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CHAPITRE VI

LES CONDITIONS SECONDAIRES (SUITE

Un état d’esprit pittoresque, c’est-à-dire situé entre les pures idées et les pures images, des caractères énergiques et des mœurs violentes, propres à donner la connaissance et le goût des belles formes corporelles, voilà les circonstances temporaires qui, jointes à l’aptitude innée de la race, ont produit en Italie la grande et parfaite peinture du corps humain. Nous n’avons maintenant qu’à descendre dans les rues ou à entrer dans les ateliers; nous la verrons naître d’elle-même. Elle n’est pas, comme chez nous, une œuvre d’école, une occupation de critiques, un passe-temps de curieux, une manie d’amateurs, une plante artificielle cultivée à grands frais, étiolée malgré le terreau dont on l’entoure, étrangère et péniblement conservée sur un sol et dans un air qui sont faits pour porter des sciences, des littératures, des manufactures, des gendarmes et des habits noirs. Elle est une portion dans un ensemble. Les cités, qui couvrent leurs hôtels de ville et leurs églises de ses figures peintes, mettent autour d’elle cent tableaux vivants plus passagers, mais plus pompeux; elle ne fait que les résu-

mer. Les hommes alors sont amateurs de peinture, j non pendant une heure pour un moment isolé de leur vie, mais dans leur vie entière, dans leurs cérémonies religieuses, dans leurs fêtes nationales, dans leurs réceptions publiques, dans leurs affaires et dans leurs plaisirs.

Yoyons-les à l’œuvre ; ici nous ne sommes embarrassés que pour choisir : les corporations, les cités, les princes, les prélats, mettent leur gloire et leur amuse- ^ ment dans les parades et les cavalcades pittoresques. : J’en prends une entre vingt ; jugez vous-mêmes de l’aspect des rues et des places qui s’emplissaient de pareilles pompes plusieurs fois par an.

a Laurent de Médicis voulut que la compagnie du « Broncone, dont il était chef, surpassât en magnifi- « cence celle du Diamant. Il eut recours à Jacopo Nardi,

« noble et savant gentilhomme florentin, qui lui organisa « six chars.

« Le premier char, traîné par deux bœufs couverts « de feuillages, représentait l’âge de Saturne et de « Janus. Au sommet du char étaient Saturne avec sa « faux et Janus tenant les clefs du temple de la Paix.

« Sous les pieds de ces divinités, le Pontormo avait « peint la Fureur enchaînée et plusieurs sujets relatifs « à Saturne. Le char était accompagné de douze bergers « vêtus de peaux de martre et d’hermine, chaussés de (( brodequins antiques, portant des panetières et cou- « ronnés de guirlandes de feuilles. Les chevaux sur les- « quels étaient montés ces bergers avaient, en guise de

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(( selles, des peaux de lion, de tigre et de loup-cervier « dont les griffes étaient dorées : les croupières étaient « en cordes d’or, les étriers avaient la forme de têtes de « bélier, de chien ou d’autres animaux ; les brides « étaient des tresses d’argent et de feuillages. Chaque « berger était suivi de quatre pasteurs moins richement « costumés, tenant des torches qui ressemblaient à des « branches de pin.

a Quatre bœufs, couverts de somptueuses étoffes, « traînaient le deuxième char. De leurs cornes dorées « pendaient des guirlandes de fleurs et des chapelets. « Sur le char était Numa Pompilius, deuxième roi des « Romains, entouré des livres de la religion, de tous les « ornements sacerdotaux et des instruments nécessaires « aux sacrifices. Venaient ensuite six prêtres montés « sur des mules magnifiques. Des voiles ornés de feuilles « de lierre brodées d’or et d’argent leur couvraient la « tête. Leurs robes, imitées de l’antique, étaient franu gées d’or. Les uns tenaient une cassolette remplie de « parfums; les autres un vase d’or, ou quelque objet du « même genre. A leurs côtés marchaient des ministres « subalternes qui portaient des candélabres antiques.

« Sur le troisième char, attelé de chevaux d’une « grande beauté et décoré de peintures parle Pontormo, « était T. Manlius Torquatus, qui fut consul après la « première guerre contre les Carthaginois, et dont le « sage gouvernement rendit Rome florissante. Ce char « était précédé de douze sénateurs montés sur des che- « vaux couverts de housses de drap d’or, accompagnés

(( d’une foule de licteurs portant des faisceaux, des « haches et les autres insignes de la justice.

« Quatre buffles, travestis en éléphants, tiraient le « quatrième char occupé par Jules César. Le Pontormo > « avait peint les plus fameuses actions du conquérant « sur le char, qui était suivi de douze cavaliers dont 1 « les armes éclatantes étaient enrichies d’or. Chacun 1 « d’eux avait une lance appuyée sur la cuisse. Leurs « écuyers portaient des torches figurant des trophées.

« Sur le cinquième char, traîné par des chevaux ailés « qui avaient la forme de griffons, était César Auguste.

« Douze poètes à cheval et couronnés de lauriers ac- « compagnaient l’empereur, que leurs ouvrages avaient « contribué à immortaliser. Chacun de ces poètes avait « une écharpe sur laquelle son nom était écrit.

« Sur le sixième char, peint par le Pontormo et « attelé de huit génisses richement harnachées, était - « assis l’empereur Trajan. Il était précédé de douze « docteurs ou jurisconsultes à cheval, vêtus de longues . « toges. Des scribes, des copistes, des garde-notes por- « taient d’une main une torche, de l’autre des livres.

« A la suite de ces six chars venait le char ou « triomphe de l’âge d’or, peint par le Pontormo et « orné par Baccio Bandinelli de nombreuses figures en « relief, et entre autres des quatre vertus cardinales.

« Au milieu du char était un immense globe d’or, sur « lequel était étendu un cadavre couvert d’une armure « de fer rouillé. Du flanc de ce cadavre sortait un enfant « nu et doré, pour représenter la résurrection de l’âge !

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« d’or et la fin du siècle de fer, dont le monde était « redevable à l’exaltation de Léon X au pontificat. La « tige sèche de laurier, dont les feuilles reverdissaient, « exprimait la même idée, bien que plusieurs personnes « prétendissent quelle faisait allusion à Laurent de « Médicis, duc d’Urbin. Je dois dire que l’enfant qu’on « avait doré mourut bientôt après des suites de cette « opération, qu’il avait endurée pour gagner dix écus. » La mort de cet enfant, c’est la petite pièce, à la fois comique et lugubre, venant après la grande. — Si sèche que soit l’énumération, elle peut vous montrer les goûts pittoresques du temps. Ils n’étaient pas propres seulement aux nobles et aux riches; le peuple les avait; Laurent donnait ces fêtes pour garder son ascendant sur lui. Il y en avait d’autres que l’on appelait les Chants ou Triomphes carnavalesques. Laurent les avait agrandis et diversifiés ; il y prenait part lui-même ; quelquefois il y chantait ses vers et figurait au premier rang dans la somptueuse cérémonie. Considérez, messieurs, que Laurent de Médicis était à cette époque le plus grand banquier, le plus libéral protecteur des beauxarts, le premier industriel de la ville, et qu’il en était en même temps le premier magistrat. Il réunissait en sa personne les qualités que vous trouvez dispersées

Rothschild, dans le préfet de la Seine, dans les directeurs de l’Académie des beaux-arts, de l’Académie des inscriptions, de l’Académie des sciences morales et politiques et de l’Académie française. C’est un pareil

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homme qui, sans croire compromettre sa dignité, allait

dans les rues, à la tête des mascarades. Le goût du temps était si décidé et si vif en ce sens que ce zèle, ] loin de le rendre ridicule, lui faisait honneur. Vers la fin du jour, trois cents cavaliers et trois cents hommes à pied sortaient de son palais avec des torches et parcouraient, jusqu’à trois et quatre heures du matin, les rues de Florence. Parmi eux se trouvaient des chœurs , de musique à dix, douze et quinze voix ; les petits poèmes qui se chantaient dans ces mascarades ont été imprimés et forment deux gros volumes. Je n’en citerai qu’un, celui de Bacclius et Ariane, qu’il composa luimême. Il est tout païen pour le sentiment du beau et pour la morale. En effet, c’est le paganisme antique, avec ses arts et son esprit, qui fleurit alors une seconde

fois. - - — - . . j

« Que la jeunesse est belle ! — Elle fuit cependan .

— Que celui qui veut être heureux le soit tout de suite J

— 11 n’y a pas de certitude pour demain.

« Voilà Bacclius et Ariane, — beaux et enflammés l’un pour l’autre. - Parce que le temps fuit et nous trompe, — ils sont toujours heureux ensemble.

« Ces nymphes et les autres — sont gaies en attendant. — Que celui qui veut être heureux le soit. — U n’y a pas de certitude pour demain. j

« Ces joyeux petits satyres,— amoureux des nymphe'

— leur ont dressé cent embuscades — dans les cavern et les bois; — maintenant, échauffés par Bacchus, — ils dansent, ils sautent, en attendant. Que celui aui

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veut être heureux le soit. — Il n’y a pas de certitude pour demain.

« Dames et jeunes amants, — vive Bacchus et vive l’Amour! — Que chacun joue des instruments, danse et chante ; — que le cœur s’enflamme de douceur amoureuse; — la peine et la douleur doivent faire trêve. — Que celui qui veut être heureux le soit. — Il n’y a pas de certitude pour demain.

a Comme la jeunesse est belle ! — Elle fuit cependant. »

Outre ce chœur, il y en avait beaucoup d’autres, les uns chantés par des fileuses d’or, les autres par des mendiants, par de jeunes femmes, par des ermites, des cordonniers, des muletiers, des revendeurs, des fabricants d’huile, des faiseurs de gaufres. Les diverses corporations de la cité venaient prendre part à la fête. Le spectacle serait à peu près le même aujourd'hui si, pendant plusieurs journées de suite, l’Opéra, l’Opéra- Comique, le Châtelet et le Cirque olympique paradaient dans nos rues, mais avec cette différence qu’à Florence ce n’étaient pas des figurants, de pauvres gens payés pour endosser un costume d’emprunt, mais les citoyens qui composaient le cortège; la cité descendait dans la rue, heureuse de se contempler et de s’admirer, comme une belle fille qui s’offre aux regards dans toute la magnificence de ses atours.

Rien de plus efficace, pour donner tout l’essor aux facultés humaines, qu’une pareille communauté d’idées,

; de sentiments et de goûts. On a remarqué que deux

conditions sont nécessaires pour produire les grandes œuvres : la première, c’est la vivacité d’un sentiment spontané, propre et personnel, que l’on exprime comme on l’éprouve, sans craindre aucun contrôle ni subir aucune direction ; la seconde, c’est la présence d’âmes sympathiques, l’aide extérieure et incessante des idées voisines par lesquelles les idées vagues qu’on porte en soi-même sont couvées, nourries, achevées, multipliées, enhardies. Cette vérité s’applique partout, dans les fonations religieuses et dans les entreprises militaires, dans les oeuvres littéraires et dans les plaisirs mondains. L’âme est cunnuc un brandon ardent; pour agir, il faut d’abord quelle brûle par elle-même, et ensuite quelle trouve autour d’elle d’autres tisons enflammés. Le contact mutuel les avive, et leur chaleur centuplée porte alors l’incendie de toutes parts. Considérez ces courageuses petites sectes protestantes qui, quittant l’Angle^ terre, allèrent fonder les États-Unis d'Amérique; elles étaient composées d’hommes qui osaient croire, sentir, penser profondément, d’une façon originale et passionnée, chacun par une conviction vigoureuse et propre, et qui, une fois réunis, pénétrés des mêmes sentiments et soutenus par le même enthousiasme, devenaient capables de coloniser des contrées sauvages et de fonder des États civilisés.

Il en est de même dans les armées. Quand, à la fin du siècle dernier, les armées françaises, si mal organisées, si novices dans l’art de la guerre, livrées à des officiers presque aussi ignorants que les soldats, se

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virent en présence des bataillons disciplinés du reste de l’Europe, ce qui les a soutenues, ce qui les a portées en avant, ce qui a fini par leur donner la victoire, c’est d abord la fierté et la force de la croyance intérieure par laquelle chaque soldat se considérait comme supérieur à ceux qu il allait combattre et destiné à porter la vérité, la raison, la justice, à travers tous les obstacles, au cœur de toutes les nations; c’est aussi la fraternité généreuse, la confiance mutuelle, la communauté de sympathies et d’aspirations par laquelle tous, le prei mier comme le dernier, le simple soldat comme le capitaine et le général, se sentaient dévoués à la même cause, chacun s offrant en volontaire, chacun comprenant la situation, le danger, les nécessités, chacun se trouvant prêt à réparer les fautes, tous ne faisant qu’une âme et une volonté, et dépassant, par l’inspirai tion native comme par l’entente involontaire, la perfection des mécanismes que la tradition, les parades, les coups de canne et la hiérarchie prussienne avaient fabriqués de l’autre côté du Rhin.

Les choses ne vont point autrement, lorsqu’il s’agit d’art et de plaisir, que lorsqu’il s’agit d’intérêts et d’affaires. Les gens d’esprit n’ont jamais plus d’esprit que lorsqu ils sont ensemble. Pour avoir des œuvres d’art, il faut d’abord des artistes, mais aussi des ateliers. Alors il y avait des ateliers, et en outre les artistes faisaient des corporations. Tous se tenaient, et, dans la grande société, de petites sociétés unissaient étroitement et librement leurs membres. La familiarité les

rapprocha ; la rivalité les aiguillonnait. L’atelier est alors une boutique et non, comme aujourdhm un salon d’apparat arrangé pour provoquer la commande. Les élèves sont des apprentis qui prennent part a la vie et à la gloire des maîtres, et non des amateurs qui se sentent libres sitôt qu’ils ont payé la leçon. Un enfant à l’école apprenait à lire, à écrire, et quelque peu d orthographe; puis tout de suite, à douze ans, treize ans, il entrait chez le peintre, l’orfèvre, l’architecte, le sculpteur; d’ordinaire, le maître était tout cela à a fois, et le jeune homme étudiait sous lui, non pas un fragment de l’art, mais l’art tout entier II travaillait pour lui, faisait les choses faciles, les fonds de tableaux, les petits ornements, les personnages accessoires; il participait au chef-d’œuvre, s’y intéressait comme a son œuvre propre; il était le fils et le domestique de la maison; on l’appelait la créature* du maître. Il mangeait à sa table, faisait ses commissions, couchait audessus de lui dans une soupente, recevait ses bourrades et les taloches de sa femme*.

« Je restai, dit Rafaello di Montelupo, de douze a « quatorze ans, ce qui fait deux ans, chez Michel « Agnolo Bandinelli, et, la plus grande partie du temps, « ie faisais aller les soufflets pour les ouvrages que fai- « sait le maître; parfois je dessinais. Advint qu’un jour I L maît" me faisait recuire, c’est-à-dire remettre au « feu, certaines bossettes d’or qui se faisaient pour le

ÈntrTautres ceUes de Lucrezia, femme d’Andrea del Sarto.

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« duc Lorenzo de Médicis, duc d’Urbin. Il les battait (( sur l’enclume, et, pendant qu’il battait l’une, je cui- « sais l’autre. S’étant arrêté à parler bas à un de ses « amis, et ne s’étant pas avisé que j’avais ôté la froide « et mis la chaude, il la prit et se brûla les deux doigts « avec lesquels il la saisissait; sur quoi, criant et sau- « tant par toute la boutique, il voulait me rosser, et « moi, me sauvant deçà et delà, je fis en sorte qu’il ne « m’attrapât point. Mais, quand ce fut l’heure d’aller « manger, comme je passais près du guichet où était « le maître, il me prit par les cheveux et me donna « plusieurs bons soufflets. »

Ce sont des mœurs de compagnons, serruriers ou maçons, rudes, franches, gaies et amicales; les élèves voyagent avec le maître, se battent des poings et de l’épée à ses côtés, sur la grande route. Ils le défendent contre les attaques et les mauvais propos, et vous avez vu comment les disciples de Raphaël et de Cellini tirent le poignard ou le sabre pour l’honneur de la maison.

Les maîtres entre eux ont la même familiarité et la même intimité fécondes. Une de leurs compagnies à Florence s’appelait la compagnie du Chaudron, et ne pouvait comprendre que douze membres; les principaux étaient Andrea del Sarto, Gian Francesco Rustici, Aristote de San Gallo, Domenico Puligo, Francesco di Pelle™ grino, le graveur Robetta, le musicien Domenico Bacelli. Chacun d’eux avait le droit d’amener trois ou quatre personnes. Chacun d’eux apportait un plat de son invention, et quiconque se rencontrait avec un autre payait

l’amende. Voyez quelle était la verve et la sève de ces esprits animés lun par l’autre, et comment les arts du dessin trouvaient place jusque dans un souper. Un soir , Gian Francesco choisit pour table une énorme cuve et fait mettre les conviés dedans; alors, du centre de la cuve, sort un arbre dont les rameaux présentent à chacun son plat, pendant qu’au-dessous des musiciens font un concert. Le mets qu’il présente est un grand pâté dans lequel on voit « Ulysse qui fait bouillir son père pour le rajeunir1 »; les deux figures sont des chapons bouillis, arrangés en forme d’hommes, et garnis de toutes sortes de choses bonnes à manger. Pour Andrea del Sarto, il apporte un temple à huit faces, posé sur des colonnes, dont le pavé est un grand plat de gélatine divisé en compartiments qui figurent des mosaïques; les colonnes, qui semblent de porphyre, sont de grandes et grosses saucisses; les bases et les chapiteaux sont en parmesan, les corniches en pâtisserie sucrée et la tribune en massepain. Au milieu est un lutrin de viande froide, avec un missel de vermicelle, où les lettres et les notes de musique sont des grains de poivre; les chantres alentour sont des grives rôties, le bec ouvert; derrière elles deux gros pigeons font les basses, et six ortolans les soprani. Domenico Puligo donne un cochon de lait figurant une paysanne qui file et garde ses poussins, Spillo un serrurier fabriqué avec une grande oie. Vous entendez d’ici les éclats de rire de la bonne humeur

1. Vasari n’est pas très exact en mythologie, et prend Ulysse pour Œson, père de Jason.

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fantasque et bouffonne. — Une autre compagnie, celle de la Truelle, ajoute aux soupers les mascarades. Les convives s’amusent à représenter tantôt l’enlèvement de Proserpine par Pluton, tantôt les amours de Vénus et de Mars, tantôt la Mandragore de Machiavel, les Snppositi de l’Arioste, la Calandra du cardinal de Bibbiena. Une autre fois, comme la truelle est leur emblème, le président commande à tous les membres de comparaître en habits de maçon avec tous les instruments du métier, et leur fait bâtir un édifice de viandes, de pain, de gâteaux et de sucre. Le trop-plein de l’imagination se déverse dans ces bombances pittoresques. L’homme y semble enfant, tant son âme est jeune; il met partout les formes corporelles qu’il aime; il se fait acteur et mime, et joue avec son art, tant il en est rempli.

Par-dessus ces associations bornées, il y en a d’autres plus larges, qui réunissent tous les artistes en un même effort. Vous venez de voir dans leurs soupers des gaietés, des expansions, des camaraderies, une simplicité et une bonne humeur burlesque qui semblent celles des ouvriers ; ils ont aussi le patriotisme municipal des ouvriers. Ils parlent avec orgueil de leur « glorieuse école florentine ». Selon eux, il n’y en a point d’autre où l’on apprenne le dessin. « Là, dit Vasari, viennent « les hommes parfaits dans tous les arts et spéciale- « ment dans la peinture, attendu que dans cette cité « on est aiguillonné par trois choses : — La première est « la critique forte et répétée ; car Pair du pays fait des « esprits libres par nature, qui ne peuvent se contenter

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« des ouvrages simplement médiocres, et qui ont égard « au bon et au beau plutôt qu’au nom de l’auteur. — La « seconde est le besoin de travailler pour vivre, ce qui « veut dire qu’il y faut incessamment faire œuvre d’in- « vention et de jugement, être avisé et prompt dans ses « besognes, bref, savoir gagner sa vie, parce que le « pays, n’étant point riche ni abondant, ne peut, comme a d’autres, nourrir les gens à peu de frais. — La troi- « sième, qui n’est pas moindre que les deux premières,

« est une certaine avidité de gloire et d’honneur, que « l’air du pays engendre très grande dans les hommes « de toute profession, et qui les révolte contre la pensée « d’être les égaux, je ne dis pas les inférieurs, de ceux « qu’ils reconnaissent pour maîtres, mais qu’ils voient « hommes comme eux; ambition et émulation si vives « qu’à moins d’être sages et bons de nature, ils en « deviennent ingrats et médisants. » — Qu’il s agisse d’honorer leur ville, tous conspirent à bien faire ; et la rivalité qui les pousse à se surpasser les uns les autres les conduit à faire mieux. Lorsque le pape Léon X vint, en 1515, visiter Florence, sa patrie, la cité convoqua tous les artistes pour le recevoir magnifiquement. On construisit dans la ville douze arcs de triomphe décorés de statues et de peintures; dans les intervalles s’élevaient divers monuments, des obélisques, des colonnes, des groupes semblables à ceux de Rome. « Sur la Piazza « dei Signori, Antonio de San Gallo fit un temple à huit < faces, et Baccio Bandinelli un géant sur la Loggia. « Entre la Badia et le palais du podestat, Granaccio et

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« Aristote de San Gallo bâtirent un arc de triomphe; et, « au coin des Bischeri, le Rosso en éleva un autre avec « quantité de figures diverses et d’une belle ordonnance. « Mais, ce qui fut le plus estimé, c’est la façade de Santa « Maria del Fiore construite en bois et peinte par Andrea « del Sarto de si belles histoires en clair-obscur qu’on « n’eût pu rien souhaiter de mieux. L’architecte Jacopo « Sansovino l’avait ornée de plusieurs histoires en basa relief et de sculptures pleines, d’après le plan de feu « Laurent de Médicis, père du pape. Le même Jacopo « fit aussi sur la place de Santa Maria Novella un cheval « semblable à celui de Rome, et qui parut très beau. « L’appartement du pape dans la rue délia Scala fut « aussi décoré d’une multitude infinie d’ornements, et « la moitié de cette rue était pleine de très belles his- « toires exécutées par beaucoup d’artistes, mais dessi- « nées pour la plupart par Baccio Bandinelli. »

Vous voyez que la gerbe des talents est complète, et à quelle hauteur l’association la fait monter. La cité travaille à se faire belle; aujourd’hui, c’est tout entière, pour un carnaval ou une entrée de prince; demain et toute l’année, ce sera par quartiers, corporations, confréries ou couvents, chaque petit groupe emporté par son zèle, <( plus riche de cœur que d’argent 1 », mettant sa gloire à bien décorer sa chapelle et son monastère, son portique et son lieu d’assemblée, ses costumes et ses drapeaux de tournoi, ses chars et ses insignes de

t. Voyez dans la Vie d’Andrea del Sarto, par LVasari, les circonstances des commandes.

la Saint-Jean. Jamais l’excitation mutuelle n’a été si universelle et si forte; jamais la température dans laquelle naissent les arts du dessin n’a été si bonne; jamais on ne vit un moment et un milieu pareils. L’assemblage des circonstances est unique : une race douée d’imagination rythmique et figurative atteint la culture moderne en gardant les mœurs féodales, concilie les instincts énergiques avec les idées fines, pense par des formes sensibles, et, lancée jusqu’au bout de son génie par l’élan spontané, sympathique, contagieux des petits groupes libres qui la composent, invente le modèle idéal, dont la perfection corporelle peut seule exprimer le noble paganisme qu’elle ressuscite pour un instant. — De ce faisceau de conditions dépend tout art qui représente les formes du corps. De ce faisceau de conditions dépend la grande peinture. Selon qu’il manque ou se décompose, elle manque ou se décompose. Elle ne s’est point produite, tant qu’il n’a pas été complet. Elle s’est altérée, sitôt qu’il a commencé à se défaire. Elle a suivi pas à pas sa formation, sa plénitude, son démembrement et sa ruine. Elle est restée symbolique et mystique jusqu’à la fin du xive siècle, sous l’empire des idées théologiques et chrétiennes. Elle a prolongé l’école symbolique et mystique jusqu’au milieu du xve siècle1, pendant la longue lutte de l’esprit chrétien et de l’esprit païen. Elle a trouvé au milieu du xve siècle son interprète le plus angélique dans une âme sainte

1. Encore en 1444, Parro Spinelli et les Bicci faisaient des peintures giottesques.

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préservée du paganisme nouveau par la solitude du cloître 4. Elle s’est intéressée au corps réel et solide dès les premières années du XVe siècle, à l’exemple de la sculpture, par la découverte de la perspective, par l’étude de l’anatomie, par le perfectionnement du modelé, par l’application du portrait, par l’emploi de l’huile, lorsque, vers la même époque, l’adoucissement des guerres, l’apaisement des cités, le développement des industries, l’accroissement de la richesse et du bien-être, la restauration de la littérature et des idées antiques, ramenèrent à la vie présente les yeux tournés vers la vie future, et remplacèrent l’espoir de la félicité céleste par la recherche du bonheur humain. Elle a passé de l’imitation exacte à la belle invention, lorsque, au temps de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, de Laurent de Médicis et de Francesco délia Rovere, la culture définitive, élargissant l’esprit et achevant les idées, produisit la littérature nationale à côté de la restauration classique, et le paganisme complet par delà l’hellénisme ébauché'. Elle s’est prolongée à Venise un demi-siècle plus tard qu’ailleurs, au milieu d’une oasis préservée des Barbares, dans une cité indépendante où la tolérance se maintenait en face du pape, le patriotisme en face de l’Espagne, et les mœurs militaires en face des Turcs. Elle s’est amollie au temps du Corrège,«et elle s’est refroidie sous les successeurs de Michel-Ange, lorsque les invasions et les misères accumulées eurent

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