‹ Philosophie de l'effortChapitre 9 sur 51 · I. Critique philosophique, de M. Renouvier (juin i88'j · texte numérisé non relu

I. Critique philosophique, de M. Renouvier (juin i88'j

à titre d'axionic. 11 s'impose si peu qu'aux yeux de l'observateur, les phénomènes surgissent les uns à. In suite dos autres, mais pas les uns des autres. La prétendue nécessité de leur apparition ne se peut constater. A vrai dire, le règne du déterminisme n'est pas dans le monde objectif; son empire ne s'étend sur la nature qu'après s'être préalablement exercé sur la pensée. Il n'y a d'autre nécessité que la nécessité logique ou mathématique... La contingence des lois de la nature n'est-elle pas aussi indiscutable que la nécessité des lois de l'esprit ?... La contingence règne dans la nature; en nous aussi elle trouve place. Les lois de la pensée sont nécessaires ; les actions humaines sont contingentes... Ainsi le déterminisme physique est loin de ne pouvoir être révoqué en doute... Il faut bien convenir que nous ne trouvons dans la nature qu'un simulacre de nécessité, qu'une ombre de déterminisme. »

Les documents qui précèdent et dont le vif intérêt n'aura certainement pas échappé à nos lecteurs, m'ont permis de montrer comment la question de l'indéterminisme du monde physique pouvait être théoriquement envisagée par des esprits distingués placés dans des sphères très différentes du domaine scientifique, et dont les aperçus présentent cependant de remarquables points de contact. Je ne saurais donner plus d'étendue à cette discussion générale et toute spéculative de la question ; je tiens surtout en efl'et à me mouvoir sur le terrain de l'observation qui est le mien, et à puiser mes conclusions dans une analyse des phénomènes de l'ordre physique et dans une discussion .approfondie des conditions de l'observation de ces phénomènes'.

I . On ne saurait trop consulter et méditer à propos de la question traitée dans cet Essai, la thèse si remanjuablc et si remarquée de M. E. Boutrou.v, l'éminent professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Paris, ayant pour titre : De la contingence des lois naturelles. Cette thèse présentée à la Sorbonne en 1874 et rééditée en i8g8 chez Félix Alcan, m'était malheureusement inconnue, quand, en modeste naturaliste, j'ai touché à la question que M. Boutroux avait traitée en profond philosophe. J'ai eu lieu de le regretter pour mes lecteurs, mais je suis fier pour moi des rapprochements que j'ai été heureux de constater entre les idées du philosophe et celles du naturaliste.

Jetons donc un regard snr le côté objectif de la question et demandons-nous s'il est ahsohuiient certain, s'il est bien démontré que rien d'indéterminé ne se trouve dans les phénomènes d'ordre physique. Je crois qu'il serait malaisé de soutenir l'alTu-mative et surtout d'en donner la preuve irrélulable. Il est incontestable que les phénomènes physiques considérés dans leur ensemble nous paraissent régis par des lois positives qui n'admettent rien d'indéterminé. Il semble y avoir un rapport constant de nature et d'intensité entre l'elTet et la cause, de telle sorte que rien d''imprëvoyable, rien de contingent ne paraît venir se mêler aux phénomènes pour les modifier en quelque mesure. La chute des corps, les vibrations des corps sonores, les phénomènes électriques, les phénomènes d'affinité, les combinaisons et décompositions chimiques, se produisant dans des conditions identiques, donnent des résultats identiques. Les instruments de précision qui sont arrivés à un haut degré de perfectionnement permettent de constater ces faits ; et le doute ne semble pas permis. Où donc est la place de l'indéterminisme dans un milieu qui semble si rigoureusement enchaîné dans un déterminisme absolu, et où toute cause paraissant produire un effet qui lui est proportionnel, et tout effet, semblant provenir d'une cause précise, l'aphorisme : « rien ne se crée, rien ne se perd » semble se réaliser d'une manière complète ? Cependant, je ne crains pas d'avancer que, malgré les apparences, il est permis de penser qu'il y a dans le monde physique place pour un certain degré d'indéterminisme.

Seulement ses oscillations libres ont une amplitude très faible, et qui échappe le plus souvent, presque toujours, à nos moyens d'investigation, car la décroissance graduelle que nous avons reconnue déjà dans l'amplitude des variations libres en passant de la liberté morale de l'homme et des animaux supérieurs à la contingence des faits physiologiques, cette décroissance, dis-je, se poursuit et s'accentue en passant de la matière vivante à la matière inorganique. Elle aboutit ainsi à un degré d'indéterminisme dont les oscillations sont si limitées que leurs mouvements se perdent

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dans les mouvements détermines d'une amplitude plus grande et qui seuls sont capables d'impressionner nos sens, soit directement, soit par l'intermédiaire des moyens perfectionnés d'observation.

L'état de la physique moderne permet de penser que les corps matériels sont composés de particules (soit corpuscules, soit centres de force) qui sont le siège d'actions réciproques provoquant des mouvements dirigés dans tous les sens, avec une vitesse plus ou moins considérable. « Dans la nature, dit Huxley ^Discours sur les rapports des sciences hiolofjiqiies avec la médecine^, dans la nature, rien n'est au repos, rien n'est amorphe ; la particule la plus élémentaire de ce que les hommes, dans leur erreur, appellent la matière brute, est une vaste agrégation de mécanismes moléculaires, accomplissant des mouvements compliqués avec une étonnante rapidité et s'adaptant merveilleusement à tous les changements du monde extérieur. »

L'étendue de ces mouvements, leur direction, leur vitesse, leur forme même pourraient varier suivant la nature du corps, suivant sa consistance, suivant sa température, suivant en général l'état des forces dont il est le siège ou le substratum. On connaît les belles expériences de Grookes, sur ce qu'il a appelé la matière radiante, c'est-à-dire la matière tellement raréfiée que ses particules relativement éloignées les unes des autres, n'étant plus aussi gênées et limitées dans leurs mouvements incessants par les molécules voisines, parcourent un trajet libre dans une étendue relativement très considérable et qui, dans tous les cas, est de l'ordre des grandeurs que nous avons l'habitude de mesurer. On sait également que les physiciens admettent au nom de l'expérience et du calcul, l'existence dans tout l'univers de l'éther, matière impondérable extrêmement subtile et dans un tel état d'atténuation que, réduite à ses atomes élémentaires, elle pénètre partout, aussi bien dans les espaces interplanétaires que dans les espaces intermoléculaires, c'està-dire dans l'intérieur des corps. L'éther est animé d'une manière continue de vibrations dont l'amplitude et le nombre peuvent varier suivant certaines conditions.

KVOMJTION ET LIBERTÉ So

Les physiciens pensent en outre que les états solides, liquides oA gazeux des corps dépendent de la distance et de rindépendance relatives plus ou moins grandes des molécules des corps, les molécules des corps solides étant plus rapprochées et par conséquent, plus attirées les unes vers les autres, moins indépendantes, leurs positions moyennes restant fixes dans leurs centres d\:)Scillations, les molécules des gaz atteignant au contraire un liant degré d'éloignement réciproque et d'indépendance, qui provoquent des collisions intcrmoléculaires et peuvent produire des elTets analogues à ceux d'une répulsion, tandis que celles des liquides occupent une situation intermédiaire.

Quel est le savant qui pourra alTirmer comme un fait certain que rindéterminisme de la matière dite minérale, ne se manifeste pas dans ces mouvements infiniments petits, dont la science suppose et devine l'existence plutôt qu'elle ne les observe directement. N'est-il pas permis de présumer qu'à côté des mouvements des masses et des mouvements d'ensemble dont l'observation directe est du ressort de nos sens, et qui semblent soumis à des lois déterminées, il y a les mouvements des molécules, mouvements relativement indéterminés dans leur direction, leur vitesse, leur amplitude, etc. Je dis relativement indéterminés, car ils peuvent recevoir une influence déterminante des conditions au milieu desquelles ils se produisent, ainsi que le prouvent les expériences démontrant que le magnétisme et l'électricité impriment une certaine direction à la matière radiante, direction qui semble le résultat d'une sorte d'attraction ou de répulsion. Mais ce déterminisme relatif n'exclut pas une part d'indéterminisme. Nous savons en effet combien la liberté humaine elle-même se trouve mêlée à une part, très importante de déterminisme.

On pourra objecter aux assertions qui précèdent qu'elles ne reposent sur rien, et^ qu'elles n'onl, commeibien des erreurs et des préjugés, leur raison d'être que dans l'ignorance et dans l'impossibilité oii la science se trouve jusqu'à présent d'observer directement les mouvements moléculaires

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pour les soumettre à une analyse rigoureuse et pour les faire rentrer dans des lois précises et exclusives de toute liberté. L'objection aurait une grande valeur si Topinion que je professe ne reposait snr qnelrpies faits d'observation qui, ponr (Mre rares, n'en sont pas moins susceptibles de donner en quelque mesure une base à la logicpie de Tliypothèse.

Nos lecteurs connaissent ce que les savants appellent le mouvement brownien du nom du savant naturaliste Robert Brown qui le remarqua le premier, en 1827.

Quand on observe au microscope des particules solides extrêmement ténues et suspendues dans un liquide, on voit que ces particules à peine perceptibles, que ces fines granulations sont agitées de mouvements incessants de va-et-vient, mouvements de très petite amplitude, dirigés dans tous les sens et que Ton avait d'abord attribués aux trépidations du sol d'une grande ville sous l'influence du roulement des voitures ou des cbocs si multipliés dans la vie d'une grande cité. L'expérience a démontré que ces vibrations du sol n'étaient point la cause de ces oscillations, et que ces dernières se produisaient partout, même dans les lieux les plus paisibles et le plus à l'abri des mouvements imprimés au sol par des impulsions provoquées à la surface. Quelle est la cause de ces oscillations incessantes, de ces mouvements sans fin? Est-ce une action chimique développant de l'électricité et produisant du mouvement? Cela ne saurait être soutenu, puisque le mouvement brownien existe aussi bien pour les particules les plus inertes suspendues dans les liquides les plus indifférents, et que du reste il n'est accompagné d'une altération quelconque, ni du milieu liquide, ni des particules solides. L'hypothèse certainement la plus rationnelle est celle qui veut voir dans ces phénomènes des mouvements, non pas identiques, mais comparables à ceux qui animent les molécules des corps, et qui s'exerceraient ici sur de très petites agglomérations de molécules devant à leur suspension dans un milieu liquide une facilité et une liberté relatives de mouvement. Or, ces oscillations browniennes sont très variées de directions ; elles se font dans tous les

KVOLUTION ET LIBERTE ()I

sens, et opèrent ainsi dans la situation réciproque des particules des changements incessants. Mais ici, quoique l'observation directe soit possible et que les phénomènes se passent sous l'œil de l'observateur, il paraît impossible de découvrir une loi qui règle et détermine la direction de ces mouvements, dont l'amplitude paraît ne pas beaucoup varier, tandis que leur sens est constamment modifié. N'cst-on pas tenté de voir dans ces phénomènes si remarquables le fait d'une sorte d'indéterminisme s'appliquant à la direction de mouvements que rendent sensibles l'état de division extrême de la matière et sa situation dans un milieu qui facilite l'indépendance des particules et leur 'motilité ? N'y a-t-il pas là quelque chose qui fait penser aux phénomènes moléculaires avec les modifications que comportent les différences dans les conditions ? Dans tous les cas rien ne prouve le contraire, et l'analogie est certainement favorable à un pareil rapprochement.

Il est un autre fait qui mérite d'être rapproché du précédent et qui est tout aussi remarquable. Il existe dans beaucoup de roches cristallines de très petits espaces remplis de liquide auxquels on donne le nom d'' inclusions. Ce sont des cavités formées au moment même où s'est opérée la solidification et la cristallisation de la roche, et dans lesquelles le liquide a été conservé par suite de l'imperméabilité absolue de la substance minérale. Si, comme on le fait si bien aujourd'hui, on a préparé au moyen d'instruments appropriés, des lamelles de la roche assez minces et assez transparentes pour pouvoir être observées au microscope, on remarque que dans certaines de ces cavités de formes d'ailleurs très variables et très irrégulières, se trouvent suspendues au sein du liquide de très petites bulles de gaz que l'on a nommées libelles. Lorsque ces bulles ont un diamètre supérieur à deux millièmes de millimètre elles paraissent immobiles au soin du lifjuide. Mais si leur diamètre est inférieur à deux millièmes de millimètre, elles sont animées d'une trépidation constante, tout à fait comparable à celle des particules solides dans le mouvement brownien. Cette trépidation est irrégulière et comme capricieuse, la libelle étant dirigée dans tous

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les sens et accomplissant des mouvements incessants de zig-zag qui ne présentent aucun caractère de régularité. Je me suis applicfué à suivre ces mouvements avec de très forts grossissements atteignant jusqu'à 2000 diamètres et je n'ai pu saisir aucune loi appréciable dans leur direction, .le sais que les autres observateurs n'ont pas été plus heureux que moi, et voici ce que dit à leur propos M. de Lapparent dans son Traité de Géolo<jie, de publication récente : « La trépidation des libelles se montrant complète ment indépendante des circonstances extérieures, telles que la stabilité plus ou moins grande du support, et la variation de la température , la cause doit en être cherchée dans un phénomène d'un ordre plus intime. Aucune explication ne paraît plus admissible que celle qui, à la suite des expériences du R. P. A. Renard, a été proposée parles PP. Carbonelle et Thirion (Revue des questions scientifiques, VII, p. f\o, Bruxelles, 1S80). La thermodynamique nous enseigne que la surface de contact d'un liquide et de la vapeur qui le baigne est le siège d'tm échange incessant entre les molécules qui reprennent l'état liquide et celles qui se résolvent en vapeur; de là résulte dans les deux portions de l'inclusion (liquide et gaz) une variation continuelle de leurs dimensions relatives. Si la libelle est grande, ces variations se compensent et échappent aux regards ; mais quand la dimension devient comparable à celle des espaces intermoléculaires, elles peuvent devenir sensibles à l'observation. »

L'explication qui précède des mouvements des libelles me semble tout aussi insulTisante et inacceptable que toutes celles qui ont été données précédemment.

Il est clair en effet que, s'il se fait un échange incessant entre le liquide et le gaz, puisqu'il se produit également sur toute la surface de la sphère, le seul effet qui puisse en résulter, pour une petite libelle comme pour une grande, ce sont des alternatives d'augmentation et de réduction des dimensions de la libelle. Or, ces changements de volume ne peuvent avoir aucune influence comme cause de déplacement, puisqu'ils doivent se produire vmiformément sur toute la surface de la sphère. C'est d'ailleurs aller un peu loin que de considérer

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les dimensions tVune libelle de un à deux millièmes de millimètres comme comparables à celles des espaces inlermoléculaiies. Ces derniers sont en effet considérablement plus faibles, puisqu'on a cru pouvoir les évaluer à un trente millionième de millimètres entre deux niétaux soudés, et à un trente-cinq millionième entie le mercure et Teau acidulée qui baigne sa surlace. Les oscillations irrégulières et variables des libelles n'ont donc, pas plus que celles du mouvement brownien, trouvé d'explication rationnelle ; et l'on a le droit, jusqu'à plus ample informé, de les considérer comme rentrant dans le cadre des mouvements qui agitent incessamment les éléments de la matière, et qui ne peuvent devenir manifestes que dans certaines conditions de ténuité et de supension.

Mais d'ailleurs, quelle que soit Texplication qu'on veuille donner du mouvement brownien et des trépidations des libelles, il reste encore à expliquer les caractères singuliers de ces mouvements, qui paraissent indéterminés et capricieux dans leur direction. Ce caractère témoigne nécessairement d'un certain degré, d'une certaine part d'indéterminismc dans leur cause. Quand, en effet, une cause régulière agit Sur les mouvements moléculaires, et sur les oscillations de l'étber, ils deviennent dans une certaine mesure ordonnés, orientés, et acquièrent une direction déterminée. Tel est le résultat de l'influence du magnétisme ou de l'électricité sur la matière radiante, de l'influence du pouvoir polarisant sur les vibrations lumineuses, de l'influence des vibrations régulières des corps sonores sur les vibrations de l'air, et des ondes sonores aériennes sur l'orientation des poussières, A une cause régulière et déterminée d'impulsions succèdent des vibrations ou des mouvements réguliers et déterminés. L'existence de vibrations à directions variant sans règle et sans déterminisme apparent amène naturellement à conclure à l'existence de quelques condilions d'indétenninisme dans la cause de ces vibrations'.

I. Le lecteur trouvera, dans les lo'" et ii'= Esso/.s de ce volume, des considérations do dalo jtlus réconte (1902-1903) sur ces questions s{)ccialcs.

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Un certain degré d'inclélerniinlsnie pourrait donc résider dans la direction, dans rorienlalion des mouvements des molécules, c'est à-dire des éléments dont l'agglomération conslihK^ la masse et la nature des corps matériels. Nous avons vu également que des agrégations de molécules de très petit volume sans doute, mais déjà visibles au microsco})e, sont animées de mouvements qui paraissent indéterminés d'avance dans leur direction ; mais il est peut-être encore permis de se demander si les masses plus considérables ne présentent point dans leurs mouvements généraux qui paraissent déterminés et qui semblent obéir à des lois prévues, ne présentent point, dis-je, des oscillations d'une très faible amplitude, qui se perdraient dans le mouvement général. En d'autres termes, sommes-nous bien assurés qu'un corps lancé dans une direction déterminée suive rigoureusement une ligne sjwp/e et ne se meuve point au contraire suivant une ligne qui nous paraît simple, mais qui se compose d'une suite plus ou moins irrégulière d'ondulations dont le sinus extrêmement faible échappe à nos moyens les plus précis d'observation.

De ce que ces oscillations ne sont point accessibles à nos procédés de constatation, on n'a rigoureusement pas le droit de conclure qu'elles n'existent pas absolument. Une comparaison me permettra de l'établir. Supposons un observateur placé au pied du Mont-Blanc et observant les déplacements d'un corps lumineux situé au sommet de cette montagne ; il est certain que s'il observe d'abord à l'œil nu, des déplacements très étendus du corps lumineux pourront ne pas échapper à son observation. Mais, en diminuant l'étendue du déplacement on arrivera à un écart tel que l'œil de l'observateur ne pourra plus le constater. Alors encore, l'aide d'une bonne lunette permettra la constatation du mouvement Mais l'écart pourra être réduit jusqu'à un point-limite tel qu'il sera insensible même pour nos instruments les plus perfectionnés. Et cependant le déplacement n'en aura pas moins eu lieu. On comprend encore qu'à une grande distance le mouvement général d'un corps puisse être suivi, tandis que les petites oscillations qu'il éprouve dans ce transport en

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masse, puissent passer enlièreiucnt inaperçues. Peut-être sommes-nous ainsi vis-à-vis des corps inanimés dans la situation de cet observateur éloigné qui peut croire avoir suivi avec une rigoureuse exactitude la ligne parcourue par un corps en mouvement, tandis qu'il n'a saisi en réalité que la direction générale, cl pour ainsi dire la résultante d'une série de petits mouvements oscillatoires dont le détail lui a complètement échappé.

Les vues que je formule là ne sont à la vérité qu'une pure hypothèse, mais une hypothèse qui n'est peut-être pas entièrement dépourvue de logique; car il serait possible que l'indéterminisme des mouvements moléculaires provoquât un certain degré d'indéterminisme dans les mouvements des masses. J'ajoute cependant qu'il est possible aussi et même probable que les mouvements des molécules d'une masse se produisant à la fois dans une infinité de directions contraires, s'annulent réciproquement et aboutissent à une résultante nulle ou presque nulle.

Peut-être quelques lecteurs seront-ils surpris de me voir rechercher les traces de l'indéterminisme de la matière dans dés phénomènes moléculaires et dans les infiniments petits. Plusieurs pourront même penser que je m'efforce ainsi de dissimuler dans l'inconnu et dans l'inaccessible, l'embarras de ma situation et les impossibilités de ma thèse.

Je les prie de réfléchir que si la recherche des propriétés intimes et des caractères de la matière minérale doit être placée quelque part, ce n'est pas dans la contemplation des masses, mais dans l'étude pénétrante des éléments et dans les profondeurs des tissus. Ce n'est pas, en effet, par l'observation superficielle des gros cristaux ou des blocs de matières minérales, que le chimiste prétend parvenir à la connaissance de la constitution et des propriétés fondamentales des corps, mais c'est en s'efforçant de pénétrer dans l'intimité des combinaisons et des affinités moléculaires qui leur ont donné naissance, c'est en poussant la décomposition et l'analyse jusqu'aux éléments les plus ténus et les moins perceptibles. C'est dans les conditions intimes de cette vie atomifpic

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que réside le secrel des propriétés et de la nature des corps minéraux et c'est là seulement qu'il est utile d'eu poursuivre la rcclicrche.

11 n'en est du reste pas autrement pour la matière vivante. Les biologistes savent bien que la clef de la connaissance du monde vivant se trouve enfouie au sein de la cellule, oii ils la cherchent encore; et ils savent encore mieux, s'il est possible, que quand ils auront scruté et analysé la cellule, considérée en elle-même comme un organisme complet, il faudra, pour approcher du but, fouiller dans les profondeurs mêmes de cette cellule, pourtant si petite, pour se mettre en présence d'une simple molécule du protoplasme qui la compose, et que, cette dernière contemplée en elle-même, il restera à la décomposer pour connaître les relations exactes de ses éléments atomiques, et que, ces relations une fois connues, il faudra encore descendre dans de bien plus incroyables profondeurs, pour qu'une lumière suffisante soit jetée sur les caractères et la nature de la matière vivante. C'est dans les éléments, et dans les éléments des éléments qu'est enfouie la lumière, et le mineur sagace et patient doit la chercher là et non ailleurs. Est-il donc étonnant que les manifestations si rudimentaires et si infimes de la liberté dans la matière minérale, ne se laissent apercevoir que dans les profondeurs de celle-ci? et n'est-il pas, au contraire, naturel de penser que plus on pénétrera dans ces profondeurs, plus il sera donné de saisir des traces de l'indéterminisme des mouvements élémentaires * P

Les considérations qui précèdent pourraient provoquer

1. Je dois informer le lecteur qu'il trouvera dans un des Essais suivants : Matière et é/ie/j/je (1902), des remarques nouvelles sur le mouvement brownien, et sur les libelles. Il verra là que la science actuelle est encore obligée de considérer ces phénomènes mystérieux comme échappant aux lois fondamentales de la thermodynamique (principe de Carnot); et il pourra trouver dans ce fait une sorte de confirmation des vues que j'avais déjà formulées dans le présent Essai : Évolution et liberté, qui date de i885. J'en dis autant pour l'Essai: Sur l'Eternité de l'Univers matériel, où l'indéterminisme relatif des phénomènes de la physique est pour ainsi dire reconnu comme possible par les physiciens eux-mêmes.

EVOLUTION ET I.inEHTE CjJ

la question suivante : s'il y a de Tindéterminisme jusque dans la matière minérale, que deviennent la précision et la rigueur des sciences physiques ? Cette précision et cette rigueur n'en subsistent pas moins : mais on ne saurait dans aucun cas les considérer comme absolues. En voici la raison :

Les résultats des observations scientifiques dans tous les domaines ne sont, en effet, que d'une exactitude relative, et ne représentent la vérité qu'avec un degré d'approximation (jui peut tenir à deux causes, l'imperfection de nos moyens d'observation, et l'amplitude des variations contingentes dans le sens et l'étendue des mouvements. L'importance relative de chacune de ces deux causes présente des différences susceptibles de produire des fluctuations notables dans le degré d'approximation qu'il est possible d'atteindre.

Dans le monde minéral, l'instrumentation très perfectionnée a certainement permis de parvenir à un degré d'approximation considérable ; mais ce qui donne aux résultats obtenus dans l'ordre des sciences physiques une précision remarquable, c'est la faiblesse excessive des variations contingentes, et le champ extrêmement borné de l'indéterminisme. Les variations de faible amplitude échappent à nos moyens d'investigation, et nous enregistrons en définitive des moyennes peu variables que, faute de précision suffisante dans les constatations et dans les mesures, nous regardons comme des constantes obtenues directement.

Il nous arrive alors ce qui se produit quand nous regardons deux rayons d'une même étoile de deux lieux même assez distants. Nous considérons ces rayons comme parallèles et nous les prenons pour tels dans nos mesures et dans nos calculs, quoique nous soyons logiquement certains qu'ils forment un angle. Mais nos instruments, quelques perfectionnés qu'ils soient, ne peuvent mesurer un angle d'une si faible ouverture. Imperfection des moyens d'observation, faible ouverture de l'angle contribuent à rendre insensible pour nous une différence de direction qui, se comportant comme si elle n'existait pas, cesse d'exister pour notre esprit et pour la science. Cette erreur négligeable, puisque nous ne pou-

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gS PHILOSOPHIE DE I, El- 1 OUT

vons que l'admettre logiquement sans la constater, constitue un degré d'exactitude suffisant ; et elle ne saurait d'ailleurs modifier les résultats scientifiques que d'une manière proportionnée à elle et par conséquent négligeable comme elle.

Je citerai comme application de ce fait le calcul de la latitude d'un lieu par la mesure de la hauteur de l'étoile polaire, mesure prise sur plusieurs points de ce lieu peu éloignés les uns des autres. Quoique, théoriquement et en réalité, les angles, mesurés aux différents lieux, aient entre eux une différence, il n'en est pas moins vrai que nous ne parvenons pas à la constater, et que les instruments, même les plus perfectionnés, donnent des mesures identiques.

Nous savons également, avec une entière certitude, que le temps employé par la lumière pour franchir des espaces de loo, 200, 3oo mètres varie suivant la distance à parcourir. Cependant, nos instruments sont incapables d'enregistrer des différences aussi petites, et nous les considérons comme nulles dans nos calculs. Ces différences n'en existent pas moins, et nous n'avons pas le droit de les nier, parce que nous ne pouvons pas les compter et les traduire en quantités sensibles pour nous.

Ainsi donc, dans les sciences physiques, approximation très considérable et constante dans les résultats qu'il est en notre pouvoir d'obtenir.

Si le degré de rigueur et de constance dont les sciences physiques sont susceptibles est considérable, par suite surtout de l'infime amplitude des variations contingentes, il est aisé de comprendre que Tamplitude de ces variations atteignant dans le monde physiologique ou vital une plus grande étendue, le degré d'approximation doit être moindre et la constance des résultats moins assurée.

Tout biologiste sera obligé de reconnaître qu'il ne peut prétendre à retrouver, dans ses observations et dans ses expériences, cette précision rigoureuse, cette certitude sur laquelle le physicien et le chimiste peuvent compter. Ici les écarts sont d'une importance notable; et il n'est permis de

KYOLITIOA' ET I.IllEKTF; QA

prédire un résultat, un (';mI [)Iiysiologique, qu'avec une certaine réserve.

Cela tient-il exclusivement à une complication bien plus grande, à Taugmentation du nombre des facteurs, et à la difficulté qu'il y a nécessairement à prévoir, parmi les combinaisons très nombreuses possibles, celle qui se produira ? J'ai déjà dit que cette explication ne devait pas être entièrement repoussée. Mais de là à la trouver complètement suffisante, il y a de la distance ; et si l'on veut bien se rappeler que bien des chimistes et des physiciens soutiennent sérieusement l'assimilation complète des phénomènes physiques et des phénomènes biologiques, on sera en droit d'être surpris qu'il y ait entre ces deux ordres de sciences une différence si marquée dans la constance et dans la régularité des résidtats.

On discute depuis bien longtemps sur la ressemblance ou la différence des phénomènes de l'ordre purement physique et des phénomènes vitaux. Ceux qui ont été le plus frappés de leur différence n'ont pu s'empêcher d'en voir la cause dans l'existence d'une force propre aux êtres vivants et dont l'action imprimait des allures tout à fait spéciales aux phénomènes de la vie. A l'action de cette force vitale devait être rapportée la contingence des faits vitaux.

L'admission dune force spéciale aux êtres vivants a rencontré de graves objections. Aussi y a-t-il aujourd'hui bien peu de biologistes qui acceptent cette entité dynamique particulière. Les progrès de la physique et de la chimie ', n'ont pas peu contribué à la faire considérer par le plus grand nombre comme une hypothèse inutile. Mais, pour être impartial, il faut convenir que ces sciences, tout en démontrant que les forces qui sont de leur ressort jouent un rôle important dans les phénomènes de la vie, ne sont cependant pas parvenues à expliquer les différences évidentes qui séparent parfois très nettement les phénomènes de la vie des phénomènes purement physiques. Le point de vue que je

I. Il faut y ajouter les progrès de la physiologie et de la psychologie.

loo PiiiLOSoiMiir. m: l ki fout

développe ici me paraît de iialiue à jeter quelque lumière sur la solution de cette question.

11 [)Ourrait, en effet, se ll\ire que la variation dans l'amplitude des déviations contingentes des molécules eût une certaine part, et peut-être une part importante, dans les différences qui caractérisent les deux ordres de phénomènes physiques et vitaux. L'acquisition d'un degré plus prononcé d'indélerniinisme, et d'une plus grande amplitude des angles de variation libre entreraient ainsi comme facteur important dans le passage de la matière inorganique à la dignité de matière organique et vivante. Comment se ferait cette acquisition et cette évolution? C'est ce que nous ignorons absolument ; mais l'ignorance du comment d'un phénomène n'implique certes pas la nullité de ce dernier ; et, dans le cas actuel, ce serait déjà un progrès incontestable que de parvenir même à une simple constatation du fait.

Il y aurait là un terrain de conciliation entre les prétentions des physiciens et celles des vitalistes, les uns voulant identifier les phénomènes de la vie aux phénomènes physiques, et les autres prétendant qu'il existe une dilîérence réelle entre ces deux ordres de phénomènes '.

Si, du monde organique et vivant, nous passons maintenant au monde psychique, au monde de la pensée et de la volonté, qui est si fortement uni à la matière vivante que nous ne le connaissons pas directement à l'état de séparation et d'isolement, nous nous trouvons en présence de variations libres infiniment plus étendues, plus variées, en présence de la liberté morale, sur la réalité de laquelle je ne crois pas avoir à revenir. Ici, le domaine de la certitude et de la rigueur appliquées à chaque fait particulier est remplacé par celui de la présomption et de la probabilité. Il n'est plus permis de prévoir avec exactitude, non seulement la quantité, mais

I. Je renvoie le lecteur pour l'examen de ce sujet à mon Essai sur la T7e et /a Mor< (Blbliottièque évolutioniste, t. IV); Paris, 1892, Vigot frères, et aux Essais suivants : Instinct, Conscience, Matière et énergie, renfermés dans le présent volume.

EVOMTION ET I.IHEnTE lOI

encore la qualité des impulsions psychiques ; et l'on est réduit à des conjectures qui remplacent les certitudes des observations de Tordre physique, aussi bien que les résultats très probables et très approximatifs des sciences physiologiques. Ici se rencontre très souvent l'imprévu, l'inattendu et l'inexplicable. Néanmoins les mouvements de l'esprit sont susceptibles d'être classés et enveloppés dans des formules ou lois aussi bien que les phénomènes biologiques et que les phénomènes de l'ordre physique. Mais il y a une différence notable à signaler, et voici en quoi elle consiste : dans le domaine physique ou minéral chaque fait particulier peut rentrer avec une grande exactitude dans le cadre d'une loi précise et d'une formule relativement étroite. Dans le monde biologique, les lois générales ne s'appliquent qu'avec des écarts notables, et n'acquièrent une certaine précision que lorsqu'elles embrassent un nombre de faits suffisants pour que les variations particulières soient compensées réciproquement, de manière à fournir une moyenne satisfaisante. Dans les sciences psychologiques ou morales les lois sont l'expression de moyennes reposant sur un nombre encore plus considérable de faits, car les variations libres étant susceptibles d'écarts plus grands n'ont chance de trouver une compensation suffisante qu'avec une somme plus importante de faits particuliers.

Il est donc possible de formuler des lois pour tous les phénomènes naturels ; ces lois représentent partout des moyennes, mais il y a entre elles les différences suivantes : dans le monde physique, ces moyennes sont l'expression exacte pour nous de chaque fait particulier, les variations libres étant si petites qu'elles sont négligeables, ou même nous échappent entièrement ; dans le monde biologique les moyennes ne sont vraies qu'en tant qu'elles résument un nombre notable de faits ; dans le monde moral, les moyennes ne sauraient reposer que sur une quantité de faits bien plus importante encore.

Ainsi donc, la substance générale qui constitue le fonds de la création semble se présenter à nous comme susceptible de plusieurs degrés d'indcterminisme. L'indélerminismc dans

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la matière minérale serait réduit à des rudiments si infimes qu'il ne s'y trouverait pour ainsi dire qu'en puissance, et qu'il ne pourrait être entrevu que dans les phénomènes moléculaires et réduit à des déviatif)ns infiniment petites. L'indéterminisme deviendrait plus évident, quoique encore d'une manière assez restreinte, dans la matière physiologique qui est pour ainsi dire le second état de la substance ; enfin, dans cet état supérieur de la substance que nous désignons sous le nom d'esprit (sans savoir ce qu'il est au fond), l'indéterminisme devenu libre arbitre se montre d'une manière bien plus remarquable encore, et s'offre à nous comme représentant le caractère le plus élevé du développement moral, car il est incontestable que l'être le plus libre, c'est-à-dire le plus dégagé de l'influence de ce qui est plus déterminé que lui, est aussi celui qui a acquis la plus haute personnalité et la plus haute valeur conciliable avec sa nature.

Les trois états de la substance correspondraient donc à des degrés plus ou moins différents d'indéterminisme'.

Mais il est une observation sur laquelle j'insiste particulièrement, c'est que, si nous pouvons nous faire des mouvements de la substance que nous appelons matière (sans savoir le moins du monde ce qu'elle est) une certaine idée relative aux notions d'espace et de temps ; nous sommes loin d'être aussi bien renseignés sur la nature des mouvements de ce que nous appelons esprit (sans savoir davantage ce qu'il est). Nous saisissons très vaguement et très imparfaitement qu'il peut y avoir une relation entre ces deux ordres de mouvements ; et dans tous les cas nous établissons entre eux dans notre pensée une comparaison destinée à nous permettre de raisonner ; mais au fond nous ne comprenons pas plus le rapport réel qu'il y a entre eux, que nous ne saisissons celui qu'il y a entre la matière et l'esprit.

Toutefois, nous savons que ce dernier rapport existe (l'observation de la nature humaine le prouve surabondamment) ; nous savons que ces deux états de la substance ont des con-

I. ^ oir ce que je dis des trois formes de l'énergie dans l'Essai : Matière et énerrjie.

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nexions profondes quoique mystérieuses, et nous pouvons penser par analogie que cette notion commune de mouvement et de variations libres dans la direction des impulsions n'est pas sans un certain fondement, quelque imparfaitement connu et quelque obscur que soit ce dernier*.

Nous ne pouvons douter en effet qu'il n'est pas un seul mouvement de la pensée, une seule impulsion psychique qui ne soient accompagnés de mouvements correspondants dans la matière des centres nerveux, et que réciproquement tout changement matériel dans l'état de ces organes centraux a son contre-coup dans une manifestation de l'activité mentale. « Trop et trop peu de vin, a dit Pascal ; ne lui en donnez pas, il ne peut trouver la vérité ; donnez-lui en trop, de même. » De plus, nous savons que ces mouvements de la matière cérébrale qui ont avec les mouvements de l'esprit une si merveilleuse correspondance sont en réalité des mouvements moléculaires, des mouvements dont le siège est dans l'intimité même des tissus vivants et non des mouvements de la masse. N'y a-t-il pas là de quoi nous révéler entre les mouvements psychiques et les mouvements moléculaires de la matière des relations dont l'intimité peut bien nous étonner, dont la nature nous échappe, mais qui ne sauraient être niées ? Nous sommes d'ailleurs bien obligés d'admettre que l'esprit ne peut se passer de la matière pour son existence objective et contingente, et que l'union nécessaire (ici-bas tout au moins, et même dans la vie future d'après saint Paul) de ces deux formes de la substance comporte l'association de modes parallèles et comparables de manifestations.

De ce que nous ne pouvons comprendre la relation qui existe entre l'indéterminisme des mouvements de la matière et la liberté de l'esprit, on n'est donc certes pas autorisé à la nier ; et il est permis de considérer ces deux termes comme des formes différentes de la liberté adaptées à des états différents de la substance.

De même que chacun de ses états a ses manifestations spé-

I. Voir les Essais : Matière et énergie. Éternité de l'Univers matériel.

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ciales de sensibilité et de vie, de même aussi chacun a sa forme spéciale de manireslations libres. L'indétcrminisme ne saurait avoir dans la matière des manifestations identiques à celles de l'esprit. Chacun de ses états de la substance ne peut manifester sa liberté relative que par des signes conformes à sa nature et à ses moyens, la matière par des mouvements sensibles et liés à des conditions d'espace et de temps, l'esprit par des impulsions libres et volontaires.

La liberté se trouverait donc répandue dans la création tout entière, soit à l'état de germe obscur et d'embryon presque méconnaissable, soit parvenue à des degrés plus ou moins élevés d'un développement qui poursuit sa marche.

Je conçois ce qu'une semblable proposition peut présenter de paradoxal pour bien des esprits. Mais elle paraîtra peutêlre moins étonnante à ceux qui auront prêté quelque attention aux considérations suivantes.

On dit avec raison que l'artiste se retrouve dans son œuvre, qu'il y traduit son émotion, sa pensée, ses inclinations, ses qualités et ses défauts, qu'il y met son âme, qu'il s'y met lui-même. Le style c'est l'homme, a dit Bufïbn. L'œuvre c'est Tartiste, peut-on dire dans un sens plus général. Si l'artiste est fort, emporté, fougueux, l'œuvre présentera des caractères de vigueur et de fougue ; s'il est doux; sensible, il y aura dans sa création des qualités de charme, de grâce et de sensibilité ; et l'œuvre entière d'un artiste vraiment digne de l'art ne sera qu'une série de productions où éclatera nettement l'épanouissement de sa nature intellectuelle et morale.

Plus un artiste est vraiment artiste, plus il imprime à son œuvre un cachet que l'on qualifie très heureusement de personnel, et qui, pour Tobservateur attentif, permet de reconstruire le caractère du créateur. La comparaison des œuvres de Raphaël et de Michel-Ange est d'une signification lumineuse à cet égard.

Toute œuvre d'art porte l'empreinte de son auteur, et sans cette condition il n'y a que des productions vulgaires et sans caractère, c'est-à-dire sans valeur.

X'est-il pas logique d'alFirmer que l'Artiste par excellence, le Créateur inimitable, Celui dont les manifestations n'ont

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pu être bornées et trahies par l'impuissance, Dieu en un mot (qui d'ailleurs crée les artistes à son image) a projeté un reflet de sa nature sur toute son œuvre, et que l'on doit retrouver dans cette dernière l'empreinte de son Auteur?

L'œuvre de Dieu se présente à nos regards comme engagée dès le début dans une voie ascendante qui la rapproche incessamment et progressivement du Créateur.

De l'état minéral, elle s'est élevée à l'état de vie physiologique ; plus tard elle a gagné les hauteurs de la vie psychique, et finalement elle a étendu son vol jusqu'aux régions incomparables de la vie morale. Ce merveilleux épanouissementn'a certainement pas atteint ici-bas son terme suprême. ■ Le chrétien ne saurait en douter, car il attend de nouveaux deux et une nouvelle terre, une gloire à venir qui doit être manifestée, et une transformation de gloire en gloire, c'està-dire une longue évolution. « Or nous savons, dit saint Paul avec une profondeur de pensée admirable, or nous savons que, jusqu'à ce jour la création tout entière gémit et soufl"re les douleurs de l'enfantement. » La création n'est point terminée sans doute ; elle est loin d'être bornée à ce que nous connaissons et à ce grain de poussière que nous habitons. Les douleurs de l'enfantement continuent. Au-dessus de nous existeront probablement et existent même déjà des êtres qui nous sont supérieurs, et qui sont plus rapprochés que nous de la nature divine. L'œuvre divine est en voie d'évolution, et elle tend de plus en plus vers son éternel Auteur.

Nous ne connaissons qu'une des phases de cette transformation ; mais nous avons le droit de penser que dans ce rudiment, comme dans l'œuf, se trouvent renfermés et répandus les germes de ce qui fera sa grandeur future. Or la liberté est un des plus nécessaires parmi les attributs de Dieu ; car un Dieu qui ne serait pas libre, ne serait pas Dieu ; il ferait partie de la nature, mais il ne saurait en être l'Auteur. Qui dit création, dit liberté et volonté. Qui considère Dieu comme déterminé dit panthéisme, c'est-à-dire au fond athéisme.

Mais pour ceux qui ne peuvent se résigner à chasser Dieu de ce monde, et qui le considèrent comme l'Artiste libre et

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conscient de celte œuvre admirable, il est logique de penser qu'il a reflété dans toute son œuvre les traits essentiels de sa personne, et que créant celte œuvre par voie d'évolution, il a déposé dans ses premiers germes les rudiments virtuels ou réels de ses attributs.

La trace de Taction divine doit se retrouver partout jusque dans les commencements les plus humbles en apparence, et s'il est vrai que l'image du Créateur n'ait acquis une précision suflisanlc que dans la raison et dans la conscience morale de riiomme, les autres degrés de la création n'en possèdent pas moins une esquisse fidèle, malgré les voiles qui l'enveloppent.

Il faut donc voir dans toute la création le reflet de tout ce qui fait le caractère de Dieu, et nous avons quelque droit de l'y chercher, quoiqu'il ne nous soit pas toujours facile ou même possible de l'y découvrir.

Un monde appelé à être le théâtre du développement de la liberté a donc pu seul sortir des mains d'un Dieu libre ; et le germe a du, comme tout germe, contenir en puissance ou à l'état de rudiment les facultés de l'être futur. C'est dans ce sens qu'il convient d'interpréter les remarquables paroles prononcées au congrès de Belfast par l'éminent ^^hysicien Tyndall ' : « Mettant bas tout déguisement, voici l'aveu que je crois devoir faire devant vous : quand je jette un regard en arrière sur les limites de la science expérimentale, je discerne au sein de cette matière (que dans notre ignorance et tout en proclamant notre respect pour son Créateur, nous avons jusqu'ici couverte A'' opprobre^ la promesse et la puissance de toutes les formes et de toutes les qualités delà vie. »

J'ajoute que s'il est un caractère qui ressorte toujours avec plus d'évidence de la colossale enquête que la science a ouverte sur l'œuvre de la création, c'est bien celui de son unité. Partout se découvrent des affinités, des liens étroits et profonds qu'un regard superficiel avait ignorés. Partout les dissemblances font peu à peu place aux ressemblances, par-

I . Congrès de l'Association britannique pour l'avancement des sciences,

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tout les différences s'atténuent, partout les distances décroissent, partout les hiatus disparaissent et les abîmes se comblent ; et l'on est toujours plus frappé de ce qu'il a fallu de puissance et de grandeur pour faire jaillir l'infinie variété, qui nous trouble et nous éblouit, de ce qui a été l'unique et simple point de départ.

Je ne veux point entrer plus avant dans cet ordre de considérations. Je ne pourrais développer entièrement ma pensée sur ce point qu'en donnant à cet article une étendue hors de proportion avec l'espace qui m'a été gracieusement accordé.

Me voici arrivé au terme de cet Essai sur l'évolution et la liberté. Ce que je me suis surtout efforcé d'établir, c'est que la substance de l'univers sous toutes les formes qui nous sont connues, pourrait bien être susceptible à des degrés divers de variations contingentes et indéterminées dans la direction des mouvements. En d'autres termes, j'ai tenté de démontrer qu'il pouvait toujours y avoir pour la substance, dans des proportions différentes, non seulement une possibilité, mais une réalité de mouvements indéterminés et libres. A ceux qui concluent du déterminisme physique au déterminisme moral, j'ai cru pouvoir répondre en concluant de l'indéterminisme moral à l'indéterminisme physique, et je me suis efforcé d'établir tout au moins que la preuve d'un déterminisme absolu restait encore à faire aussi bien dans le monde physique que dans le monde moral.

Peut-être des esprits bienveillants jugeront-ils qu'ils y a dans cette tentative quelques données heureuses et quelque fondement.

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