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ressemblance, comme ceux de différence, ont donc été appelés à jouer un rôle, à tenir une place dans l'établissement des classifications. Seulement il faut reconnaître que l'importance relative attribuée à Tun de ces deux ordres de caractères par les naturalistes diffère d'une manière très notable suivant que ceux ci sont transformistes ou ne le sont pas. Les adeptes des créations indépendantes, quoique imbus de l'idée de plan, et quoique convaincus que des linéaments semblables avaient présidé à la conslruclion de ces édifices nombreux et variés, étaient naturellement convaincus que les différences entre les êtres l'emportaient sur leurs ressemblances. Chaque construction étant autonome et indépendante semblait devoir présenter en elle, avant tout et surtout, les caractères de cette indépendance. La différence entre des êtres construits isolément et pour eux-mêmes paraissait devoir être la norme et l'attendu. Ce qui avait lieu de surprendre dans la considération générale de ces êtres, c'était des ressemblances, des traits communs, des conformités, qui s'expliquent beaucoup moins dans le cas d'un isolement originel que dans celui d'une communauté d'origine. C'est donc vers la recherche de ce qui leur paraissait l'emporter en généralité et en valeur, de ce qui leur semblait la disposition fondamentale, c'est donc vers la rechercbe des différences en un mot, que les naturalistes non transformistes ont tourné leurs regards dans rétablissement des tableaux systématiques et des classifications. Les traits communs, les ressemblances constituaient des dispositions d'un caractère presque exceptionnel, quelque chose de surajouté, un complément harmonieux et de source mystérieuse, presque une satisfaction artistique et une fantaisie esthétique du Créateur.
Le point de vue auquel se plaçaient les naturalistes transformistes ou évolutionistes les entraînait naturellement vers un autre courant d'appréciations. Si tous les êtres vivants ont une commune origine et résultent des modifications d'une souche commune, il y a entre eux des liens de parenté de divers degrés, auxquels correspondent nécessairement des caractères communs dus à une hérédité commune. Les groupements systématiques des êtres vivants doivent être dictés
par ces traits de ressemblance; et c'est à leur recherche que doit avant liuil s'apphquer le iialuralisle, s'il veut acquérir de reiisenibie des èlres vivants une noiiun qui soit une repié senlation exacte de la réalité. Les dillérences sont dues à des modifications extérieures, à des conditions de milieu, à des adaptations plus ou moins imposées par les exigences de la vie, etc. ; elles apportent dans les linéaments du type originel des modifications plus ou moins accentuées, mais elles respectent toujours, en quelque mesure, les caractères i'ondamentaux et essentiels de la source ancestrale. Il y a des variations, mais le thème est conservé, maintenu dans sa composition typique ; et comme les alhnités héréditaires et les liens généalogiques peuvent être mesurés par l'ensemble des conditions de ressemblance et des caractères communs, c'est à la recherche de ces ressemblances que doit avant tout s'appliquer le naturaliste évolutioniste. Les caractères communs et typiques constituent les lignes principales du monument, celles qui en dénotent le style et en lixciit la date, celles que l'artiste étudie surtout comme des documents fondamentaux et de premier ordre. Les variations, les ditTérences, les modifications ne sont que des fioritures sur le thème, ou des détails architecturaux qui modifient faspect du monument sans en changer les caractères fondamentaux : leur importance est de second ordre.
Si donc les partisans des créations indépendantes tournaient surtout leurs regards vers les différences qui séparaient les êtres, les considérant comme fondamentales et primordiales, les naturalistes transformistes étaient portés au contraire à chercher et à saisir partout les traits de ressemblance, les dispositions communes, résultant d'une origine commune et fruits d'une hérédité universelle et continue. H y a là deux orientations qui ont abouti instinctivement, pour ainsi dire, à deux méthodes: la méthode anatomique, chez les non-transformistes, et la méthode embryologique, pour les tranformistes. La méthode anatomique c'est en effet l'étude et la recherche des caractères chez les êtres parvenus au terme de leur développement, devenus adultes, ayant atteint, j)ar conséquent, le plus haut degré de différencia tion et de spé-
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cialisation propre à leur iialurc, c'est-à-dire ayant acquis le plus de caractères de dissemblance et de séparation d'avec les autres êtres. Mais, par contre, le méthode embryologique répondait parlai lenient aux aspirations et aux conceptions transformistes ; car, en étudiant tous les êtres vivants à l'état d'œul", elle les ramenait linis, pour ainsi dire, à la l'orme originelle, à la lorme anccstralc, à la forme typique, primitive et unique, où étaient réalisées et résumées au plus haut degré toutes les ressemblances et toutes les affinités. Là éclatait la parenté, lien de tous les êtres vivants; et, en suivant les phases ultérieures du développement embryonnaire des divers types, on pouvait se rendre un compte exact delà phase ou même, pour ainsi diie, de la date à laquelle avaient commencé les moililicalions du type commun et les divergences de structure, qui, sans masquer entièrement le type ancestral, en avaient cependant fait varier les aspects, et l'avaient conduit à la multij)licilé et à la variété des formes de l'adulte, qui ont ainsi constitué les divers groupes.
La méthode embryologique a été si bien la méthode adaptée à la conception transformiste, que l'apparition de cette dernière et sa diffusion rapide parmi les savants ont été le point de départ d'un élan très remarquable imprimé aux études embryologiques. On peut dire, en effet, qu'il y a eu de ce côté une véritable explosion ; et l'histoire du développement s'est, en un petit nondDre d'années, enrichie de documents très importants sur l'évolution ontogénique des types les plus divers. Par là, les naturalistes transformistes ont voulu démontrer la parenté des êtres qui paraissent très différents, en remontant les phases de leur développement et en démontrant la convergence définitive vers une source commune de tous ces ruisseaux, de tous ces fleuves, que leur parcours avait de plus en plus éloignés les uns des autres, et rendus en apparence entièrement étrangers les uns aux autres. Cette intention des transformistes et cette orientation imprimée à leur méthode et à leurs travaux, n'a vraiment rien eu de chimérique ; et un fait s'est produit qui me parait devoir être remarqué, car il peut certainement démontrer tout ce qu'il y a de foncièrement réel, d'heureux,
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d'harmonieux, de fertile, dans celte union contractée par la conception transformiste et par la méthode embryologique. Ce fait consiste en ceci, que, s'il existe encore quelques naturalistes qui hésitent à adopter les idées transformistes, on ne trouverait peut-être pas un embryologiste parmi ces hésitants. De sorte que, si les transformistes ont demandé à l'embryologie un appui pour leur conception théorique, les études embryologiques ont répondu à ce témoignage de confiance en entraînant successivement tous leurs adeptes dans le camp transformiste.
Les considérations qui précèdent sont certainement de nature à établir l'influence de la doctrine évolutioniste sur l'orientation des études des naturalistes et sur la méthode de travail qu'ils ont adoptée. Au lieu de constater simplement des faits présents et achevés, et de noter ce qui est, ils ont voulu remonter vers ce qui a été, et retrouver dans le passé la marche du devenir. C'est là, certes, une modification notable dans la conduite du travail.
Cette modification ne s'est pas produite sans efforts ni sans difficultés : on ne rompt pas facilement avec de longues et vieilles habitudes. Aussi y a-t-il eu parfois des hésitations et des arrêts. Que dis-je ? Il y en a encore ; et nous avons de grands progrès à faire pour marcher hardhuont dans cette recherche des filiations et des enchaînements. A cet égard, l'éducation des hommes de science, et même des transformistes, laisse encore beaucoup à désirer ; et il faut, avec courage et résolution, adopter de nouvelles habitudes d'esprit, et nous débarrasser de vieilles tendances qui nous subjuguent bien plus que nous ne le croyons.
La conception évolutionniste entraîne avec elle une conception toute spéciale des origines. Evoluer c'est se modifier dans tel ou tel sens, c'est se transformer, se développer, se manifester ; mais ce n'est pas naître, ce n'est pas apparaître brusquement et sans précédent : une évolution n'est pas une création. Les fruits de l'évolution sont des modifications d'un passé qui a précédé, et non des formations nouvelles, indépendantes. Dans une évolution, le point de départ étant donné, tout ce qui en sort descend en réalité de ce point de
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départ, et rien d'entièrement étranger k ce dernier ne saurait prendre place dans la série des formes évolutives. Si bien qu'il est logique de considérer le point d'origine comme renfermant en lui, comme possédant le germe de tout ce qui en sortira par voie évolutive. 'J\tute forme, tout organe, toute fonction, toute faculté observables dans une phase quelconque de ce développement, a son ancêtre dans une quelconque des phases qui ont précédé. 11 n'y a, il ne saurait y avoir interruption absolue et réelle, c'est-à-dire disparition et réapparition, flans leur histoire; la généalogie n'a pas de lacunes; qui dit évolution dit continuité, continuité dans le passé et continuité dans l'avenir. Le mot de commencement n'a, [)our révolution, qu'un sens très relatif, aussi bien que celui de Jin, car tout commencement et toute fin ne sont que des apparences, et sont, en réalité, des passages, des changements, des transformations. De là résulte une conséquence importante pom- la méthode et pour les habitudes d'esprit des évolutionistes. En présence d'un phénomène ou d'un ordre donné de phénomènes qui semblent faire pour la première fois leur apparition, ils ne peuvent se contenter de les considérer comme représentant quelque chose d'entièrement nouveau ; mais ils sont tenus d'en rechercher l'origine et le point de départ dans ce qui existait déjà.
Le point de départ peut se trouver à l'état de rudiment ou a l'étal de puissance. Dans l'œuf, à l'époque des premières phases du développement, les organes ne sont pas morphologiquement représentés ; les tissus ne sont en aucune façon et à aucun degré différenciés ; et cependant il y a dans l'œuf les énergies et les impulsions directrices nécessaires pour que, progressivement et successivement, apparaissent peu à peu, d'abord les rudiments des tissus et des organes, et ensuite leurs formes et leurs états caractéristiques et définitifs. L'œuf possède donc d'abord en puissance les parties constituantes de l'adulte ; plus tard seulement il manifestera des rudiments ; les dispositions adultes et définitives ne paraîtront qu'en dernier lieu. Ce qui est vrai de l'évolution de l'être considérée dans le développement de l'œuf, ne l'est pas moins de l'évolution progressive des êtres dans l'épanouis-
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sciuenl cl le déploicinciil piogicssif de la nature el de la succession .des êlres. Il v a aussi pour loule loinic, pour loiil; pliéïKiinèiie appelé à laiic iiii jour son apparition, il y a, dis-je, d abord une période de puissance, un état virtuel, auquel succède la période rudirnenlaire, qui est suivie à son tour de la période d'état, de lorine ou de constitution carac térisée et relalivemenl complète et achevée. Je dis relativement ; car, en évolution, nous ne saurions prétendre à connaître des ibrniesct fies élats délinilils; loul, en ellet, étant ou pouvant être appelé à évoluer, rien ne permet de distinguer une forme rudimentaire relative, une phase évolutive, d'une forme définitive et arrêtée. Théoriquement tout au moins, toute forme est rudimentaire par rapport aune forme future qui doit en provenir par voie évolutive.
En présence d'un ordre de phénomènes dont l'apparition se présente au premier abord comme l'introduction d'un fait entièrement nouveau, l'évolutioniste ne saurait, comme ceux qui croient aux créations indépendantes, y voir le début d'une ère qui se sépare du passé par un (ait sans précédent, et établir par suite une de ces divisions profondes qui isolent entièrement les groupes de phénomènes les uns des autres, et les entourent d'une enceinte sans ouvertures de communication avec les phénomènes antérieurement observés. Tout phénomène nouveau, ou du moins paraissant tel, a ses racines et sa cause dans le passé, dans ce qui précède; et c'est là qu'il convient de les chercher pour établir une filiation, qui pourrait sembler ne pas exister.
Tout phénomène nouveau, toute forme nouvelle doivent donc se retrouver dans des phénomènes ou des formes antél'ieurs, soit à l'état de puissance, soit à l'état de rudiment. C'est là une source d'indications précieuses pour la direction de l'esprit du naturalisie évolutioniste et pour l'établissement de ses habitudes de penser. L'évolutioniste doit s'appliquer à la recherche et à l'étude des rudiments; il ne saurait s'appliquer à la recherche directe et immédiate de la puissance, de la virtualité, car cette dernière n'est constatable que lorsf[u'elle s'est révélée par des phénomènes ; mais l'évolutionisme doit tendre tout au moins à discerner le plus tôt
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possihie les premiers signes révélateurs de la puissance, c'esl-à-ilire les premiers rmliiucnls, les ruiliinenls les plus rutliuieulaircs, dirai-je. Or ces ruiliineuls les plus rudunenlairt's soûl uécessaircuient caratiériscs par un élal de très grande simplicité, de très grande liimiilité. Ces premiers rudiments doivent logicpiement être très élémentaires et très voisins de VhoniO(jcne, puisque la dillérenciation ne pourra résulter que d'une évolution ultérieure. L'évolulioniste doit donc s'appliquer à la recherche de tout ce qui est rudimenlaire et élémentaire ; c'est-à-dire que, dans l'étude de tout [)liénoniène, il doit s'eiïorcer de retrancher tout ce qui est secondaire, tout ce qui est de [)erlécli(tnncnienl et de complication, tout ce qui n'est pas indispensable à l'essence même du phénomène. 11 doit dépouiller tout phénomène de tout ce qui lui sert de revêtement, ou de parure, ou de complément, ou de perfectionnement, pour n'en voir que ce qui est purement essentiel, c'est-à-dire ce qui en constitue l'être même et la nature intime, ce sans quoi le phénomène cesserait d'être. Cette réduction des phénomènes à leur essence n'est une cliose ni aisée, ni très commune. Les habitudes d'esprit sont généralement tout autres que celles qu'exige une telle direction dans la recherche ; et il en résulte des malentendus aussi fréquents que profonds. Avant l'apparition et l'invasion des idées évolulionisles, on avait coutume d'observer les phénomènes en eux-mêmes, et en dehors de toute préoccupation généalogique dirai-je, on les prenait tels quels, on les décomposait sans doute, on les analysait ; mais cela bien plus dans le dessein d'en connaître les éléments que d'en éliminer les parties surajoutées et d'en retrancher les accessoires poui" réduire le phénomène à ce qui constitue son essence même et sa forme probable d'origine, son rudiment primitif. Tout phénomène parvenu à une phase où il est susceptible d'être bien observé, bien analysé, étant ainsi reconnu comme un groupe plus ou moins cohérent d'éléments divers, il en résultait ime tendance à le séparer plus ou moins complètement de tout autre groupe, où le nombre et les proportions relatives des éléments constituants diiléraient d'une manière notable de ce qu'avait présente le premier
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groupe; et, par là, élauMil rlablics des distinclions fondamentales, des séparations liai ici léos qui (excluaient tont lien de descendance ou de consanguinité. C'est ainsi, par exemple, qu'on refusait toute relation de nature ou de descendance entre l'intelligence de l'homme et les facultés directrices des aniniauK. lN)nr avoir analysé les facultés de riiomine, les avoir classées, pour en avoir étudié les caractères et apprécié la puissance, on refusait aux animaux le pouvoir de discerner, de juger, la faculté de connaître, de vouloir, de sentir, et, en un mot, une intelligence de même nature essentielle que celle de l'homme parce qu'on ne retrouvait pas dans l'intelligence de l'animal tous les éléments, tous les perfectionnements, tous les horizons, dirai-je, dont l'analyse avait reconnu l'existence dans Tintelligence humaine, et que l'on considérait à tort comme des conditions essentielles de son existence et de sa nature. L'animal n'avait pas d'âme ou, s'il en avait une, elle était d'une nature essentiellement différente de celle de l'âme humaine ; il n'y avait entre elles rien de réellement commun : toute ressemblance n'était qu'une apparence.
Aujourd'hui, on trouverait peut-être difTicilemenl une opinion aussi radicale, même parmi les adversaires du transformisme ; mais les habitudes intellectuelles, qui ont dû abandonner un terrain sur lequel elles se défendaient mal, n'en subsistent pas moins, et même chez des esprits que les idées d'évolution n'etTraient ni ne scandalisent. Seulement ces habitudes de penser, contraintes de reculer, se sont réfugiées sur un terrain plus délicat, et oui dressé leurs batteries sur des questions plus ardues, plus obscures, moins saisissables, et oîi commencent seulement à vaciller quelques lueurs directrices. Ainsi, par exemple, sur la question même de l'âme de l'animal, on veut bien accorder qu'il est bien possible (on va même jusqu'à dire probable) que les animaux supérieurs, les vertébrés élevés, aient en eux quelque chose qui ne diffère pas essentiellement de l'âme humaine ; mais on ne saurait aller jusqu'à étendre cette concession aux animaux inférieurs, aux êtres qui semblent ne vivre que d'une vie végétative, et, à plus forte raison, aux organismes
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monocellulaires. C'est avec un sourire crincrédulité qu'on entend parler de la psychologie de ces derniers degrés de l'échelle animale.
Mais d'autre part, si Ton consent à reconnaître l'existence d'un élément intellectuel, d'une intelligence chez les animaux supérieurs, on est infiniment moins disposé aux concessions lorsqu'il s'agit de la conscience morale, de l'être moral. La conscience morale, on l'a étudiée et analysée chez l'homme. On sait qu'elle consiste en une notion plus ou moins claire du bien et du mal, en un sentiment de la liberté pour choisir l'un ou l'autre, en une conscience de l'obligation de prati- ([uer le premier et de hiir le second, en une responsabilité inévitable qui s'accompagne de joie et de salisfacti<tn intérieures lorsque le bien a été fait, ou de remords cuisants lorsque c'est au mal que l'on a cédé, en un sentiment très net cp^ie l'on a une fin à poursuivre, et que la conduite de la vie doit être conforme à cette fin. Voilà les éléments qui appartiennent à la conscience morale chez l'homme, c'està-dire chez Tètre moral par excellence. \ a-t-il quelque chose de comparable chez les animaux, et même chez les animaux supérieurs? Peut-on dire d'eux qu'ils sont justes ou injustes, moraux ou immoraux? Que d'esprits pensent le contraire, parce que, fascinés par la considération du sens moral chez l'homme, ils s'obstinent à demander à tout être moral ce sens ralUné, cette conscience en éveil, cette délicatesse et cette élévation dans la notion de devoir et d'obligation, qui sont propres à lêlre moral humain. Que si, au lieu de considérer un ensemble si complexe et si perfectionné, une construction si délicate et si différenciée, ils s'appliquaient à dépouiller le sens moral de tout ce qui, en l'élevant, en le perfectionnant, n'est cependant pas lui-même, n'est pas de son essence ; s'ils cherchaient à le léduire sérieusement, courageusement et strictement à ce qui constitue sa nature essentielle, à ce qui peut bien être son rudiment, ils en retrouveraient les traces, et les traces évidentes, chez les animaux, et — disons le nettement — chez les animaux supérieurs surtout, ce qui ne saurait nous étonner. Or le sens moral a pour rudiment essentiel, pour organe central, dirai-jc pour
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axe nécessaire, Vobligalion dans toute sa simplicité, c'està-dire le sentiment que Ton doit faire une cliose et que l'on ne doit pas en faire une autre, qu'il y a ce qui est permis et ce qui est défendu. \ollà une notion qui peut exister en dehors de toute considération sur la nature du bien et du mal, sur la conformité du premier à la volonté d'un Etre supérieur qui est le centre et le législateur de la morale, et sur la désobéissance à cette volonté suprême, qui constitue le mal .
Celte notion d'obligation peut être encore tout à fait indépendante de la nature de la sanetinn ; et il n'est pas nécessaire pour qu'elle subsiste que Têtre qui a fait ce qu'il doit faire, ce qui est permis, trouve sa récompense dans une satisfaction tout intérieure, toute morale, ou que celui qui a transgressé le commandement soit poursuivi par des reproches intérieurs et par le remords. Cette notion d'obligation n'est pas nécessairement liée non plus à une conscience plus ou moins nette de la possession de la liberté, à la reconnaissance raisonnée et ferme d'un but à atteindre, d'une fin morale à accomplir. Non, ce sont là des éléments qui donnent à l'être moral humain sa haute valeur et sa grandeur incomparable, mais ils peuvent être plus ou moins indiscernables chez un être moral d'un autre degré ; ou bien ils peuvent se présenter sous une forme rudimentaire et inférieure à laquelle le progrès évolutif n'a imprimé qu'une impulsion encore insuffisante. Le chien mis en présence de la nourriture destinée à son maître, sait qu'il doit la respecter, et qu'il ne lui est pas permis d'y toucher. Voilà l'obligation. Il pourrait y porter la langue, mais il peut aussi ne pas le faire. Il y a en lui assez de liberté pour que, mis en présence de la chose désirée, il y ait chez lui tentation et hésitation. Il flaire, il approche, il recule, il hésite, il délibère. Mais tout cela n'exige pas chez lui cette conscience de la liberté qui est le propre de l'homme. Il est probable qu'il ne saurait en raisonner ; mais il n'y a pas moins chez lui im rudiment de liberté. Le but à atteindre, la fin à poursuivre, la notion de la sanction existent aussi sous des formes inférieures et qui, pour être dépourvues de haute spiritualité, ne constituent