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IV. C0NSmÉRA.TI0NS GÉNÉRALES ET CONCLUSIONS

Quelques idées générales me paraissent découler de l'ensemble des considérations qui précèdent ; et ces idées les voici :

Toute impulsion puissante de la volonté pour demander ardemment la satisfaction d'un désir exprimé à un être que Ton croit capable de le réaliser, est l'occasion et la cause de l'agrandissement ou de l'exaltation à des degrés divers de l'âme humaine, qui devient par là plus capable d'opérer ellemême la réalisation de ce désir.

La conclusion qui ressort de cette première idée, c'est que toute prière, toute vraie prière, c'est-à-dire toute expression énergique de la volonté est suivie d'un effet positif et réel : l'accroissement de l'énergie psychique et l'exaltation de l'âme de celui qui prie. Aucune forme de foi religieuse n'a donc à ce point de vue le monopole de la prière. L'efficacité de la prière est donc un fait général, qui tient sa place dans les influences générales qui sont en jeu dans l'unixers.

Il faudrait donc penser que les prières, même dictées par des notions très imparfaites de la divinité, adressées à des dieux supposés tels, et auxquels on prête à tort des pouvoirs qu'ils n'ont pas, il faudrait, dis-je, penser que ces prières sont

suivies d'un effet réel, ont une influence réelle ? Oui, mais dans des mesures et dans des proportions variables qu'il convient de discerner.

Et d'abord, il est logique de penser que l'effet de la prière considérée ainsi au point de vue du rôle personnel joué par celui qui prie, il est, dis-je, logique de penser, que l'effet de la prière sera proportionné à l'élan, à l'ardeur, à l'effort ascensionnel de celui qui prie. Les paroles marmottées et les vaines redites qui restent étrangères au centre accumulateur des énergies psychiques, n'ont d'autre effet que de provoquer dans l'air ambiant des vibrations plus ou moins sonores. Les prières émues, les élans puissants de l'âme retentiront au contraire comme des causes modificatrices dans le centre psychique, accroîtront son énergie et lui permettront d'exercer des influences réelles et d'intervenir dans une certaine mesure dans les événements de ce monde.

Mais un second élément semble devoir intervenir dans la mesure de l'eflicacité de la prière, toujours considérée au point de vue de l'action personnelle de celui qui prie. C'est la conception que se fait de la divinité celui qui a recours à elle.

L'homme qui adresse ses vœux et ses prières à un fétiche, à une idole, ne peut évidemment puiser dans cette notion inférieure de la divinité un accroissement de la pensée et de la volonté, comparable à celui qui devient le bénéfice de l'homme qui élève son âme vers un être sublime, représentant pour lui la raison parfaite, la sagesse sans défaillance, la bonté invariable parce qu'elle est parfaitement éclairée.

L'homme qui attend l'exaucement d'un Dieu méchant, terrible, vindicatif, et dont l'âme en prière est en proie à la terreur, ne saurait atteindre les degrés d'exaltation de l'âme qui s'adressant à une bonté divine inépuisable, est portée sur les ailes de la confiance et de la reconnaissance.

Cela est tout à fait rationnel. Ainsi donc, même dans le rôle que joue l'homme qui prie, comme centre personnel d'énergie, l'idée qu'il a de Dieu influe fortement sur l'efficacité de la prière. On comprend donc que soit la ferveur de

celui qui prie, soit la valeur de sa conception de Dieu, créent ainsi des variations nombreuses et des différences très accentuées dans relTicacité. Mais, ces variations et ces différences acceptées, on peut concevoir que des prières sincères émanant même de masses peu éclairées, prières orientées vers un même but, vers la réalisation d'un même désir, puissent produire une somme d'influences qui ne soient pas négligeables. Et peut-être alors ne faut-il pas considérer comme une illusion pure cette foi des peuples païens, foi qui a été partout très générale, dans l'efficacité de leurs prières et surtout des prières publiques.

Mais il y a encore un autre élément de la prière qui doit certainement influer sur son efficacité et sur ses conséquences c'est la nature de l'objet de la prière. La question peut être posée de la façon suivante :

La nature, la qualité de l'objet de la prière n'ont-elles aucune influence sur son efficacité? Pour un même effort de prière, pour une même ferveur déployée par celui qui prie, est-il indifférent, en vue des conséquences de la prière, que l'objet demandé soit plus ou moins conforme à la loi morale, ou soit même contraire à cette loiP

La question mérite d'être posée et examinée, car il faut bien reconnaître que les prières des hommes ne se rattachent pas toujours à des préoccupations très nobles et très élevées. 1/égoïsnie, l'audjition, la sensualité, l'injustice, la rapacité, la cruauté même, les intérêts les plus inférieurs dictent bien des prières, alors qu'il semblerait naturel que l'homme qui veut entrer en conversation avec Dieu, c'est-à dire avec Tidéal moral, et qui ose solliciter sa collaboration, devrait avoir pour première préoccupation, le soin de mettre son âme et ses désirs en harmonie avec la noblesse et la hauteur du divin interlocuteur.

A ce point de vue, il convient de faire remarquer que la valeur morale des prières, c'est-à-dire la valeur morale de l'objet des prières, se mesure d'une manière consciente ou inconsciente, à la valeur morale ou au niveau moral que l'homme prêle au Dieu qu'il invoque.

Incontestablement celui qui ose demander à son Dieu de

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favoriser une conduite injuste, sensuelle ou cruelle, croit implicitement que l'injustice, la sensualité ou la cruauté ne sont point pour ce Dieu desobjets d'une absolue répulsion. Les âmes droites, ailamées de justice et de vérité, imprégnées de bonté et d'amour, savent seules faire monter leurs pensées et leurs vœux vers le Dieu de justice, de vérité et d'amour. En sorte que la question ici posée trouve déjà un élément important de solution dans les considérations déjà présentées sur l'importance qu'a la conception personnelle de l'idée de Dieu, pour l'exaucement delà prière.

La conception de Dieu, ou si l'on veut, la mesure de l'idéal dans chacun des hommes est aussi la mesure de la valeur morale des prières que chacun se croit autorisé à lui adresser. Elle est donc aussi la mesure de l'exaltation relative de l'énergie à laquelle peut atteindre chacun de ceux qui prient.

Mais il y a peut-être une raison plus générale d'attribuer aux prières une efficacité proportionnée à la noblesse même de l'objet désiré.

Les prières sont au fond de puissantes impulsions de l'énergie, des efforts de la volonté, des élans vigoureux pour atteindre un but. S'il était reconnu que dans l'univers il y a une tendance générale de l'énergie vers un but précis, que, à travers les fluctuations apparentes, malgré des reculs momentanés et partiels, l'ensemble des mouvements et des impulsions s'achemine dans une direction précise, et qu'il y a en définitive une impulsion générale et une marche en avant destinées à conduire l'univers vers la réalisation d'une fin, si, dis-je, cela était reconnu, il ne serait certes pas difficile de comprendre que toute impulsion partielle qui se produira dans le sens de ce courant, sera non seulement suivie d'un effet proportionné à son intensité, mais sera encore favoriséeetaccrue par l'impulsion générale qui ajoute son action à la sienne. Il y aura dans ce cas accord, harmonie et synergie des impulsions et par conséquent des mouvements et des effets.

Mais il en sera tout autrement si l'impvdsion partielle a une direction différente, ou même contraire à l'impulsion générale. Ces deux impulsions se combattront réciproque-

LA PRIEUR IQT

ment, et Timpulsion générale s'opposera à l'effet de Fimpulsion partielle circonscrite et pourra même la rendre impuissante et stérile.

C'est là ce que nous pourrons rationnellement concevoir si nous croyons à l'évolution progressive de l'univers, si nous i)cnsons que le Créateur a déposé dans son germe une virtualité d'élévation, de grandeur et de perfection morales, qui a pour source naturelle la puissance du Père de l'uni- \ers, comme les qualités de l'homme futur dérivent de virlualités déposées par les parents dans l'œuf humain. Si nous avons une lelle conception de l'évolution générale de Tuni- \crs (et il est certes permis de l'avoir), il nous sera relativement facile de comprendre que l'efficacité de la prière sera fonction (pour employer le langage des mathématiciens) sera fonction de la valeur morale de son objet; et que, s'il y a une échelle dans l'ordre moral, cette échelle est aussi celle à laquelle peuvent être mesurés (toutes choses égales d'ailleurs) les effets de la prière.

Ces pensées qui, à maintes reprises, me reviennent à l'esprit, y ramènent toujours le souvenir d'une réponse que fit à une de mes questions le fameux violon Sivori, l'élève favori de Paganini. Ce virtuose hors de pair, dont l'archet restera célèbre par la pureté et la justesse des sons qu'il savait tirer de son instrument, nous avait émerveillés par des sons lilés d'une pureté parfaite et qui, malgré leur finesse et leur pianissimo avaient su atteindre les confins éloignés d'une vaste salle. Comme je lui exprimais mon étonnement d'une telle puissance attachée à tant de faiblesse, Sivori me répondit avec un accent italien qui ajoutait du pittoresque à son langage : « Les sons, quelque faibles qu'ils soient, atteignent le fin fond de la salle quand ils sont justes. Mais les sons faux s'évanouissent non loin de l'exécutant. » Cette explication, qui repose du reste sur les relations des vibrations sonores, s'applique très bien à notre sujet. Les vibrations harmonieuses s'associent et se renforcent mutuellement. Les vibrations inharmoniques se contrarient, se choquent et s'affaiblissent ou même s'annulent réciproquement. Les prières qui ont le caractère pur et liarmonicux de la valeur morale

ig8 rinr.osoPHiE de i/eI'FOivt

poiicnl loin leurs impulsions et manifestent leur puissance. Les prières qui ont pour fin les désirs imparfaits et discordants du désordre moral restent sans eifet et sans force.

Nous venons d'examiner quelles paraissent être les condi tions de l'eiricacité de la prière qui peuvent dépendre de celui qui prie ; il nous reste à examiner quelles sont les conditions de cette efficacité qui sembleraient dé|)endre' de Celui à qui s'adressent les prières, c'est-à-dire de Dieu. 11 semble- ■ rait évident qu'il ne peut être ici question que d'un Dieu qui est capable d'entendre et d'agir. Ni les dieux du fétichisme, ni ceux de l'idolâtrie d'un ordre plus élevé, du paganisme antique par excm{)le, ne sembleraient être faits pour connaître les vœux, les souliaits qui leur sont adressés, pas plus que pour agir en vue de leur réalisation.

Et cependant là n'est pas, je crois, la vérité, toute la vérité. L'homme qui prie s'adresse à un être plus puissant que lui, et capable de faire ce dont il est lui-même incapable. Cet être est pour lui un être dominateur et puissant, maître de la destinée de celui qui l'invoque, et dont le pouvoir égale la volonté ; c'est donc une divinité, un dieu quelconque, un être auquel il rattache l'idée d'un Dieu dont la conception reste en lui plus ou moins rudimentaire et imparfaite. S'il s'adresse à ce Dieu inférieur et incomplet, c'est qu'il n'en connaît pas d'autre. Ses vœux et ses prières se portent vers la plus haute conception de Dieu à laquelle il puisse attçindre. Mais remarquons que, à des degrés divers, c'est là la situation de tout honmie qui prie. L'être borné et impuissant qu'est l'homme même le plus élevé en intelligence, ne peut certes prétendre à se faire de Dieu une conception adéquate à Dieu lui-même. Le fini ne peut comprendre l'infini que d'une manière très imparfaite ; et dans toute conception de ce genre née dans un cerveau humain se trouvent certainement des lacunes colossales. Assurément entre les conceptions diverses de Dieu qui hantent les têtes humaines, il y a bien moins de distance cju'entre la conceptioi;!. humaine la plus haute sur ce point et la réalité. A ce point de vue il n'y a donc pas une différence absolue

LA PRIERF iqÇ)

de situation entre l'homme, (pii pour obtenir la même faveur s'adresse à une divinité inférieure, et celui qui tourne ses regards vers le Dieu qui est esprit, vérité et amour. Tel est le point de vue auquel il me semble qu'il convient de se placer pour ce qui regarde l'homme qui prie. Mais du côté de Dieu aussi, la situation nous paraît en parfaite harmonie avec ce que nous venons de dire. Dans toute idée de la divinité, quelque imparfaite qu'elle soit. Dieu doit logique ment reconnaître l'eflbrt d'une ame qui le cherche ; et dans toute prière sincère adressée à une divinité même inférieure, un témoignage de soumission et de confiance qui est un acte réel d'adoration.

L'humanité provoquée par un instinct spécial et par des besoins moraux, sVsl mise à la recherche d'une notion de Dieu, et est parvenue sur ce point à des réponses très inégales ; mais Dieu, le Dieu réel, est comme le point central vers lequel convergent toutes ces notions, et il les synthétise tout en les dépassant grandement.

Si Dieu est amour, s'il est bon (et il serait injuste de le concevoir autrement), il doit avoir pitié de notre imbécillité et de notre ignorance, source de toutes ces imperlections dans la conception de ce qu'il est, et il tient surtout conq)te de nos volontés et de leur orientation. Or il y a une orientation qui peut être commune pour ceux qui prient, quelle que soit la divinité à laquelle ils s'adressent. Un païen idolâtre peut adresser à son Dieu de pierre, telle prière aussi louable dans son objet que celle d'un Socrate, d'un Marc- Aurèle ou d'un chrétien. Ce n'est pas le Dieu de pierre qui entendra et exaucera cette prière ; mais le Dieu qui est esprit et vie recueillera certainement cette impulsion qui, quoique provenant d'une force ignorante et inhabile, n'en est pas moins orientée vers lui.

Mais faut-il conclure de là que Dieu semble devoir accorder à toutes les prières avant un même objet le même exaucement, à quelque Dieu (|u'elles s'adressent dans la pensée de celui qui prie!' Il v aurait sur ce point bien des considérations diverses à développer.

Mais je me borne à rappeler ce cpie j ai déjà dit sur 1 in-

fluence qu'a sur l'efficacité de la prière la conception que se fait de Dieu celui qui prie. L'àme qui s'adresse à un Dieu inférieur, ne saurait, en principe, être un accumulateur d'énergie égal en puissance à l'àme dont le domaine est déjà assez agrandi et élevé pour se faire de Dieu une idée plus conforme à la nature même de Dieu.

Toutes les considérations qui précèdent me paraissent inspirer cette conclusion que ce que nous savons déjà, et ce qui peut être présumé et attendu comme devant faire partie de la science de demain, non seulement nous autorise, mais même nous conduit à affirmer que toutes, choses égales d'ailleurs, c'est-à-dire l'intelligence, le cœur, la situation, la santé, l'activité, etc., étant égales, l'homme qui prie exerce sur ce qui l'entoure, et même sur les événements plus ou moins prochains ou éloignés, une influence et une action supérieures à celles de l'homme qui ne prie pas.

S'il y a à cet égard une supériorité dont il n'est pas permis de douter entre l'individu qui prie et celui qui ne prie pas, il est facile de comprendre de quelle force, de quelle influence est capable la prière d'une masse d'hommes, d'un peuple, d'une race emportés dans l'élan de la prière.

Des faits passés et des faits actuels, que les esprits les plus froids et les plus disposés au scepticisme ne peuvent considérer sans étonnement et sans admiration, trouvent, je le crois, et en partie du moins, leur explication dans cette action générale de la prière.

La résistance inouïe de nos huguenots persécutés par le grand roi, et de ce petit peuple du Sud de l'Afrique contre une des nations les plus puissantes du monde, ne sont-elles pas en partie explicables par la foi et l'ardeur religieuse des combattants, et par la ferveur des prières par lesquelles ils ravissent pour les accumuler en eux, soit des sommes extraordinaires de l'énergie générale répandue dans le monde, soit des énergies dues au concours direct du Maître même de l'énergie. Que dans le peuple envahisseur actuel il y ait aussi des âmes qui prient, cela n'est pas douteux ; et il serait irrationnel de penser que ce peuple conquérant ne

bénéficie pas lui aussi dans une certaine mesure de l'influence accumulalrice de la volonté et de l'amplification de l'énergie qui est la conséquence personnelle de la prière faite par les siens. Mais on peut présumer que pour un nombre égal, dans les camps opposés, de ceux cpii l'ont appel aux sources de l'énergie, la siipériorité des ressources acquises par la voie de la prière se trouve du côté de ceux dont les efforts vers la réalisation de la justice et du droit, vers le désir noble et légitime de sauver leur indépendance et leur patrie, bénéficient d'une conformité de direction et d'impulsion avec la tendance générale évolutive et avec la volonté libre et secourable de Celui qui est à la fois l'idéal de la justice et la source supérieure de l'énergie.

Mais est-ce à dire que la victoire finale doive consacrer cette supériorité', et que s'il n'en est pas ainsi, il sera démontré, que l'influence de la prière n'est qu'une illusion. Ce serait là une manière de raisonner qui ne serait légitime, que si, en deliors de cette influence, toutes les conditions étaient absolument égales dans les deux camps opposés (ressources financières, nombre, armements, résistance corporelle, éducation militaire, capacité des chefs, etc., etc.). Mais qui oserait tenter pareille comparaison et la clore par une affirmation de quelque valeur dans le sens de l'égalité absolue ? Que de choses connues et inconnues devraient être recueillies pour pareille enquête 1 Que d'éléments qui échappent et qui échapperont toujours à notre appréciation même approximative dans les conditions extérieures ou intérieures d'une nation qui lutte et dune armée qui combat ?

Qui donc pourra tenir compte de toutes ces causes de succès ou de revers, qui constituent assurément une somme notable d'influences et une somme capable, dans bien des cas, de contrebalancer ou même de primer les amplifications voulues de l'énergie? Ces amplifications, en effet, ne sont ni indéfinies ni infinies ; elles ont des limites, variables et relatives il est vrai, mais enfin des limites ; et de ce qu'elles n'ont pas

I. Cet Essai était écrit et déjà lu sous forme de conférences à la Faculté do théologie protestante de Paris bien avant la fin de la guerre du Sud do l'Afrique.

abouti à la ivalisal'iDii t]r la lin voiilno, il osl loul à l'ail ilh'-gitime de conclure à leur inanilé et à leur impuissance. Tout au |)lus peut on dire (ju'elles n'ont pas été suirisanles pour surmonter les influences contraires et qu'elles ont du leur céder le pas.

Si la prière des foules, si la prière des peuples est une puissance, une force digne d'attention et capable d'exercer une iniluence notable sur le cours des événements de ce monde, il en ressort pour les peuples et pour leurs conducteurs des indications certaines, il n'est donc pas indiflerent qu'un peuple prie ou qu'il ne prie pas, qu'il prie bien ou qu'il prie mal, c'est-à-dire qu'il dirige dans le sens le plus rapproché possible de l'évolution voulue par le Maître de l'énergie, les efforts de son âme, pour accumuler en elle l'énergie et lui donner une amplification de ce qu'il y a de divin en elle. Les conducteurs des peuples ont sans doute pour devoir de détourner ceux-ci de la superstition et de l'idolâtrie ; mais ils doivent se garder avec le plus grand soin de confondre ces dernières avec l'élévation voulue et active de l'âme pour ravir le feu du ciel par un effort aussi noble que rationnel.

Le devoir des conducteurs de peuples n'est pas de détovuner les hommes delà prière, mais de leur enseigner ce qu'est la vraie prière, et quel est le point de l'Iiorizon vers lequel celui qui prie doit résolument fixer ses regards. Ce n'est pas en tournant les yeux vers des êtres débiles et infirmes, vers des idoles impuissantes et grossières, ce n'est pas en nourrissant son âme de notions fausses et dégradantes, en abaissant l'idéal du bien et du vrai pour le faire reposer sur des êtres indignes et caducs, que l'on donnera à l'âme humaine l'essor nécessaire pour engager dans son orbite l'énergie psychique qui l'environne, ou pour s'élever vers la source supérieure de l'énergie et obtenir d'elle l'accroissement désiré. Les conducteurs des peuples ont le devoir de les détourner de semblables prières et de leur en montrer l'imperfection et l'inanité relatives. Mais c'est là un devoir négatif auquel doit correspondre un devoir positif, celui de donner aux peuples l'éducation vraie, celle qui en formant des âmes saines leur dispense la lumière à la fois intellectuelle et morale, leur montre la voie

ascendante qui doit les élever vers la vie morale, vers le vrai el le bien, et leur donner de ce monde une idée capable de les l'aire grandir. Les directeurs des peu[)les no créeront des volontés, des caractères, c'est-à-dire des êtres vraiment forts que quand, enseignant aux peuples où est la vraie source de Ténorgie, ils leur auront enseigné aussi quels sont les moyens de puiser à cette source, et leur auront montré que le recours énergique à cette source, c'est-à-dire la prière, est le plus efficace de ces moyens.

Je clos là ces considérations sur la prière. A certains elles paraîtront bien inuliles, et pourdes raisons opposées. Les uns, adbércnts conscients ou inconscients de l'athéisme trouveront qu'on a mieu.\ à faire que de discuter sur des hypothèses qui ne peuvent répondre à aucune réalité. D'autres au contraire pleins de foi, et usant largement et avec une entière conliance dé la prière, penseront qu'il n'est certes pas nécessaire de discuter longuement sur des faits dont la certitude n'est pas contestable.

Ce n'est ni pour Tune ni pour l'autre de ces catégories de lecteurs que j'ai voulu écrire ces lignes. Leur lecture aurait eu grande chance de rester auprès d'eux sans effet utile. Pour les uns la porte est murée ; et pour les autres elle est largement ouverte. Dans ces conditions il n'y avait pas lieu de chercher à l'enfoncer.

J'ai voulu m'adresser à un groupe de lecteurs tenant pour ainsi dire le milieu entre ces deux groupes extrêmes. Il y a en etl'et un très grand nombre d'hommes qui sans être très profondément préoccupés de l'idée de Dieu et de ses relations avec le monde et avec l'homme en particulier, se demandent parfois cependant, quand les circonstances les y poussent et les réveillent de leur léthargie (deuils, épreuves, maladies, injustices, infortunes), s'il ne serait [)as vrai qu'il y eût un Créateur et Maître de qui dépend le gouvernement de ce monde, et si cet Être, si supérieur à nous qu'il dépasse nos conceptions, ne consentirait pas à franchir la distance colossale qui nous sépare de lui pour entendre nos appels et pour \ répondre.

20'i PHILOSOPHIE DE L EFFORT

A CCS àmos très dignes d'intérêt et souvent même de pitié, qui souhaiteraient ardemment pouvoir trouver auprès de Dieu un tribunal d'appel contre l'injustice et la méchanceté des hommes, un appui contre l'infortune et une consolation pour les grandes douleurs, mais qui reculent découragées par l'impossibilité apparente de ce recours, à ces âmes, dis-je, j'ai voulu apporter, non certes une démonstration, mais des raisons de ne pas désespérer. L'efficacité de la prière pas plus que l'existence de Dieu dont elle est en quelque sorte le corollaire ne se démontrent comme vérités scientifiques par l'usage de l'observation, de l'expérience et de la raison tel qu'on le conçoit dans l'édification de sciences dites positives. Ce sont des vérités qui ont pour elles l'éloquence du sentiment et de la nature dont parle Pascal et qui sont perçues par le cœur plutôt que par la raison.

Les âmes dont je parle ont entendu à maintes reprises, quoique souvent d'une oreille distraite, ces suggestions du sentiment et de la nature ; mais ce sont des inspirations qui ne parviennent pas à conquérir toute leur confiance, parce qu'elles paraissent contredites par la raison.

Au fond, les situations morales de cette espèce sont très fréquentes et probablement même les plus fréquentes. Il y a, je crois, bien peu d'athées vrais, à' athées réfléchis, et dont l'athéisme est le résultat d'un sérieux examen. La plupart des athées le sont plutôt pratiquement que rationnellement. Ce sont des gens qui ne pensent pas à Dieu, plutôt que des négateurs irréductibles de son existence. D'autre part, les hommes dont la foi ne demande rien à la raison, et qui sont sérieusement disposés à croire quia absiirdum ne sont pas les plus nombreux. Le nombre, je crois, est du côté de ceux qui ont des velléités de croire, mais auxquels la raison semble interdire cet abandon auquel ils seraient heureux de céder.

C'est à ceux-là que s'adressent ces pages. Mon but n'a pas été de leur démontrer l'objet de la foi, d'établir la dialectique du credo, mais de leur montrer que ce qu'ils seraient désireux de croire n'est pas contraire à la raison, et qu'ils peuvent sans rien sacrifier des droits de cette dernière, se livrer à liuipulsion de leur instinct cl de leur cœur.

Je serais craulanl plus heureux d'y avoir réussi dans une mesure quelconque, que ce groupe des croyants qui raisonnent me paraît représenter la situation normale de riiomme.

Ce sont ceux qui dans les questions mystérieuses qui louchent à leurs intérêts vitaux veulent entendre à la fois la voix du cœur et la voix de la raison ; et leur prétention ne me paraît en rien subversive et illégitime, puisqu'ils demandent à saisir la vérité par ce qui constitue tout l'homme. Ce n'est jamais sans étonnement et sans tristesse que je pense à Pascal (ce génie si puissant et. si pénétrant) conseillant à l'homme de « s'abêtir » pour arriver à la foi. Ce conseil que je ne m'explique que par l'empreinte d'une éducation familiale trop dévote, par l'influence d'un milieu bigot, ou par une aberration de la logique imposée par une mentalité partiellement troublée, ce conseil, dis-je, me paraît en contradiction flagrante avec ce que l'on peut savoir de la nature de l'homme et de sa destinée. La raison ne lui a pas été donnée pour qu'il lui impose silence dans la recherche de ce qui intéresse ses intérêts les plus élevés. Ce n'est pas en s'abêtissant qu'il parviendra à gravir les sommets que l'évolution a fixés comme buts de son développement; mais c'est en donnant à son cœur et à sa raison une ampleur toujours croissante, et en maintenant ces facultés dans une sage harmonie et dans vm équilibre puissant qui, loin d'étouffer l'une d'elles sous la domination exclusive de l'autre, les grandissent et les fortifient dans une heureuse coopération.

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