I. Ce mémoire constitue un des Essais du présent volume
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eux-mêmes comme la cause de l'évolution progressive. Leur rôle dans la marche du progrès est entièrement subordonné à reflbrl, dont ils sont, l'occasion, et dont ils exigent le déploiement. L'effort est donc le facteur nécessaire ; et sans effort il n'y a pas d'évolution. »
« L'eflbrt, disais-je encore, est évidemment un mouvement de la volonté et de l'activité dans une direction donnée, vers un but déterminé. La nature du résultat de l'effort dépendra nécessairement de cette direction, de ce but. Mais la direction, de quoi dépendra-t-elle ? D'une disposition interne, d'une préférence intime, d'une inclination, d'une aspiration préexistante dans le sein même du sujet qui s'efforce, c'est-à-dire, qui veut et qui agit dans le sens de la chose désirée et préférée, dans le sens de la tendance. C'est là me semble-t-il la seule réponse possible à la question.
« Eh bien, je crois fermement que si d'une manière générale l'évolution a suivi une marche progressive, c'est qu'il y a au sein de la nature, une aspiration, une préférence, une tendance qui la pousse et l'attire vers un but meilleur, vers une fin supérieure. Il } a dans la nature ce que j'appellerais volontiers une inquiétude biologique, c'est-à-dire le sentiment d'un malaise actuel, et le pressentiment d'un bien-être supérieur ; et c'est pour répondre à ce malaise, pour l'effacer, que la nature cherche, se met en travail, s'efforce de revêtir de nouvelles formes, de créer des combinaisons nouvelles, n'étant jamais lassée parce qu'elle n'est jamais satisfaite.
« Telle me paraît être la cause de l'effort évolutif, et de son orientation. La nature cherche, et cherchant passionnément, elle fait dans tous les sens des tentatives énergiques pour acquérir des conditions meilleures, et cette irradiation de l'effort est peut-être capable de fournir une raison suffisante de la variabilité illimitée, et des variations innombrables des êtres, variabilités et variations dont on n'a pu encore donner une suffisante explication. La réalité et la valeur des efforts correspondent certainement à la réalité et à la valeur des aspirations de la nature ; car l'effort n'est pas désintéressé en ce sens que l'effort n'existe pas pour soi, qu'il n'y a pas d'effort pour Tcffort, et que la nature ne fait pas effort dans l'unique
b\il cravoir fait effort. L'cflbrt est destiné à satisfaire une apsiration, une volonté qui est placée en dehors de lui et au-dessus de lui » .
« Mais Tcxistence dans la nature de l'aspiration cjui pro voque l'effort, et l'existence de l'effort lui-même supposent nécessairement que la nature est le domaine de la volonté et delà liberté, c'est-à-dire le domaine de l'esprit qui est sensibilité, pensée, volonté et liberté. C'est là une conception que je ne puis songer à développer ici ; je l'ai déjà fait ailleurs, et surtout dans mon Essai sur iorienlalion de la méthode en évolutionisme (reproduit au commencement de ce volume) et je ne puis y revenir longuement. Je me borne à dire combien la présence indéniable de la finalité dans la nature, et combien cette constatation que les fonctions organiques et le développement des organes sont régis par une logique et une prévoyance surprenantes viennent à l'appui de cette pensée, que la nature n'est point un mécanisme aveugle et fatal, mais un organisme qui sent, qui pense, qui veut, et qui agit.
« ... La tendance évolutive est à la biologie ce que l'obligation esta la morale. L'une et l'autre sont destinées dans leurs domaines respectifs à solliciter l'effort dans un certain sens, dans le sens du progrès. L'une et l'autre adressent des appels à la volonté consciente ou inconsciente. L'une et l'autre poussent la création dans la voie du progrès et du perfectionnement incessant. Il faut voir en eux deux facteurs parallèles, deux influences similaires, qui (notez-le bien) diffèrent plus par la qualité des domaines sur lesquels ils agissent que par le fond même de leur nature. L'une et l'autre en effet ne sont que des manifestations de l'esprit qui anime le monde... ».
Voilà les idées que je formulais en mars 1899 et que je n'ai pas cessé de considérer comme justes et conformes à la nature. C'est avec une vraie satisfaction que j'ai vu depuis lors des idées tout à fait de même sens et de même ordre développées par M. Charles Richet dans une correspondance des plus intéressantes et des plus suggestives avec M. Sully Prudhomme : Le problème des causes finales (Revue scientifique). Dans une lettre du 9 décembre 1899, MM. Charles Richet déclarait que les facteurs signalés de la sélection natu-
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relie ne lui paraiss.utMil pas siilFire à expliquer intégralement l'admirable justesse et la complexité prodigieuse des adaptations en morphologie organique. Il réclamait impérieusement un l'acteur de plus ([u'il appelait Vc/fort vers la rie. Et voici les conclusions qu'il formule dans une dernière lettre parue dans la Renie scientlfiqae, du 26 avril 1902:
« Que le mécanisme gouverne le monde cela n'est pas douteux comme vous le dites si bien. Mais rien n'est expliqué [)ar le mécanisme. C'est une constatation, voilà tout. La l'ormule de l'attraction n'est pas une théorie, c'est l'énoncé d'un fait. De même la sélection naturelle est l'énoncé d'un fait. »
« Eh bien, il me paraît que, pour le règne des êtres vivants, rhypothèse d'une tendance à la vie, d'un effort vers un maximum et un optimum de vie, est une hypothèse acceptable. D'abord elle ouvre un champ plus vaste à l'investigation scientifique. On comprend mieux le sens profond de la vie, l'évolution vers un état meilleur; le progrès en un mot, le progrès biologique d'abord, puis le progrès moral qui lui est corrélatif. Le monde vivant tend au mieux, comme les sociétés humaines. Sous le mécanisme mathématico-chimicophysique qui nous gouverne nous sentons planer vaguement comme une idée directrice — l'expression^ est de Claude Bernard. Cette idée directrice, nous sommes hors d'état de la comprendre, pauvres êtres bornés que nous sommes, mais pourtant nous avons la notion confuse qu'elle existe, et ce sentiment nous engage à chercher, à expérimenter pour la moins mal entrevoir. C'est donc une hypothèse féconde.
« De plus, c'est une hypothèse justifiée ; car chaque pas qu'on fait en avant dans les sciences biologiques nous montre que pour chaque organisme il existe une adaptation parfaite ; pour chaque danger, une mesure préventive, pour chaque organe, une fonction régulière. Jamais la loi de la finalité ne s'est trouvée en défaut dans l'étude des êtres vivants.
« Enfin c'est une hypothèse presque nécessaire ; car on ne peut la remplacer par aucune autre ».
Il est évident que comme moi et d'une manière tout à fait indépendante, ^L Richet est arrivé de son côté à reconnaître
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dans la nature une menlalité biologique, à côté de la mentalité psychologique.
Or c'est celle mentalité biologique qui est le point de départ, l'agent producteur et directeur des phénomènes de l'instinct, phénomènes qui résultent en somme et au fond, des elTorts de l'organisme pour acquérir plus de vie et une meilleure vie. L'instinct résidte en effet d'im elTort biologique et non d'un effort proprement psychologique, d'une pensée consciente, d'une intelligence raisonnante et d'une volonté réfléchie.
Mais s'il y a deux mentalités, je répète qu'elles ne sont pas de natures différentes. Elles diffèrent plus par leur- lieu d'application et d'activité que par leur nature même. Les termes de passage qui les unissent et qui effacent leurs limites sont extrêmement multipliés. Que de phénomènes, que d'actes, que de résultats qui peuvent être rapportés également à l'une ou à l'autre de ces mentalités ou aux deux réunies !
L'une déploie son activité dans des centres nerveux spéciaux, l'autre dans les diverses parties de l'organisme qui ne sont d'ailleurs pas étrangères à tout élément nerveux. Rien ne prouve certainement que les centres nerveux dits pensants soient le siège unique de la mentalité, et que bien des éléments de cette dernière ne trouvent leur source dans d'autres organes. Certainement le système musculaire, les appareils circulatoires, digestifs, les organes reproducteurs en particulier sont en quelque mesure des lieux d'élaboration d'images et d'idées qui viennent se compléter et s'associer dans les centres nerveux eux-mêmes. L'esprit est répandu dans tout l'organisme ; et l'instinct est la manifestation propre de cet esprit réduit à son rôle biologique.
Il est donc vraiment chimérique d'essayer de poser des limites précises et radicales entre la biologie et la psychologie.
Dans le monde animé (animaux et plantes) ces deux formes, ces deux aspects de la mentalité se présentent associées dans des proportions d'importance et d'activité qui donnent leurs caractères aux diverses- formes de la vie.
Le règne végétal qu'on ne saurait séparer d'une manière absolue du règne animal est proprement le domaine exclusif
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de la mentalité biologique. Les plantes sont clouées en effet d'une conscience biologique, c'est-à-dire d'une synthèse de forces directrices agissant en elles avec logique et discernement dans rintérèt bionomique de l'individu et de l'espèce, et source des instincts des végétaux. C'est donc avec raison qu'il peut être question de l'Ame des plantes et d'une conscience végétale.
Dans les niveaux inférieurs du règne animal, la conscience psychologique étant encore latente, la conscience biologique ne s'élève pas proprement au-dessus de celle des végétaux les mieux doués à cet égard.
Mais à mesure que l'on gravit les degrés de révolution animale, la forme ^psychologique de la mentalité se révèle, se manifeste et se développe de plus en plus. Sans doute la forme biologique s'élève et se perfectionne aussi, mais dans des proportions bien moins éclatantes ; et le moment vient enfin oîi la mentalité psychologique prend de si considérables proportions que les observateurs trop timides sont exposés à méconnaître ses liens et sa parenté avec sa devancière, la mentalité biologique, et sont amenés bien à tort à affirmer la séparation radicale l'une de l'autre, c'est-à-dire la distinction radicale de la vie et de l'esprit.
La discussion à laquelle je viens de me livrer est assez longue pour qu'il soit nécessaire d'en présenter nettement les conclusions. Je dirai donc en finissant qu'elle me parait établir qu'il faut substituer au point de vue de Perrier et Romanes, qui séparait les instincts en deux groupes d'origines très différentes, les instincts primaires et les instincts secondaires, qu'il faut, dis-je, lui substituer une nouvelle conception dans laquelle les instincts sont tous considérés comme ayant une môme origine, et comme dépendant de la mentalité biologique. Mais parmi les instincts, il faut distinguer les instincts simples ou élémentaires qui correspondent aux instincts primaires de Perrier et Romanes, et les instincts composes ou associations d'instincts qui renferment la plupart des instincts secondaires des mêmes naturalistes. Voilà comment doit être comprise la classification des instincts vrais, ou instincts proprement dits.
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Mais on dehors des instincts, il faut placer les actes primilivcniont conscients et réfléciiis, dont l'origine doit être recherchée dans la mentalité psychologique, qui sont entrés par la répétition dans les domaines du subsconcient et qui constituent proprement les habitudes. Ce sont là des speudoinstincts ; et c'est à tort qu'on fait figurer dans ce groupe des actes complexes dus à l'association des instincts ou instincts composés. Ceux ci diffèrent toujours des habitudes par leur origine (la mentalité bionomique) ; et le plus souvent aussi par leur fin qui est toujours l'intérêt de l'individu ou de l'espèce.
Voilà la classification qui me paraît légitimée par l'étude sérieuse et l'analyse approfondie des faits. Elle servira de conclusion spéciale à ce long essai sur l'instinct.