MAJORITÉ, MINORITÉ
Tout le monde sait ce qu’on appelle majorité et minorité. C’est une quantité effective plus grande et une autre quantité plus petite de voix ou d’hommes.
Là où la majorité fait loi, on admet que chaque voix représente une même quantité de forces (matérielles et morales), et alors la partie de l’association qui a le plus de voix est la plus forte. Ceci peut être le cas, mais il n’en est pas nécessairement ainsi.
Dans les sociétés industrielles on admet ordinairement que chaque action ou titre possède une même force, et la majorité représente alors une quantité plus grande d’actions. Ici encore, l’erreur est probable, car l’action possédée par tel individu, plus actif, plus intelligent, peut avoir plus de valeur et par conséquent plus de force qu’une autre.
Enfin lorsqu’il s’agit de voir où est la majorité, où est la force qui l’emporte, il y a toujours des abstentions; il y a des indifférents.
Ainsi, en règle générale, une majorité n’est pas
l’expression de la quantité plus grande de forces réelles, mais la quantité plus grande de forces présentes, effectives.
A un moment et pour un fait donné, il v a toujours des individus qui sont indifférents à la chose qui se passe; il y en a d’autres qui sont empêchés par la fatalité de manifester leur action.
On sait ce qui arrive souvent, pour les choses les plus graves, dans les assemblées législatives.
Dans la vie ordinaire, si nous considérons, par exemple, un entrepreneur qui fait faire a des ouvriers un travail utile pour lui et pour le pays, mais nuisible aux ouvriers, cet entrepreneur constitue la majorité vis-à-vis de ceux-ci, parce que le public reste indiflcrent ace travail; et l’entrepreneur, avec son intelligence, son énergie, ses capitaux, est à ce moment plus fort que ses ouvriers. Mais le public, tiré de son indifférence par un fait ou un autre et prenant parti pour les ouvriers, la situation change; l'entrepreneur doit céder, il se trouve en minorité dans la lutte des forces mises subitement en mouvement.
La majorité est donc une chose relative; elle dépend des hommes et de l’action de l’espace et du temps. Elle est essentiellement instable. Ce sont les indifférents qui ont le plus d’influence sur la constitution de la majorité, pour un fait donné, dans un moment donné.