CHAPITRE I
LES CAUSES PERMANENTES
Pendant les trois années précédentes, je vous ai exposé l’histoire de la peinture en Italie ; je dois cette année vous présenter Thistoire de la peinture dans les Pays-Bas. Deux groupes de peuples ont été et sont les principaux ouvriers de la civilisation moderne : d’un côté, les peuples latins ou latinisés, Italiens, Français, Espagnols, et Portugais; de l’autre, les peuples germaniques, Belges, Hollandais, Allemands, Danois, Suédois, Norvégiens, Anglais, Écossais, Américains. Dans le groupe des peuples latins, les Italiens sont, sans contredit, les meilleurs artiste* % dans le groupe des FBILOAOPBLI H LVlUr 15
peuples germaniques, sans contredit, ce sont les Fiamands et les Hollandais. De sorte qu’en étudiant l’histoire de l’art chez ces deux peuples, nous étudions 1 l’histoire de l’art moderne chez ses représentants les plus grands et les plus opposés.
Une œuvre aussi vaste et aussi diverse, une peinture qui dure près de quatre cents ans, un art qui compte tant de chefs-d’œuvre et imprime à toutes ses œuvres un caractère original et commun, est une œuvre nationale ; partant, elle se rattache à la vie nationale, et sa racine est dans le caractère national lui-même. Elle est une floraison préparée profondément et de loin par une élaboration de la sève, conformément à la structure acquise et à la nature primitive de la plante qui l’a portée. Selon notre méthode, nous allons d’abord étudier cette histoire intime et préalable, qui explique l’histoire extérieure et finale. Je vous montrerai d’abord J la graine, c’est-à-dire la race avec ses qualités fondamentales et indélébiles, telles qu’elles persistent à tra- j vers toutes les circonstances et dans tous les climats ; ensuite la plante, c’est-à-dire le peuple lui-même avec ses qualités originelles, accrues ou limitées, en tout cas appliquées et transformées, par son milieu et son histoire ; enfin la fleur, c’est-à-dire l’art, et notamment la peinture, à laquelle tout ce développement aboutit.
Les hommes qui habitent les Pays-Bas appartiennent, pour la plupart, à cette race qui envahit l’empire romain au ve siècle, et qui alors pour la première fois, à côté des nations latines, revendiqua sa place au soleil. En certaines contrées, dans la Gaule, l’Espagne et l’Italie, ils n’apportèrent que des chefs et un appoint à la population primitive. En d’autres contrées, comme l’Angleterre et les Pays-Bas, ils chassèrent, détruisirent, remplacèrent les anciens habitants, et leur sang pur ou presque pur coule encore dans les veines des hommes qui aujourd’hui occupent le même sol. Pendant tout le moyen âge, les Pays-Bas s’appelaient la Basse-Allemagne. Les langues belge et hollandaise sont des dialectes de l’allemand, et, sauf le district wallon où l’on parle un français gâté, ils sont l’idiome populaire de toute la contrée.
Considérons les traits communs de toute cette race germanique et les différences par lesquelles elle s’oppose aux peuples latins. — Au physique, nous trouvons une chair plus blanche et plus molle, ordinairement des yeux bleus, souvent d’un bleu de faïence, ou pâles, plus pâles à mesure qu’on avance vers le nord, parfois vitreux en Hollande, des cheveux d’un blond de filasse et presque blancs chez les petits enfants; les anciens
Romains s’en étonnaient déjà et disaient que chez les Germains les enfants avaient des cheveux de vieillards Le teint est d’un rose charmant, infiniment délicat chez les jeunes filles, vif et teinté de vermillon chez les jeunes hommes, et quelquefois même chez les gens âgés; mais d’ordinaire, dans la classe laborieuse et dans l’âge mûr, je l’ai trouvé blafard, couleur de navet, et, en Hollande, couleur de fromage et même de fromage gâté. Le corps est le plus souvent grand, mais charpenté à gros coups ou rentassé, lourd et sans élégance. Pareillement, les traits du visage sont volontiers irréguliers, surtout en Hollande, bosselés, avec des pommettes saillantes et des mâchoires marquées. En somme la finesse et la noblesse sculpturales font défaut. Vous trouverez rarement des visages réguliers comme les jolies figures si nombreuses à Toulouse et à Bordeaux, comme les belles et fières têtes qui abondent dans la campagne de Florence et de Rome ; vous trouverez bien plus fréquemment des traits exagérés, des assemblages incohérents de formes et de tons, des bouffissures étranges de chair, des caricatures naturelles. À les prendre pour des œuvres d’art, les figures vivantes témoignent d’une main alourdie et fantasque, par leur dessin plus incorrect et plus mou.
Si maintenant nous observons ce corps en action nous trouverons ses facultés et ses besoins animaux plus grossiers que chez les Latins; matière et la masse y semblent prédominer sur le mouvement et sur lame; il est vorace et même carnassier. Comparez
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l’appétit d’un Anglais ou d’un Hollandais à celui d’un Français ou d’un Italien ; que ceux d’entre vous qui ont visité le pays se rappellent les tables d’hôte et la quantité de nourriture, surtout de viande, qu’engloutit tranquillement et plusieurs fois par jour un habitant de Londres, de Rotterdam ou d’Anvers ; dans les romans anglais, on déjeune toujours, et les héroïnes les plus sensibles, à la fin du troisième volume, ont consommé une infinité de tartines de beurre, de tasses de thé, de morceaux de volaille et de sandwiches. Le climat y contribue; sous la brume du nord, on ne se soutiendrait pas, comme un paysan de race latine, avec une écuelle de soupe, ou avec un morceau de pain frotté d’ail, ou avec une demi-assiette de macaroni. — Par la même raison, le Germain aime les boissons fortes. Tacite l’avait déjà remarqué, et Ludovico Guicciardini, un témoin oculaire du xvie siècle que je vous citerai plus d’une fois, dit en parlant des Belges et des Hollandais : <( Presque tous sont enclins à l’ivrognerie, « et ils sont passionnés pour ce vice ; ils se gorgent « de boisson le soir et parfois dès le jour. » Aujourd’hui, en Amérique et en Europe, dans la plupart des pays germaniques, l’intempérance est le défaut national; la moitié des suicides et des maladies mentales en proviennent. Même chez les gens raisonnables, même chez des gens de condition moyenne, le plaisir de boire est très grand ; en Allemagne et en Angleterre, ce n’est point un déshonneur pour un homme bien élevé, s’il sort de tablç avec un commencement d’ivresse; de
temps en temps, il s’enivre tout à fait; chez nous, au contraire, c’est une tache; en Italie, c’est une honte; en Espagne, au dernier siècle, le nom d’ivrogne était une injure qu’un duel ne suffisait pas à venger : elle provoquait un coup de couteau. Rien de tel en pays germanique. Là-dessus les brasseries si fréquentées et si nombreuses, les innombrables débits de boissons fortes et de bières de toute espèce témoignent du goût public. Entrez à Amsterdam dans une de ces petites boutiques garnies de tonneaux luisants, où l’on avale coup sur coup des verres d’eau-de-vie blanche, jaune, verte, brune, souvent rehaussée de piment et de poivre. Prenez place à neuf heures du soir dans une brasserie de Bruxelles, devant une de ces tables de bois brun autour desquelles circulent des marchands de crabes, de pains salés et d’œufs durs ; voyez ces gens assis paisiblement, chacun pour soi, parfois deux à deux, mais le plus souvent en silence, fumant, mangeant, et buvant de grandes lampées de bière qu’ils réchauffent de temps en temps par un verre de liqueur forte ; vous comprendrez par sympathie la grosse sensation de chaleur et de plénitude animale qu’ils savourent solitairement, sans mot dire, à mesure que la nourriture solide et la boisson surabondante renouvellent en eux la substance humaine, et que tout le corps participe au bien-être de l’estomac satisfait.
Il reste à montrer dans leurs dehors un dernier trait qui choque particulièrement les méridionaux, je veux dire la lenteur et la lourdeur de leurs impressions et de
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leurs mouvements. Un Toulousain, marchand de parapluies à Amsterdam, se jeta presque dans mes bras en m’entendant parler français, et pendant un quart d’heure je dus subir ses doléances. Pour un tempérament vif comme le sien, les gens du pays étaient intolérables ; « raides, figés, sans émotion ni sentiment, « insipides et ternes, de vrais navets, monsieur, de « vrais navets! » Et, de fait, son caquetage, et son expansion faisaient contraste. 11 semble, quand on leur parle, qu’ils ne comprennent pas de prime abord, ou que leur machine expressive ait besoin de temps pour se mettre en branle ; on voit un concierge de musée, un domestique de place, rester béant une minute avant de répondre. — Aux cafés, dans les wagons, le flegme et l’immobilité des traits sont frappants; ils n’éprouvent pas comme nous le besoin de se remuer, de causer; ils peuvent rester fixes, pendant des heures entières, en tête-à-tête avec leur pensée ou leur pipe. En soirée, à Amsterdam, des dames parées comme des châsses, immobiles dans leurs fauteuils, semblaient des statues. En Belgique, en Allemagne, en Angleterre, les figures de paysans nous semblent inanimées, éteintes ou engourdies ; un de mes amis, revenant de Berlin, me disait : « Tous ces gens-là ont les yeux morts. » Les jeunes filles elles-mêmes ont un air naïf et endormi; maintes fois je me suis arrêté aux vitres d’une boutique, regardant un visage rose, placide, candide, une madone du moyen âge occupée à faire des modes ; c’est l’inverse dans notre Midi et en Italie, où les yeux d’une
grisette ont l’air de faire la conversation avec les chaises, faute de mieux, où la pensée, au moment où elle éclôt, se traduit d’abord en gestes. Dans les pays germaniques, les canaux de la sensation et de l’expression semblent obstrués; tout ce qui est délicatesse, émotion et agilité d’action, paraît impossible; un méridional crie à la gaucherie et à la maladresse; c’était le jugement spontané de tous nos Français dans les guerres de la Révolution et de l’Empire. — A cet égard, la toilette et la démarche donnent les meilleurs indices, surtout si on les prend dans la classe moyenne ou inférieure. Comparez les grisettes de Rome et de Pologne, de Paris et de Toulouse, aux grandes poupées mécani- ; ques que vous voyez à Hampton Court le dimanche, bal- ] lonnées et raides, avec leurs écharpes violettes, leurs soies voyantes, leurs ceintures d’or et tout l’étalage d’un luxe emphatique. Je me rappelle en ce moment deux fêtes, l’une à Amsterdam, où se pressaient les riches paysannes de la Frise, la tête encapuchonnée dans un bonnet tuyauté, sur lequel un chapeau en façon de cabriolet se cabrait convulsivement, pendant que, sur les tempes et le front, deux plaques d’or, un fronton d’or et des tire-bouchons d’or encadraient un visage blafard et mal venu ; l’autre à Fribourg en Brisgau, où des villageoises, plantées sur leurs pieds solides, restaient debout, le regard vague, exposées dans leur costume national : jupes noires, rouges, vertes, violettes, à plis raides, comme ceux des statues gothiques, corsages boursouflés par devant et par derrière, manches rembourrées
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et massives en façon de gigots, tailles sanglées presque sous l’aisselle, cheveux jaunes et ternes retroussés durement et tirés vers le haut de la tête, chignons enfermés dans un béguin brodé d’or et d’argent, au-dessus duquel un chapeau d’homme dressait son tuyau couleur d’orange, couronnement hétéroclite d’un corps qui semblait taillé à coups de serpe, et suggérait vaguement l’idée d’un poteau peinturluré. — Bref, dans cette race, l’animal humain est plus tardif et plus grossier que dans l’autre; on est tenté de le juger inférieur, si on le compare à l’Italien, au Français du midi, si sobres, si prompts d’esprit, qui, naturellement, savent parler, causer, mimer leur pensée, avoir du goût, atteindre à l’élégance, et sans effort, comme les Provençaux du xne siècle et les Florentins du xive, se trouvent cultivés, civilisés, achevés du premier coup.
Il ne faut pas s’en tenir à cette première vue ; elle ne donne qu’une face des choses : il y en a une autre qui accompagne celle-ci, comme le côté de la lumière accompagne le côté de l’ombre. La finesse et la précocité naturelles aux peuples latins ont plusieurs suites mauvaises : elles leur donnent le besoin des sensations agréables. Partant, ils sont exigeants en fait de bonheur ; il leur faut des plaisirs nombreux, variés, fort ou fins, l’amusement de la conversation, les douceurs de la polii tesse, les satisfactions de la vanité, les sensualités de
l’amour, les jouissances de la nouveauté et de l’imprévu, les symétries harmonieuses des formes et des phrases ;
ils deviennent aisément rhétoriciens, dilettantes, épicuriens, voluptueux, libertins, galants et mondains. En effet, c’est par ces vices que leur civilisation se corrompt ou finit; vous les trouverez au déclin de l’ancienne Grèce et de l’ancienne Rome, dans la Provence du xne siècle, dans l’Italie du xvie, dans l’Espagne du xvne, dans la France du xvme. Leur tempérament, plus vite affiné, les porte plus vite au raffinement. Ils veulent savourer des sensations exquises; ils ne peuvent se contenter de sensations ternes; ils sont comme des gens qui, habitués à manger des oranges, rejetteraient bien loin les carottes et les navets ; et pourtant c’est de carottes, navets et autres légumes aussi insipides que se compose l’ordinaire de la vie. C’est en Italie qu’une grande dame disait en mangeant une glace délicieuse : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché ! » C’est en France qu’un grand seigneur disait, en parlant d’un roué diplomate : « Qui ne l’adorerait? il est si vicieux! » — D’autre part, leur vivacité d’impression et leur promptitude à l’action les font improvisateurs; ils sont trop vite et trop fort excités par le choc des choses, jusqu’à oublier le devoir et la raison, jusqu’aux coups de couteau en Italie et en Espagne, jusqu’aux coups de fusil en France, partant médiocrement capables d’attente, de subordination, de régularité. Pour réussir dans la vie, il faut savoir patienter, s’ennuyer, défaire et refaire, recommencer et continuer, sans que le flot de la colère ou l’élan de l’imagination vienne arrêter ou détourner l’effort quotidien. En somme, si l’on compare
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leurs facultés au train courant du monde, on le trouve trop mécanique, trop rude et trop monotone pour elles, et on les trouve trop vives, trop délicates et trop brillantes pour lui. Toujours, au bout de quelques siècles, ce désaccord se marque dans leur civilisation ; ils demandent trop aux choses, et, par manque de conduite, ils n’obtiennent pas même ce que les choses pourraient leur fournir.
Maintenant, supprimez ces dons heureux et, par contre-coup, ces inclinations fâcheuses; imaginez, sur ce corps lent et lourd du Germain, une tête bien organisée, une intelligence complète, et suivez les conséquences. Ayant des impressions moins vives, l’homme ainsi bâti sera plus rassis et plus réfléchi. Comme il a un besoin moindre des sensations agréables, il pourra, sans s’ennuyer, faire des choses ennuyeuses. Ses sens étant plus rudes, il préférera le fond à la forme et la vérité intime au décor extérieur. Comme il est moins prompt, il est moins sujet à l’impatience et aux éclats déraisonnables; il a l’esprit de suite, il peut persister dans des entreprises dont l’issue est à longue échéance. Bref, chez lui, l’intelligence est plus souveraine, parce que les tentations du dehors sont moindres et que les explosions du dedans sont rares : la raison gouverne mieux, quand, au dedans, il y a moins de révoltes et quand, au dehors, il y a moins d’assauts. — Considérez, en effet, les peuples germains aujourd’hui et dans tout le cours de leur histoire. En premier lieu, ce sont les plus grands travailleurs du monde; à cet égard, pour les
choses de l’esprit, nul n’égale les Allemands : érudition, philosophie, connaissance des langues les plus rébarbatives, éditions, dictionnaires, collections, classifications, recherches de laboratoire, en toute science, ce qui est labeur ennuyeux et rebutant, mais préparatoire et nécessaire, leur appartient en propre ; avec une patience et une abnégation admirables, ils taillent toutes les pierres de l’édifice moderne. Dans les choses de la matière, les Anglais, les Américains, les Hollandais, font la même œuvre. Je voudrais vous montrer un apprêteur d’étoffes ou un fileur anglais à l’ouvrage : c’est un automate parfait, qui travaille tout le jour sans une minute de distraction, et la dixième heure aussi bien que la première. S’il est dans le même atelier que des ouvriers français, ceux-ci font un contraste frappant : ils ne savent pas s’astreindre à cette régularité de machine ; ils sont plus vite inattentifs et las ; partant, au bout de la journée, ils ont moins produit; au lieu de dix-huit cents broches, ils n’en mènent que douze cents. La capacité devient moindre encore lorsqu’on descend vers le Midi : un Provençal, un Italien, a besoin de causer, de chanter, de danser ; volontiers il flâne et se laisse vivre, et, à ce prix, il se résigne fort bien à n’avoir qu’un habit râpé. Là, l’oisiveté semble naturelle et même honorable. La vie noble , la paresse de l’homme qui, par point d’honneur, ne travaille pas, vit d’expédietds et parfois de jeûne, a été le fléau de l’Espagne et de l’Italie pendant ces deux derniers siècles. Au contraire, aux mêmes époques, le Flamand,
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le Hollandais, Y Anglais, l’Allemand, ont mis leur gloire à se bien fournir de toutes les choses utiles ; la répugnance instinctive qui porte l’homme ordinaire à fuir la peine, la vanité puérile qui porte l’homme cultivé à se distinguer du manœuvre, ont cédé devant leur bon sens et leur raison
La même raison et le même bon sens fondent et maintiennent chez eux les diverses sortes de sociétés, et d’abord la société conjugale. — Vous savez que chez les peuples latins elle n’est pas fort respectée : en Italie, en Espagne, en France, le théâtre et le roman ont toujours eu pour principal sujet l’adultère; à tout le moins, la littérature y prend pour héros la passion, et lui prodigue toutes ses sympathies en lui accordant tous les droits. Au contraire, en Angleterre, le roman est la peinture de l’amour honnête et la louange du mariage ; la galanterie n’est pas honorable en Allemagne, même chez les étudiants. Dans les pays latins, elle est excusée ou tolérée, et parfois même approuvée. L’assujettissement du mariage et la monotonie du ménage y semblent pénibles. La séduction des sens y est trop pénétrante; les caprices de l’imagination y sont trop brusques ; l’esprit s’y forge un rêve de délices, de transports et d’extases, ou tout au moins un roman de sensualité vive et variée; puis, à la première occasion, le flot accumulé déborde, renversant toutes les digues du devoir et de la loi. Considérez l’Espagne, l’Italie, la France, au xviesiècle ;
: lisez les nouvelles de Bandello, les comédies de Lope, les récits de Brantôme, et écoutez en même temps les
remarques que Guicciardini, un contemporain, fait sur les mœurs des Pays-Bas. « Ils ont l’adultère en hor- « reur.... Leurs femmes sont extrêmement sages, et « cependant on les laisse très libres. » Elles vont seules faire des visites et même des voyages, sans qu’on parle mal d’elles ; elles se suffisent pour se garder. D’ailleurs, ce sont des Tnénagères; elles aiment leur intérieur. Encore dernièrement, un Hollandais riche et noble me citait plusieurs jeunes femmes de sa famille qui n’avaient point voulu voir l’Exposition universelle et qui étaient restées au logis pendant que leurs maris et leurs frères venaient à Paris. Un naturel si calme et si sédentaire répand beaucoup de bonheur dans la vie domestique ; dans le silence des curiosités et des convoitises, l’ascendant des idées pures est plus fort ; comme on ne s’ennuie pas d’être toujours avec la même personne, le souvenir de la foi promise, le sentiment du devoir, le respect de soi-même prévalent aisément contre des tentations qui triomphent ailleurs parce qu’elles sont plus fortes. — J’en dirai autant des autres genres d’associations, surtout de l’association libre. Elle est fort difficile à pratiquer; pour que la machine fonctionne régulièrement et sans accrocs, il faut que les gens qui la composent aient des nerfs calmes et soient dominés par l’idée du but. On est tenu d’être patient dans un meeting , de se laisser contredire et même diffamer, d’attendre son tour pour répondre, de répondre avec modération, de subir vingt fois de suite le même raisonnement orné de chiffres et de documents positifs. Il ne faut pas jeter
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le journal quand la politique cesse d'être intéressante, s’en occuper pour le plaisir de discuter et de pérorer, faire des insurrections contre les chefs sitôt qu’ils déplaisent; c’est la mode en Espagne et ailleurs ; et vous connaissez un pays où l’on a renversé le gouvernement parce qu’il était peu actif et que la nation « s’ennuyait » . Chez les peuples germaniques, on s’associe, non pour parler, mais pour agir; la politique est une affaire qu’il faut mener à bien ; on y porte l’esprit des affaires ; la parole n’est qu’un moyen; l’effet, même lointain, est le but. Ils se subordonnent à ce but, ils sont pleins de déférence pour les personnes qui le représentent. Chose unique, ici les gouvernés respectent les gouvernants ; quand ceux-ci sont mauvais, on leur résiste, mais légalement, avec patience, et, si les institutions sont défectueuses, on les redresse peu à peu, sans les casser. Les pays germaniques sont la patrie du gouvernement parlementaire et libre : vous le voyez établi aujourd’hui en Suède, en Norvège, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, * en Prusse, même en Autriche; les colons qui défrichent l’Australie et l’ouest de l’Amérique l’y implantent avec eux ; si brutaux que soient ces nouveaux venus, il y prospère à l’instant et il y persiste sans peine; il se rencontre aux origines mêmes de la Belgique et de la Hollande; les vieilles cités des Pays-Bas étaient des républiques, et se sont maintenues telles, en dépit de leurs suzerains féodaux, pendant tout le moyen âge. L’association libre s’y établit et s’y maintient sans effort et d’abord, la petite comme la grande et dans la grande.
Au ivi® siècle, nous trouvons dans chaque ville, et même dans chaque bourgade, des sociétés d’arquebusiers et de rhétoriciens ; on en a compté plus de deux cents. Encore aujourd’hui, en Belgique, florissenl une infinité d’associations pareilles : sociétés pour le tir à l’arc, pour le chant, pour les pigeons, pour les oiseaux chanteurs. En Hollande, des particuliers, volontairement unis, pourvoient à tous les services de charité publique. Agir en corps sans que personne opprime personne, voilà un talent tout germanique; c’est le même talent qui leur donne tant de prise sur la matière : s’accommoder par patience et réflexion aux lois de la nature physique et de la nature humaine, et, au lieu d’aller à l’encontre, en tirer profit.
Si maintenant de l’action nous passons à la spéculation, c’est-à-dire à la façon de concevoir et de figurer le monde, nous y trouverons l’empreinte de ce génie réfléchi et peu sensuel. Les peuples latins ont un goût très vif pour le dehors et le décor des choses, pour la pompeuse représentation qui flatte les sens et la vanité, pour la régularité logique, la symétrie extérieure, la belle ordonnance, bref, pour la forme. Au contraire, les peuples germaniques se sont plus volontiers attachés à l’être intime des choses, à la vérité elle-même, c’està-dire au fond. Leur instinct les pousse à ne pas se laisser séduire par l’apparence, à lever les voiles, à saisir la chose cachée, fût-elle répugnante et triste, à n’en retrancher ni dissimuler aucun détail, fût-il vulgaire et laid. Entre vingt œuvres de cet instinct, il y en
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a deux qui le mettent dans tout son jour, parce que l’opposition de la forme et du fond y est très marquée : ce sont la littérature et la religion. — Les littératures des peuples latins sont classiques et se rattachent de près ou de loin à la poésie grecque, à l'éloquence romaine, à la renaissance italienne, au siècle de Louis XIV ; elles épurent et ennoblissent, elles embellissent et retranchent, elles ordonnent et proportionnent. Leur dernier chef-d’œuvre est le théâtre de Racine, le peintre des façons princières, des convenances de cour, des personnages mondains, des âmes cultivées, le maître du style oratoire, de la composition savante, de l’élégance littéraire. Au contraire, les littératures germaniques sont romantiques et ont pour première souche l’Edda et les vieilles sagas du Nord; leur plus grand chefd’œuvre est le théâtre de Shakespeare, c’est-à-dire la représentation crue et complète de la vie réelle, avec tous les détails atroces, ignobles et plats, avec tous les instincts sublimes et brutaux, avec toute la saillie de toute, la nature humaine étalée aux regards dans un style tantôt familier jusqu’à la trivialité, tantôt poétique jusqu’au lyrisme, toujours affranchi de toute règle, incohérent, excessif, mais d’une puissance incomparable pour transporter dans les âmes, toute chaude et toute frémissante, la passion dont il est le cri. — Pareillement, que l’on prenne la religion et qu’on la contemple au moment décisif où les peuples de l’Europe sont appelés à choisir leur croyance, c’est-à-dire au xvie siècle : ceux qui ont lu les documents originaux
savent de quoi alors il s’agissait, quelles préférences secrètes ont maintenu les uns dans l’ancienne voie et poussé les autres dans la nouvelle. Tous, jusqu’au dernier, les peuples latins sont restés catholiques ; ils n’ont point voulu sortir de leurs habitudes d’esprit; ils ont été fidèles à la tradition; ils sont demeurés soumis à l’autorité; ils ont été touchés par les dehors sensibles, par la pompe du culte, par la belle ordonnance de la hiérarchie ecclésiastique, par l’idée majestueuse de l’unité et de la perpétuité catholiques; ils ont attaché une importance capitale aux rites, aux œuvres extérieures, aux actes visibles par lesquels la piété se manifeste. Au contraire, presque toutes les nations germaniques sont devenues protestantes; si la Belgique, qui penchait vers la Réforme, y a été soustraite, c’est par force, grâce aux victoires de Farnèse, à la mort et à la fuite de tant de familles protestantes, et à une crise morale particulière, que vous verrez dans l’histoire de Rubens. Les autres peuples germains ont subordonné le culte extérieur au culte intime ; ils ont fait consister le salut dans la conversion et dans l’émotion religieuse du cœur; ils ont fait fléchir l’autorité officielle de l’Église devant la conviction personnelle de l’individu ; par cette prédominance du fond, la forme est devenue accessoire, et le culte, les pratiques, les rites, se sont réduits d’autant. — Nous verrons tout à l’heure que, dans les arts, la même opposition d’instincts a produit un contraste analogue de goût et de style. En attendant, qu’il nous suffise de saisir les caractères fondamentaux qui dis-
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tinguent les deux races. Si la seconde, comparée à la première, présente une forme moins sculpturale, des appétits plus grossiers et un tempérament plus engourdi, elle fournit, par h calme de ses nerfs et par la froideur de son sang, plus de prise à la pure intelligence; sa pensée, moins détournée du droit chemin par l’attrait du plaisir sensible, par les saccades de l’improvisation, par l’illusion de la beauté extérieure, sait mieux s’accommoder aux choses, tantôt pour les comprendre, tantôt pour les diriger.
Cette race, ainsi douée, a subi diverses empreintes, selon les dive^ milieux où elle a vécu. Semez plusieurs graines de la même espèce végétale en des sols et sous des températures différentes ; laissez-les germer, grandir, fructifier, se reproduire indéfiniment chacune en son terrain : elles s’adapteront chacune à son terrain, et vous aurez plusieurs variétés de la même espèce, d’autant plus distinctes que les contrastes des divers climats seront plus forts. Telle est l’histoire de la race germanique aux Pays-Bas : dix siècles d’habitation ont fait leur œuvre; à la fin du moyen âge, nous rencontrons en elle, par-dessus le caractère inné, un caractère acquis.
11 nous faut donc observer le sol et le ciel ; à défaut d’un voyage, jetez au moins les yeux sur une carte. Sauf le district montagneux du sud-est, les Pays-Bas sont une plaine détrempée ; trois grands fleuves, la Meuse, le Rhin, l’Escaut, et plusieurs petits l’ont formée de leurs atterrissements. Ajoutez les affluents, les étangs, les marais nombreux ; la contrée est un déversoir de grandes eaux qui, en y arrivant, deviennent lentes ou demeurent stagnantes, faute de pentes. Creusez un trou, n’importe en quel endroit, il vient de l’eau. Si vous regardez les paysages de Van der Neer, vous aurez une idée de ces
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vastes fleuves paresseux qui, aux approches de la mer, sont larges d’une lieue; ils dorment vautrés dans leur lit, comme un enorme poisson visqueux et plat, et luisent blafards, vaseux, avec des tons d’écaille terne ; sou-, vent la plaine est plus basse qu’eux et ne se défend que par des levées de terre ; on les sent qui vont déborder ; de leur dos transpire une vapeur incessante, et la nuit, sous la lune, le brouillard épaissi enveloppe toute la campagne de son humidité bleuâtre. Suivez-les jusqu’à la mer; là, une seconde eau plus violente, soulevée tous les jours par les marées, achève l’œuvre de la première ; l’océan du Nord est hostile à l’homme. Rappelezvous YEstacade de Ruvsdael et pensez aux tempêtes fréquentes qui lancent les vagues rousses et les monstrueuses lames d’écume sur la petite bande de terre plate déjà demi-noyée par l’élargissement des fleuves. Une ceinture d’îles, quelques-unes grandes comme un demi-département, marque sur toute la côte cet engorgement des eaux fluviales et cet assaut des eaux marines, Walcheren, Beveland du Nord et Beveland du Sud, Thblen, Schouven, Yorn, Beyerland, Texel, Vlieland, d’autres encore. Parfois l’Océan entre et fait des mers intérieures, celle de Harlem, ou des golfes profonds, celui du Zuyderzee. Si la Belgique est une alluvion étalée par les fleuves, la Hollande n’est qu’un tas de boue au milieu des eaux. Joignez à cette inclémence du sol la rigueur de la température, et vous serez tentés de conclure que le pays n’est pas fait pour l’homme, mais pour les échassiers et les castors.
Quand les premières tribus germaniques vinrent y camper, il était pire encore. Au temps de César et de Strabon, ce n’était qu’une forêt marécageuse; les voyageurs contaient qu’on pouvait aller d’arbre en arbre par toute la Hollande sans toucher terre. Les chênes déracinés, qui tombaient dans les fleuves, faisaient des radeaux, comme aujourd’hui sur le Mississipi, et venaient choquer les flottes romaines. Tous les ans le Wahal, la Meuse et l’Escaut débordaient et couvraient au loin le sol plat. Tous les ans les tempêtes de l’automne noyaient l’île des Bataves; en Hollande, la face des côtes changeait incessamment. La pluie était continuelle et le brouillard impénétrable comme dans l’Amérique russe ; le jour ne durait que trois ou quatre heures. Une couche solide de glace couvrait le Rhin tous les ans. Toujours la civilisation, en défrichant le sol, adoucit la température, et la Hollande sauvage avait alors le climat de la Norvège. Quatre siècles après l’invasion, la Flandre s’appelait encore « la Forêt sans fin et sans miséricorde ». En 1197, le pays de Waes, qui est maintenant un potager, était inculte, et les moines y étaient assiégés par les loups. Au xive siècle, des troupeaux de chevaux sauvages erraient encore dans les forêts de la Hollande. La mer empiétait sur la terre. Gand était port de mer au ixe siècle, Thérouanne, Saint-Omer et Bruges au xne, Dam au xme, l’Écluse au xive. Quand on regarde la Hollande sur les anciennes cartes, on ne la reconnaît plus1.
1. Michiels, Histoire de la peinture flamande , t. I, p. 230; et Schayes, Les Pays-Bas avant et pendant la domination romaine .
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— Aujourd’hui encore les habitants sont obligés de défendre le sol contre les fleuves et la mer. En Belgique, la lisière de l’Océan est plus basse que la marée haute, les polders ainsi conquis étalent leurs vastes plaines argileuses, leur glèbe collante, teintée de reflets violâtres, entre des digues qui, même de nos jours, sont parfois rompues. En Hollande, le danger est encore plus grand, et toute vie y semble précaire. Depuis treize siècles, on y compte en moyenne une grande inondation tous les sept ans, outre les petites : 100 000 personnes ont été noyées en 1230, 80 000 en 1287, 20 000 en 1470, 30000 enl570, 12000enl717. En 1776, en 1808, en 1825, plus récemment encore, on a vu de pareils désastres. La baie de Dollard, large de 1 2 kilomètres et profonde de 55, le Zuyderzee, qui a 44 lieues carrées, sont des invasions de la mer auxin* siècle. Pour protéger la Frise, il a fallu 22 lieues de pilotis enfoncés sur trois rangs, qui coûtent chacun 7 florins. Pour défendre la côte de Harlem, il a fallu une digue de granit de Norvège, longue de 8 kilomètres, haute de 40 pieds et qui s’enfonce de 200 pieds dans le > vagues. Amsterdam, qui a 260 000 habitants, est tout entière bâtie sur des pilotis, qui parfois ont 30 pieds de long. Tous les emplacements des villes et des villages en Frise sont des constructions artificielles. On estime que les travaux de défense entre l’Escaut et le Dollard ont coûté sept milliards et demi. C’est à ce prix qu’on vit en Hollande; et, quand de Harlem ou d’Amsterdam on a vu l’énorme houle jaunâtre clapoter et enserrer à perte de vue sa mince bordure de boue,
on trouve qu’en jetant cette pâture au monstre, l’homme se sauve à bon marché *.
Maintenant, imaginez dans ce marécage les anciennes tribus germaniques, pêcheurs et chasseurs errants sur des barques de cuir, vêtus d’un sayon de peau de . phoque, et calculez, si vous pouvez, l’effort que ces Barbares ont dû faire pour se fabriquer un sol habitable et se changer en un peuple civilisé. Des hommes d’un autre caractère n’y fussent pas parvenus; le milieu était trop mauvais. Dans des conditions analogues, les races inférieures du Canada et de l’Amérique russe sont restées sauvages; d’autres races bien douées, les Celtes d’Irlande et de la haute Écosse, n’ont atteint qu’à des mœurs chevaleresques et à des légendes poétiques. Il fallait ici de bonnes têtes réfléchies, capables de subordonner la sensation à l’idée, de supporter patiemment l’ennui et la fatigue, de s’imposer des privations et du travail en vue d’un effet lointain ; bref, une race germanique : j’entends des hommes faits pour s’associer, peiner, lutter, recommencer et améliorer sans cesse, endiguer les fleuves, arrêter la mer, dessécher le sol, profiter du vent, de l’eau, du terrain plat, de la boue argileuse, faire des canaux, des navires, des moulins, de la brique, du bétail, des industries, des échanges. Comme la difficulté était énorme, l’intelligence s’est employée tout entière à la vaincre; elle s’est tournée tout entière de ce côté ; partant, elle s’est détournée du reste. Subsister,
1. Voyez Alph. Esquiros, La Néer lande et la vie néerlandaise ,
2 vol. in-8.
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s’abriter, se vêtir, manger, se pourvoir contre le froid et l'humidité, s’approvisionner, s’enrichir, ils n’avaient point le temps de penser à autre chose; l’esprit est devenu tout positif et tout pratique. Impossible, en semblable pays, de rêver, de philosopher à l’allemande, de voyager parmi les chimères de la fantaisie et les systèmes de la métaphysique 1. On est tout de suite ramené sur terre; l’appel à l’action est trop universel, trop urgent et trop incessant; si l’on pense, c’est pour agir. Sous cette pression séculaire, le caractère se fait; ce qui était habitude devient instinct; la forme acquise par le père se trouve héréditaire chez l’enfant ; travailleur, industriel, commerçant, homme d’affaires, homme de ménage, homme de bon sens et rien de plus, il est de naissance et sans peine ce que ses ancêtres, par nécessité et par contrainte, sont devenus 2.
D’autre part, cet esprit positif s’est trouvé calme. Comparé à d’autres nations dont la souche est la même et dont le génie n’est pas moins pratique, l’homme des Pays-Bas se montre mieux équilibré et plus capable d’être content. On ne voit point en lui les passions violentes, l’humeur militante, la volonté tendue, les instincts de bouledogue, l’orgueil grandiose et sombre, que trois conquêtes à demeure et la survivance séculaire du conflit politique ont implantés chez les Anglais. On ne
1. Alfred Michiels, histoire de la peinture flamande , t. I, p. 238. Ce premier volume renferme plusieurs idées générales, toutes dignes d’attention.
2. Prosper Lucas, De V Hérédité , et Darwin, De la Sélection naturelle.
voit point en lui l'inquiétude et le besoin exagéré d’action, que la sécheresse de l'air, les brusques alternatives du chaud et du froid, l’électricité surabondante, ont implantés chez les Américains des États-Unis. Il vit dans un climat humide et uniforme, qui détend les nerfs, développe le tempérament lymphatique, modère les révoltes, les explosions et les fougues de l’âme, émousse l’âpreté des passions et tourne le caractère du côté de la sensualité et de la belle humeur. Vous avez déjà rencontré cet effet du climat, quand nous avons comparé le génie et l’art des Vénitiens au génie et à l’art de Florence. — Ici d’ailleurs les événements sont venus en aide au climat, et l’histoire a travaillé dans le même sens que la physiologie. Les hommes de ces pays n’ont point subi, comme leurs voisins d’outre Manche, deux ou trois invasions, l’envahissement d’un peuple entier, Saxons, Danois, Normands, installés sur leurs terres ; ils n’ont point recueilli l’héritage de haine, que l’oppression, la résistance, l’acharnement, l’effort prolongé, la guerre d’abord ouverte et violente, ensuite sourde et légale, transmettent de génération en génération. Dès les plus anciens temps, on les rencontre occupés, comme au siècle de Pline, à faire du sel, « associés, selon leur vieil usage, « pour mettre en culture les terrains marécageux » S libres dans leurs ghildes, revendiquant leur indépendance, leur droit de justice, leurs privilèges immémoriaux, ayant pour affaires la grande pêche, le commerce
1. Moke, Mœurs et usages des Belges , 111, 1 lô Capitulaire du ii* siècle.
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et l’industrie, appelant leurs villes du nom de ports; bref, tels que Guicciardini les trouve au xvie siècle, « très désireux de gagner et attentifs à profiter », mais sans que ce besoin de se pourvoir ait rien de fiévreux ni de déraisonnable. <( Leur naturel est calme et parfaite- « ment rassis. Ils jouissent prudemment et selon l’occa- « sion de la fortune et des autres choses mondaines, et « ne se troublent pas aisément, ce qui se voit d’abord « à leurs discours et à leurs physionomies. Ils ne sont « point trop enclins à la colère ni à l’orgueil, mais « vivent entre eux en bonnes gens, et surtout sont « d’humeur gaie et joviale. » Selon lui, ils n’ont point l’ambition exigeante et vaste. Beaucoup d’entre eux quittent de bonne heure les affaires, s amusent à bâtir, à se donner du bon temps, à vivre. — Toutes les circonstances physiques et morales, la géographie et la politique, le présent et le passé, ont concouru au même effet, c’est-à-dire au développement d’une faculté et d’un penchant, au détriment des autres : habileté de conduite et sagesse de cœur, intelligence pratique et désirs bornés; ils savent améliorer le monde réel, et, cela fait, ils ne cherchent pas au delà.
En effet, considérez leur œuvre : par sa perfection et ses lacunes, elle montre à la fois les limites et les puissances de leur esprit. La grande philosophie si naturelle en Allemagne, la grande poésie si florissante en Angleterre, leur ont manqué. Ils ne savent pas oublier les choses sensibles et les intérêts positifs pour s’adonner à la spéculation pure, suivre les audaces de la logique,
raffiner les délicatesses de l’analyse, s’enfoncer dans les profondeurs de l’abstraction. Ils ignorent ces agitations de l’ame, ces violences des sentiments comprimés, qui impriment au style un accent tragique, et cette fantaisie vagabonde, ces songes délicieux ou sublimes qui, par delà les vulgarités de la vie, ouvrent aux regards un nouvel univers. Chez eux, nul philosophe de la grande espèce ; leur Spinoza est un Juif, élève de Descartes et des rabbins, solitaire isolé, d’un autre génie et d’une autre race. Aucun de leurs livres n’est devenu européen, comme ceux de Burns, du Camoens, qui pourtant sont nés parmi des nations aussi petites. Un seul de leurs écrivains a été lu par tous les hommes de son siècle, Érasme, lettré délicat, mais qui écrivit en latin, et qui, par son éducation, ses goûts, son style, ses idées, se rattache à la famille des humanistes et des érudits de l’Italie. Les anciens poètes hollandais, par exemple Jacob Cats, sont des moralistes graves, sensés, un peu longs, qui louent les joies d’intérieur et la vie de famille. Les poètes flamands du xme et du xive siècle annoncent à leurs auditeurs qu’ils ne leur raconteront pas des fables chevaleresques, mais des histoires vraies, et ils mettent en vers des sentences pratiques ou des événements contemporains. Leurs chambres de rhétorique ont eu beau cultiver et mettre en scène la poésie, aucun talent n’a tiré de cette matière une grande et belle œuvre. Il leur vient un chroniqueur comme Châtelain, un pamphlétaire comme Marnix de Sainte-Àldegonde; mais leur narration pâteuse est enflée ; leur éloquence surchargée, brutale
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et crue, rappelle, sans l’égaler, la grosse couleur et la lourdeur énergique de leur peinture nationale. Aujourd’hui, leur littérature est presque nulle. Leur seul romancier, Conscience, quoique assez bon observateur, nous paraît bien pesant et bien vulgaire. Quand on va dans leur pays et qu’on lit leurs journaux, du moins ceux qui ne se fabriquent pas à Paris, il semble qu’on tombe en province et même plus bas. La polémique y est grossière, les fleurs de rhétorique y sont vieillies, la plaisanterie y est assenée, les traits d’esprit y sont émoussés; une grosse jovialité ou une grosse colère en font tous les frais; les caricatures elles-mêmes nous semblent balourdes. Si l’on cherche la part qu’ils ont dans le grand édifice de la pensée moderne, on trouve que patiemment, méthodiquement, en honnêtes et bons ouvriers, ils ont taillé quelques pierres. Ils peuvent citer une savante école de philologie à Leyde, des jurisconsultes comme Grotius, des naturalistes et médecins comme Leuvenhoeck, Swammerdam et Boerhaave, des physiciens comme Huyghens, des cosmographes comme Ortelius et Mercator ; bref, un contingent d’hommes spéciaux et utiles, mais point de ces esprits créateurs qui ouvrent sur le monde de grandes vues originales ou enchâssent leurs conceptions dans de belles formes, capables d’un ascendant universel. Ils ont laissé aux nations voisines le rôle que remplissait Marie, la contemplative, aux pieds de Jésus; ils ont pris pour eux celui de Marthe : au xvne siècle, ils ont donné des chaires aux érudits protestants exilés de France, une patrie à la
libre pensée persécutée dans toute l’Europe, des éditeurs à tous les livres de science et de polémique ; plus tard ils ont fourni des imprimeurs à toute notre philosophie du xvme siècle, enfin des libraires, des courtiers et même des contrefacteurs à toute la littérature moderne. De tout cela ils profitent; car ils savent les langues, ils lisent, et ils sont instruits; l’instruction est une acquisition et un approvisionnement qu’il est bon de faire comme les autres. Mais ils s’en tiennent là, et ni leurs œuvres anciennes ni leurs œuvres modernes ne manifestent le besoin et la faculté de contempler le monde abstrait par delà le monde sensible, et le monde imaginaire par delà le monde réel.
Au contraire, ils ont toujours excellé et ils excellent encore dans tous les arts que l’on nomme utiles. « Les « premiers entre les Transalpins, dit Guicciardini, ils ont « inventé les étoffes de laine. » Jusqu’en 1404, ils étaient seuls capables de les tisser et de les fabriquer ; l’Angleterre leur fournissait la laine; les Anglais ne savaient encore qu’élever et tondre les moutons. A la fin du xvie siècle, chose unique en Europe, « presque tous, « même les paysans, savent lire et écrire; la plupart « ont même des principes de grammaire. » Aussi trouve-t-on des chambres de rhétorique, c’est-à-dire des sociétés d’éloquence et de représentation théâtrale, jusque dans les bourgades. Ceci indique à quel point de perfection ils avaient déjà conduit leur civilisation. « Ils ont, dit Guicciardini, un talent et un bonheur c particulier d’invention prompte en fait Ha machines
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« de toutes sortes, convenables et ingénieuses pour faci- « liter, abréger et expédier toutes les choses qu’ils font « même en matière de cuisine. » À vrai dire, ils sont, avec les Italiens, les premiers qui aient atteint en Europe la prospérité, la richesse, la sécurité, la liberté, le confortable, et tous les biens qui nous semblent le propre de l’âge moderne. Au xme siècle, Bruges valait Venise; au xvie siècle, Anvers était la capitale industrielle et commerciale du Nord. Guicciardini ne peut se lasser de la louer; en effet, il l’a vue encore intacte et florissante, avant le terrible siège de 1585. Au xvne siècle, la Hollande, qui reste libre, prend pour un siècle la place que tient l’Angleterre aujourd’hui dans le monde; la Flandre a beau retomber aux mains des Espagnols, être foulée par toutes les guerres de LouisXIV, être livrée à l’Autriche, servir de champ de bataille aux guerres de la Révolution française ; elle ne descend jamais au niveau de l’ilalie ou de l’Espagne; la demiprospérité qu’elle garde, à travers les misères de l’invasion répétée et du despotisme maladroit, manifeste l’énergie de son bon sens vivace et la fécondité de son labeur assidu.
Aujourd’hui, de toutes les contrées de l’Europe, la Belgique est celle qui, à superficie égale, nourrit le plus d’habitants ; elle en nourrit lé double de la France; le plus peuplé de nos départements, celui du Nord, est un morceau que Louis XIV en a détaché. Déjà, vers Lille et Douai, on voit s’étaler en cercle indéfini, jusqu’au bout de l’horizon, le grand potager plat,
la terre fertile et profonde, diaprée de javelles pâles, de champs de pavots, de betteraves aux lourdes feuilles, grassement couvée par un ciel bas, tiède, où nagent les vapeurs. Entre Bruxelles et Malines commence la prairie universelle, çà et là rayée par une ligne de peupliers, coupée de fossés humides et de barrières, où le bétail paît toute l’année, magasin inépuisable de fourrage, de lait, de fromage et de viande. Aux environs de Gand et de Bruges, le pays de Waes est « la terre classique de l’agriculture », nourrie d’engrais qu’on ramasse en tout pays, de fumier qu’on apporte de Zélande. Pareillement, la Hollande n’est qu’un pâturage, culture naturelle qui, au lieu d’épuiser le sol, le renouvelle, fournit aux propriétaires les produits les plus amples, et prépare au consommateur les aliments les plus fortifiants. En Hollande, à Buicksloot, il y a des vachers millionnaires, et de tout temps, aux yeux d’un étranger, les Pays-Bas ont semblé la patrie de la bombance et de la mangeaille. — Si, de l’œuvre agricole, vous reportez les yeux vers l’œuvre industrielle, vous rencontrez partout le même art d’exploiter et d’utiliser les choses. Pour eux les obstacles se sont changés en auxiliaires. Ce sol était plat et trempé d’eau; ils en ont profité pour le couvrir de canaux et de chemins de fer ; nulle part en Europe les voies de communication et de transport ne sont si nombreuses. Le bois leur manquait : ils ont creusé jusque dans les entrailles du sol, et les houillères de la Belgique sont aussi riches que celles de l’Angleterre. Les fleuves les
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gênaient par leurs débordements, et les lacs intérieurs leur prenaient une portion de leur territoire : ils ont desséché les lacs, endigué les fleuves et profité des grasses alluvions, des lents dépôts de terre végétale que les eaux surabondantes ou stagnantes avaient étendus sur leur sol. Leurs canaux gelaient : avec leurs patins, ils font l’hiver cinq lieues à l’heure. La mer les menaçait ; après l’avoir contenue, ils se sont servis d’elle pour aller commercer chez toutes les nations. Le vent courait sans obstacle sur leur contrée plate et sur leur océan houleux : ils l’ont employé à gonfler les voiles de leurs vaisseaux, à mouvoir les ailes de leurs moulins. En Hollande, vous apercevrez, à chaque tournant de chemin, quelqu’une de ces énormes bâtisses, haute de cent pieds, munie d’engrenages, de machines, de pompes, occupée à vider le trop-plein des eaux, à scier des poutres, à fabriquer de l’huile. Du bateau à vapeur, en face d’Amsterdam, on voit s’étendre à perte de vue une infinie toile d’araignée, une frange grêle, indistincte et compliquée, mâts de navires, ailes de moulins, qui ceignent l’horizon de leurs raies innombrables. L’impression qu’on emporte est celle d’un pays transformé de fond en comble par la main et l’art de l’homme, parfois fabriqué de toutes pièces jusqu’à devenir confortable et productif.
Entrons plus avant, approchons de l’homme, et voyons le premier de ses dehors, c’e^t-à-dire son habitation. Point de pierre dans ce pays ; ils n’avaient qu’une terre collante, bonne pour empêtrer les pieds
des hommes et des chevaux. Mais ils ont eu l’idée de la cuire, et de cette façon la brique, la tuile, qui sont les meilleures défenses contre l’humidité, se trouvent sous leur main. Vous voyez des bâtisses bien entendues et agréables d’aspect, des murs rouges, bruns, roses, couverts d’un enduit lustré, des façades blanches et vernissées, parfois ornées de fleurs et d’animaux sculptés, de médaillons, de colonnettes. Dans les vieilles villes, la maison a souvent sur la rue son pignon festonné d’arcades, de branchages, de bosselures, terminé par un oiseau, une pomme, un buste ; elle n’est point, comme dans nos villes, une suite de sa voisine, un compartiment abstrait de la grande caserne, mais une chose à part, douée d’un caractère propre et personnel, à la fois intéressante et pittoresque. Rien de mieux tenu et de plus propre : à Douai, les plus pauvres, une fois par an, font blanchir leur maison, dehors et dedans, et il faut retenir six mois d’avance les vernisseurs. A Anvers, à Gand, à Bruges, et surtout dans les petites villes, la plupart des façades semblent toujours peintes i neuf ou rafraîchies d’hier. De tous côtés on lave et l’on balaye. Quand on arrive en Hollande, le soin redouble et s’exagère. Dès cinq heures du matin on voit des servantes lessiver les trottoirs. Aux environs d’Amsterdam les villages semblent des décors d’opéracomique, tant ils sont pimpants et bien époussetés. Il y a des étables de vaches dont le sol est un parquet ; on n’y entre qu’avec des pantoufles ou des sabots disposés à l’entrée pour cet usage ; une tache de boue ferait
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scandale, à plus forte raison une ordure ; la queue des vaches est relevée avec une petite corde pour qu’elles ne se salissent pas. Défense aux voitures d’entrer dans le village ; les trottoirs de briques et de faïence bleuâtre sont plus irréprochables qu’un vestibule chez nous. En automne des enfants viennent ramasser les feuilles tombées dans les rues pour les mettre dans un trou. Partout, dans les petites chambres qui semblent des cabines de navire, l’ordre et l’arrangement sont les memes que dans un navire. A Broeck, dit-on, dans chaque maison est une pièce principale où l’on n’entre qu’une fois par semaine, pour essuyer et frotter les meubles, et qu’aussitôt l’on referme exactement ; dans un pays aussi humide, une tache devient tout de suite une moisissure malsaine; l’homme, contraint à la propreté méticuleuse, en contracte l’habitude, en éprouve le besoin, et à la fin en subit la tyrannie. Mais vous auriez plaisir à voir dans la moindre rue d’Amsterdam la plus humble boutique, ses tonneaux bruns, son comptoir immaculé, ses escabeaux essuyés, chaque chose à sa place, l’étroit espace si bien utilisé, le savant et commode arrangement de tous les ustensiles. Guicciardini remarquait déjà que « leurs maisons et « leurs habits sont propres, beaux, bien arrangés, « qu’ils ont quantité de meubles, ustensiles, objets « domestiques, entretenus dans un ordre et avec un « éclat admirables, plus qu’en aucun pays ». 11 faut voir le confortable des appartements, surtout dans les maisons bourgeoises : tapis, toiles cirées pour les par-
quets, cheminées économiques et chaudes de fer ou de faïence, triples rideaux aux fenêtres, vitres claires aux grands luisants noirs, vases de fleurs roses et de plantes vertes, quantité de brimborions qui indiquent les goûts sédentaires et rendent agréable la vie au logis, miroirs disposés pour réfléchir les passants et l’aspect changeant de la rue. Chaque détail montre un inconvénient auquel on a paré, un besoin qu’on a satisfait, un agrément qu’on s’est ménagé, un soin qu’on a pris; bref, le règne universel de l’activité prévoyante et du bien-être minutieux.
En effet, l’homme est tel que l’indique son œuvre. Ainsi pourvu et ainsi disposé, il jouit et sait jouir. La terre plantureuse lui fournit la nourriture abondante, viande, poisson, légumes, bière, eau-de-vie; il mange, boit abondamment, et, en Belgique, l’appétit germanique, se raffinant sans s’amoindrir, devient sensualité gastronomique. La cuisine y est savante, et parfaite jusque dans les tables d’hôte ; ce sont, je crois, les meilleures de l’Europe. Il y a tel hôtel à Mons où, le samedi, les gens des petites villes voisines viennent exprès dîner, pour faire un repas délicat. Le vin leur manque, mais ils l’importent d’Allemagne et de France, et se vantent d’avoir nos meilleurs crus ; selon eux, nous ne traitons pas nos vins avec le respect qu’ils méritent; il faut être Belge pour les soigner et les savourer comme il convient. Il n’y a pas d’hôtel imporant qui n’en ait une provision variée et choisie; cet assortiment fait sa gloire et son achalandage ; volon-
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tiers, en chemin de fer, la conversation roule sur les mérites de deux caves rivales. Tel négociant économe a dans ses celliers sablés douze mille bouteilles bien classées : c’est sa bibliothèque. Tel bourgmestre d’une petite ville hollandaise possède un tonneau de johannisberg authentique, récolté dans la bonne année, et ce tonneau ajoute à la considération de son maître. Là, un homme qui donne à dîner sait échelonner ses vins de façon à ne pas émousser le goût et à faire boire le plus possible. — Quant aux plaisirs de l’oreille et des yeux, ils les entendent aussi bien que ceux du palais et de l’estomac. Ils aiment d’instinct la musique, que nous ne goûtons que par éducation. Au xvie siècle, ils sont les premiers dans cet art ; Guicciardini dit que leurs chanteurs et leurs instrumentistes sont recherchés dans toutes les cours de la chrétienté ; à l’étranger, leurs professeurs font école et leurs compositions font loi. Encore aujourd’hui le grand don musical, l’aptitude à chanter en parties se rencontre jusque dans les gens du peuple ; les mineurs des charbonnages font des sociétés chorales; j’ai entendu des ouvriers de Bruxelles et d’Anvers, des calfats et des matelots d’Amsterdam, chanter en chœur et juste, en travaillant ou en revenant le soir dans la rue. Il n’y a pas de grande ville belge où un carillon, juché dans le beffroi, ne vienne tous les quarts d’heure amuser l’artisan à son établi, le bourgeois dans sa boutique, par les étranges harmonies de ses sonorités métalliques. Pareillement leurs hôtels de ville, leurs façades de maison, même leurs anciens
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verres à boire, par leur ornementation compliquée, leurs lignes tortillées, leur invention originale et parfois fantasque, sont agréables aux yeux. Joignez à cela les tons francs ou bien composés des briques qui forment les murs, la richesse des teintes brunes et rouges relevées de blanc qui s’étalent sur les toits et sur les façades; certainement les villes des Pays-Bas sont en leur genre aussi pittoresques que celles de lTtalie. De tout temps ils ont aimé les kermesses, les fêtes de Gayant, les défilés de corporations, la parade et l’étalage des costumes et des étoffes ; je vous montrerai la pompe tout italienne des entrées et des cérémonies au xve et au xvie siècle. Ils sont gourmets autant que gourmands en fait de bien-être, et régulièrement, tranquillement, sans enthousiasme ni fièvre, ils recueillent toutes les harmonies agréables de saveurs, de sons, de couleurs et de formes, qui naissent au milieu de leur prospérité et de leur abondance comme des tulipes dans un terreau. Tout cela fait un bon sens un peu court et un bonheur un peu gros; un Français y bâillerait bien vite; il aurait tort; cette civilisation, qui lui semble empâtée et vulgaire, a un mérite unique : elle est saine; les hommes qui vivent ici ont le don qui nous manque le plus, la sagesse, et une récompense que nous ne méritons plus, le contentement.
Telle est en ce pays la plante humaine; il nous reste à voir l’art, qui est sa (leur. Seule entre toutes les tiges de la souche, cette plante a produit une fleur complète: la peinture, qui se développe si heureusement et si naturellement dans les Pays-Bas, avorte chez les autres nations germaniques; et la raison de ce beau privilège se trouve dans le caractère national que nous avons constaté.
Pour comprendre et aimer la peinture, il faut que l’œil soit sensible aux formes et aux couleurs, que, sans éducation ni apprentissage il ait du plaisir à voir un ton près d’un ton, qu’il soit délicat en fait de sensations optiques; l’homme qui sera peintre doit être capable de s’oublier devant la riche consonance d’un rouge et d’un vert, devant la dégradation d’une clarté qui s’obscurcit en se transformant, devant les nuances d’une soie ou d’un satin qui, selon ses cassures, ses enfoncements et ses distances, prend des reflets d’opale, de vagues miroitements lumineux, d’imperceptibles teintes bleuâtres. L’œil est un gourmet comme la bouche, et la peinture est un festin exquis qu’on lui sert. C’est pourquoi l’Allemagne et l’Angleterre n’ont point eu de grande peinture. — En Allemagne, la domination trop forte des pures idées n’a pas laissé de place à la
sensualité de l’œil. La première école, celle de Cologne, a peint, non des corps, mais des âmes mystiques, pieuses et tendres. Le grand artiste allemand du xvie siècle, Albert Dürer, a beau connaître les maîtres italiens, il garde ses formes disgracieuses, ses plis anguleux, ses laides nudités, son coloris terne, ses figures sauvages, tristes ou mornes; la fantaisie étrange, le profond sentiment religieux, les vagues divinations philosophiques qui percent dans ses œuvres montrent un esprit à qui la forme ne suffit pas. Voyez au Louvre un petit Christ de Wohlgemuth, son maître, et une Eve de Lucas Cranacli, son contemporain : vous sentirez que les hommes qui faisaient de tels groupes et de tels corps étaient nés pour la théologie, mais non pour la peinture. Aujourd’hui encore, c’est le dedans qu’ils estiment et goûtent, non le dehors; Cornélius et les maîtres de Munich considèrent l’idée comme principale et l’exécution comme secondaire; le maître conçoit, c’est l’élève qui peint; leur œuvre, toute symbolique et philosophique, ,a pour but d’attirer la réflexion du spectateur sur quelque grande vérité morale ou sociale. Pareillement, Overbeck a pour but l’édification et prêche l’ascétisme sentimental; pareillement encore, Knauss est si habile psychologue que ses tableaux sont des idylles ou des comédies. — Quant aux Anglais, jusqu’au xvme siècle, ils ne font guère qu’importer chez eux des tableaux et des peintres étrangers. En ce pays, le tempérament est trop militant, la volonté trop raidie, l’esprit trop utilitaire, l’homme trop endurci, trop entraîné et trop sur-
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mené, pour s’attarder et se délecter aux belles et fines nuances des contours et des couleurs. Leur peintre national, Hogarth, n’a fait que des caricatures morales. D’autres, comme Wilkie, se servent de leurs pinceaux^ pour rendre visibles des caractères et des sentiments; même dans le paysage, c’est l’âme qu’ils peignent; les choses corporelles ne sont pour eux qu’un indice et une suggestion . Cela est visible même dans leurs deux grands paysagistes, Constable et Turner, et dans leurs deux grands portraitistes, Gainsborough et Reynolds. Aujourd’hui, enfin, leur coloris est d’une brutalité choquante, et leur dessin d’une minutie littérale. — Seuls, les Flamands et les Hollandais ont aimé les formes et les couleurs pour elles-mêmes; ce sentiment dure encore; le pittoresque de leurs villes et l’agrément de leurs intérieurs en donnent la preuve, et l’an dernier, à l’Exposition universelle, vous avez pu voir que l’art véritable, la peinture exempte d’intentions philosophiques et de déviations littéraires, capable de manier la forme sans servilité et la couleur sans barbarismes, ne subsistait guère que chez eux et chez nous.
Grâce à ce don national, au xve, au xvie et au xvne siècles, quand les circonstances historiques sont devenues favorables, ils ont pu avoir, en face de l’Italie, une grande école de peinture. Mais, comme ils étaient des Germains, leur école a suivi la voie germanique. Ce qui distingue leur race des races classiques, c’est, comme vous l’avez vu, la préférence du fond à la forme, de la vérité vraie à la belle décoration, de la chose réelle
complexe, irrégulière, naturelle, à la chose arrangée, élaguée, épurée et transformée. Cet instinct, dont vous avez vu l’ascendant dans leur religion et leur littérature, a aussi dirigé leur art et notamment leur peinture. « La haute signification de l’école flamande, dit très « bien M. Waagen1, provient de ce que cette école, libre « de toute influence étrangère, nous révèle le contraste « des sentiments de la race grecque et de la race ger- « maine, les deux têtes de colonne de la civilisation « dans le monde ancien et dans le monde moderne. « Tandis que les Grecs cherchaient à idéaliser, non seu- « lement les conceptions du monde idéal, mais jusqu a « leurs portraits, en simplifiant les formes et en accen- « tuant les traits les plus importants, les premiers Fla- <( mands, au contraire, traduisirent en portraits les per- « sonnifications idéales de la Vierge, des apôtres, des « prophètes, des martyrs, et s’efforcèrent de représenter « d’une manière exacte les petits détails de la nature.* « Tandis que les Grecs exprimaient les détails du pay- « sage, rivières, fontaines, arbres, sous des formes « abstraites, les Flamands cherchaient à les rendre tels « qu’ils les avaient vus. En regard de l’idéal et de la « tendance des Grecs à tout personnifier, les Flamands « créèrent une école réaliste, une école de paysage. « Sous ce rapport, les Allemands d’abord, pui& les « Anglais, les ont suivis dans la carrière. » Parcourez dans un musée d’estampes toutes les œuvres d’origine