ÉVOLUTION ET SOCIALISME
L'évolutionisme est aussi une cause célèbre qui a compté des partisans et des adversaires passionnés. Les adversaires (je ne parle que de ceux qui ont le droit d'émettre un avis), les adversaires décidés et sans réserve se font bien rares aujourd'hui ; et peut-être ne faudrait-il pas, pour les compter, parcourir tous les doigts de la main. Les naturalistes sont aujourd'hui plus ou moins évolutionistes, en donnant à ce terme un sens très général. Mais si Févolutionisme ne représente plus un champ de bataille, sur lequel on lutte pour raffirmative ou pour la négative, pour le to be or not to be, il n'en est pas moins resté un terrain de manœuvres, une zone militaire sur laquelle on escarmouche de ci de là, à propos de cause, de mécanisme, de fm, etc., etc.
L'idée darwinienne de la sélection naturelle résultant de la lutte pour l'existence n'est certes plus, pour la plupart des naturalistes, la grande et unique explication des transformations qui se sont opérées et qui s'opèrent dans les êtres vivants, créant ainsi de nouvelles formes, de nouvelles espèces, fdles des espèces qui les ont précédées. A cette théorie delà sélection naturelle il a paru rationnel d'en substituer un certain nombre d'autres qui prêtaient moins le flanc à la critique, et qui paraissaient plus d'accord avec les faits.
Je ne songe pas, dans cette Revue qui, sans être fermée à l'examen des questions scientifiques, n'est pas proprement
I. La Foi et la Vie, i"^"" mars, i6 mars et i"^"" avril 1899.
EVOLUTION ET SOCIALISME lOQ
une revue de science, je ne songe pas, dis-je, à faire un exposé et une critique de toutes ces théories. Je désire me borner à l'examen de deux points de vue généraux auxquels se sont placés quelques partisans de l'évolution, et dégager de cette étude une notion plus générale encore, et plus synthétique des facteurs et du mécanisme qui me paraissent présider à la réalisation du mouvement évolutif.
Il s'agit de savoir, en effet, si, comme le veut Darwin, c'est par la concurrence vitale et par la lutte qui en est le corollaire que se réalise le progrès évolutif, ou si, comme d'autres le pensent, c'est dans l'accord harmonieux, l'appui mutuel, l'association, qu'il faut chercher le vrai facteur du progrès. D'un côté on invoque le combat pour l'existence, l'opposition des efforts, la lutte fratricide ; de l'autre, la convergence des efforts, le concours fraternel. D'une part, les antagonismes ; d'autre part, l'association ; d'une part, la suprématie de la force ; de l'autre, le régime de la fraternité et de l'amour. Où est la vérité? C'est ce que je me propose d'examiner en quelques pages.
Si les lecteurs de La Foi et la Vie étaient tous versés dans la connaissance des sciences naturelles, laissant de côté l'exposition des systèmes, je me bornerais à les critiquer, à les comparer et à peser la valeur de leurs prétentions. Mais peut-être devrai-je, pour la plupart d'entre eux, faire une courte et claire analyse des systèmes, et les présenter en quelques formules précises et nettes.
La théorie darv\dnienne de la sélection naturelle repose sur trois conditions : i° la variation; 2" la lutte pour l'existence ou concurrence vitale, et 3° l'hérédité.
Voici quel serait d'après Darwin le rôle respectif de ces trois conditions.
Les êtres vivants sont éminemment variables, c'est-à-dire que les descendants diffèrent toujours plus ou moins de leurs parents. Ces variations, dont la cause générale reste d'ailleurs inconnue, sont en général de peu d'importance, et tendent à s'effacer et à disparaître dans les générations ultérieures, soit par un retour atavique, soit par l'effet compensateur des croisements, de telle sorte que l'espèce reviendrait
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loujours à son lyi)o, el Imite Iranslbimalion durable de Tespèce serait impossible, si la lutte pour l'existence n'assurait la durée des formes nouvelles dues à la variation. Or, cette lutte est capable non seulement de sauvegarder les variétés, mais encore de les accentuer et de les fixer pour en faire des espèces nouvelles.
Gomment agit la lutte pour l'existence dans cette création des formes dérivées ?
Parmi les variations, il en est déplus ou moins favorables aux individus, et qui leur donnent une situation plus ou moins privilégiée et supérieure à celle de leurs congénères. Les individus affectés d'infériorité vis-à-vis de leurs semblables pour l'acquisition des conditions nécessaires à la vie, ne peuvent soutenir la lutte, et succombent dans le combat que leur livrent les plus forts et les mieux armés. Les conséquences meurtrières de cette lutte inégale sont nécessairement d'autant plus assurées et d'autant plus ûitales que le milieu ou les conditions de la vie commune sont plus circonscrits et plus limités, et (remarque digne d'attention) que les formes sont moins éloignées les unes des autres. Il est clair, en effet, que, dans ces conditions, si les formes ont faiblement varié, les besoins et les aspirations sont restés les mêmes, et que leur satisfaction nécessaire devient l'objet d'une lutte plus acharnée. Les petites variations sont donc éminemment propres à engendrer la lutte. Il n'y a, en effet, de pires ennemis que les frères ennemis.
Les conditions inégales de la lutte assurent donc la survivance des mieux armés, des plus aptes, des plus forts, et la disparition des moins favorisés. Les croisements entre les faibles et les forts deviennent d'abord rares, plus tard impossibles, et les alliances ne se contractent qu'entre les représentants des mieux armés, des types supérieurs. Mais par hérédité ceux-ci transmettent à leur progéniture les caractères de leur supériorité, qui conservés et fixés ainsi par voie de succession, font de ces héritiers des espèces nouvelles chez lesquelles l'usage accentue encore les caractères dominants, et assure le progrès.
Voilà, dans ses traits généraux et dans ses lignes essen-