‹ Philosophie de l'effortChapitre 31 sur 51 · I. i>sriNCT agg · texte numérisé non relu

I. i>sriNCT agg

nombreux qui avaiciil loiijours apparlciui en propre à la subconsciencc biologique et qui resleni dans son dninaine. Ce sont ces processus, ce sont ces actes subconscients, réellement primaires, qiii consliluent |)roprement les actes instinctifs, ceux qui l'orment pr()|)nMncnl les instincts, et plus spécialement ce que j'ai appelé les noyaux de Tinstinct. Mais peu à peu se manifestent d'autres processus qui ne sont pas primaires comme ces derniers, mais consécutifs et secondaires. Je veux parler de ces processus, de ces réactions ciéés par lliabilude et (jui transforment peu à peu, par une répétition suUisante, des actes, des réactions d'abord accomplies consciemment, en actes ou réactions inconscientes ou plutôt subconscientes. Parla peuvent s'établir des babitudes utiles à l'individu ou à l'espèce, et qui par cela même qu'elles substituent à la lenteur des réactions réellement conscientes la rapidité des réactions subconscientes, deviennent ])our l'organisme individuel on pour l'espèce une condition meilleure, puisqu'elle économise le temps et le travail. Mais quelque ressemblance qu'il v ait dans les processus généraux des actes instinctifs proprement dits et les processus des .actes devenus habituels, il n'y a pas moins entre ces deux séries d'actes des différences très marquées d'origine et de nature.

Quant à l'origine, les actes instinctifs proprement dits sont réellement primaires. Ils sont le fruit de la conscience biologique et restent tels dans leur noyau et dans leur essence, de quelque revêtement plus ou moins complexe que la conscience lucide soit venue les recouvrir. Les actes habituels au contraire sont éminemment consécutifs et secondaires. Ils résultent d'une transformation d'actes réellement conscients, voulus et réiléchis, en actes subconscients et inconscients. Les premiers sont les instincts proprement dils, les seconds des habitudes ou des pseudo-instincts.

Les relations de ces deux ordres de processus avec la bionomie diffèrent également. Les premiers ayant leur source dans les profondeurs de l'organisme et de ses besoins intimes sont essentiellement téléo logique s et liés à une (inalilc- toujours utile à l'individu ou à l'espèce.

i^oo l'iiii osoi'Mii: i>i: I. r.ri'or.T

Il n'en rsl pas de nirnie des [isciido-inslincts ou des habitudes. Elles peuvent être utiles, mais elles [)euvent aussi ne pasTêlrc; elles peuvent même être nocives. Il suffît d'étudier sous ce rapport les diverses races de Tcspèce humaine chez lannelle les actes conscients plus nombreux et plus varies • que chez les animaux ont [iu créer des pseudo instincts |)Ims noudircux et plus variés que chez ces derniers. Que dliahi tudes de races, ayant revêtu l'apparence de l'instinct, sont des réponses non point aux vrais intérêts de la race, mais à mie sensualité néfaste ou à une immoralité évidente !

Il laut donc distinguer les instincts vrais et les pseudo instincts ; et c'est en établissant clairement cette distinction qu'on évitera de se laisser entraîner, par mi examen superficiel des habitudes ou pseudo-instincts, à soutenir avec Minot que le conscient a précédé l'inconscient, et avec Romanes et Perrier que les instincts sont le plus souvent les huits d'une mentalité supérieure qui s'est elTacéc pour laisser la place à des instincts aveugles et dominés par îles mécanismes.

Ceci dit je vais, pour étayer les conceptions qui précèdent, examiner les actes si merveilleux accomplis par le Sphex languedocien et tâcher de les expliquer en me plaçant au point de vue de chacune de ces deux conceptions de l'instinct.

Voici d'abord les faits très succinctement rapportés dans leurs traits essentiels, d'après les observations de H. Fabre.

Le Sphex languedocien est un vespide d'assez belle taille, et pourvu d'un pédicule abdominal simple, lisse, assez long et très délié. Vers la fin de juillet il sort de son cocon où il a été protégé pendant une partie de l'automne, tout l'hiver, le printemps et une partie de l'été. Son existence libre est très courte puisque les premiers froids d'automne le verront mourir. Pendant celle existence lil)re, il vil de sucs végétaux puisés dans les fleurs. Mais de bonne heure il songe à perpétuer la race. Il choisit alors un plateau sablonneux et exposé au soleil. Dans ce sol il creuse fiévreusement des loges, très bien orientées, soigneusement construites, où il déposera ses œufs. Ces galeries coudées à deux reprises sont

L liNSTlNCT ÔO l

toutes semblables. C'est dans leur cavité que seront déposés les œufs, lui œuf par loge. Des OMifs naîtront, quelques joins après la ponte, de petites larves carnivores auxquelles une nourriture iraîcbe, saine, et pour ainsi dire vivante, est nécessaire.

Le Spbev languedocien nourrit ses larves avec de grosses femelles d'Kpbi[)piger, grasses et bien nourries.

Pour cela il va à la chasse de ce gibiei- bien armé et d'un volunie énorme par rapport à la taille du Sphex. 11 s'agit d'atteindre la proie sans être blessé, de la paralyser par un ou plusieurs coups de dard venimeux bien appliqués, et de la traîner immobile et vivante dans le terrier, où elle attendra sans se corrompre que la larve la dévore à son heure, et acquière ainsi les matériaux organiques qui suffiront à son développement, en nymphe d'abord, et en insecte complet au mois de juillet de l'année suivante. L'Ephippiger traîné au fond du terrier, le Sphex dépose son œuf sur le thorax entre la première et la seconde paire de pattes. La larve naît, pénètre dans le corps de la victime et en dévore entièrement l'intérieur en quelques jours. Il y a déjà là bien du merveilleux ; mais il paraît y en avoir plus encore dans la manière dont le Sphex attaque la proie bien plus forte que lui, et la réduit à l'impuissance, \oici comment il opère dans cette grave circonstance d'après les observations de Fabre'. Comme ses congénère, les Spliccjhnupennis et Sphex albisecta, il sait plonger son dard dans le corps de la locustide, et atteindre les centres nerveux dont la lésion détermine une paralysie du système moteur, réduisant ainsi à l'impuissance le gros orthoptère. A cet eiTet il fond sur l'Kphippiger, le saisit par le corselet avec ses fortes mandibules, se place en travers, recourbe l'abdomen sons le thorax de l'insecte, cherche en tâtonnant le point vulnérable, et avec une siireté mervedleuse plonge son aiguillon là où il atteindra le ganglion thoracique ; mais l'insecte physiologiste n'a ])oint encore mis le patient dans rim])ossil)ilité de remuer; il le saisit par la tête,

I, J.-H. I-'abrc, Souvenirs entomolofji<iii<>s, 2'"^ st'rie ; Paris, Cli, Dclu- 'rave.

'Soi iMIlI.OSOl'lIli: 1)K L EFFORT

l'appuie contre le sol et introdiiil son dard dans le cou, sans doute pour atteindre le premier ganglion ihoracique. L'opération est terminée ; l'épliippiger ne peut se mouvoir ; mais les oscillations de ses antennes, de ses pièces buccales, et les mouvements respiratoires de l'abdomen démontrent qu'il est encore vivant.

Les deux autres espèces de Spbex creusent leur terrier avant de se juettre en chasse et n'ont plus qu'à y déposer le gibier. Le Spbex languedocien commence par s'assurer de sa proie, et ne songe qu'après à préparer son gîte ; aussi erre-t-il souvent fort longtemps à travers la campagne traînant son épbippiger, avant d'avoir choisi un emplacement favorable à ses fouilles. Enfin il se décide à l'abandonner et se met en quête d un lieu convenable pour sa tanière. Celle-ci creusée il va à la recherche de sa proie, et sait la retrouver. Il saisit alors Tantenne et s'attelle à la proie pour la rapprocher du gîte. Il l'abandonne encore, revient à ses travaux de fouisseur, puis revient à sa proie, et après plusieurs alternatives, il la traîne au fond du terrier, puis il dépose l'œuf sur le thorax, entre la première et la seconde paire de pattes, et obture l'entrée de la loge. Après quoi il se remet en chasse pour approvisionner les autres loges de son nid.

Voilà dans leurs traits essentiels les -actes successifs par lesquels le Spbex assure la perpétuité de son espèce. On les qualifie d'admirables, de merveilleux même ; et l'on tire de ce caractère très frappant des conséquences tout à fait opposées.

Les uns raisonnent ainsi : ces actes merveilleux n'ont rien de commun avec l'intelligence proprement dite. Ce sont des actes inconscients, et presque automatiques dus à une mentalité inconsciente, et oii la logique de la nature et de la vie se manifeste en dehors de toute volonté, de tout raisonnement, de toute expérience acquise. Comment d'ailleurs songer à léducation de rintelligence, à reiïel de l'imitation, à l'expérience des parents transmise aux descendants? La vie libre de l'insecte est réduite à quelques mois, et les générations successives s'ignorent complètement, l'une ayant déjà disparu, quand al suivante entre dans la vie. Comment admettre encore

l'instinct 3o3

(jiicdcs actes (|iii cxigeialcnl une intelligence 1res perfectionnée cl tics connaissances très approfondies et 1res variées, s'ils étaient volontaires et consciemment calculés, [missent trouver leur sicye sullisant dans Torganisme si minuscule de Finsecte, et que des o|)érations mentales si étonnantes ])uissent s'élaborer dans iHi cerveau si réduit et si rudinientairel' Nous ne pouvons nous rallier à une conception si peu rationnelle, et nous préférons rapporter ces actes aux effets d'une mentalité instinctive qui loin- imprime une logique et une impeccabililé, que ne connaît pas l'intelligence raisonnante fjui hésite, (pii choisit, et qui peut errer. i> L'instinct, a dit l)a\id Hume (malgré son septicisme), est un don originel de la nature, une science qui dépasse, dans les cas ordinaires, les facultés des animaux, et qui est peu ou pas perfectible par l'exercice et l'expérience. »

D'autres, et Perrier en particulier, raisonnent autrement : voilà des actes trop logiques, trop rationnels, cpii ont trop le caractère d'actes réiléchis, calculés, voulus, motivés et rationnels, pour qu'on doive en (aire remonter la cause à l'instinct considéré comme mentalité rudimenlaire et inconsciente. De tels actes ont été pensés, ils ont été le fruit de l'observation, de l'expérience, d'un choix judicieux, et d'une volonté éclairée par la raison. Actuellement ces actes ont les caractères d'inconscience et d'automatisme qui appartiennent à l'instinct pur, mais il n'en a pas toujours été ainsi. Dans les temps oii la température terrestre était uniforme et douce, les ancêtres de ces insectes avaient une vie prolongée que n'interrompait pas annuellement l'arrivée de l'hiver. Aussi ces insectes privilégiés, placés dans une atmosphère douce et parfimiée purent accom[)lir les opérations mentales qui nous étt)nnent aujourd'hui ; pour eux l'intelligence atteignit une première fois son a pu g de suv le globe ; et les générations mêlées et vivant d'une vie commune purent se transmettre ce qu'elles avaient appris. Dans leurs cerveaux, les liabitudes traditionnelles organisèrent des mécanismes d'abord personnels, puis héréditaires; et ce sont ces mécanismes que l'hérédité a transmis aux insectes actuels dont la vie libre a été raccourcie et réduite à quelques mois et qui maintiennent

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dans leur biologie, comme actes automaliqnes et inconscients, des actes autrefois dictés par une intelligence que Texpérience et Téducalion avaient perfectionnée (Ed. Perrier, L'iuslinct, loc. cit).

Je crois, pour ma part, que l'une et Tautre des interprétations sont excessives, et que dans les actes du Spliex cidessus mentionnés Tinstinct et rintelligence peuvent avoir leur part. C'est dans l'établissement de la proportion de ces parts respectives de l'instinct et de l'intelligence que git à la fois la difficulté et la solution du problème. Mais j'ajoute, pour en revenir au problème que je me suis posé, que certainement la part de l'instinct pur doit l'emporter d'une manière très notable dans l'interprétation de ces phénomènes.

Une première question doit être posée : le côté merveilleux attribué aux actes du Spbex n'a-t-il pas été exagéré, et ne peut-on avec quelque droit, ramener ces actes à quelque chose de plus simple et de moins miraculeux, dirai-je? Notamment sur le point le plus inexplicable, celui de la piqûre de l'Epbippiger précisément au lieu même oii se trouvent les ganglions nerveux thoraciques, ne peut-on apporter une explication plus acceptable que cette science consommée de l'anatomiste et du physiologiste, du vivisecteur et du toxicologue !' Je pense fermement que si, et qu'on peut ramener ces opérations si étonnantes, à des proportions telles, qu'on n'a plus besoin pour les comprendre d'avoir recovu's aux opérations intellectuelles les plus élevées. Je pense encore qu'on peut les ramener à quelques actes instinctifs facilement explicables par une mentalité inconsciente, par ce que j'ai appelé la conscience biologique ou mentalité de l'organisme vivant.

Appliquons-nous à une critique rationnelle des actes accomplis par le Sphex, et examinons comment ses actes si merveilleux en a])parence peuvent être pour la plupart ramenés à un groupe d'actes simples et d'un caractère vraiment instinctif.

Etablissons d'abord quelques propositions qui serviront de base à notre examen critique.

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Edmond Perricr, Romanes, mettent à la base de leur lliéorie une aHirmation sans laquelle elle serait absolument insoutenable. Les insectes qui, comme le Sphex et les hyménoptères fouisseurs manifestent des mœurs si remarquables, et n'ont cependant qu'une existence de quelques mois, avaient dans les périodes géologiques à douce tenqjérature, une existence prolongée qui permettait l'éducalion des générations successives les unes par les autres, puisque ces générations successives, qui s'ignorent absolument aujourd'hui, avaient alors d'assez longues périodes de vie commune. Le fait est-il admissible ? et peut-on lui attribuer assez de créance pour édifier sur lui toute une théorie de l'instinct? Malgré (|uelques réserves sur une généralisation peut-être trop étendue, je considère le fait comme acceptable et comme s'harmonisant assez heureusement avec les connaissances actuelles en embryologie et en biologie générale ' .

Ce n'est donc pas en me plaçant en présence de la négation de ce fait biologique des temps passés que je pourrai adresser mes critiques à la théorie qui fait remonter l'origine des actes instinctifs du Sphex et des hyménoptères fouisseurs à, l'apogée de rintelligencc, atteinte une première fois sur le globe par les insectes, et à l'influence conservatrice de l'éducation et de l'hérédité.

I. Les réserves que je crois devoir faire sur une généralisation trop étendue de cette explication reposent sur des faits qu'elle n'explique pas. La mort de tous les insectes annuels n'est pas peut-être attribuable à l'hiver et à l'arrivée du froid. Et pour certains d'entre eux la mort après la ponte paraît devoir être attribuée à ce que le cycle de leur existence arrive très naturellement à son dernier terme; et il ne paraît pas nécessaire d'invoquer pour cela un raccourcissement du cycle. Les bonibix par exemple et 6. mnri en particulier qui ne s'alimente pas à l'état de papillon ni avant ni après la ponte, ne paraît pas devoir son existence raccourcie à la venue de l'hiver. Il meurt en pleine période estivale, et les bombix bivoltins et même trivoltins qui ont deux ou trois générations successives [icndant le cours de la saison chaude ne sauraient rentrer dans le cas invoqué par Perrier. Chacune de ces générations dis|)arait avant d'avoir vu la suivante, et ne peut lui avoir transmis et lui transmettre le résultat de ses observations et de ses ex])éricnccs pour la construction si admirable du cocon.

Le bombi.r niori meurt parco que ses tissus ont atteint le terme de la vieillesse et tombent dans une véritable histolyse sénilc. Ce n'est pas le froid do l'hiver qui met fin à son existence.

Sabatieh. 20

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A cette vue, de graves objections peuvent être faites. Je me borne à présenter la suivante : Si les actes étonnants, si les connaissances non moins étonnantes attribuées au Sphex ont été le fait de rintelligcnce, et le fruit de véritables opérations intellectuelles conscientes, on est bien obligé de reconnaître que l'intelligence de ces ancêtres perennes du Spbex était d'une capacité bien remarquable et qui dépasse certes de beaucoup la capacité de l'immense majorité des animaux et même de beaucoup d'hommes. Combien peu de ces derniers en effet sont susceptibles d'accomplir avec cette science, avec cet à-propos, avec cette sûreté, des actes délicats et périlleux d'où peut dépendre leur salut ou celui des leurs!

La conclusion s'impose donc. Des animaux capables de réaliser de tels perfectionnements dans la direction intellectuelle de leur vie et dans la constitution de leurs mœurs, ont atteint une haute intellectualité.

Ils ont transmis à leurs descendants des habitudes traditionnelles, et les mécanismes organiques qui en ont été le fruit. Mais pourquoi ces capacités intellectuelles ont-elles disparu, et n'ont laissé de place qu'à un automatisme inconscient? Cela vient dit-on, de ce que le froid hivernal tuant les insectes, supprime toutes relations entre une génération et la suivante, et de ce que l'expérience personnelle est supprimée par la brièveté de la vie, et l'éducation par l'hécatombe hivernale (Ed. Perrier). « Désormais, dit M. Perrier, plus d'opérations intellectuelles ; seuls les mécanismes héréditairement acquis et organisés jadis par l'intelligence persistent, et nous leur devons les merveilles actuelles de l'instinct. » L'explication est ingénieuse ; mais elle suscite des réflexions. Et d'abord celles-ci : comment se fait-il que des animaux arrivés à une des apogées de l'intelligence sur le globe terrestre, des animaux que l'on qualifie d'insectes physiologistes, auxquels on prête une sûreté merveilleuse dans l'accomplissement d'actes très délicats, ces hyménoptères qui, dit-on, rivalisent avec les Flourens, les Longet, les Claude Bernard, et cultivent depuis fort longtemps la physiologie expérimentale, des Sphex dont on dit qu'ils savaient fort bien avant tous les anatomistes qu'il y avait dans le thorax

L IMSTINCT Soy

tlu jj;iillun pour animer trois paires de pâlies, trois centres ncrvcMix largement distants l'un de Tautre, et auxquels avec une sublime logique, le spliex Jlavi pcnnis distribue trois ("<»ups d'aiguillon successifs (Brebm, Les insecles, (klilion française [)ar Kunckel d'IIerculais), comment se fait-il (|uc ces prodiges d'intelligence et de science acquise, n'aient pu trouver contre les rigueurs de l'biver, d'autre remède que la mort ?

Quelques byménoptères, les hyménoptères sociaux, les abeilles, les mélipones, les bourdons, les fourmis, etc., ont su se créer des retraites, résister ainsi aux frimats, et francliir les saisons de manière à ce que les générations puissent se connaître et se transmettre par imitation ou par enseignement le fruit de leur expérience. Gomment se fait-il que les guêpes fouisseuses, si remarquables et si habiles dans le soin qu'elles ont de donner à leur progéniture un logis protecteur et une alimentation convenable, aient été si peu capables de se construire des retraites pour elles-mêmes? Une telle lacune, disons plus, une telle aberration se concilie mal avec ime intelligence si raffinée et si hautement développée. Il faut, me semble-t il, donner une explication de ces anomalies et de ces étonnantes contradictions, si l'on veut prêter à ces habiles constructeurs de logis pour les larves, et à ces intrépides pourvoyeurs d'aliments pour leur progéniture, une haute intelligence, des résolutions réfléchies, des expériences soigneusement recueillies, et servant de base à une éducation remarquable des générations successives.

Je ne suppose pas qu'on pût penser avoir donné de ces contradictions, une explication suffisante en disant que les hyménoptères fouisseurs constituaient parmi les Insectes- .Vthéniens du siècle de Périclès préquaternaire une corporation de savants |)hvsiologistes et analomislos qui, ayant dédaigné I art de construire des habitations confortables, se trouvèrent forts dépourvus

« Quand la bise fut venue ».

Il me serait trop facile de répondre que nos Bichat, nos Claude Bernard, nos Pasteur, qui dans ra[)ogéc actuelle de

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rintelllgence sont, dit on du moins, comme- anatomislcs et physiologistes, les rivaux pas toujours heureux des hyménoptères fouisseurs, eussent certainement trouvé dans les conseils de leur capacité intellectuelle, et dans les ressources de leur savoir, le moyen de se construire une demeure capai)le de les placer à Tahri des rigueurs du froid, et de leur permettre de vivre toute leur vie.

Mais les actes instinctifs du Sphex sont-ils aussi merveilleux que l'on veut bien le dire, et faut-il, pour les expliquer et pour en faire comprendre la genèse, les rapporter a des facultés intellectitelles ayant autrefois atteint une surprenante apogée P C'est ce que je vais examiner en reconstituant sur des données plus simples, la biologie reproductrice du Sphex. Je vais essayer de présenter l'histoire du Sphex dans le passé et dans le présent, en tenant compte des données de la science, et en usant d'un esprit critique capable de ramener les faits à leurs justes proportions.

Quels ont été les ancêtres directs des Sphex et des hymé noptères fouisseurs en général ? Les larves de sphex étant carnivores, on peut aA^ancer sans témérité que les ancêtres du Sphex Tétaient également, d'abord à l'état de larve, mais à l'état aussi d'insecte plus ou moins parfait. Le régime du Sphex adulte s'est modifié le jour où, sous l'influence du milieu, l'animal libre a dirigé ses préférences alimentaires vers des substances végétales mises largement à sa disposition, faciles à saisir sans danger, et douées de qualités capables de flatter et d'exciter agréablement le sens du govit, de l'odorat, etc. Abondance des aliments végétaux, qualités attrayantes de ces aliments, sécurité et absence de péril dans leur conquête, ont contribué à produire ce changement radical de régime.

La larve enfouie, emprisonnée, non libre de ses mouACments, incapable d'aller à la recherche de sa nourriture el ne pouA^ant modifier à son gré ses conditions biologiques, la larve, dis-je, est restée fidèle à l'alimentation primiti\'e. Le Sphex adulte primitif diflerait sans aucun doute du Sphex adulte actuel (car les appareils buccaux, les appareils digestifs, etc., se sont certainement modifiés et adaptés à Tali

l'instinct 3o9

mentation nouvelle), le Sphex adulte primitif était carnassier, ol vivait très probablement des mêmes animaux que les larves actuelles, c'est-à-dire d'épbippiger, pour le Sphex languedocien, de grillons pour le Sphex à ailes jaunes, et de |)etits criquets pour le Sphex à raies blanches.

C'est ainsi que s'explique naturellement la différence trahmentation entre la larve et l'adulte et (ce ((ui est plus étonnant), ce lait extraordinaire que l'adulte qui est végélivore, no songe nullement à nourrir ses larves de sucs végétaux, mais leur donne l'aliment des ancêtres, l'éphippiger. Il y a là un remarquable exemple de ce que j'ai appelé le discernement bionomiqiie de la mémoire.

C'est encore ce qui nous explique naturellement que Padulte, qui n'a nul besoin d'un dard venimeux pour son propre usage actuel, puisqu'il ne vit pas d'éphippiger, a pourtant conservé ce dard qui servait à ses ancêtres pour atteindre la proie qui leur servait de nourriture.

Ces conditions et ces explications supprimées, nous tombons dans le merveilleux, dans le miraculeux même, c'està-dire dans ce qui n'est pas seulement en dehors du naturel, mais ce qui est même antinalurel.

Ces conditions et ces explications supprimées, nous nous trouvons en présence de faits qui exigent pour leur compréhension des efforts de combinaisons inextricables. Si le Sphex adulte et libre a toujours été végétivore, comment se fait-il qu'il ait compris que sa larve était Carnivore et qu'il ait pensé à lui fournir des proies animales ? Que de difficultés inouies présente la solution de ce problème ainsi envisagé ! Quelle simplicité au contraire dans la pensée que le Sphex adulte avant primitivement été Carnivore, chassait la même proie et pour lui et pour sa progéniture, et qu'alors qu'il a modifié pour lui-même ses habitudes alimentaires, il a, en vertu de la mémoire héréditaire et du discernement bionomique de la mémoire, continué à donner à ses larves Talinient qu'il leur avait toujours donné.

Dans cette première partie de la biologie du Sphex y a-til lieu de faire appel comme explication à des opérations intellectuelles voulues et conscientes, à des observations et

3lO PHILOSOPHIE DE l'eFFORT

à des expériences recueillies, jugées el utilisées par la raison? Ou bien Tinslinct sulTil il, c'est-à-dire la conscience biolo gique, la menlalilé subconscienle de l'organisme pressé |)ar le besoin et par la volonté de s'alimenter el de vivre!*

Je n'hésite pas à accepter le second point de vue. En mettant au service de l'instinct maternel qui domine la scène, l'instinct de la faim et celui de la chasse qui en est le corollaire, en constituant ainsi un groupement d'instincts que relient les suggestions de la mémoire bionomique, et en faisant converger l'activité de cet ensemble vers une résultante commune, nous parvenons assez aisément à nous expliquer comment le Sphex adulte devenu végétivore chasse cependant l'éphippiger pour le donner en pâture à ses larves restées carnivores.

Poursuivons notre examen et passons à ce j^rocédé si étonnant et si merveilleux du Sphex pour atteindre la motricité de la proie et réduire cette dernière à l'immobilité tout en lui laissant la vie. Piquer la proie juste au point précis oii sont les ganglions nerveux du thorax, ceux qui commandent les mouvements des pattes, donner autant de coups de dard empoisonné qu'il y a de centres distincts moteurs de pattes locomotrices et défensives ! \oiià qui est hautement merveilleux, et qui exige vraiment, si ces faits, instinctifs aujourd'hui, ont eu pour origine dans le passé de vraies opérations intellectuelles, voilà, dis-je, qui exige une capacité dépenser, de comparer, de jviger, d'expérimenter, d'induire et de déduire, de raisonner et de généraliser, de conclure de l'inconnu au connu, d'emmagasiner la science et l'expérience, que je me refuse à prêter au minuscule organe cérébral du Sphex et à son organisme entier à proportions si réduites. L'instinct, c'est-à-dire cette faculté de l'organisme d'agir inconsciemment, avec décision et précision, en vue d'une nécessité biologique, me paraît susceptible de fournir une explication plus simple, plus naturelle, et plus facilement acceptable. Examinons la question à ce point de vue.

Par suites de quelles circonstances, de quelle série de rencontres, l'éphippiger est devenu la proie par excellence du Sphex occitanien, son aliment de prédilection ? Je n'en sais

rien avec certitude ; mais on peut penser à une adaptation, à une convenance organique semblable à celle qui dicte le clioix (les aliments ù tous les animaux autres que Ihomme et à l'bomme lui-même dans la plupart des cas et toujours dans une proportion notable. On ne peut croire, en eflet, que dans le choix des aliments, l'animal fasse réellement appel aux opérations de son intelligence. C'est une attraction instinctive qui le dirige ; et nous connaissons même chez l'homme ces sympathies et ces antipathies du goût et de l'estomac, auxquelles les opérations intellectuelles sont tout à fait étrangères.

Toutefois, si nous ne pouvons rien affirmer sur les causes qui ont entraîné le Sphex languedocien vers l'éphippiger comme proie de prédilection, il nous est possible cependant de soupçonner quelques-unes des circonstances qui ont dicté ce choix.

L'éphippiger est une proie tentante par son volume et par l'abondance d'aliment qu'il représente ; et la preuve que le volume a parlé à l'appétence physiologique du sphex languedocien, c'est que ce dernier dédaigne les mâles plus grêles et moins arrondis, pour ne fondre que sur les femelles qui sont plus grandes, plus grasses, bourrées d'œufs et mieux nourries. *•

Du beau volume de Téphippiger il résulte qu'une seule proie, c'est-à-dire un seul combat a suffi pour l'alimentation d'une période assez longue de la vie du Sphex carnivore d'autrefois, et un seul aussi pour toute sa vie de larve.

En outre, l'éphippiger est relativement à sa taille et à son volume, le moins bien armé des locustides. Comme locustide il a la peau ventrale de thorax, du cou et de Tabdomen molle et peu résistante, surtout dans Tintervalle des pièces sternales successives ; la couche chitineuse en est souple et facile à perforer.

En outre, l'éphippiger est mal armé pour la défense, sauf du côté des pièce^ buccales ; car s'il est pourvu de mandibules solides et redoutables, ses membres sont grêles ; et en particulier les membres de la troisième paire qui, chez les criquets ont des fémurs puissants et robustes, et des tibias

3l2 PHILOSOPHrE DE l'eFFORT

solides et armés de pointes acérées redoutables, sont chez répliippig^er gièles, faibles, inermes et délicats. Or ces troisièmes pattes sont chez les Orthoptères non seulement les organes du saut, mais des organes puissants de défense qui permettent à l'animal d'atteindre et de balayer vivement en le blessant un ennemi l'attaquant par le dos. En outre encore, à l'encontre non seulement des acridiens, mais des autres locustides, l'éphippiger n'a que des ailes rudimentaires recouvertes par le prothorax ou selle, et qui ne peuvent servir à l'animal d'armes ni ofTensives, ni défensives. Les criquets et les locustes pourvues d'ailes avec élithres rigides, peuvent non seulement fuir l'ennemi par le vol, mais encore en agitant les ailes ils peuvent chasser un ennemi qui s'abat sur leur dos.

Les autres locustides sont donc sous le rapport des ailes dans de meilleures conditions de défense que l'éphippiger, sans compter que si chez eux la peau ventrale du thorax offre entre les pièces sternales des parties molles et délicates faciles à perforer, les pièces elles-mêmes du sternum sont en forme de cônes ou pyramides durcies qui en se rapprochant et s'appliquant les unes contre les autres cachent et recouvrent les parties délicates de la peau et en défendent l'accès à l'aiguillon du sphex. On peut donc trouver dans ces deux conditions, ailes et structure sternale, les causes qui font de l'éphippiger la proie unique du Sphex languedocien, quoique certaines locustides, la locuste verte et les dec tiques représentent une proie presque aussi volumineuse que lui.

A ces causes de la préférence du sphex languedocien pour l'éphippiger s'ajoutent sans doute des convenances de taille qui permettent au sphex campé sur le dos de la victime d'atteindre précisément avec son abdomen recourbé et armé du dard, la région sternale de l'animal.

Des considérations de même ordre nous permettraient également, j'en suis sûr, de comprendre pourquoi le Sphex à ailes jaunes s'attaque au grillon et non à l'éphippiger. Ce dernier est peut-être une proie trop volumineuse pour sa taille, pour le succès de ses manœuvres offensives ; aussi s'adresse-t-il à une proie plus petite, au grillon champêtre ;

l'instinct 3 r 3

ol comme un soiil iio sufFisait pas à la vie de la lai\o fraiitrc lois, et qu'il lallail renouveler quatre fois la provision, le Spliex à ailes jaunes aujourcFhni place quatre grillons au fond de la cellule oiî il a déposé son œuf P II est à noter que le Spliex à ailes jaunes ne recherche pas ses victimes parmi les grillons adulles, les grillons de Tannée précédente dont la peau ihoracique est durcie et dont les ailes et les memhres sont hien développés et constituent de honnes défenses. Il s'attaque aux jeunes grillons de Tannée dont la couche chitincnse est encore souple et mince, et dont les ailes sont rudimentaires connue celles de Téphippiger. Il a donc afl'aire à un adversaire mal armé et de conquête facile.

Le Sphex a/hi'secla, ou à raies blanches, s'adresse, d'après Fabre, à des criquets de moyenne taille, du genre OEdipodn, qui sont très abondants dans les environs de son terrier, et qu'il se procure facilement sans s'éloigner de ce dernier. La petite taille de ces criquets et leur abondance sont certainement au nombre des causes qui ont fixé le choix des ancêtres du Sphex à raies blanches. Ces ancêtres carnivores se nourrissaient très probablement de ces criquets qu'il leur était facile de se procurer, et en donnaient comme pâture à leur larve. Un seul ayant toujours sulli à la vie de cette dernière, les Sphex actuels n'en déposent qu'un au fond de leur terrier.

Voilà Texposé logique et rationnel des causes qui sont à la base des choix différents faits par les Sphex pour Talimen talion de leurs larves. Tous s'adressent à des orthoptères pour Talimenlation de ces dernières ; et il est logique de penser que l'ancêtre commun des Sphex de nos régions vivait de ces divers types d'orthoptères, mais l'évolution des espèces de Sphex apportant dans la taille, la force, l'habitat, les habitudes et les besoins des diverses formes de Sphex, des différences notables, chaque forme ou espèce en voie de devenir, a de plus en plus circonscrit ses préférences et dirigé ses efforts offensifs vers la proie la plus facile et la plus appropriée.

Y a-t-il dans tous ces faits et dans leur enchaînement rien qui tienne du merveilleux ou qui exige pour leur explication

3 I !\ PHILOSOPHIE DE Tv EFFORT

rinicrvcntion d'iinc intelligence déjà élevée, et ayant atteint une apogée qui puisse être comparée à celle que représente la mentalité de l'espèce humaine? Je ne le pense pas. Il n'y a aucun de ces actes qui ne pût être accompli par des animaux auxquels on n'a pas l'habitude de prêter une grande capacité intellectuelle, et l'habitude déraisonner. Pas n'est besoin de (aire intervenir le raisonnement et la volonté conscience dans le choix de l'aliment le plus satisfaisant, le plus attrayant, le plus abondant. Il suffît pour cela d'une obéissance subconsciente, d'une soumission de la consciente biologique à la loi de la moindre résistance, et du moindre effort, loi qui trouve son application non seulement dans le monde psychologique, mais plus encore dans le monde physiologique et dans le monde physique. Entre deux proies de dimensions inégales et de conquêtes inégalement difficiles, tout être animé se décidera par instinct et sans avoir besoin d'avoir recours à la raison et à un jugement conscient. L'instinct suffit et a certainement toujours suffi.

Et quant au soin que prennent les Sphex de pourvoir leurs larves d'une nourriture appropriée comme qualité et comme quantité, je pense que personne ne songera sérieusement à en refuser l'honneur à l'instinct maternel auquel on ne s'avisera pas de contester le titre et la valeur d'instinct primitif, c'est-à-dire d'acte dicté par la mentalité obscure, par la conscience biologique, dont l'activité a pour caractère même de se mouvoir en dehors de ce que nous appelons proprement l'intelligence. Il suffira enfin, pour expliquer ce fait que le Sphex végétivore donne à ses larves une nourriture de Carnivore, il suffira, dis-je, d'avoir recours à la mémoire bionomique de l'organisme ; car on ne saurait certes, sans rire, prêter au Sphex un raisonnement comme celui-ci : « Pour ma part, je préfère le nectar des fleurs, et j'abhorre Ife régime animal ; mais je remarque que mes larves n'ont pas acquis des goûts aussi distingués que les miens, et je compatis à leur faiblesse. » Non ! Le Sphex donne à ses larves de la chair à manger, parce que ses ancêtres mangeant eux-mêmes de la chair, en ont toujours donné aux larves, et que la con-

L'ilSSTn'CT 3 I 5

science biologique garde le souvenir de cette habitude instinctive.

Je pense donc que la base vraie, le fondement réel des actes que nous venons d'analyser est l'activité de la mentalité biologique. Mais je pense aussi qu'il ne faut pas méconnaître que Pactivité psychologi([ue proprement dite, que la conscience lucide elle-même n'ait apporté dans l'exécution de ces actes instinctifs des perfectionnements, des raffinements spéciaux qui constituent ici ce que j'ai appelé le revêtement de l'instinct. A l'œuvre de la mentalité biologique s'est ajoutée dans une certaine mesure l'œuvre de la mentalité psychologique.

Ces premiers points examinés, continuons notre étude dans le même esprit de critique rationnelle.

Il est entendu que l'éphippiger est la proie désirée et recherchée par le Sphex languedocien. Or, l'éphippiger malgré ses infériorités est cependant pour ce dernier un adversaire assez redoutable ; il le dépasse fortement en taille ; ses formes puissantes et massives sont écrasantes pour les formes grêles et délicates du Sphex. Les mandibules de l'éphippiger, les pattes articulées et longues, celle de la troisième paire surtout, sont tout autant d'armes redoutables, et d'un seul coup de mandibule le grêle pédoncule abdominal du Sphex serait bientôt broyé et rompu, et l'animal serait réduit à limpuissance. Mais le Sphex adulte, chasseur de l'éphippiger, a comme tout animal chasseur suivi les directions de l'instinct de la défense et de l'attaque. Ici encore il a instinctivement obéi à une loi très générale et qui constitue pour ainsi dire un article de la législation instinctive de la nature dans tous les domaines, c'est-à-dire la loi de la moindre résistance et du moindre effort. Instinctivement il dirige son attaque là oii se rencontrent le moindre obstacle et le moindre danger. Il se garde bien d'attaquer le locustide lace à face ou latéralement, car dans le premier cas il se trouverait exposé à l'action de ses solides mandibules, et dans le second cas en présence de ses membres articulés dont la troisième paire est en particulier longue et terminée par des griffes acérées. L'arme, par excellence du Sphex étant son

.ÎIO PHIf.OSOPlIIE or L EFFORT

dard abdominal, il l'aiil (jiic ce dard soit poiic vers le point le plus vulnérable de la proie, et instictivemenl le sphex prend une situation qui lui permette d'user de son arme de la façon la plus favorable. Tout cela est instinctif certainement comme l'est le mouvement de la tête et du cou du taureau qui en danger veut frapper avec ses cornes, comme le sont les mouvements du cheval qui veut atteindre l'ennemi par ses ruades, comme l'est le mouvement des pinces du crustacé (écrevisse, crabe, homard) qui veut attaquer et se défendre, comme l'est d'ailleurs le mouvement de l'homme qui veut parer à un danger ou à une attaque soudaine, inattendue, ou même attendue.

Pout atteindre le but le Sphex fond sur l'éphippiger et s'abat sur son large dos. Là il est à l'abri des mandibules et autant que possible des deux premières paires de pattes.

Pour conserver cette situation vis-à-vis de son adversaire il le saisit par le corselet avec ses fortes mandibules et le fixe sous lui. Je ne crois pas qu'on puisse refuser à l'instinct proprement dit, à l'instinct pur, à l'instinct de la défense et de l'attaque le pouvoir d'opérer ainsi. Mais la résistance commence, l'éphippiger surpris se met en demeure de se défendre. Le sphex, animé par le sentiment instinctif du danger, n'a pas besoin de réfléchir à ses moyens de défense par l'offensive. Il a une arme puissante, son dard, et l'instinct lui dicte la manœuvre.

Dans la situation qu'il occupe il peut porter la pointe de son arme sur le dos de la région abdominale. Mais là il rencontrerait une série imbriquée de bandes chitineuses résistantes, formant une vraie cuirasse sur laquelle son dard glisserait ou s'émousserait inutilement. Son instinct va encore vers la moindre résistance, c'est-à-dire vers la face ventrale de la proie. Il lui est facile de l'atteindre car son pédoncule abdominal grêle et allongé lui permet de recourber son abdomen sous l'éphippiger et de l'atteindre précisément sous la face inférieure dont la couche chitineuse est mince, et recouvre une peau souple et facilement pénétrable. Là se trouve le ganglion nerveux thoracique postérieur du locustide ; et le venin paralysant versé ou dans son propre tissu ou

l'instinct 3 1 7

dans le tissu conjonclif environnant, pmdnil immédiatement la paralysie des membres de la troisième paire de pattes qui sont les plus redoutables. Mais restent encore des parties non atteintes, c'est-à-dire les membres antérieurs de ranimai, le cou, et plus ou moins les organes buccaux (mandibules, mâchoire). Le Sphex saisit alors la victime par la tète et l'appuyant contre le sol, il lui introduit le dard dans le cou, ce qui lui permet d'atteindre sans doute le premier ganglion thoracique et le ganglion sous-œsophagien et de paralyser les membres antérieurs et les organes buccaux. La victime est alors désarmée et immobile.

En se comportant ainsi le Sphex agit-il d'une manière si merveilleuse qu'il faille invoquer le raisonnement d'une intelligence à son apogée, l'expérience d'un savant, l'habileté réfléchie, très éclairée et documentée d'un physiologiste et d'un visisecteur !* Je ne le pense pas. Voyons froidement les faits et évitons la légende.

La légende est particulièrement merveilleuse. Elle peut être ainsi libellée. Le Sphex ne pique pas la victime sur le dos parce qu'il sait ou dans tous les cas ses ancêtres ont su qu'il n'y a pas là des ganglions nerveux, ou dans tous les cas des organes dont la blessure et l'intoxication sont immédiatement paralysantes. Le Sphex va à la recherche du point précis où il atteindra les ganglions nerveux thoraciques et avec une sûreté merveilleuse il plonge là même son dard. Il sait, ou ses ancêtres ont su, qu'en piquant là il atteindra immédiatement le but. ^ oilà la légende : je la remplace par un examen des faits moins empreint du goût du merveilleux; et je dis : Le Sphex ne pique point l'adversaire sur le dos, car le dos est très protégé et n'est pas vulnérable. Il le pique à la face ventrale du thorax parce que dans la situation où il est vis-à-vis de son adversaire, il est naturel quil mette son propre abdomen à l'abri de l'atteinte des longues pattes postérieures de la victime. Ces longues pattes l'atteindraient facilement s'il le portait en arrière et sur le dos de la victime. Il faut donc qu'il dirige son abdomen en avant et en bas, c'est-à-dire vers la face ventrale du thorax.

La flexibilité de son pédicule abdominal et de l'abdomen

3l8 PHILOSOPHIE DE l'eFFOHT

produisent très naturellcinenl un recourbement de celui-ci sous le thorax de Téphippiger, et portent précisément l'aiguillon au point vulnérable. 11 y a là une série d'adaptations organiques et instinctives qui n'exigent pas, me semble-t-il, l'intervention capitale d'opérations intellectuelles complexes et élevées. Le Sphex pique donc la victime à la face inférieure du tliorax parce qu'il y a là pour lui moins de résistance, moins de danger, et plus de commodité. La légende de ranalomiste, du physiologiste et du visisecleur me paraît pour ainsi dire singulièrement atténuée. Mais il reste malgré cela la mentalité de l'instinct qui dirige l'organisme animal dans l'exécution inconsciente mais habile de ces diverses opérations. Nous reviendrons du reste sur ce point.

Reste le point le ]ilus inexplicable en apparence. Le Sphex plonge avec une sûreté merveilleuse, dit-on, son aiguillon là oîi il atteindra le ganglion nerveux thoracique. Cela est-il bien exact ? et faut-il comprendre ce fait comme résultant d'une longue méditation des ancêtres sur des observations multipliées et sur une expérience ayant engendré des habitudes traditionnelles P Je ne le pense certes pas ; et rien ne me paraît justifier ces vues théoriques.

Et d'abord le Sphex n'est pas un opérateur aussi infaillible qu'on veut bien le dire. Il cherche en lâlonnant le point vulnérable ; et quel est pour lui ce point vulnérable ? Est-ce le ganglion nerveux ? Je n'en crois rien. Le point vulnérable, pour lui, c'est le point de la peau de la face inférieure du thorax où l'aiguillon pénétrera le plus aisément. Ce point là le Sphex le cherche en tâtonnant; et il y a cette coïncidence heureuse que ce point représenté par des fossettes situées sur la ligne médiane et qui sont les traces de la séparation primitive des anneaux du thorax, correspond précisément au ganglion thoracique. Et voilà pourquoi le Sphex atteint ce ganglion. Quand je dis ce ganglion, j'ajoute, ou son voisinage immédiat, car rien n'a, je crois, suffisamment établi que c'est proprement le ganglion lui-même qui reçoit dans l'intimité de ses tissus le venin paralysant. Ainsi donc rien n'autorise à penser que le Sphex a choisi instinctivement ce point oii il enfonce son dard précisément parce qu'il correspond au

l'instinct 819

ganglion nerveux. 11 l'a choisi parce qu'il élail plus à sa portée, plus à sa convenance, et plus facile à perforer.

Mais, me dira-t-on, comment se fait-il que, quand d'autres vespides fouisseurs ont pour proie habituelle des insectes dont les ganglions thoraciqucs sont distincts, sont séparés, ils enfoncent leur aiguillon autant de fois qu'il y a de ces ganglions, c'est-à-dire trois fois, tandis que dans le cas de de l'éphippiger il pique à deux reprises seulement, et dans les cas oiî comme chez les coléoptères les trois ganglions sont concentrés en un seul, les vespides se contentent d'un seul coup d'aiguillon ? Il faut donc que les vespides eussent acquis la connaissance, raisonnée autrefois et aujourd'hui inconsciente et héréditaire, de ces dispositions anatomiques ; et c'est là un fait qui ne saurait être du domaine de l'instinct pur et qui exige l'intervention des opérations intellectuelles.

Ma réponse sera bien simple. Je dénonce encore ici la puissance de la légende, et je tiens à y opposer l'examen froid et raisonné des faits.

Est-ce bien sur le nombre même des ganglions distincts que les vespides fouisseurs règlent, en calculant, le nombre de coups d'aiguillon qu'ils inlligent à leurs victimes*:* Examinons si une explication plus simple, plus naturelle, moins merveilleuse ne saurait être donnée de ce fait, que je crois exact avec quelques réserves cependant.

Voyons d'abord ce que fait le Sphex languedocien, car nous pourrons en tirer quelque enseignement. Après avoir intoxiqué le ganglion thoracique postérieur, il sent le besoin d'en faire autant pour le ganglion thoracique antérieur et il enfonce son dard dans la peau molle et facilement perforée du cou. Par là est obtenue l'immobilité de la victime et le Sphex borne là ses opérations paralysantes.

Est-ce bien le ganglion thoracique antérieur que vise précisément le dernier coup de dard du sphex, et est-ce une vue théorique d'anatomisle et une inspiration de physiologiste expérimenté qui le guide dans cette opération ? Oui, dit la légende. Non, dit la raison froide et l'analogie bien appliquée. Et voici les raisons que dictent ces dernières. Le sphex porte son dard là oii est le danger, là oii est la menace, là

où se trouve le point de départ des mouvements offensifs de la proie. Le premier coup d'aiguillon s'est adressé aux pattes, dont les mouvements vifs constituaient le premier danger, le danger immédiat pour le Spliex campé sur le dos de la victime. Aussi le Sphex a-t-il enfoncé son dard 8ur le lieu d'insertion et sur les points d'appui des membres menaçants, c'est à-dire à la face inférieure du thorax; et là, précisément, se trouvent (^bien à son insu certainenienl) les ganglions nerveux correspondants. Les pattes paralysées, restent les mouvements du cou et des mandibules qui s'agitent en menaçant ' ; et pour des motifs semblables le Spbex pique la face inférieure de la région cervico-faciale et y rencontre sans le vouloir et sans le savoir les ganglions nerveux moteurs de l'armature correspondante.

Le Sphex sent le danger et instinctivement dirige son arme sur le point qui le gêne et le menace. C'est là ce que fait tout animal qui se défend, et ce que font les hyménoptères à aiguillon. Ils piquent la partie qui les gêne, qui les presse, qui les trouble, qui les menace, sans avoir certainement l'arrière-pensée d'atteindre un ganglion nerveux et de produire une paralysie.

Pour eux l'ennemi se localise dans le point, dans la partie qui les menace ; et c'est sur ce point qu'ils concentrent la défense.

Le Sphex paralyse parce que la nature l'a doué d'un venin paralysant, mais faut-il croire sérieusement qu'il a, en piquant, l'intention de paralyser, et qu'il se rend bien compte que son venin est j)aralysant.

I. M. Fabre, auquel on doit ces remarqualjles observations biologiques sur le Spbex et sur bien d'autres insectes, a pensé que le coup d'aiguillon porté en dernier lieu dans le cou avait sans doute pour but d'atteindre le premier ganglion thoracique. Je me permets de penser que c'est plutôt aux mouvements menaçants des mandibules et du cou, c'est-à-dire surtout aux parties mues ^ar le ganglion sous-œsophagien qu'est destiné ce dernier coup d'aiguillon.

Je tiens du reste à dire que dans cette étude je suis loin de contester en rien le grand mérite, l'ingéniosité remarquable, l'exactitude scrupuleuse des observations consignées par M. t'abre dans ses Souvenirs enlomologiques ; je me permets seulement de les interpréter un peu autrement que ne l'ont fait W. l'^abre et bien dautres ajirès lui.

l'instinct 321

Le Spliex est comme un enfant qui, ayant en main une arme empoissonnée dont il ignore la qualité toxique, en frappera pour se défendre contre une agression provoquée ou non provoquée, sans se douter qu'il porte un coup mortel. Le Sphex ne connaît pas probablement les qualités virulentes de son dard, pas plus que ne le font les serpents venimeux dont on ne peut pourtant songer à louer la haute intelligence. Pour ces derniers comme pour les Sphex, piquer avec une pointe (dent ou aiguillon) est l'unique moyen efficace d'attaque et de défense ; et c'est de lui qu'ils usent naturellement sans prévoir le genre d'effet que va produire leur morsure.

Gomment est apparu chez le Sphex l'instinct de défense par la piqûre ? Est-il nécessaire d'invoquer pour cela une intelligence observatrice raisonnante et généralisatrice ? Je ne crois pas qu'il y ait lieu de le faire ; car en définitive il y a eu un moment où l'aiguillon venimeux a apparu chez les ancêtres plus ou moins inermes du Sphex, de même qu'il y a un moment où l'aiguillon et sa glande se constituent chez la nymphe du Sphex actuel. La constitution de cet organe a-t-il nécessité des opérations proprement intellectuelles et conscientes correspondantes et directrices ? Qui oserait le soutenir ?

Et alors pourquoi l'apparition de l'instinct de piquer, c'est-à-dire d'user d'une arme offensive et défensive, ne seraitelle pas due à la même impulsion biologique qui a provoqué la création du dard venimeux ? Pour ma part, je me range très volontiers à cette manière de voir qui s'accorde si bien avec cet axiome biologicpie d'une importance capitale, que la fonction, c'est-à-dire, comme l'a dit Goethe, Vêlre conçu en activité, crée l'organe. Les serpents non venimeux n'en usent d'ailleurs pas autrement que les venimeux : ils se lancent sur leur proie pour la mordre ; c'est là leur premier mouvement. Le second consiste pour ceux qui sont doués d'une musculature vigoureuse à enlacer la proie dans leurs anneaux, à l'immobiliser, à la rendre impuissante, à l'étouffer et à la broyer. Si les venimeux n'usent pas généralement de ce dernier moyen, c'est que le venin stupéfie SABATiiiR. ai

32 2 PHILOSOPHIE DE L El- FOUT

immédiatement la proie et l'Immobilise. Les boas, pythons et grandes couleuvres ont toujours comme le Sphex deux opérations à faire pour aboutir à ce résultat ; ils mordent d'abord, ils enlacent ensuite. C'est en vertu d'un instinct de même ordre que les vespides qui ont pour proie les insectes dont la coalescence des ganglions tboraciques est complète, et dont le ganglion sous-œsophagien est voisin de la masse thoracique, se bornent à donner un seul coup d'aiguillon. Il est suffisant sans doute pour atteindre toute la masse nerveuse, et pour paralyser tous les membres thoraciques et même les organes buccaux. Le vespide n'a plus rien à redouter de sa victime ; et aucun mouvement des membres ou des mandibules ne vient le menacer et le provoquer à une nouvelle défense. Pour les proies dont les ganglions thoraciques sont plus ou moins séparés, deux ou trois coups d'aiguillon sont provoqués et donnés. Le Sphex Jîavipennis qui fournit ses loges de grillons, pique la victime d'un premier coup d'aiguillon dans le cou, et paralyse ainsi le cou et les mandibules. Il donne ensuite un seul coup d'aiguillon dans l'articulation des deux segments antérieurs du thorax. Cette dernière blessure atteint tous les membres thoraciques, les ganglions thoraciques étant suffisament coalescents. D'autres vespides usent de trois coups d'aiguillon. Un premier coup ne paralyse qu'une ou deux paires de pattes. Le vespide perçoit des mouvements menaçants dans la paire voisine, et il répond instinctivement à ces menaces par un second coup d'aiguillon. Celui-ci donné, la menace se manifeste par des mouvements du cou et des mandibules et un troisième coup de dard vient opposer la défense à la menace. Le vespide dirige son aiguillon sur le lieu du péril; c'est là un mouvement tout-à-fait instinctif; et voilà pourquoi il perfore successivement la région où s'attachent et d'oiî partent les pattes qui s'agitent et qui menacent ; or c'est là même, sans que le Sphex le sache en aucune façon, qiie se trouvent les ganglions nerveux qui leur correspondent.

On peut donc comprendre que le Sphex atteint le point vulnérable, précisément parce que le point vulnérable est ipouv lui le point d'où partent la menace et le damjer, et qu'il n'est

pas nécessaire de transl'ormer le Sphex en anatomiste consommé, en physiologiste parfait, en vivisecteur impeccable.

L'analyse, la dissection critique que je viens de faire des actes si compliqués et si merveilleux au premier abord du Sphex, me paraît avoir établi assez clairement, non seulement qu'il est possible mais qu'il est rationnel et légitime de voir dans cet ensemble d'une explication si embarrassante au premier abord, un groupement heureux d'actes instinctifs simples, c'est-à-dire d'impulsions biologiques dues à une sorte de mentalité organique, à une conscience biologique.

Est-ce à dire cjue les actes si remarquables accomplis par le Sphex soient des actes purement et exclusivement instinctifs, et auxquels manque tout concours d'opérations intellectuelles 1* Telle n'est pas mon opinion. Je me borne à penser que ces actes ont un noyau primitif et fondamental qui est proprement de l'instinct, qui est le fruit d'une mentalité ou conscience biologicpie attachée à la vie de l'organisme et aux conditions bionomiques mêmes de l'animal. Mais les opérations intellectuelles sont venues apporter à ces actes purement instinctifs un revêtement qui les a perfectionnés. On voit donc que ma conception de l'instinct comme résultant d'une mentalité biologicjue primaire est aux antipodes de celle des naturalistes et des philosophes qui croient, au contraire, qu'à la base de ce groupement d'actes si heureusement associés, il y a eu chez les ancêtres une série d'opérations intellectuelles de haute valeur, ayant créé des mécanismes • qui ont fixé des habitudes traditionnelles sous forme d'inslincts plus ou moins compliqués ou d'instincts secondaires.

Je crois donc que la mentalité instinctive domine dans la vie de l'insecte ; mais il ne faudrait pas en conclure que je méconnais chez lui et chez l'animal en général la mentalité intellectuelle, celle qui est capable de comprendre, de raisonner, de choisir, de vouloir, de juger, de généraliser même dans une certaine mesure. Je crois au contraire très fermement à la présence chez les animaux de la spontanéité et de la volonté, d'une faculté rudimentaire, si l'on veut, de raisonner, d'une certaine mesure de conscience lucide et même de sens moral.

324 PTIII-OSOPIIIE DE 1,'eKFORT

Plus je vais, plus j'étudie les animaux, et plus je me convaincs que leur psychisme n'est certes pas d'une nature autre que celui deriiomme; el que les différences sont en réalité des différences de degré et non des différences de nature. Je ne puis souscrire en aucune manière à cette proposition de M. Halleux {V Évoliilionisme en morale; Étude sur la Philosophie de Herbert Spencer ; Paris, F. Alcan, 1901), « L'uniformité et la stabilité caractérisent la conduite de l'animal. » L'auteur n'a-t-il pas eu auprès de lui des animaux domestiques ? Ou ne les a-t-il pas observés ? Ne tient-il aucun compte des changements que l'évolution a introduits el introduit perpétuellement dans la biologie et la psychologie des animaux? Non, il n'est pas vrai que le changement et le progrès soient le propre exclusif de l'homme. A Thomme appartient seulement, d'une manière plus spéciale, la rapidité dans le progrès. Mais l'animal progresse aussi quoique avec plus de lenteur. Et d'ailleurs l'automatisme lui-même, que l'auteur considère comme le propre de l'animal, est susceptible de progrès; et les instincts dont il ne songe pas à nier la présence chez les animaux, s'améliorent, se modifient et se perfectionnent.

Non les animaux ne sont pas le siège du mécanisme, du déterminisme et de l'automatisme ; il y a chez eux une mentalité psychologique de même nature que celle de l'homme, et qui représente le rudiment et l'embryon de celle qui devait être plus tard l'intelligence humaine ; et je ne saurais, à aucun point de vue, souscrire à cette autre proposition du même auteur : « Il y a lieu d'attribuer à l'homme une nature spéciale caractérisée par le pouvoir d'abstraire et de raisonner d'après des principes généraux. Ce pouvoir crée entre lui et l'animal, non une simple différence de degré, mais une différence d'essence. » Je dis fermement pour ma part, non une différence d'essence mais une différence de développement et de degré, une différence dans la quantité et dans la qualité et non dans la nature ; mais très probablement aussi une différence dans les combinaisons, dans le degré de cohésion et d'harmonie des éléments de l'âme, c'est-àdire des parties constituantes de ce système ou groupement

d'énergies psychiques si variable et si varié dans sa constitution et dans ses liaisons, que nous appelons une conscience.

L'instinct n'est donc pas la seule forme delà mentalité chez les animaux ; et il peut être certainement chez eux question d'une psychologie et du travail propre de l'intelligence. Aussi, malgré l'importance que j'attribue chez eux au rôle de l'instinct, je suis loin de nier que bien des actes que l'on considère comme purement instinctifs sont dus au rôle propre de l'intelligence et résultent d'habitudes acquises qui ont construit des mécanismes organiques appropriés. Ce sont là des actes qui conscients à l'origine sont tombés dans le domaine de la subconscience, et sont passés du terrain de la conscience psychologique à celui de la conscience biologique. Ils ont ainsi pris toutes les apparences de l'instinct, et ne diffèrent de ces derniers que par leur origine. Ce sont des pseudoinstincts qu'il n'est pas toujours facile de distinguer des instincts vrjais. Ces derniers dus à l'appétence biologique ont pour caractère constant d'avoir une fm toujours utile à l'individu ou à l'espèce. Les pseudo-instincts, puisant leur origine dans des opérations intellectuelles de l'être, et devenus subconscients, participent de la faculté d'errer qui résulte d'une plus large mesure de libre arbitre. La conscience biologique chez laquelle la faculté de raisonner est à l'état de virtualité plus encore qu'à l'état d'activité, participe bien moins dans ses opérations de la contingence périlleuse due à la faculté (lu choix. Néanmoins ici encore la communauté de nature des deux consciences trouve une démonstration dans l'absence d'une différence radicale et absolue ; car il n'est pas démontré que l'instinct soit réellement infaillible. Mais ce qui me paraît démontrable et démontré, c'est que s'il est faillible, il l'est beaucoup moins que la conscience psychologique, et moins par conséquent que les pseudo-instincts.

L'analyse que je viens de faire des actes si remarquables du Sphex pourrait être appliquée à bien des actes observés chez les vespides fouisseurs qui embarrassent encore la solution de la question de l'instinct. Je crois que dans bien des cas cette analyse conduirait au même résultat que l'étude cidessus. Mais je dois m'arrèter dans cet examen qui a porté

sur im des cas les plus délicats de riustoire des instincts. Je vais m'appliquer en finissant à formuler la conception de l'instinct qui résulte pour moi de toutes les réflexions qui précèdent.

Je considère que la mentalité attachée aux animaux ne doit pas être considérée comme localisée tout entière dans les centres nerveux où elle représente l'âme proprement dite, le principe capable de penser, de sentir, de raisonner, de vouloir, mais qu'il y a aussi une mentalité répandue dans tout Torganisme, mentalité plus modeste, moins éclatante, subconciente et présidant aux phénomènes biologiques. C'est cette mentalité organique ou conscience biologique qui fait proprement le caractère de la vie, et qui donne aux faits physiques et chimiques qui ont pour siège la matière vivante, leur caractère biologique. Il y a une mentalité biologique comme il y a une mentalité psychologique. La mentalité psychologique est l'origine des phénomènes qui correspondent plus spécialement au domaine de l'âme, de la conscience ; et la mentalité biologique, celle des phénomènes dits vitaux. C'est elle qui donne à ces derniers ce cachet de coordination, de logique, de ratiqnnalité qui les caractérise et qui démontre qu'il y a même dans la vie physiologique un sens déterminé, une direction, une conscience. C'est elle qui préside à la combinaison des actions moléculaires et cellulaires ; c'est elle qui est la source des phénomènes propres de l'instinct.

C'est encore cette mentalité biologique qui nous donne de l'évolution une explication autrement satisfaisante que la sélection naturelle et la lutte pour l'existence, que le pouvoir d'adaptation et l'influence du milieu. C'est là ce que je me suis efforcé de démontrer dans la Revue u La foi et la vie » des i'^'' mars, i6 mars et i'''^ avril 1899, dans un mémoire ayant pour titre « Évolution et Socialisme^ »: (( C'est donc l'effort, disais-je, qui est le promoteur des transformations, ^'i la lutte pour l'existence, ni l'association, ni l'adaptation, ni d'autres mécanismes encore, ne sauraient être considérés par

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