‹ Philosophie de l'artChapitre 16 sur 37 · Traduction Leclanché · texte numérisé non relu

Traduction Leclanché

« saires. Je les trouvai à table. Le jeune Gherardo, pre- « mière cause de la querelle, se précipita aussitôt sur « moi. Je lui portai à la poitrine un coup de poignard « qui traversa de part en part son pourpoint, son collet et « sa chemise, mais sans lui effleurer la peau et sans lui « causer ,1e moindre mal. A la facilité avec laquelle « mon arme pénétra et au craquement des habits de- « chirés par le fer, je crus avoir blessé grièvement mon « ennemi, qui, de terreur, tomba à terre. « Traîtres!

« m’écriai-je, voici le jour où je vais tous vous tuer. »

« Le père, la mère et les sœurs, pensant que 1 heure « du jugement dernier avait sonné, se jetèrent a genoux « en implorant miséricorde. Voyant qu’ils n’osaient se « défendre et que Gherardo gisait sur le sol comme un « cadavre, je jugeai honteux de les toucher, mais, tou- « jours furieux, je sautai au bas de l’escalier. Dans la « rue, je trouvai le reste de la famille, qui se compo- « sait d’une douzaine d’individus au moins. L’un avait « une pelle de fer, l’autre un gros tuyau du même « métal, ceux-là des marteaux ou des enclumes, ceux- « ci des bâtons. Je me lançai au milieu d’eux comme « un taureau, et du choc j’en culbutai quatre ou cinq;

« je les suivis dans leur chute, continuant a jouer du

« poignard à droite et à gauche. »

Toujours, chez lui, le geste et le coup suivent a 1 instant la pensée, comme l’explosion suit 1 etincelle. Le tumulte intérieur trop fort exclut la réflexion, a crain e, h sentiment du juste, toute cette intervention de calculs et de raisonnements qui, dans une tete civi isee ou

WÈÉtÊÊÊÊ

LES CONDITIONS SECONDAIRES

dans un tempérament flegmatique, mettent un intervalle et comme une bourre mollasse entre la première colère et la résolution finale. Dans une auberge, l’hôte, inquiet et sans doute ayant raison de l’être, voulut être payé avant de lui fournir les choses nécessaires : « Je « ne pus fermer l’œil un seul instant, dit-il, je passai « la nuit à chercher un moyen de me venger. Je pensai « d’abord à mettre le feu à la maison, puis à égorger « les bons chevaux que l’hôtelier avait mis dans son « écurie. Tout cela me semblait facile à exécuter, « mais je ne voyais pas qu’il fût aussi aisé de nous « sauver, moi et mon camarade. » Il se contente de hacher et de déchirer quatre lits avec un couteau. — Un autre jour, comme il était à Florence en train de fondre son Persée , la fièvre lui vint, l’excès de la chaleur et la longueur des veilles qu’il avait passées en surveillant la fonte l’avaient tellement épuisé qu’on le croyait à l’agonie. Un domestique accourt et crie que la fonte ne réussit pas. « Je poussai un si terrible cri « qu’on l’aurait entendu du septième ciel. Je me jetai « à bas du lit, je pris mes habits et commençai à me « vêtir en distribuant une grêle de coups de pied et de « coups de poing à mes servantes, à mes garçons et à « tous ceux qui venaient pour m’aider. » — Une autre fois, il était malade, et le médecin avait défendu de lui donner à boire; la servante, par pitié, lui donna de l’eau. « On me raconta plus tard qu’à cette nouvelle « mon pauvre Félice faillit tomber à la renverse. Il prit ensuite un bâton et se mit à rosser vertement la ser-

PHILOSOPHIE ÛE L’XRT.

« vante en s’écriant : « A.h 1 traîtresse, tu l’as tué ! »

Les domestiques étaient aussi prompts aux coups que les maîtres, et non seulement aux coups de bâton mais aux coups d’épée. Comme Benvenuto était en prison au château Saint-Ange, son élève, Ascanio, rencontra un certain Michèle, qui se moqua de lui et dit que Benvenuto était sans doute mort. « Il est vivant, lui riposta « Ascanio, mais toi, tu vas mourir 1 » Et sur-le-champ,

« il lui asséna deux coups de sabre sur la tête. Le « premier l’étendit à terre, le second, en glissant, lui « coupa trois doigts de la main droite. » 11 y a une infinité de traits semblables. Benvenuto blesse ou tue son élève Luigi, la courtisane Pentesilea, son ennemi Pompeio, des aubergistes, des seigneurs, des brigands, ; en France, en Italie, partout. Prenons une de ces his- j toires, et considérons avec soin les petites circonstances du récit, qui peignent les sentiments.

On apprend que Bertino Àldobrandi, élève de Benvenuto, vient d’être tué.

« Mon pauvre frère jeta alors un si grand cri de rage < qu’on aurait pu l’entendre à dix milles de là. Puis il « dit à Giovanni : « Au moins saurais-tu m indiquer « celui qui l’a tué? » — Giovanni répondit que oui et o que c’était un de ceux qui étaient armés d’un espadon,

« et qu’il avait une plume bleue sur sa barrette.

« Mon pauvre frère s’étant avancé et ayant reconnu le « meurtrier à ce signalement, se lança au milieu du « guet avec sa promptitude et son intrépidité merveil- « leuses, et, sans qu’on pût l’arrêter, il allongea une

LES CONDITIONS SECONDAIRES 195

(( botte dans le ventre de son homme, le traversa de « part en part et le poussa à terre avec la garde de « son épée. Il attaqua ensuite le reste du guet avec « tant d’audace, qu’à lui seul il l’aurait mis en fuite, si « un arquebusier, pour se défendre, n’eût, en déchar- « géant son arme, atteint au-dessus du genou droit le « brave et malheureux jeune homme. Il tomba, et le « guet opéra une retraite précipitée, dans la crainte « qu’un deuxième champion aussi formidable ne sur- « vînt. »

On rapporte le pauvre jeune homme à la maison de Cellini : l’opération qu’on lui fait ne réussit pas; les chirurgiens étaient ignorants à cette époque, et il meurt de sa blessure. Là-dessus, la rage prend Cellini, les idées tourbillonnent dans sa tête.

« Mon seul délassement était de lorgner , comme une « maîtresse y l’arquebusier qui avait tué mon frère.... « M’étant aperçu que la passion de le voir si souvent « m’ôtait le sommeil et l’appétit, et me menait dans un « mauvais chemin, je me disposai à sortir de ce tour- « ment, sans tenir compte de ce qu’une pareille entre- « prise avait de peu louable.

« Je m’approchai adroitement de lui avec un grand « poignard semblable à un couteau de chasse. J’espé- « rais du revers lui abattre la tête, mais il se retourna « si vivement que mon arme l’atteignit seulement à « l’épaule gauche et lui fractura l’os. Il se leva, laissa « tomber son épée, et, troublé par la douleur, se mit à « courir. Je le poursuivis, le rejoignis en quatre pas,

IvO 4

« et levai mon poignard au-dessus de sa tete qui « inclinait très bas, de sorte que mon arme s engagea « entre l’os du cou et la nuque, si profondément que,

« malgré tous mes efforts, je ne pus la retirer. » Là-dessus, on se plaint de lui au pape ; mais il a soin de faire quelques belles pièces d’orfèvrerie avant d aller au palais. « Quand je parus devant le pape, il me lança « un regard menaçant qui me fit trembler; mais, des « qu’il eut vu mon ouvrage, sa figure commença a se « rasséréner. » Une autre fois, et apres un autre meurtre bien moins excusable, le pape répond aux amis de l'homme tué par Cellini : « Apprenez que des « hommes uniques dans leur art comme GeUim ne dor- « vent pas être soumis aux lois, et lui moins que tout « autre, car je sais combien il a raison. » - Cela vous montre à quel point l’habitude du meurtre était alors enracinée en Italie. Le souverain de l’Etat, le vicaire de Dieu, trouve naturel qu’on se fasse justice soi-meme, et couvre le meurtrier de son indifférence ou de son

indulgence, de sa partialité ou de son pardon.

De cet état des mœurs et de’s esprits naissent plusieurs conséquences pour la peinture. D'abord .es homme» de ce temps sont obligés de s’intéresser a une chose qu nous ne connaissons plus, parce que nous ne la soyons plus ou que nous »! faisons plus attention, a savoir cocos, les muscles et les différentes attitudes quo présente la personne humaine en mouvement. Car alors un homme, si grand qu'il soit, est tenu d'étre un homme d'armes, de savoir manier l'épée et le poignard pour sa

LES CONDITIONS SECONDAIRES

défense; partant, sans y songer, il imprime dans sa mémoire toutes les formes et toutes les attitudes du corps agissant ou combattant. Le comte Balthazar de Castiglione, en faisant la description de la société polie, énumère les exercices dans lesquels un homme bien élevé doit être expert. Vous allez voir que les gentilshommes de ce temps ont l’éducation, et, partant, les idées, non seulement d’un maître d’armes, mais encore d’un toréador, d’un gymnaste, d’un écuyer et d’un paladin :

« Je veux que notre homme de cour soit un parfait « cavalier à toutes selles ; et, comme c’est un mérite « particulier des Italiens de bien gouverner le cheval à « la bride, de manœuvrer par principes surtout les « chevaux difficiles, de courir des lances, de jouter, « qu’il soit en cela un des meilleurs parmi les Italiens.

« Pour les tournois, les pas d’armes, les courses « entre barrières, qu’il soit un des bons parmi les « meilleurs Français.... Pour jouer aux bâtons, courir « le taureau, lancer (Jes dards et des lances, qu’il soit « excellent parmi les Espagnols.... Il convient encore « qu’il sache sauter et courir. Un autre exercice noble « est le jeu de paume, et je n’estime pas à moindre « mérite de savoir faire la voltige à cheval. »

Ce ne sont pas là de simples préceptes relégués dans la conversation ou dans les livres; on les pratiquait; les mœurs des plus grands personnages y étaient conformes. Julien de Médicis, qui fut assassiné par les Pazzi, est loué par son biographe, non seulement pour

15w PHILOSOPHIE DE L*ART

son talent de poète et son tact de connaisseur, mais encore pour son habileté à manier le cheval, à lutter et à jeter la lance. César Borgia, ce grand assassin et ce grand politique, avait les mains aussi vigoureuses que l’intelligence et la volonté. Son portrait montre un élégant, et son histoire un diplomate ; mais sa biographie intime montre aussi un matamore, comme on en voit dans cette Espagne d’où sa famille venait. « Il a vingt- « sept ans, dit un contemporain, il est très beau de « corps, et le pape son père a grand’peur de lui. Il a « tué six taureaux sauvages en combattant a cheval « avec la pique, et à l’un de ces taureaux il a fendu la

« tête d’un seul coup. »

Considérez des hommes ainsi élevés, ayant 1 expérience et le goût de tous les exercices du corps ; ils sont tout préparés pour comprendre la représentation du corps, c’est-à-dire la peinture et la sculpture ; un torse cambré, une cuisse ployée, un bras qui se leve, la saillie d’un tendon, tous les gestes et toutes les formes du corps humain, éveillent en eux des images intérieures et préalables. Ils peuvent s’intéresser aux membres, et se trouvent connaisseurs par instinct, sans s’en douter.

D’autre part, le manque de justice et de police, la vie militante, la présence continuelle de l’extrême danger, remplissent l’âme de passions énergiques, simples et grandes. Elle est donc disposée à goûter dans les attitudes et dans les figures l’énergie, la simplicité et la grandeur; car le goût a pour source la sympathie, et,

LES CONDITIONS SECONDAIRES

pour qu’un objet expressif nous agrée, il faut que son expression soit conforme à notre état moral.

En dernier lieu et pour les mêmes raisons, la sensibilité est plus vive; car elle est refoulée en dedans par l’horrible pression de toutes les menaces qui entourent la vie humaine. Plus un homme a pâti, craint ou peiné, plus il est content de s’épanouir. Plus son âme a été obsédée d’anxiétés violentes ou de méditations sombres, plus il éprouve de plaisir devant la beauté harmonieuse et noble. Plus il s’est tendu ou bridé pour faire effort ou dissimuler, plus il jouit, quand il peut s’ouvrir ou se détendre. Une calme et florissante madone dans son alcôve, un vaillant corps de jeune homme sur son dressoir, occupent ses yeux plus délicieusement, au sortir de préoccupations tragiques et de songes funèbres. La conversation aisée, abandonnée, multiple, incessamment renouvelée et variée, n’est pas là pour l’épancher; dans le silence où il se renferme, il cause intérieurement avec les couleurs et les formes ; et le sérieux ordinaire de sa vie, la multitude de ses dangers, la difficulté de ses épanchements ne font qu’aviver et affiner les impressions qu’il reçoit des arts.

Tâchons de rassembler ces divers traits de caractère, et considérons, d’un côté, un homme de notre temps, riche et bien élevé, de l’autre, un grand seigneur de l’an 1500, tous les deux choisis dans la classe où vous cherchez des juges. — Notre contemporain se lève à huit heures du matin, endosse sa robe de chambre, prend son chocolat, va dans sa bibliothèque, remue quelques

cartons de paperasses, s’il est homme d’affaires, ou feuillette quelques livres nouveaux, s’il est homme du monde ; après quoi, l'esprit rassis, sans inquiétude, ayant fait quelques tours sur un tapis moelleux et déjeuné ] dans un joli appartement chauffé de calorifères, il va se ; promener sur le boulevard, fume son cigare, entre au cercle pour lire les journaux, cause littérature, cotes de la Bourse, politique ou chemins de fer. Quand il rentre chez lui, fût-ce à pied et à une heure du matin, il sait très bien que le boulevard est garni de sergents de ville, ■ et que nul accident ne lui arrivera. 11 a 1 âme tranquille et se couche en pensant que demain il recommencera. Voilà la vie aujourd’hui. Cet homme, qu’a-t-il vu en fait de corps? Il est allé aux bains froids, il a contemplé ce marécage grotesque dans lequel barbotent toutes les difformités humaines ; peut-être, s’il est curieux, il a, trois ou quatre fois dans sa vie, regardé des athlètes de foire : et ce qu’il a vu de plus net en fait de nu, ce sont les maillots de l’Opéra. En fait de grandes passions, à quelles épreuves a-t-il été soumis ? Peut-être à des piques de vanité ou à des inquiétudes d argent ; il a fait une mauvaise spéculation de Bourse, il n a pas obtenu une place qu’il espérait, ses amis ont dit dans le monde qu’il manque d’esprit; sa femme dépense trop, son fils fait des sottises. Mais les grandes passions qui mettent en jeu sa vie et la vie des siens, qui peuvent mettre sa tête sur un billot ou dans un garrot, qui peuvent le précipiter dans un cachot, le conduire à la torture et au supplice, il ne les connaît pas. Il est trop tranquille,

LES CONDITIONS SECONDAIRES

trop protégé, trop dispersé en petites sensations fines et agréables; sauf la chance si rare d’un duel accompagné de cérémonies et de politesses, il ignore l’état intérieur d’un homme qui va tuer ou être tué. — Considérez au contraire un de ces grands seigneurs dont je vous parlais tout à l’heure, Oliveretto de Fermo, Alfonse d’Este, César Borgia, Laurent de Médicis, leurs gentilshommes, tous ceux qui sont à la tête des affaires. Pouur n noble ou cavalier de la Renaissance, le premier soin, c’est de se mettre nu le matin, avec son maître d’armes, un poignard dans une main, une épée de l’autre ; on le voit ainsi représenté dans les estampes. À quoi occupera-t-il sa vie, et quel est son principal plaisir? Ce sont les cavalcades, les mascarades, les entrées de villes, les pompes mythologiques, les tournois, les réceptions de souverains, où il figure à cheval, magnifiquement vêtu, étalant ses dentelles, son justaucorps de velours, ses broderies d’or, fier de sa belle prestance et de la vigoureuse attitude par laquelle, avec ses compagnons, il relève la dignité de son prince. Quand il sort dans la journée, il a le plus souvent sous son pourpoint une cotte de mailles complète ; il faut bien qu’il se mette à l’abri des coups de poignard et des coups d’épée qui peuvent l’atteindre au coin d’une rue. Même dans son palais, il n’est pas tranquille ; les encoignures de pierre, les fenêtres grillées d’épais barreaux, la solidité militaire de toute la structure, indiquent qu’une maison, comme une cuirasse, doit défendre son maître contre les coups de main. Un pareil homme, lorsqu’il est bien

verrouillé chez lui et qu’il se trouve en face d’une belle figure de courtisane ou de vierge, devant un Hercule ou un Père éternel grandement drapé ou vigoureusement musclé, est plus capable qu’un moderne de comprendre leur beauté et leur perfection corporelle. 11 sentira, sans éducation d’atelier, par une sympathie involontaire, les nudités héroïques et les musculatures terribles de Michel-Ange, la santé, la placidité, le regard simple d’une madone de Raphaël, la vitalité hardie et naturelle d’un bronze de Donatello, l’attitude contournée, étrangement séduisante, d’une figure de Vinci, la superbe volupté animale, le mouvement impétueux, la force et la joie athlétique des personnages de Tintoret et de Titien.

Page 1