‹ Philosophie de l'artChapitre 7 sur 37 · Michelet, Bible de l'humanité · texte numérisé non relu

Michelet, Bible de l'humanité

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Cette organisation militaire, propre à toutes les cités antiques, avait, à la longue, eu son effet, un effet triste La guerre étant l’état naturel, les plus fortes avaient conquis les plus faibles. Plus d’une fois, on avait vu se former des États considérables, sous la conduite ou sous la tyrannie d’une cité prépondérante ou victorieuse. A la fin il s’en trouva une, Rome, qui plus énergique, plus patiente et plus habile, plus capable de subordination et de commandement, de vues suivies et de calculs pratiques, parvint, après sept cents ans d’efforts, à enfermer sous sa domination tout le bassin de la Méditerranée et plusieurs grands pays environnants. Pour y arriver, elle s’était soumise au régime militaire, et, comme un fruit sort d’un germe, le despotisme militaire en était sorti. Ainsi se forma l’Empire, et, vers le premier siècle de notre ère, le monde, organisé sous une monarchie régulière, parut enfin trouver l’ordre et la paix. Il ne trouva que la décadence. Dans l’horrible écrasement de la conquête, les cités avaient péri par centaines et les hommes par millions. Les vainqueurs eux-mêmes s’étaient massacrés pendant un siècle, et l’univers civilisé, vide d’hommes libres, s’était à demi vidé d’habitants1. Les citoyens, devenus sujets et 1. Rome , trente ans avant Jésus-Christ , par Victor Duruy.

n’ayant plus de grand but à poursuivre, s’abandonnaient à l’inertie ou au luxe, refusaient de se marier et n’avaient pas d’enfants. Comme on ne connaissait point les machines et que tout se faisait par le travail à la main, les esclaves, chargés de pourvoir avec leurs bras aux raffinements, aux jouissances, aux pompes de la société tout entière, disparaissaient accablés sous un poids trop lourd. Au bout de quatre cents ans, l’empire énervé et dépeuplé n’eut plus assez d’hommes ni d’énergie pour repousser les Barbares. Leur flot entra, crevant les digues, et, après le premier flot, un autre, puis encore un autre, et ainsi de suite pendant cinq cents ans. Le mal qu’ils firent ne peut pas se peindre : peuples exterminés, monuments détruits, champs dévastés, villes incendiées, industrie, beaux-arts et sciences mutilés, dégradés, oubliés, la crainte, l’ignorance et la brutalité partout répandues et établies; c’étaient des sauvages, comme les Murons ou les Iroquois, campés tout d’un coup au milieu d’un monde cultivé et pensant comme le nôtre. Figurez-vous une bande de taureaux lâchés parmi les meubles et les tentures d’un palais, après cette bande, une autre, en sorte que les débris laissés par la première périssent sous les sabots de la seconde, et qu’à peine installé dans son désordre chaque troupeau de brutes doit se relever pour heurter de ses cornes un troupeau mugissant d’envahisseurs inassouvis. Lorsque enfin, au xe siècle, la dernière bande eut trouvé sa litière et fait sa bauge, la condition des hommes ne parut pas devenir meilleure. Les chefs bar-

bares, devenus châtelains féodaux, se battaient entre eux, pillaient les paysans, brûlaient les récoltes, détroussaient les marchands, volaient et maltraitaient à plaisir leurs misérables serfs. Les terres restaient en friche et les vivres manquaient. Au xie siècle, sur soixante-dix ans, on compte quarante années de famine. Un moine, Raoul Glaber, raconte quil était passé en usage de manger de la chair humaine; un boucher fut brûlé vif pour en avoir exposé à son étal. Ajoutez que, dans la saleté et la misère universelles, par l’oubli des règles les plus ordinaires de l’hygiène, les pestes, la lèpre, les épidémies, s’étaient acclimatées comme sur leur terrain., On en était arrivé aux mœurs des anthropophages de la Nouvelle-Zélande, à l’abrutissement ignoble des Calédoniens et des Papous, au plus bas fond du cloaque humain, puisque le souvenir du passé empirait la misère présente, et que les quelques tètes pensantes, qui lisaient encore l’ancienne langue, sentaient obscurément l’immensité de la chute et toute la profondeur de l’abîme dans lequel le genre humain s’enfonçait depuis mille ans.

Vous devinez les sentiments qu’un pareil état de choses, si prolongé et si violent, avait implantés dans ces âmes. C’était d’abord l’abattement, le dégoût de la vie, la mélancolie noire. « Le monde, disait un écri- « vain du temps, n’est plus qu’un abîme de méchan- « ceté et d’impudicité. » La vie semblait un enfer anticipé. Quantité de gens s’en retiraient, et non seulement des pauvres, des faibles, des femmes, mais des

seigneurs souverains et jusqu’à des rois. Pour les âmes un peu nobles ou un peu fines, mieux valait la monotonie et la paix du cloître. Aux approches de l’an mil, on crut à la fin du monde, et beaucoup de gens, saisis d’effroi, donnèrent leurs biens aux églises et aux couvents. — D’autre part, en même temps que la terreur et le découragement, on vit naître l’exaltation nerveuse. Quand les hommes sont trop malheureux, ils deviennent excitables, comme les malades et les prisonniers; leur sensibilité s’accroît et acquiert une délicatesse féminine. Leur cœur a des caprices, des violences, des abattements, des excès et des effusions qui leur manquaient lorsqu’ils étaient sains. Ils sortent des sentiments moyens qui seuls peuvent entretenir l’action continue et virile ; ils rêvent, pleurent, s’agenouillent, deviennent incapables de se suffire à euxmêmes, imaginent des douceurs, des transports, des tendresses infinies, veulent épancher les raffinements et les enthousiasmes de leur imagination surexcitée et intempérante ; bref ils sont disposés à aimer. En effet, on vit alors se développer, avec une exagération énorme, une passion inconnue à la grave et mâle antiquité, je veux dire l’amour chevaleresque et mystique. On subordonna l’amour calme et raisonnable, qui convient au mariage, à l’amour extatique et désordonné, qui se rencontre hors du mariage. On en distingua les finesses et l’on en dressa la charte dans des tribunaux présidés par les dames. On y décida « que l’amour ne « pouvait exister entre époux », « que l’amour ne pou-

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<( vait rien refuser à l’amour1 ». On cessa de considérer la femme comme une créature de chair semblable à l’homme. On fit d’elle une divinité. On trouva l’homme trop payé par le droit de l’adorer et de la servir. On considéra l’amour humain comme un sentiment céleste qui conduisait à l’amour divin et se confondait avec lui. Les poètes changèrent leur maîtresse en une Vertu surnaturelle, et la prièrent de les i ariider jusque dans l’empyrée et le tabernacle de Dieu.

— Vous vous figurez aisément quelles prises des sentiments pareils donnaient à la religion chrétienne. Le dégoût du monde et l’aptitude à l’extase, le désespoir habituel et les besoins infinis de tendresse poussent naturellement les hommes vers une doctrine qui repré- | sente la terre comme une vallée de larmes, la vie présente comme une épreuve, le ravissement en Dieu comme le bonheur suprême, l’amour de Dieu comme le premier devoir. La sensibilité endolorie ou frémissante trouve son aliment dans l’infini de la terreur et dans l’infini de l’espérance, dans la peinture des gouffres de flammes et de l’enfer éternel, dans la conception du paradis rayonnant et des délices ineffables. Ainsi appuyé, le christianisme gouverne les âmes, inspire les arts, emploie les artistes. « Le monde, dit « un contemporain, secoue ses vieux haillons pour « faire revêtir à ses églises des robes blanches, » et l’architecture gothique apparaît.

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