‹ Philosophie de l'artChapitre 20 sur 37 · Manuel de l histoire de la peinture, t. I, p · texte numérisé non relu

Manuel de l histoire de la peinture, t. I, p

LES CAUSES PERMANENTES

germanique, depuis Albert Dürer, Martin Schœngauer, les Van Eyck, Holbein et Lucas de Leyde, jusqu’à Rubens, Rembrandt, Paul Potter, Jean Steen et Ilogarth : si vous avez l’imagination remplie par les nobles formes italiennes ou par les élégantes formes françaises, vos yeux seront choqués; vous aurez peine à vous mettre au point de vue, vous croirez souvent que l’artiste vise au laid, de parti pris. La vérité est qu’il n’est pas rebuté par les trivialités et les irrégularités de la vie. Il ne comprend point naturellement les ordonnances symétriques, le mouvement aisé et calme, les belles proportions, la santé et l’agilité des membres nus. Quand les Flamands, au xvie siècle, se sont mis à lecole des Italiens, ils n’ont réussi qu’à gâter leur style original. Pendant soixante-dix ans d’imitation patiente, ils ont mis au jour des avortons hybrides. Cette longue période d’insuccès, placée entre deux longues périodes d’excellence, témoigne des limites et de la puissance de leurs aptitudes originelles. Us ne savaient pas simplifier la nature; ils avaient besoin de la reproduire tout entière. Ils ne la concentraient point dans le corps nu, ils donnaient une importance égale à toutes ses œuvres1,

1. A cet égard, le jugement de Michel-Ange est très instructif : « En Flandre, disait-il, on peint de préférence ce qu’on appelle « paysages et beaucoup de figures par-ci par-là.... 11 n’y a là ni « raison, ni art, point de symétrie, nul soin dans le choix, nulle « grandeur.... Si je dis tant de mal de la peinture flamande, ce « n’est pas qu’elle soit entièrement mauvaise, mais elle veut rendre « avec perfection tant de choses dont une seule suffirait par son « importance , quelle n’en fait aucune d’une manière satisfais (l sanie. » — On reconnaît le génie italien, classique et simpliste .

paysages, édifices, animaux, costumes, accessoires. Ils n’étaient pas capables de comprendre et d’aimer le corps idéal; ils étaient faits pour peindre et enforcir le corps réel.

Cela posé, on démêle aisément en quoi ils diffèrent des autres maîtres de la même race. Je vous ai décrit leur génie national, si raisonnable et si bien équilibré, exempt d’aspirations supérieures, borné au présent, disposé à jouir des choses. De tels artistes n’inventeront point les figures tristes, douloureusement rêveuses, accablées par le poids de la vie, obstinément résignées d’Albert Durer. Ils ne s’attacheront pas, comme les peintres mystiques de Cologne ou les peintres moralistes de l’Angleterre, à représenter des âmes ou des caractères ; on ne sentira guère chez eux la disproportion de l’esprit et du corps. En pays fertile et riche, parmi des mœurs joviales, devant des figures pacifiques, bonasses ou florissantes, ils trouveront des modèles conformes à leur génie. Presque toujours, ils peindront l’homme pourvu de bien-être et content de son sort. S’ils l’agrandissent, ce sera sans l’élever au-dessus de sa vie terrestre. L’école flamande du xvne siècle ne fait qu’élargir ses appétits, ses convoitises, sa force et sa joie. Le plus souvent, ils le laisseront tel qu’il est : l’école hollandaise se borne à reproduire la quiétude de l’appartement bourgeois, le confortable de l’échoppe ou de la ferme, les gaietés de la promenade et de la taverne, toutes les petites satisfactions de la vie paisible et réglée. Rien de plus convenable à la peinture; trop de pensée et

LES CAUSES PERMANENTES

d’émotion lui nuit. De tels sujets conçus dans un tel esprit fournissent des œuvres d’une harmonie rare; les Grecs seuls et quelques grands artistes italiens en avaient donné l’exemple; à un étage inférieur, les peintres des Pays-Bas font comme eux : ils nous représentent l’homme complet dans son type, adapté aux choses, ' partant, heureux sans effort.

Reste un point à considérer. Un des principaux mérites de cette peinture est l’excellence et la délicatesse du coloris. C’est que l’éducation de l’œil, en Flandre et en Hollande, a été particulière. Le pays est un delta humide comme celui du Pô, et Bruges, Gand, Anvers, Amsterdam, Rotterdam, La Haye, Utrecht, par leurs fleuves, leurs canaux, leur mer et leur atmosphère, ressemblent à Venise. Ici, comme à Venise, la nature a fait l’homme coloriste. — Remarquez l’aspect différent que revêtent les objets, selon que vous êtes dans une contrée sèche, comme la Provence et les environs de Florence, ou dans une plaine humide, comme les Pays- Bas. Dans la contrée sèche, la ligne prédomine et attire d’abord l’attention ; les montagnes découpent sur le ciel des architectures étagées d’un style grand et noble, et tous les objets s’enlèvent en arêtes vives dans l’air limpide. Ici, l’horizon plat n’a pas d’intérêt, et les contours des choses sont amollis, estompés, brouillés par la vapeur imperceptible qui nage éternellement dans l’air; ce qui prédomine, c’est la tache. Une vache qui paît, un toit au milieu d’un pré, un homme accoudé sur un parapet, apparaissent comme un ton parmi d’autres tons.

L’objet émerge ; il ne sort pas tout à coup de ses alentours, détaché à l’emporte-pièce; on est frappé par son modelé, c’est-à-dire par les différents degrés de clarté progressive et par les diverses dégradations de couleur fondue, qui changent sa teinte générale en un relief, et donnent aux yeux la sensation de son épaisseur1. — Il vous faudrait passer quelques jours dans le pays pour sentir cette subordination de la ligne à la tache. Des canaux, des fleuves, de la mer, de la terre abreuvée, sort incessamment une vapeur bleuâtre ou grise, une buée universelle, qui fait autour des objets une gaze moite, même dans les beaux jours. Au soir et au matin, des fumées rampantes, de blanches mousselines flottent demi-déchirées sur les prairies. Je suis resté bien des fois debout sur les quais de l’Escaut, regardant la grande eau blafarde, faiblement ridée, où nagent des carènes noirâtres. Le fleuve luit, et, sur son ventre plat, la lumière trouble allume çà et là des reflets vagues. Sur tout le cercle de l’horizon, les nuages montent inces-

i. W. Bürger, Musées de la Hollande , 206. a Ce qui frappe dans « la beauté du Nord, c’est toujours le modelé, et non les lignes. « Dans le Nord, la forme ne s’accuse pas par le contour, mais par a le relief. La nature, pour s’exprimer, ne se sert pas du dessin « proprement dit. Si vous vous promenez une heure dans une ville « d’Italie, vous rencontrez des femmes correctement découpées, < i dont la structure générale rappelle la statuaire grecque, et dont < i le profil rappelle les camées grecs. Vous pourriez passer un an à « Anvers, sans apercevoir une forme qui donne l’idée de la trat duire par un contour, mais bien par une saillie que la couleur a seule peut modeler.... Les objets ne se présentent jamais en a silhouette, mais en plein, pour ainsi dire. »

• LES CAUSES PERMANENTES 271

somment, et leur pâle couleur de plomb, leur file immobile, font penser à une armée de spectres : ce sont les spectres de la contrée humide, fantômes toujours renouvelés qui apportent la pluie éternelle. Du côté du couchant ils s’empourprent, et leur masse ventrue, toute treillissée d’or, rappelle les chapes damasquinées, les simarres de brocart, les soies ouvragées dont Jordaens et Rubens enveloppent leurs martyrs sanglants, leurs madones douloureuses. Tout en bas du ciel, le soleil semble une énorme braise qui s’éteint et fume. — Quand on arrive à Amsterdam ou à Ostende, l’impression s’approfondit encore; la mer et le ciel n’ont point déformé; le brouillard et les averses interposées ne laissent dans la mémoire que des couleurs. L’eau change de nuance à chaque demi-heure, tantôt lie de vin pâle, tantôt d’une blancheur crayeuse, tantôt jaunâtre comme un mortier détrempé, tantôt noire comme une suie fondue, parfois d’un violet lugubre, zébré de larges tranchées verdâtres. Au bout de quelques jours, l’expérience est faite; une pareille nature ne laisse d’importance qu’aux nuances, aux contrastes, aux harmonies, bref, aux valeurs des tons.

D'autre part, ces tons sont pleins et riches. Un pays sec et terne d’aspect, la France du Sud, la partie montagneuse de l’Italie, nelaisse à l’œil que la sensation d’un échiquier gris et jaunâtre. D’ailleurs, tous les tons du sol et des maisons sont éteints parla splendeur prépondérante du ciel et par l’illumination universelle de l’air. A dire vrai, une ville du Midi, un paysage de Provence

et de Toscane, n’est qu’un simple dessin ; avec du papier blanc, du fusain, et les couleurs débiles des crayons colorés, on peut l’exprimer tout entier. — Au contraire, dans une contrée humide comme les Pays-Bas, la terre est verte et quantité de taches vives diversifient Puniformité de la prairie universelle; c’est tantôt la couleur noirâtre ou brune de la glèbe mouillée, tantôt le rouge intense des tuiles et des briques, tantôt le vernissage blanc ou rose des façades, tantôt la tache fauve des bestiaux accroupis, tantôt la moire luisante des canaux et des fleuves. Et ces taches ne sont point amorties par la clarté trop forte du ciel. Tout au rebours du pays sec, ce n’est pas le ciel, c’est la terre dont ici la valeur est prépondérante. En Hollande surtout1, pendant plusieurs mois « l’air n’a aucune transparence; une « sorte de voile opaque, tendu entre le ciel et la terre, « intercepte tout rayonnement.... L’hiver, l’obscurité « semble tomber d’en haut ». Partant, les riches couleurs dont sont revêtus les objets terrestres demeurent sans rivales. — Ajoutez à leur force leur nuance et leur mobilité. En Italie, un ton reste fixe; la lumière immuable du ciel le maintient pendant plusieurs heures, et le même hier que demain. Vous le retrouverez, en revenant, tel que vous l’aviez posé, il y a un mois, sur votre palette. En Flandre, il varie nécessairement avec les variations de la lumière et de la vapeur ambiante. Ici encore, je voudrais vous conduire dans le pays, et

Page 1