucher; mais il se défend vigoureusement; elle s’élance hors du lit, prend un poignard attaché au chevet, et va elle-même tuer son mari par derrière. Elle est excommuniée pour ce fait, et son père prie Laurent de Médicis, qui a un grand crédit près du pape, d’intercéder pour qu’elle soit relevée des censures ecclésiastiques, alléguant entre autres motifs qu’il a « l’intention « de la pourvoir d’un autre mari ». — A Milan, le duc Galeazzo est assassiné par trois jeunes gens qui avaient l’habitude de lire Plutarque ; l’un d’eux fut tué dans l’action et son cadavre livré aux pourceaux; les autres, avant d’être écartelés, déclarèrent qu’ils avaient fait le coup parce que « le duc, non seulement débauchait les « femmes, mais encore publiait leur déshonneur » et parce que « non seulement il tuait les hommes, mais « encore il les faisait mourir dans des supplices recher- « chés ». A Rome, le pape Léon X manqua d’être tué par ses cardinaux; son chirurgien, payé par eux, devait l’empoisonner en pansant sa fistule ; le cardinal Pétrucci, principal instigateur, fut mis à mort. Si maintenant on considère la maison des Malatesta à Rimini, ou la maison d’Este à Ferrare, on y trouve des habitudes pareilles d’assassinat et d’empoisonnement héréditaires. — Si enfin vous regardez une cité qui paraît un peu mieux réglée, Florence, dont le chef, un Médicis, est un homme intelligent, libéral, honnête, vous y trouverez coups de main aussi sauvages que

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ceux dont vous venez d’écouter le récit. Par exemple, les Pazzi, irrités de voir toute la puissance aux mains des Médicis, se conjurèrent avec l’archevêque de Pise pour assassiner les deux Médicis, Julien et Laurent; le pape Sixte IV était complice. Ils choisirent le moment de la messe à Santa Reparata, et le signal fut l’élévation de l’hostie. Un des conjurés, Bandini, poignarda Julien de Médicis ; puis Francesco dei Pazzi s’acharna sur le cadavre, si furieusement, qu’il se blessa lui-même à la cuisse; il tua ensuite un ami de la maison de Médicis. Laurent fut blessé, mais il était brave; il eut le temps de tirer son épée, de rouler son manteau autour de son bras et de s’en faire un bouclier ; tous ses amis se réunirent autour de lui, et le protégèrent de leurs épées ou de leurs corps, si bien qu’il put faire retraite dans la sacristie. Cependant les autres conjurés, l’archevêque en tête, au nombre de trente, avaient surpris ‘hôtel de ville pour prendre possession du gouvernement. Mais le gouverneur, à son entrée en charge, avait eu soin de faire disposer les portes de telle façon quétant refermées, elles ne pouvaient se rouvrir en dedans. Les conjurés furent pris comme dans une souricière. Le peuple s’armait de tous côtés et accourait. On saisit l’archevêque, on le pendit dans ses habits pontificaux, à côté de Francesco dei Pazzi, le premier instigateur de la conjuration ; dans sa rage, le prélat, mourant et tout pendu qu’il était, s’accrocha au corps de son complice et lui mordit la chair à belles dents. « Environ vingt « personnes de la famille des Pazzi furent en même

temps taillées en pièces, ainsi que vingt autres de la « maison de l’archevêque, et l’on pendit soixante per- « sonnes aux fenêtres du palais. » Un peintre dont je vous ai raconté l’histoire, Andrea de Castagno, autre assassin, qui, dit-on, avait tué son ami pour lui voler 1 invention de la peinture à l’huile, fut chargé de peindre cette grande pendaison, d’où lui vint plus tard le nom d’ Andrea des pendus .

Je ne finirais pas si je voulais vous raconter les histoires du temps, qui sont pleines de traits semblables : en voici pourtant une que je choisis encore, parce que le personnage reviendra tout à l’heure en scène, et parce que le narrateur est Machiavel : « Oliveretto de « Fermo, étant resté petit et orphelin, fut élevé par un « de ses oncles maternels nommé Giovanni Fogliani. » Puis il apprit le métier des armes sous ses frères. « Comme il avait de l’esprit naturel, et qu’il était dispos « et fort de corps et de cœur, il devint en très peu de « temps un des premiers hommes de sa troupe. Mais, « jugeant que c’était chose vile que de demeurer con- « fondu avec les autres, il résolut, avec l’aide de quel- « ques citoyens de Fermo, de s’emparer de la cité, et « il écrivit à son oncle qu’étant resté plusieurs années « hors de sa patrie, il voulait venir le voir lui et la « ville, et jeter un peu les yeux sur son patrimoine. Il « ajoutait que, s’il avait pris tant de peine, c’était seua lement pour acquérir de l’honneur, et, afin que ses « concitoyens vissent bien qu’il n’avait pas dépensé son « temps d’une façon vaine, il voulait venir, accompagné

« de cent cavaliers ses amis et ses serviteurs, le priant « de vouloir bien donner ordre pour que les gens de « Fermo le reçussent honorablement, ce qui ferait lion- « neur, non seulement à lui, Oliveretto, mais encore à « lui Giovanni, qui avait élevé Oliveretto tout enfant. « Giovanni n’omit aucun des bons offices dont il était « requis ; il le fit recevoir honorablement par les gens « de Fermo, et le logea dans sa maison.... Oliveretto, « ayant passé quelques jours à ordonner tout ce qui « était nécessaire à son forfait, fit un festin très « solennel où il invita Giovanni et tous les premiers « citoyens de Fermo. Vers la fin..., ayant porté à « dessein l’entretien sur des sujets graves, sur la « grandeur du pape Alexandre et de son fils et sur « leurs entreprises, il se leva tout d’un coup, disant « qu’il fallait un endroit plus secret pour parler de « semblables matières. Il alla dans une chambre où « Giovanni et tous les autres le suivirent. A peine « furent-ils assis que, des endroits secrets de cette « chambre, sortirent des soldats qui tuèrent Giovanni « et tous les autres. Après cet homicide, Oliveretto « monta à cheval, parcourut la ville, assiégea le prin- « cipal magistrat dans l’hôtel de ville, tellement que, (( par crainte, les habitants furent contraints de lui a obéir et d’établir un gouvernement dont il se fit le « chef. Il mit à mort tous ceux qui, étant mécontents, « pouvaient lui nuire..., et, en une année, devint for- « midable à tous ses voisins. »

Des entreprises de cette sorte sont fréquentes ; la vie

de César Borgia en est pleine, et la soumission de la Romagne au Saint-Siège n'est qu'une suite de trahisons et d’assassinats. — Tel est le véritable état féodal, celui dans lequel chaque homme, livré à lui-même, attaque autrui ou se défend lui-même, et va jusqu'au bout de son ambition, de sa scélératesse ou de sa vengeance, sans craindre l’intervention du gouvernement ni la répression de la loi.

Mais ce qui met une différence énorme entre l'Italie du xve siècle et l’Europe du moyen âge, c’est que les Italiens étaient alors très cultivés. Vous avez vu tout à l’heure les preuves multipliées de cette culture exquise. Par un contraste extraordinaire, tandis que les façons sont devenues élégantes et les goûts délicats, les caractères et les cœurs sont restés féroces. Ces gens sont lettrés, connaisseurs, beaux diseurs, polis, hommes du monde, en même temps hommes d’armes, assassins et meurtriers. Ils font des actions de sauvages et des raisonnements de gens civilisés; ce sont des loups intelligents. — Maintenant, supposez qu’un loup raisonne sur son espèce; il est probable qu'il fera le code du meurtre. C'est ce qui arriva en Italie; les philosophes érigèrent en théorie les pratiques dont ils étaient témoins, et finirent par croire ou dire que, pour subsister ou réussir dans ce monde, il faut agir en scélérat. Le plus profond de ces théoriciens fut Machiavel, grand homme, honnête homme même, patriote, génie supérieur, qui écrivit un livre, le Prince , pour justifier ou du moins pour autoriser la trahison et l’assassinat. Ou plutôt il n'au-

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torise ni ne justifie; il a dépassé l’indignation et laisse de côté la conscience; il analyse et il explique, en savant, en connaisseur d’hommes; il fournit des documents et les commente; il envoie aux magistrats Florence des mémoires instructifs et positifs, écrit d’un style tranquille comme le récit d’une belle ope ration chirurgicale. Il intitule son rapport :

Description de la façon employée par le duc de Valen -

tinois pour tuer Vitellozo Vitelli , Oliveretto de Fermo,

le seigneur Pagolo et le duc Gravina Orsini .

(( Magnifiques seigneurs, puisque vos seigneuries n’ont « pas reçu toutes mes lettres, dans lesquelles se trou- (( vait comprise une grande partie de l’affaire de Sini- « gaglia, il m’a paru convenable de l’écrire en détail, « et je crois que cela vous sera agréable en raison de « la qualité de la chose, qui est de tout point rare et (( mémorable. »

Le duc avait été battu par ces seigneurs et se trouvait faible contre eux. Il fit la paix, leur promit beaucoup, leur donna quelque chose, prodigua toutes les belles paroles, devint leur allié, et enfin se fit proposer par eux une conférence pour une affaire commune. Ils avaient des craintes et longtemps ils hésitèrent. Mais ses protestations étaient tellement engageantes, il maniait si bien leurs espérances et leurs cupidités, il se faisait si doux et si loyal, qu’ils vinrent, à la vérité avec des troupes, et se laissèrent conduire, sous le semblant d’une hospitalité élégante, dans un palais que

le duc habitait à Sinigaglia. Ils entrent à cheval et le duc les salue courtoisement; mais, « étant tous descendus « de cheval au logement du duc, et entrés avec lui dans « une chambre secrète, ils furent faits ses prisonniers.

« Aussitôt le duc monta à cheval et commanda de « piller les gens d’Oliveretto et ceux d’Orsini. Mais les « soldats du duc, non contents d’avoir pillé les gens « d’Oliveretto, commencèrent à saccager Sinigaglia, et, « si le duc n’avait pas réprimé leur insolence en tuant « beaucoup d’entre eux, ils l’auraient saccagée tout « entière. »

Les petits agissaient en bandits comme les grands ; c’était le règne universel de la force.

« La nuit venue et le tumulte apaisé, il parut à « propos au duc de faire tuer Yitellozo et Oliveretto, et « les ayant fait conduire dans un lieu, il les fit étran- « gler. Yitellozo priait pour qu’on suppliât le pape de « lui donner l’absolution plénière de ses péchés. Olive- « retto pleurait, rejetant sur Vitellozo tous les torts « qu’on avait faits au duc. Pagolo et le duc de Gravina < ï furent laissés vivants, jusqu’à ce que le duc apprît « que le pape avait pris le cardinal Orsino, l’arche- « vêque de Florence, et messire Jacopo de Santa Croce. (( À cette nouvelle, le 18 janvier, au château de la a Pieve, ils furent aussi étranglés de la même façon. »

Ce n’est là qu’un récit; mais ailleurs Machiavel, non content d’exposer les faits, tire les conséquences. Il écrit un livre moitié vrai et moitié imaginaire, à l'exemple du Cyrus de Xénophon, la Vie de Castruccio

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Caslracani, qu’il présente aux Italiens comme le modèle du prince accompli. Ce Castruccio Castracani, enfant trouvé, deux cents ans auparavant, s’était fait souverain de Lucques et de Pise, et était devenu assez puissant pour menacer Florence. Il avait fait « beaucoup d’actions « qui, par leur vertu et leur bonheur, peuvent être de « très grands exemples », et « il avait laissé de soi une « heureuse mémoire, ses amis l’ayant regretté plus « qu’on ne fit jamais pour aucun prince en aucun « temps ». Voici une des belles actions de ce héros si aimé et digne d’une admiration éternelle :

La famille des Poggio à Lucques s’étant révoltée contre lui, Stefano Poggio, « homme de grand âge et a pacifique », arrêta les mutins et leur promit son intervention. « Ils posèrent alors les armes aussi impru- « demment qu’ils les avaient prises. » Castruccio revint, a Stefano, croyant que Castruccio lui devait avoir obli- « gation, l’alla trouver et ne le pria pas pour son « propre compte, jugeant qu’il n’en avait pas besoin, « mais pour les autres de sa maison, le priant de par- « donner beaucoup à la jeunesse, beaucoup à l’antique « amitié et aux obligations que lui, Castruccio, avait à « leur maison. A quoi Castruccio répondit de bonne « grâce et lui dit d’avoir bonne espérance, témoignant « qu’il avait plus de joie à trouver le tumulte arrêté « qu’il n’avait eu de ressentiment à le savoir soulevé. « Il encouragea Stefano à les faire venir tous, lui disant « qu’il rendait grâces à Dieu d’avoir occasion de mon- « trer sa clémence et sa générosité. Ils vinrent donc

« tous, sur la foi de Stefano et de Castruccio, et ils « furent tous ensemble, avec Stefano, faits prisonniers « et mis à mort. »

L’autre héros de Machiavel est ce César Borgia, le plus grand assassin et le plus parfait traître du siècle, homme accompli en son genre, qui considéra toujours la paix comme les Hurons et les Iroquois considéraient la guerre, c’est-à-dire comme un état dans lequel la dissimulation, la feinte, la perfidie, le guet-apens, sont un droit, un devoir et un exploit. Il les pratiquait sur tout le monde, même sur sa famille, même sur ses fidèles. Un jour, voulant faire taire les bruits de cruauté qui couraient sur son compte, il fit prendre son gouverneur de Romagne, Remiro d’Orco, qui lui avait rendu de grands services, et à qui il devait la tranquillité de tout le pays. Et, le lendemain, les citoyens virent, avec contentement et avec terreur, Remiro d’Orco sur la place publique, en deux morceaux, avec un couteau sanglant à côté de lui. Le duc fit dire qu’il l’avait puni de ses sévérités trop grandes, et se fit une réputation de bon seigneur, protecteur du peuple et justicier. Aussi Machiavel conclut de la manière suivante :

« Chacun sait combien il est louable à un prince de « garder sa parole et de vivre avec intégrité, non avec « astuce. Néanmoins, on voit par expérience dans notre « temps que ceux-là, parmi les princes, ont fait de « grandes choses qui ont peu tenu compte de leur foi « et ont su par astuce faire tourner les cervelles des « hommes et à la fin ont détruit ceux qui se fondaient

« sur leur loyauté.... Un seigneur prudent ne peut pas « ou ne doit pas garder sa parole, quand cela lui est « nuisible et que les motifs qui lui faisaient promettre « ont disparu. Du reste, jamais un prince n’a manqué « de raisons légitimes pour colorer son manque de « parole. Mais il est nécessaire de les bien colorer et « d’être grand fourbe et dissimulateur. Et les hommes « sont si simples et obéissent si fort à la nécessité pré- « sente, que celui qui trompe trouve toujours quelqu'un « qui se laisse tromper. »

Il est clair que de pareilles mœurs et de pareilles maximes ont de grandes conséquences sur les caractères. — D’abord, ce manque absolu de justice et de police, cette licence des attentats et des assassinats, cette obligation de se venger sans pitié et d’être craint pour subsister, cet appel incessant à la force trempe les âmes; l’homme prend l’habitude des résolutions extrêmes et soudaines; il est tenu de savoir tuer ou faire tuer à l’instant.

De plus, comme il vit dans un danger continu et extrême, il est rempli de grandes anxiétés et de passions tragiques ; il ne s’amuse pas à démêler finement les nuances de ses sentiments; il n’est pas curieusement et tranquillement critique. Les émotions qui le remplissent sont grandes et simples. Ce n’est point un détail de sa considération ou une portion de sa fortune qui est en jeu ; c’est toute sa vie et celle des siens. Du plus haut, il peut tomber au plus bas, et, comme Remiro, Poggio, Gravina, Oliveretto, se réveiller sous

le couteau ou le lacet d’un exécuteur. La vie est orageuse et la volonté tendue. Les âmes sont plus fortes et ont tout leur jeu.

Je voudrais rassembler tous ces traits, et vous montrer, non plus une abstraction, mais un personnage agissant. Il en est un dont nous avons les mémoires, écrits de sa main, d’un style fort simple, d’autant plus instructifs, et qui, mieux qu’un traité, mettront sous vos yeux les façons de sentir, de penser et de vivre des contemporains. Benvenuto Cellini peut être considéré comme un abrégé, en haut relief, des passions violentes, des vies hasardeuses, des génies spontanés et puissants, des riches et dangereuses facultés qui ont fait la Renaissance en Italie et qui, en ravageant la société, ont produit les arts.

Ce qui frappe d’abord en lui, c’est la puissance du ressort intérieur, le caractère énergique et courageux, la vigoureuse initiative, l’habitude des résolutions soudaines et des partis extrêmes, la grande capacité d’agir et de souffrir; bref, la force indomptable du tempérament intact. Tel était le superbe animal, tout militant et tout résistant, que les rudes mœurs du moyen âge avaient nourri, et que l’ancienneté de la paix et de la police ont amolli chez nous. — Benvenuto avait seize ans, et son frère Giovanni quatorze. Un jour Giovanni, ayant été insulté par un autre jeune homme, le provoqua en duel. Ils se rendirent à la porte de la ville, et se battirent à l’épée. Giovanni désarma son ennemi, le blessa et continuait, lorsque les parents du blessé arri-

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vèrent et le chargèrent à coups d’épée et à coups de pierres, si bien que le pauvre enfant fut blessé et tomba, Cellini survint, ramassa l’épée, et fondit sur les assaillants, évitant les pierres comme il pouvait, et ne quittant pas son frère d’une semelle; il allait se faire tuer, lorsque quelques soldats qui passaient, pleins d’admiration pour son courage, se mirent de la partie et aidèrent à sa délivrance. Alors il prit son frère sur ses épaules et le transporta à la maison paternelle. — Vous trouveriez de lui cent traits d’énergie semblables. S’il n’a pas été tué vingt fois, c’est miracle ; il a toujours l’épée, ou l’arquebuse, ou le poignard à la main, dans les rues, sur les routes, contre des ennemis personnels, des soldats débandés, des brigands, des rivaux de toute sorte; il se défend et le plus souvent il attaque. Le plus étonnant de ces traits, c’est son évasion du château Saint-Ange ; on l’y avait enfermé après un meurtre. Il descendit de cette hauteur énorme au moyen de cordes qu’il avait faites avec les draps de son lit, rencontra une sentinelle que son air de résolution terrible effraya et qui feignit de ne l’avoir point vu, franchit, au moyen d’une poutre, la seconde enceinte, attacha sa dernière corde et se laissa glisser. Mais cette corde était trop courte; il tomba et se cassa la jambe au-dessous du genou; alors il se banda la jambe, et se traîna, perdant son sang, jusqu’à la porte de la ville ; elle était fermée ; il se glissa dessous, après avoir creusé la terre avec son poignard; des chiens l’assaillirent, il en éventra un, et, rencontrant un portefaix il

se fit conduire chez un ambassadeur, qui était son ami. Il se croyait sauvé et avait la parole du pape; mais, tout d’un coup, il fut repris et mis dans un cachot infect, où la lumière n’arrivait que deux heures par jour. Le bourreau vint et, touché de pitié, l’épargna ce jour-là. Dès lors, on se contenta de le retenir captif; l’eau suintait, sa paille pourrissait, ses blessures ne se fermaient point. Il passa ainsi plusieurs mois; la force de sa constitution résista jusqu’à la fin. Un corps et une âme ainsi bâtis semblent de porphyre et de granit, tandis que les nôtres sont de craie et de plâtras.

Mais la richesse du naturel est aussi grande en lui que la force de la structure. Rien de plus flexible et de plus abondant que ces âmes neuves et saines. Il trouvait exemple dans sa famille. Son père était architecte, bon dessinateur, musicien passionné, jouant de la viole et chantant seul pour son plaisir ; il fabriquait des orgues de bois excellentes, des clavecins, des violes, des luths, des harpes ; il travaillait bien l’ivoire, il était très habile dans la construction des machines, jouait de la flûte parmi les fifres de la seigneurie, savait un peu de latin et faisait des vers. Les hommes de ce temps sont universels. Sans compter Léonard de Vinci, Pic de la Mirandole, Laurent de Médicis, Léo Batista Alberti et les génies supérieurs, on voit des gens d’affaires et de négoce, des moines, des artisans, s’élever alors, par leurs goûts et leurs habitudes, au niveau des occupations et des plaisirs qui semblent aujourd’hui

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l’apanage propre des hommes les plus cultivés et des naturels les plus délicats. Cellini était de ce nombre. 11 était devenu excellent joueur de flûte et de cornet malgré lui, ayant horreur de ces exercices et ne s’y appliquant que pour contenter son père. Outre cela, de très bonne heure, il fut excellent dessinateur, orfèvre, nie lleur, émailleur, statuaire et fondeur. En même temps, il se trouva ingénieur et armurier, constructeur de machines, de fortifications, chargeant, maniant et pointant les pièces mieux que les hommes du métier. Au siège de Rome par le connétable de Bourbon, il fit, avec ses bombardes, de grands ravages dans l’armée assiégeante. Excellent tireur d’arquebuse, il tua de sa main le connétable; il fabriquait lui-même ses armes et sa poudre et il atteignait à balle un oiseau à deux cents pas. Son génie était si inventif, qu’en tout art et en toute industrie il découvrait des procédés particuliers dont il faisait secret et qui excitaient « l’admi- « ration de tout le monde ». C’est l’âge de la grande invention ; tout y est spontané, rien ne s’y fait de routine, et les esprits sont si féconds qu’ils ne peuvent toucher une chose sans la féconder.

Quand le naturel est si fort, si richement doué, si producteur, quand les facultés jouent avec tant d’élan et de justesse, quand l’activité est si continue et si grandiose, le ton ordinaire de l’âme est une surabondance de joie, une verve et une gaieté puissantes. On voit Cellini, par exemple, après des aventures tragiques et terribles, se mettre en voyage ; pendant tout

temps de la route, dit-il, « je ne fis que chanter et « rire ». Ce prompt redressement de l’âme est fréquent en Italie, surtout en cet âge où les âmes sont encore simples. « Ma sœur Liperata, dit-il, après « avoir un peu pleuré avec moi son père, sa sœur, son « mari et un petit enfant qu’elle avait perdus, songea à « préparer le souper. De toute la soirée, on ne parla (( plus de mort, mais de mille choses gaies et folles; (( aussi notre repas fut-il des plus agréables. » Les coups de main, les assauts de boutiques, les dangers d’assassinat et d’empoisonnement, au milieu desquels il vit à Rome, sont entremêlés, à chaque instant, de soupers, de mascarades, d’inventions comiques, d’amours tellement francs, tellement crus, si exempts de toute douceur et de tout secret, qu’ils ressemblent aux grandes nudités vénitiennes et florentines des tableaux contemporains. Vous les lirez dans le texte; ce sont des choses trop nues pour être montrées en public ; mais elles ne sont que nues ; la basse gaudriole ou l’obscénité raffinée ne les gâtent point; l’homme va au grand rire et au libre plaisir, comme l’eau coule sur sa pente; la santé de l’âme et des sens intacts et jeunes, la fougue animale exubérante, éclatent dans sa volupté comme dans ses œuvres et dans son action.

Une pareille structure morale et physique aboutit naturellement à la vive imagination que tout à l’heure je vous décrivais. L’homme ainsi fait n’aperçoit pas les objets par fragments et au moyen de mots comme nous le faisons, mais par blocs et au moyen d’images. Ses

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! idées ne sont pas désarticulées, classées, fixées en formules abstraites comme les nôtres; elles jaillissent entières, colorées et vivantes. Nous raisonnons et il voit . — C’est pourquoi il est souvent visionnaire. Ces têtes ; si pleines et peuplées d’images pittoresques sont toujours | tn ébullition et en tempête. Benvenuto a des croyances d’enfant; il est superstitieux comme un homme du peuple. Un certain Pierino, qui le vilipendait, lui et sa famille, s’écria dans un transport de colère : « Si ce que « je dis là n’est pas vrai, que ma maison tombe sur « moi ! )) Quelque temps après, en effet, sa maison s’écroula, et il eut la jambe cassée. Benvenuto ne manque pas de considérer cet événement comme une œuvre de la Providence, qui a voulu punir le mensonge de Pierino. 11 raconte très sérieusement qu’étant à Rome il fit la I connaissance d’un magicien qui, l’ayant conduit une nuit au Colisée, jeta une certaine poudre sur des charbons et dit des paroles magiques; aussitôt toute l’enceinte parut peuplée de diables. Ce jour-là, évidemment, il eut une hallucination. — En prison, sa tête fermente; s’il ne \\ succombe pas à ses blessures et à l’infection de l’air, c’est qu’il s’est tourné du côté de Dieu. Il a de longues I conversations avec son ange gardien; il souhaite revoir le soleil, soit en songe, soit effectivement, et il se trouve un jour transporté en face d’un soleil magnifique, d’où j sortent le Christ et ensuite la Vierge, qui lui font des signes de miséricorde, et il voit le ciel avec toute la cour de Dieu. — Ce sont là des imaginations fréquentes en Italie. Après une vie débauchée et violente, souvent même au

plus fort de ses vices, l’homme se métamorphose tou! d’un coup. « Le duc de Ferrare, ayant été atteint d’une « grave maladie qui l’empêcha d’uriner pendant qua- j « rante-huit heures, eut recours à Dieu et voulut qu’on « payât tous les appointements échus. » Hercule d’Este, au sortir d’une orgie, allait chanter l’office avec sa troupe de musiciens français; il faisait crever un œil ou couper la main à deux cent quatre-vingts prisonniers avant de les vendre, et, le jeudi saint, allait laver les, pieds aux pauvres. Pareillement, le pape Alexandre, en apprenant l’assassinat de son fils, se frappait la poitrine 1 et confessait ses crimes devant les cardinaux assemblés, j L’imagination, au lieu de travailler du côté du plaisir, travaille alors du côté de la crainte, et, par un mécanisme semblable, leur esprit se frappe d’images reli- < gieuses aussi vives que les images sensuelles dont ils étaient assaillis.

De cette fougue et de cette fièvre de l’intelligence, de ce frémissement intérieur par lequel les images absorbantes et aveuglantes secouent toute l’âme et toute la machine corporelle, naît un genre d’action propre aux hommes de ce temps. C’est l’action impétueuse, irré- \ sistible, qui va droit et subitement à ce qu’il y a de plus extrême, c’est-à dire au combat, au meurtre et au sang.

Il y a cent exemples, dans la vie de Benvenuto, de ces orages et de ces coups de foudre. Il s’était pris de dispute avec deux orfèvres rivaux, qui commencèrent à le décrier :

« Mais, comme je ne sais pas de quelle couleur est la

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« peur1, je m’inquiétais peu de leurs menaces... Pei7- « dant que je parlais, un de leurs cousins, nommé « Gherardo Guasconti, à leur instigation peut-être, « saisit le moment où passait près de nous un âne « chargé de briques, et il le poussa sur moi avec tant « de force qu’il me fit beaucoup de mal. Je me retour- « nai à l’instant, et, voyant qu’il riait, je lui lançai un « si rude coup de poing sur la tempe, qu’il perdit con- « naissance et tomba comme mort. — « Voilà, criai-je « à ses cousins, comme on traite les lâches gredins de « votre espèce ! » — Puis, comme ils faisaient mine de « vouloir se jeter sur moi, car ils étaient nombreux, la « colère m’emporta, je tirai un petit couteau et je leur « dis : « Si l’un de vous sort de la boutique, qu’un « autre coure chercher un confesseur, car le médecin a n’aura que faire ici. » — Ces paroles leur causèrent « une telle épouvante, qu’aucun d’eux n’osa bouger « pour secourir le cousin. »

Là-dessus, il est appelé devant le tribunal des Huit, magistrats chargés de. la justice à Florence, et il est condamné à une amende de quatre mesures de farine.

« Indigné, frémissant de rage, je devins comme un « aspic, et j’adoptai un parti désespéré... J’attendis que (( les Huit fussent allés dîner; alors, étant resté seul et « voyant qu’aucun sbire ne m’observait, je sortis du « palais et courus à ma boutique, où je m’armai d’un poi- « gnard. Puis je volai jusqu’à la maison de mes advcr-

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