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EVOLUTION ET SOCIALISME III

tielles, quelle est la théorie de la sélection naturelle. Danvin Ta appuyée sur un nombre très considérable de faits, et sur des interprétations très ingénieuses qui lui ont valu, dès son apparition, un très grand succès parmi les naturalistes.

Je dois dire que si le transformisme, considéré comme doctrine générale de la formation des espèces nouvelles, a dès le début conquis un très grand nombre d'adhésions, la théorie de la sélection naturelle par laquelle on avait la prétention d'en donner une explication exclusive a cependant éveillé dans bien des esprits des résistances et des doutes sérieux. Il y avait pour cela non seulement des raisons d'ordre purement scientifique, attendu que l'hérédité ne paraissait pas à tous clairement suffisante pour rendre permanents et ineffaçables les caractères nouvellement dessinés, attendu que la lutte ne semblait pas toujours nécessaire pour expliquer l'apparition et la fixation des formes supérieures, etc., etc. ; mais encore à ces raisons d'un ordre proprement biologique venaient s'ajouter des répugnances morales, même chez ceux qui acceptaient très nettement et très largement l'idée transformiste. Il est clair en effet cpie le darwinisme donne du gouvernement de ce monde une idée peu flatteuse au point dé vue moral, qui est, après tout et sans aucun doute, celui qui importe le plus. Cette domination brutale et féroce de la force, cet anéantissement fatal du faible, cette négation des droits antérieurs et de la justice, cet appela la violence, justifiés par la nécessité du progrès, cette idée enfin qu'il n'y a dans la nature que lutte acharnée, que combats impitoyables, que meurtre et spoliation, que la vie et le progrès ne sont possibles qu'à ces conditions, toutes ces considérations en un mot qui représenteraient la direction de ce monde comme appartenant à la force et non à la justice et à l'amour, ne sont que très difficilement compatibles avec l'idée d'un Créateur et Législateur, sage, juste et bon. Etait-il possible que les idées de progrès, de perfectionnement qui ont en réalité un caractère de moralité, ne pussent trouver leur réalisation que dans des conditions de la plus évidente immoralité ? Il était bien difficile de l'admettre ; et cette pensée seule suffisait pour créer dans l'esprit de transformistes con-

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vaincus, une sorte cFéloignen-icnl et même de répulsion visà-vis de la théorie de la sélection naturelle. Celle dernière ne pouvait devenir acceptable que si l'on en modifiait considérablement la conception première ; et dans le cas oiî Ton ne parviendrait pas à lui donner un caraclère compatible à la fois avec la raison et la morale, il fallait chercher une explication de la transformation des espèces dans une voie dilTérente qui ne jurât ni avec la permanence, ni avec la suprématie de Tidée morale, c'est-à dire de la justice et de la bonté.

Ces répugnances devaient logiquement se manifester avec une vivacité toute particulière dans les milieux où est cultivée ridée socialiste basée sur des tendances égalitaires, sur les désirs d'abolition de classes et de castes privilégiées et, sur des notions de solidarité étroite et imposée. Il est clair en effet que la sélection naturelle considérée comme cause générale et nécessaire du progrès, constitue un vrai plaidoyer en faveur des castes privilégiées et des aristocraties basées sur la possession de toutes les formes de la puissance (force, fortune, intelligence, science, etc.).

C'est pour obéir à ces sentiments de révolte contre l'idée darwinienne appliquée aux sociétés humaines, que M. Désiré Descamps a publié dans les numéros i6i, 162 et i63 de la Revue socialiste de 1898, une série d'articles ayant pour titre : La lutte pour l'existence et l'association. Je vaism'appliquer à en indiquer le sens général, et à formuler quelques critiques :

« La théorie de la sélection naturelle par la lutte pour l'existence, dit M. Descamps, n'a aucune valeur scientifique. »

« Appliquée à la minéralité, à la végétabilité, et à l'animalité, elle est fausse. »

« Appliquée à l'homme, elle est absurde et criminelle. »

Pour appuyer ces appréciations, l'auteur passe en revue toutes les formes de la nature depuis les minéraux jusqu'à l'homme.

La concurrence vitale n'assure ni la survivance des indivi-

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tins les i)liis robustes seulement, ni le progrès continu des survivants. Aux supériorités de leurs rivaux, les plus faibles opposent leurs défauts mêmes : petitesse de taille, exiguïté des besoins, reproduction lapide, etc., et souvent ils triompbent. Et quand ils succombent, cbez leurs superbes vainqueurs la victoire et la sécurité endorment la vigilance, le bien-être favorise la paresse ; tandis que les vaincus se livrent, pour se relever, à un travail opiniâtre qui les fait progresser et les dote d'un perfectionnement organique transmissible par bérédité.

La concurrence vitale est nuisible aux végétaux et aux animaux. Elle aboutit à leur dégénéralion ; au contraire l'association leur est très utile ; la pratique de la solidarité les protège, et facilite leur développement. D'ailleurs, la lutte pour Texistence n'est pas aussi universelle que se plaisent à le proclamer certains darwinistes. Inconnue des espèces qui prospèrent, elle est chez les autres la cause de maux incalculables et un facteur de régression organique. Partout oiî règne la concurrence vitale il y a faiblesse et dégénérescence. Partout où domine l'association, il y a force et progrès.

Ce qui est vrai des végétaux et des animaux, l'est égalemeïit de l'homme. La guerre a toujours été un fléau ; et la sélection guerrière est régressive, car elle afTaiblit, corrompt et tue l'homme. Elle dévore la richesse, stérilise le travail, détruit la civilisation, enfante la tyrannie, et développe l'exploitation des masses popvilaires par des minorités privilégiées.

La lutte industrielle, la lutte pour la richesse et toutes les luttes destinées à provoquer, à réaliser et à favoriser des inégalités parmi les hommes constituent des sources d'ailaiblisseinent, de recul, de dégénération et de destruction. La lutte pour l'existence n'a jamais été favorable au progrès des espèces animales et végétales. C'est à l'association, à la coopération qu'il faut attribuer une bonne part des immenses progrès réalisés au sein des mers et sur les continents par notre faune et notre flore.

Et, comme conclusion dernière, vers laquelle convergent toute l'érudition et toute l'argumentation de M. Descamps: Sabatier. o

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(( Il Ihiil \ivrc, il faul [)rogrcsscr. Le progrès est le fmil de l'associa lion. — L'c(jalitc cal le Inil du progrès, clic socialisme inlc(/ral est une conséquence de la connaissance vraiment scientilique de la nature. »

Voilà, résume en quelques propositions presque textuelles, ce mémoire touITu et un peu confus, où les faits abondent, où des idées vraies et des considérations heureuses et justifiées trouvent çà et là leur place, à côté d'appréciations parfois assez imparfaites des faits. On y pourrait désirer une exposition plus méthodique, et un sens critique plus sévère.

Entrer dans les détails et appuyer par des exemples la justesse des appréciations que je viens de formuler, dépasserait les limites imposées à cet article. Je me bornerai à quelques remarques générales.

Les Aiits ne sont pas aussi simples que Fauteur paraît le croire, et il faut leur appliquer une analyse sérieuse. Ainsi Fauteur ne distingue pas assez les cas de lutte ou d'association s'cxcrçant entre plantes et animaux de même espèce ou d'espèces voisines, des cas où, au contraire, c'est entre des types très différents que s'ouvre la lutte ou que s'établit l'association. Ces cas, quoique différents, sont relatés en bloc, et confondus dans l'cnscndile parfois un peu incohérent des preuves et des démonstrations. Et cependant, combien les faits sont complexes ! Combien ils exigent une sévère analyse ! Et combien les effets de la lutte ou de l'association peuvent différer ! Les arbres de liaule futaie d'une forêt, et les arbustes, les herbes, les mousses qui vivent sous leur dôme de feuillage, sont-ils associés, ou sont-ils en lutte? Les grands arbres sont évidemment à la fois associés et rivaux. Ils sont associés puisqu'ils vivent en société, qu'ils sont groupés, qu'ils exercent des fonctions communes, que leurs feuillages se marient pour projeler une ombre plus ou moins continue, qu'ils se protègent naturellement contre l'excès des vents, contre l'ardeur du soleil, contre la dessiccation du sol, etc. Mais ils sont aussi en lutte pour l'existence, puisqu'ils cherchent à puiseï- le carbone, l'oxygène et l'azote dont ils ont besoin, dans la même masse d'air, et puis que leurs racines

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plongeiil dans le même sol pour y cmprimlcr l'eau cl les malièrcs minérales ou organiques nécessaires à la conslruclion de leurs organes, etc. Il y a là des conditions diflérenles et même contraires et opposées dont il faut savoir démêler et mesurer Finfluencc sur les progrès de l'organisme.

Et dans le cas de cohabitation des grands arbres de la forêt avec les petits arbustes et les plantes modestes qui en couvrent le sol, il peut y avoir association bienfaisante, comme dans le cas mis en avant par M. Descamps, des mousses et des violettes qui ont besoin d'ombre et d'humidité pour prospérer. Mais qu'adviendrait-il, et qu'est-il advenu même, des graines apportées sur ce sol à l'ombre de la haute fulaie, soit par le vent, soit par les eaux, soit par les animaux ou par l'homme, graines destinées à donner des arbustes ou des herbes amoureux des rayons solaires, et ne se complaisant que dans un sol relativement sec? Que devient alors l'association;' Ne cède-t-elle pas la place à la lutte pour l'existence, à la concurrence vitale? Et si ces plantes peu élevées au-dessus du sol sont pourvues de racines pénétrant profondément, comme la luzerne par exemple, et disputant aux racines des grands arbres les éléments nutritifs, n'y aura-t-il pas encore lutte plus accentuée ? et ne devrait-il pas y avoir des victimes ? et la survivance, la victoire des plus aptes ne seront-elles pas assurées ? Tout cela demande un examen plus approfondi, vme discussion plus serrée, et une analyse plus exacte ; et il ressort clairement du travail de M. Descamps qu'il a eu surtout en vue une thèse à soutenir, et que l'objectif socialiste l'a hypnotisé et lui a masqué bien des côtés du problème.

Les influences sociales et les influences antagonistes [)euvent varier d'importance suivant les cas. Les influences sociales peuvent remporter ; et ce sera par exenq)le dans le cas où les arbres seront assez, rapprochés pour se protéger réciproquement, et pas trop pour gêner l'extension des racines, produire l'appauvrissement du sol, empêcher un renouvellement suffisant de l'atmosphère, dans le cas encore où le sol sera très riche et très humecté et pourra nourrir une abondante population végétale. Dans ces conditions la

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luUc sera liés faible ou mrmc mille, cl lous les arbres pour vont prospérer cl progresser. Mais le cas coniraire peut se présenler cl il se pi ('seule le ])liis souxenl. 11 y a concurrence poiu- la vie entre les végétaux occupant le même sol. Les paris de terrain, de nourriture, d'air, Icxn-sonl parcimonieusement mesuiées ; et il est évident qu'il y a lutte pour l'existence. La lutte peut fort bien, ainsi que le prétend M. Descamps, être pour lous une condition défavorable ; mais elle peut aussi donner finalement la victoire aux arbres les plus forts, les mieux constitués, les mieux pourvus d'organes de la nutrition ; et il ne saurait, me semble- t-il, cire nié d'une manière absolue que cette survivance des plus aptes, des mieux armés ne soit de nature à constituer des reproducteurs d'élite et des descendants supériems.

Ce sont là des considérations qui ont leur valeur et dont ne semble pas s'être suffisamment préoccupé M. Descamps. Il mérite le reprocbe d'être trop simpliste dans l'appréciation des faits, de ne pas assez reconnaître leur nature parfois très complexe, et la réserve qu'il faut apporter dans les conclusions que l'on en lire.

J'ai pris pour texte de mes critiques un fait emprunté par M. Descamps lui-même au règne végétal, parcequ'il était plus facile d'établir à son 2:)ropos une discussion. Mais il en est des animaux et de l'bomme, individus et peuples, comme des plantes. Ils vivent côte à côte en barmonie, et ils se développent en paix jusqu'à ce que les besoins croissants ou les convoitises naissantes aient suscité entre eux des motifs de baine cl de combat. Mais un moment vient où les races fortes et bien armées travaillent à consommer la ruine des faibles; et si l'association pacifique première a j)u favoriser leurs jHOgrès, la survenance de la lutle pour l'existence esl capable de donner aux plus foils, aux plus intelligents, aux mieux outillés, une domination incontestable qui assure leur survivance aux dépens des faibles et des vaincus.

Toutefois cbez riiomme et cbez les races supérieures surtout, le développement du côté moral de l'être ai)portc dans les conséquences plus ou moins tardives de la lutte pour l'existence une condition d'une importance capitale. L'bis-

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