CHAPITRE XIH
Avant de donner la définition du capital, au point d3 vue de l’économie politique, fixons la portée des termes: outil, produit, marchandise, propriété, relatii^ement à ce mot : capital.
L outil (machine, appareil, instrument, l’animal P domestique, même l’esclave, chose matérielle, vi-
I , Vïnte, morale) est le capital considéré comme inter-
I m^diaire de la production.
Le produit est le capital considéré comme résultat d6 la production.
La marchandise est le capital ou produit destiné à l’échange.
La propriété est le capital qui a un maître. Capital est donc le terme générique.
L outil est capital pour l’un, produit pour l’autre, me rchandise pour un troisième, etc. Exemple ; ma plume est un capital. Elle a été produit pour le
fabricant et marchandise pour le commerçant qui me l’a vendue. Pour moi, elle est un outil; elle est en outre ma propriété.
Quand nous aiirons donné la définition du capital, nous aurons également défini les autres.
Une compagnie qui distribue, ou un porteur d’eau qui monte une certaine quantité d’eau aux locataires d une maison ajoute évidemment a cette chose une somme d utilité qu’elle n’avait ni pour la compagnie ou le porteur d’eau, ni pour les locataires de la maison.
La compagnie ou le porteur en retirent un profit: Peau, dans ce cas, est un capital pour eux.
Quelqu’un prend possession d’une plaine de sable (par exemple en Algérie), il creuse des canaux et rend la plaine fertile; il arrive à cultiver la vigne, le blé : il a créé un capital.
Un homme ramasse un exemplaire dé toutes les pierres ou plantes qu’il peut trouver; il en fait une collection qui lui sera utile, à lui ou à d’autres. La collection de pierres ou de plantes est un capital.
Une personne a de l’aptitude pour un certain métier, elle s’exerce et finit par y gagner de l’argent; l’aptitude de cette personne est devenue un capital pour elle.
Un inventeur arrive à donner forme à une idée qu’il a: son idée devient capital.
Un vSpécuIateur établit un commerce, une industrie, dans telle maison, rue, ville, contrée ; il l’éussit. Au bout de quelque temps il revend le fonds' su spéculation réalisée par le travail est devenue capital. Ce capital n’est, après tout, que la somme d3 confiance qu’il a su inspirer à la clientèle. 11 y a des fonds de commerce qui ont plus de valeur queles bâtiments qui les abritent. Voilà donc un capital qui n’est qu’une idée, augmentée de travaux accumulés.
Dans chaque exemple que nous avons donné, on peut voir que la chose ne devient capital que lorsque le travail est fini, et que l’efiet utile de ce travail s’îst fondu dans la chose. Il est inexact de dire que le travail pi^ésent ^Taction même de travailler) constilue un capital.
Une chose devient capital, lorsque le travail est tenu s’y fixer. Ua remarque s’applique aux capitaux
I « laturels », qu’il serait plus exact d’appeler capi-
tajx natifs (mines, terres fertiles, etc.).
Pour qu’une mine soit capital, il faut que quelqu’un ait fait le travail de la trouver et ait réussi à en tirer un parti quelconque.
En mécanique, on peut décomposer par la raison ^ to ite chose en matière et en mouvement. En écono-
mie politique, on peut supposer que toute chose est i capital et travail.
Le travail est le mouvement; le capital est la chose considérée à un moment donné comme si le mouvement était fini (en réalité, ce mouvement ne finit pas; c’est pourquoi aucun capital ne reste éternellement le même). En réalité, il n’est pas plus possible de séparer le travail du capital que d’isoler le mouvement de la matière. Le travail sans le capital est une idée aussi abstraite que l’âme sans le corps.
Piésumons : dans tout capital, il y a autre chose qu’un simple travail, il y a un autre capital, et on peut définir le capital :
Toute chose (matérielle, morale, vivante), augmentée des résuttats utües produits sur cette chose par des travaux antérieurs.
Le travail, comme mouvement, est l’action d’un capital humain — de l’homme — sur un autre capital vivant, matériel ou moral. Dans tout travail il se produit nécessairement deux effets: l’eftet utile et reflet nuisible; il s’agit de faire porter l’effet utile sur une partie du corps qui sera le produit et
l’effet nuisible sur une autre qui sera le déchet, et sur les outils.
L’ouvrier qui travaille au tour se fatigue et use ses outils reflet nuisible) pour donner une forme à un morceau de bois (effet utile).
Pour qu’il y ait création de capital, pour qu’il y ait travail, il faut la préméditation, et nous admettons
comme travail uniquement l'action productive de l’I omme. Le tourneur a l’intention de donner une certaine forme au morceau de bois (l’elfet utile est vculu); s’il détériore ses outils, s’il se fatigue, c’est qi ’il ne peut pas faire autrement (l’effet nuisible est in Witable); toute production d’une chose est destructi( Il d’une autre.
Pour qu’il y ait création de capital, il faut que les elfets utiles, accumulés sur un objet déterminé — le produit — soient plus grands que les effets nuisddes, répartis sur les autres objets — l’outil, le capital humain ou riiomme.
Or, pour pouvoir juger si le résultat utile produit sur un corps est plus grand que le résultat nuisible priduit sur les autres, il faut nécessairement que l’opération soit terminée, que le travail soit fait, qu’il soit antérieur. Le capital est donc bien toute cliDse augmentée des résultats utiles opérés sur cette cluse par des travaux antérieurs.
Le eapital naît d’un travail qui précède le moment où l’on peut constater l’existence du capital.
Le capital (matériel, vivant ou moral) présup- . pose en outre l’existence d’un autre capital (matériel, vi^'ant ou moral) moindre ou moins utile, sur lequel le travail est venu se greffer. En aucun cas', le travail acmel ne peut être capital actuel.
En se servant d’une formule de calcul, on peut
dire que le capital est une dérivée d’un autre capital et du travail ; ou encore:
Le produit est une dérivée de la matière première et du travail.
Du minerai de fer on tire une infinité de produits successifs et différents. Chacun de ces produits
représente du minerai de fer, plus une certaine quantité de travail.
Le travail étant variable, le produit sera variable. Si le travail augmente ou diminue, le capital suit insensiblement les mêmes fluctuations. Si le travail devient nul, le capital redevient plus ou moins rapidement le capital natif.
Une aiguille, une barre de fer, abandonnées à l’action aveugle du temps (pour lesquelles il ne se fait plus de travail, pas même un travail de conservation), se transforment en rouille, laquelle est un minerai de fer. Pour empêcher une aiguille de se rouiller, il faut la mettre dans de certaines conditions, c’est-à-dire il faut faire un certain travail.
La loi générale, assez importante, qu’on peut tirer de cet exemple, est : pour qu’il y ait persistance de capital, il faut qu’il y ait continuité de travail.
Une maison est un capital qui se détériore peu à peu. Si elle n’est pas réparée de temps à autre, elle finit, apres une période plus ou moins longue, par tomber en ruine.
Les matériaux, tels que le bois, le fer, les pierres,, la chaux, qui entrent dans la construction, retournent à un état plus simple, plus stable pour le milieu. Le f6r redevient minerai; le bois pourrit et se décompose en corps moins utiles (en considérant la liaison}. La chaux est redevenue pierre à chaux, d'où elle avait été tirée; et la forme que le travail æ'ait donnée, aux pierres de taille s’émousse.
Ainsi, pour qu’il y ait persistance de capital, il faut qu’il y ait continuité de travail; à plus forte rf ison, pour qu’il y ait augmentation du capital, il faut qu’il y ait accroissement de travail. Et pour qu’il y ait accroissement de travail, il faut qu’il y ait développement de l’instinct de production.
Or, dans la vie d’un individu, d’une famille, d’un peuple, d’une race, le moment arrive toujours où l’instinct de production, ayant atteint son maximum, décroît et finalement devient nul. Les capitaux r( stent d’abord stationnaires ; puis, insensiblement, diminuent, enfin deviennent nuis. Ils retournent à fetat de capitaux natifs.
Il sera parlé, à la fin de cette étude, de l’affaiblissement de cet instinct, affaiblissement qui coïncide avec le développement de l’instinct de destructi)n et entraîne la décadence.
Diverses classifications ont été données des capi- Uux; on peut les diviser en : T capitaux stables;
2" capitaux instables; ou en : 1“ capitaux simples, natifs, naturels; 2° capitaux complexes, artificiels ; ou encore en capitaux fixes et capitaux circulants. Au fond la division est toujours la même; il n’y a que les termes qui sont changés, suivant le point de vue auquel on se place.
La propriété est le capital qui a un maître déterminé. Ou peut distinguer deux espèces de propriétés :
1° La propriété matérielle (foncière, immobilière, mobilière, etc.);
2" La propriété morale (artistique, littéraire, industrielle, etc.).
En ce qui concerne la propriété morale, le capital est toujours une idée, une chose morale qui n’a de valeur qu’en tant qu’elle donne des produits matériels.
Par exemple, l’auteur d’un roman revendique la propriété d’une idée. Mais cette idée n’a été capital que du jour où elle a donné un revenu, qu’elle a revêtu une forme matérielle, nettement caractérisée, pouvant servir à d’autres productions.
Le roman, une fois en manuscrit, peut donner lieu k la production d’une infinité de livres qui sont des produits matériels.
On peut en dire autant de la propriété d’un inventeur. En général, le peintre, le sculpteur, l’auteur dramatique et le compositeur de musique peuvent avoir les deux espèces de propriétés.
Jn sculpteur a la propriété de la statue qu’il a criée: c’est une propriété matérielle. Il a en outre le droit de reproduction de son œuvre, qui est une propriété morale. Il en est de même des autres.
]jSl propriété morale n’existe pas depuis longtemps et le peut avoir la durée delà propriété matérielle; elle n’est possible que dans les pays civilisés; il y a • d’ailleurs des nations chez lesquelles elle n’est pas reconnue. Là où elle est reconnue, on lui a assigné une durée assez limitée; la propriété morale rentre dans la catégorie des capitaux instables, artificiels, cjui donnent beaucoup de produits en peu de temps et, par là, s’usent rapidement.
l.a propriété matérielle est généralement plus complète que la propriété morale; néanmoins il y a paitout des restrictions au droit de propriété.
La propriété foncière est loin d’être absolue, même là 3Ù elle est le plus solidement établie. L’expropriition, les droits de mutation et de donation, par exemple, constituent de véritables restrictions au dreit de propriété.
(liiez quelques musulmans, la propriété foncière est collective ; l’individu ne possède que le droit de cul lire.
Toutes les propriétés, morales et matérielles, existent par le droit de la force.