L'UNIVERS MATÉRIEL EST-IL ETERNEL
Dans Je précédent Essai, je rac suis atlaclié à étudier la nature de la malière, et à discuter les conceptions diverses qu'on a pu s'en faiie. J'ai d'abord tenté d'établir que la matière n'avait pas d'existence propre comme substance et ne représentait qu'une figure de l'énergie, qu'une forme destinée à rendre l'énergie sensible, que cette forme n'avait rien de nécessaire, qu'elle avait au contraire tous les caractères de la contingence et pouvait sans absurdité être considérée comme temporaire et passagère.
Ces considérations avaient pour fondemeut lexamcn des opinions émises par les liommes les plus autorisés, sur la valeur de l'atome dit matériel, sur la nature de l'éther, sur les propriétés si' remarquables, si inattendues, si troublantes même des matières dites radioactives, sur les pliénomènes si inexpliqués du mouvement broAvnien et des oscillations des inclusions gazeuses, sur la puissance transformatrice de parties infinitésimales îles éléments cliimiques,sur le pouvoir d'amorce que j'ai signalé comme le caractère le plus remanpiable de la vie et de sa fiMino matérielle, le proto plasme, etc., etc.
De tous ces faits et de la discussion qu'ils soulèvent j'ai
1. I^e présent Essai a fait la matière du iliscoiirs j)ronoiicé par l'auteur le ') novembre 1902 à la séance solennelle de rentrée de l'Université de Montpellier. Des documents importants ayant paru depuis cette date, j'en ai profité pour y introduire des additions étendues «lostinées à jeter pins de lumière sur le sujet.
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conclu à la siipirinalic complèle de l'énergie sur la malière cl à laconliiificnce de celle dernière comme forme temporaire de l'énergie.
Mais si la malière, c'est à-dire Tunivcus sensible, runivcrs matériel, n'est an Tond qu'mic figure contingente de l'cnergie, si elle n'est pas une substance nécessaire et éternelle, il en résulle que l'univers matériel a pu avoir un counuencement, et (ju'il pourra finir, comme foirne, comme figure de l'énergie.
(Jue la forme vienne à disparaître, et l'essence même de FuniNcrs ne cessera pas d'exister; car il restera l'énergie, et c'est l'énergie qui est l'essence de l'univers. La forme matérielle peut être nécessaire à la manifestation sensible de l'énergie, mais non à son existence même. On peut en elTet concevoir l'énergie en soi, l'énergie libre, l'énergie sans forme matérielle ; mais on ne saurait concevoir la matière sans énergie. Que dil à noire entendement une matière sans gravitation, sans cohésion, sans aiïinité, sans vibrations, sans chaleur, sans électricité, bien plus une matière sans atomes, s'il est vrai, comme le pensent de très hautes autorités, que l'atome ne soit ([u'im centre spécial d'énergie?
Supprimer la malière, c'est donc supprimer l'univers sensible, l'univers accessible à nos sens, mais non l'universénergie, l'univers-esprit. Supprimer l'énergie, c'est tout supprimer, car on ne saurait concevoir un monde sans énergie. Lin monde sans énergie, c'est le néant. Le jour donc oii l'énergie abandonnerait l'univers, il n'y aurait plus d'univers.
Mais, par contre, le jour où ce que nous appelons matière cesserait de subsister comme forme capable d'être sentie, il resterait encore l'essence de l'univers, l'énergie pure, l'énergie en soi.
Si nous su[)[)osons acquis que la matière a fait un jour son apparition au sein de la masse colossale d'énergie qui anime l'univers, et si nous admettons d'autre [)art que cette forme sensible doil mi jour s'ellacer et laisser l'énergie revenir à l'état d'ind('pendance et de liberté, si, dis-je, nous accueillons comme des liypotlièses respectables la réalité d'un commencement et d'une fin du monde, nous avons certes le
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di'od de pcnsorqiie dos laits aussi grandioses, d(;s évéïiemeiils si supérieurs à nos conceptions ne sauraient être considérés coinnie dus au hasard aveugle. Il y a là des caractères dim dessein grandiose el nicrveilleuscinenl contju ; et il faut pour le réaliser une puissance inconiniensurable dont il est permis de placer la source dans ini maître snpième de Ténergie, dans une intelligence el une sagesse suprêmes.
Mais le lait d'une naissance et celui d'ime lin possibles de Tunivers [taraissent, jusqu'à présent, de pures conceptions de Fesprit, de simples vues méla|)li)siques, que la science ignore, conceptions qui peuvent calmer un instant notre soif de connaître, mais qui ne sauraient l'étaiiclier complètement. Le rassasieuKMil conq)let de la |)lns légitime d(\s curiosités ne peut être attendu (pic de la connaissance.
Cette dernière nous donne-l-elle quelques gouttes ral'raîchissanles, capables de nourrir notre espérance et de nous piocurcr quelque apaisement? Que permet de penser la science sur cette question de réternité de la matière, de son origine, de sa fin? C'est là ce que je me propose d'examiner.
Mais avant d'aborder cette étude, je désire vous exposer ma conception méta[)bysique des relations de la matière et de rénert-ie.
Le comment, le poinyjnoi des transformations, des nouvelles formations affectant l'édidce universel sont certes des questions capables de passionner tout homme qui entend au dedans de lui les provocations d'une noble cmiosité. Mais combien il sentira la grandeur de son ignorance et de son infirmité en face de ces gigantesques problèmes !
Comment s'est faite l'apparition de la matière ? Nous n'en savons rien, et nous n'en saurons peut-être jamais rien, (^'est ici le cas de répéter le fameux ujnorabimiis de Dubois - Raymond; et ce mot n'est nulle part aussi justifié. Rien, dans nos connaissances, ne nous permet de soup(;onner le processus formateur de la matière au sein de l'énergie, et comme ligure de l'énergie.
Quant au pourquoi, nous ne pouvons certes rien allirmer, mais il n'est pas tout à fait défendu à notre faculté de penser dentrevoir (|uelques raisons, quelques motifs (pii
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ont provoc[ii(' la volonh' divine à opérer celle cn'nlion. Je tlis crcttlinn, car c'esl bien, à inoii avis, le sens (|n"il faiil allrihuer à l'œuvre du Créateur. Déladier de lui-nièiMc, source infinie de l'énergie, une parcelle de celle énergie, lui donner une (igurc matérielle, c'est-à-dire la rendre sensible, lui ordonner le labeur el l'ascension évolutifs, voilà nue conce|>lion rationnelle de la création, qui, tout en conservant à Dieu sa dignité et sa puissance, et tout en conférant à l'unixers une noblesse incomparable d't)rigine et de filiation, satisfait noire raison et noire cœur, sans nous demander d'accepter l'idée d'une création ex nihilo d'une création de rien, cpai est non seulement incompréhensible, mais absurde et contradictoire, puisqu'elle comporte pour Dieu la possibilité d'ajouter quelque chose à lui-même, alors qu'il représente 1 inlini.
Que le (Créateur ait détaché de lui-rnème mie parcelle d'énergie pour se constituer une descendance, l'univers, nous pouvons ignorer comment il l'a fait ; mais nous ne saurions nous étonner qu'il l'ait fait. N'est-ce pas ce que font, dans la nature, toutes les mères, quand elles détachent une j)artie de leur vie et de leur ame pour la transmettre à leurs enfants? De même façon s'est réalisée la paternité di\ inc.
Mais comment à cette énergie pure, puisée à la source même de l'énergie et de l'énergie en soi. Dieu a-t-il donné luie forme, c'est, je le répèle, ce que nous ne pouvons savoir.
Le j)()ur(ju()i de celle création et de cette paternité divine est cerlaincment trop grand pour que nous puissions en entrevoir plus que d'infimes fragments. Mais ici, l'analogie peut guider la raison et lui fournir quelques lumières.
Si Dieu est pensée, activité, amour (et il n'est rien, s'il n'est tout cela), il a eu, de toute éternité, besoin d'un objet auquel s'appliquât sa pensée, qui fût le lieu de son activité et l'objet de son besoin d'aimer. Aussi a-t-il créé, comme crée la nature dans laquelle il a inqirimé son image, comme crée 1 lionnuc, son chef-d'œuvre terrestre, il a créé en détachant une partie de lui même, et il a créé aussi pour les mêmes
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inolUs que crée inslinclivoiiioiil la iialme, pour doiuior un objet à son aclivilé et à sou aiuoiii'. Mais rette parcelle (Féuergie que Dieu a clesliiiéeà v\ir. le germe de la créaliou, (juelque chose de\ait la distinguer el la séparer de sa source, c'est à-dire de Ténergie créatrice on ("nergic pure. Ce (juelque chose, c'est la ligure matérielle dont elle a été revêtue, c'est ce que nous appelons proprement matière, en faisant abstraction de l'énergie qui se trouve en elle.
Mais la matière n'a pas seulement réalisé \a distinction et la séparation entre le Créateur et la créature :, elle a aussi maintenu |)lus ou moins Ibrlement celte distinction pendant une des Idugues périodes successives dont se compose l'éternité, car si la création était restée énergie pure, elle serait revenue immédiatement à la source de l'énergie pure et fut rentrée dans son sein. Nous croyons qu'il est de la destinée de la création actuelle de revenir vers le Créateur, ])our céder la place à de nouvelles créations, mais il a fallu donner à ce retour une allure siiffisaïunicni ralcnlte pour que la durée de la création formât une période de l'éternité assez longiie pour représenter une vibration du rythme de la vie de l'univers. C'est la forme matérielle qui a joué ce rôle de frein modérateur de la marche ascensionnelle de la nature vers le divin.
La matière a constitué proprement les matériaux qui ont servi à édifier lentement, péniblement, à travers une suite colossale d'efforts et de progrès, à travers les étapes d'une longue et laborieuse évolution, l'échafaudage sur lequel l'énergie s'est, peu à peu, exhaussée de l'état d'énergie dite matérielle à l'état d'énergie supérieure ou spirituelle. Car l'énergie divine originelle, revêtue de la forme matérielle ])ar l'acte créateur a tendu vers le divin; el c'est celle tendance et cet efforl ininlcrrompu qui ont réalisé la construction des personnalités psycliic[ues capables de réintégrer la source divine de l'énergie. La forme matérielle a donc abaissé d'abord momentanément la valeur et la dignité de la parcelle d'énergie divine, détachée à l'état de' germe, pour lui permettre ensuite de remonter lentement et laborieusement vers son étal primilifd'énergie divine. Mais ce ralentissement
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int-mo de rrvolulioii de réneri^^ic a permis à celle-ci d'acquérir une l'orme ou mie manièn; (Tèlre nouvelle qui la rendait semblable à Dieu, sans la confondre avec Dieu; car celte énergie |)rimitive, délacbée de la source de l'énergie à l'étal de hloc impersonnel, a acquis, dans son contact prolongé avec la matière et dans la lutte contre les résistances et le ralentissement que lui inqwsail cette forme matérielle étrangère à sa nature première, a acquis, dis-je, la faculté de se constituer en personnalités morales rappelant, de loin sans doute, la nature et la personnalité du Père, mais capables d'une communion plus directe et plus profonde avec Lui. Ainsi donc, la forme matière a été l'instrument de la transformation de l'énergie impersonnelle en énergie personnelle. Tel a été, nous semble-t-il, le rôle dévolu à la matière. Elle a dislingué l'univers créé du Créateur, et jouant le rôle d'obstacle relatif et de frein modérateur, elle a incité la créature à la lutte et à l'etTort, qui sont les conditions de tout progrès. L'eflbrt est, en effet, le promoteur essentiel de de la marcbe évolutive. Et voilà pourquoi l'énergie, germe de l'univers, a été revêtue de la forme matière; et il vaut certes la peine de parler de la matière avec admiration et avec respect.
Mais quand le cvcle évolutif auquel a[)partient la nature actuelle aura atteint son apogée, quand l'énergie totale de l'univers actuel aura reconquis la dignité divine, c'est-à-dire quand elle sera redevenue esprit, énergie psycliique, le' rôle de la matière sera fini, et elle disparaîtra. La forme recouvrant l'énergie sera rejetée comme un linceul inutile par l'univers délivré de sa longue et laborieuse mais utile servitude.
Telle est la conception, qui me paraît rationnelle, du rôle de la matière et de sa destinée.
Je sais bien qu'il est plus que téméraire de parler, aux savants et aux ignorants, d'un commencement et d'une fin de la matière, c'est-à-dire au fond d'un commencement et d'une fin de l'univers sensible. L'bumanité, depuis son origine la plus lointaine, a vu le soleil sans interruption et sans b es i la lion se lever et se coucber sur notre terre et sur