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lolre des individus aussi bien que celle des peuples démontre en elTct que ce n'est pas en vain que le plus fort méconnaît la loi morale et foule aux pieds la justice et Thumanité. Dans ces conditions la victoire présente porte avec elle un virus funeste dont rinlluence mortelle peut bien être tardive, mais n'en est pas moins assurée. Si le succès grandit en aj)parence le vainqueur, et lui donne tous les dehors de la supériorité et de la force, il ne manquera pas d'encourager le développement des impulsions d'ordre inférieur, des sentiments de convoitise, d'orgueil, de cruauté et d'injustice qui ont poussé le plus fort à ouvrir le combat ; et si celte déviation morale peut se concilier pendant une plus ou moins longue durée avec les manifestations extérieures de la puissance, il n'en est pas moins vrai que, pour l'avenir, elle entraînera une déchéance morale capable d'abaisser le vainqueur et de préparer sa ruine. C'est là ce que nous enseigne l'histoire des hommes et des joeuples conquérants et oppresseurs.
Le progrès par la sélection naturelle, par la lutte pour l'existence ne peut dans l'espèce humaine être réalisé qu'à condition que la lutte se transporte du domaine matériel et intellectuel sur le terrain moral. Ce n'est que par les efforts dépensés en vue d'un but moral, en vue de la bonté et de la justice, que l'homme soit comme individu, soit comme groupements nationaux ou autres, peut conquérir une supériorité réelle et durable. Dans ce champ de travail l'homme rencontre à la fois des concurrcnls et des ennemis. Les concurrents sont ses semblables qui s'engagent dans la même voie de progrès moral et qui cherchent comme lui l'amélioration de l'être humain et de la société humaine dans ce qu'ils ont de plus respectable, de plus aimable, de plus élevé, dans le développement des sentiments de bonté, de fraternité, de solidarité, de justice. Mais il faut convenir que sur ce terrain, le combat n'a rien de cruel ni de meurtrier. C'est d'ailleurs moins une lutte qu'une louable émulation, qu'ime fraternelle concurrence ; et il est dillicilede distinguer des rivaux et des alliés dans ces lutteurs dont les efforts convergent vers une victoire qui n'a pour but que le salut simultané de tous les combattants.
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Qiiant aux ennemis (|nc riionimc moral rencontre pour lui ravir la palme de la victoire, il n'en existe réellement qu'un, mais très redoutable ; et cet ennemi c'est lui-même. Le caractère de celte lutle dont le cœur de l'homme est le théâtre a été éloquemment Ibrmulé par saint Paul dans un langage aussi ferme et précis que laconique : « Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Et si je fais ce qne je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais, c'est le péché qui habite en moi. Je trouve donc en moi cette loi: quand je veux faire le bien, le mal est attaché à moi : car je prends plaisir à la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi, qui lutte contre la loi de mon intelligence, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres. »
Ainsi donc la lutte est afiirmée ; et les deux adversaires en présence, ce sont d'une part l'homme intérieur, c'està-dire rhomme qui prend plaisir à la loi divine, et d'autre part l'homme charnel qui prend plaisir à la loi du mal ; d'une part l'homme divin, c'est-à-dire celui que l'aspiration évolutive appelle vers Dieu, et d'autre part l'homme terrestre, c'est-à-dire l'homme bestial qui se souvient des animaux ses ancêtres ; d'une part l'homme de l'avenir, de l'autre part l'homme du souvenir ; d'une part l'homme delà fin évolutive, d'autre part l'homme de l'hérédité atavique. C'est en effet entre les souvenirs héréditaires de la brutalité anceslrale et les aspirations de ce qu'il y a de divin en lui qne progresse l'être humain, tantôt attiré vers les uns, tantôt entraîné vers les autres, tantôt, comme le dit saint Paul, esclave par l'esprit de la loi de Dieu, tantôt par la chair esclave de la loi du péché.
La réalité de la lutte n'est donc pas douteuse, elle ne saurait être niée; et je ne puis m'empêcherde faire remarquer que le prix de la lutte est encore ici l'existence, oui l'existence, la survivance de Têtre moral et la destruction de l'être bestial.
Il convient encore de noter que la lutte est la condition nécessaire du progrès évolutif. L'homme qui dans ce cas rie lutte pas, ne saurait vaincre ; il sera nécessairement
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vaincu, et disparaîtra comme être moral. Celle considération sur laquelle j'insiste est, à elle seule, de nature à réfuter le jugement de M. Deschamps sur le rôle toujours funeste de la lutte pour la réalisation du progrès.
La lutte pour l'existence a certainement une place dans le mécanisme du progrès évolutif. L'esprit d'association et l'association ont aussi la leur. Mais encore faut-il distinguer les associations d'après le but qu'elles se sont proposé.
Il Y a des associations pour le i)ien ! Il y en a aussi pour le mal. La guerre comporte aussi des associations, car les armées sont bien ,des groupes d'associés. « On ne s'associe pas pour mourir » dit M. Espinas ; mais on s'associe, pour faire mourir, ce qui ne vaut certes pas mieux. Les associalions dont la fin est conforme à la saine nature de chose, et, pour parler de l'homme, les associations dont le principe est d'accord avec l'obligation morale, sont favorables à l'évolution progressive, et en assurent la marche. Il en est tout autrement des associations qui ont en vue des fins contraires à la morale.
Ce qui vient d'être dit de l'asssociation peut également sV.ppliqucr à la lutte pour l'existence.
La défense légitime de la liimille, de la patrie, de la juslice, appartiennent à cet ordre, et sont de nature à rehausser ceux qui (vainqueurs ou vaincus) combattent pour ces nobles causes. Mais il y a aussi une lutte inspirée par l'égoïsme, et dont la fin est la domination, l'injustice, la cruauté, l'oppression des corps et des consciences ; et celte lutte ne peut qu'abaisser les vainqueurs et les engager dans une voie régressive.
Ce n'est donc d'une manière absolue, ni l'association, ni la lutte qui peuvent en elles-mêmes être considérées comme les processus naturels, logiques et nécessaires du progrès ou de la dégénéralion. C'est dans la valeur physiologique ou morale du but proposé à l'association ou à la lutte que réside leur valeur comme promoteurs de l'évolution progressive o»i régressive. Voilà ce qu'il est logique et sage de penser.
Les réflexions qui précèdent ont, je l'espère, mis en évi-
dcHce quelques-unes des ciiliqucs que j'adresse à M. Descamps. Mais je ne saurais m'anèler dans celle élude sans avoir disculé la légitiuiilr de ses conclusions. l']lles me paraissenl, en cflel, dépasser notahlemenl le conlcnu des prémisses. Que Tassociation puisse devenir dans biens des cas un facteur du progrès évolulifdes espèces animales et végé- • taies, on a le droit de le conclure des exemples accumulés dans le mémoire de IM. Descamps. Mais Tauleur étend plus loin ses prétentions : Les faits ont parlé, dit-il ; il se sont prononcés en faveur de Ve(/(tlitc cl de la solidarité entre les hommes, c'est-à-dire contre Findividualisme, contre la lutte pour Texistence.
A ces prétentions les arguments de Tauteur ne nous obligent certes pas à souscrire. Est-il vrai, comme le veut M. Gautier cité par M. Descamps, que qui dit communauté d'intérêts, dit solidarité, dit aussi égalité ! Est-il vrai que suivant les paroles de Milton, nmomjst iinequal no sociely — entre des êtres inégaux il n'y a pas d'association concevable ? Est il vrai encore que « nos descendants seront heureux parce qu'ils seront égaux » ?
Non ! tout n'est pas vrai dans ces propositions. Ce qui a trait à la solidarité ne saurait être nié I Mais pourquoi la communauté d'intérêt serait elle en corrélation nécessaire avec l'égalité? Pourquoi entre des êtres inégaux l'association ne pourrait-elle être conçue ? Pourquoi des hommes inégaux de force physique, de lempéramment, de puissance intellectuelle, de fortune, de situation, ne pourraient-ils former des associations, de vraies sociétés.^ Et la société telle qu'elleest, et l'on peut dire, telle qu'elle a été, est-elle autre chose que cette coopération des efîorls des inégaux ? Mais le mémoire de M. Descamps fourmille d'exemples d'associations entre des forts et des faibles, des grands et des petits, pour le plus grand bonheur et le plus grand progrès des uns des autres. Certes les mousses et les violettes dont « les i;éants des forêts recherchent la société » (p. 667) sont loin d'être les égaux de ces derniers, et cependant M. Descamps constate avec raison que ceux-ci, les géants, donnent à ces plantes sensibles et délicates l'abri dont elles ont besoin contre les rayons du