I.'UMVKRS :MV1ICUIF,1. est II, KTF.HNEL ? /| I
le ciel lumineux ou étoile. L liuuianité a, en outre, bien des raisons non seulement de croire, mais de savoir que, bien avant qu'il y eût des hommes sur ce grain de sable que nous appelons la terre, des millionsel jjeut-etrc des milliards de mondes roulaient dans res[)ace avec cette régularité majestueuse qui nous confond et qui nous parle d'éternité. Comment concevoir que des laits qui se renouvellent sans défaillances pendant une si incalculable durée, et sans apparence de changements, n'ont pas toujours été et cesseront d'être un jouri*
Il y a là un a priori constituant un poids énorme qui écrase la pensée humaine, et (pii renq)èche de se dresser assez haut pour apercevoir la lointaine vérité. Et cependant il faut se mettre en présence de l'éternité, et rélléchir que devant elle des périodes de milliers, de millions et de milliards de siècles ne comptent pas plus qu'un millionième de seconde, que toute fraction de l'éternité se réduit à zéro par rapporta l'éternité, et que des phénomènes qui ont une durée de plusieurs milliards de siècles sont devant elle comme des frissons fugaces, comme des éclairs rapides, qui éveillent à peine un souvenir.
Au point de vue donc de la certitude, la durée de l'ordre des choses actuel bien au-delà des limites de notre regard dans le passé et de nos prévisions dans l'avenir, n'a réellement aucune valeur comme démonstration que cet ordre n'a pas commencé et qu'il n'est pas appelé à finir.
L'homme qui croit à la naissance et à la fin de l'univers actuel n'est donc nullement obligé de s'incliner devant l'opinion de ceux qui invoquent la durée présumée ou constatée de cet univers pour démontrer son éternité.
Mais si le peu que nous savons sur la durée de l'univers dans le passé ne peut rien nous apprendre de certain sur son éternité ou sur sa caducité possibles, on peut se demander si la permanence, si la régularité imperturbable des phénomènes dont l'univers est le siège, si sa stabilité en un mot ne peuvent pas nous fournir des renseignements plus précis.
Tl est certain cpi'un ordre de choses, qui se sérail main- Saisatif.h. 27
/|l8 PHIT.OSOPIIIE DK I/Ef-FORT
tenu pendant une période de temps considérable, dans une impeccable régularité, dans une stabilité parfaite, ne présentant dans son histoire et dans' sa marche aucune trace de trouble ou de caducité, il est certain, dis-je, qu'un pareil ordre de choses présenterait des chances réelles de ]jermanence et de durée indéfinie, puisque aucune fêlure, aucun signe d'altération ne seraient venus l'atteindre pendant une période colossale de la durée, et qu'on ne verrait pas pourquoi un changement surviendrait à cet effet.
Et néanmoins une telle constatation ne saurait nous apporter une certitude, une vraie certitude sur l'éternité de l'univers sensible. En présence de l'éternité, la durée des phénomènes, quelque grande el incommensurable qu'elle soit, ne permet que des présomptions et des conclusions extrêmement relatives. Un exemple suffira à le démontrer.
Depuis une suite de siècles incalculable, troublante pour notre pensée et pour notre imagination, le soleil éclaire cette partie de l'espace céleste où gravitent les planètes du système solaire, parmi lesquelles notre terre occupe une modeste place. Combien de générations d'hommes témoins de la régularité du lever et du coucher de ce grand luminaire, et se transmettant par tradition la confirmation de la perpétuité imperturbable de ces phénomènes, ont cru et croient encore à leur éternelle durée. El pourtant quel est l'homme un peu instruit qui n'ait la conviction que ce brillant soleil est appelé à disparaître un jour, soit qu'atteint comme nousmêmes par le ver rongeur de l'usure et de la dissipation de l'énergie, il ne devienne un bloc de moins en moins incandescent et disparaisse du nombre des étoiles dans le refroidissement et la dislocation, ou soit encore, comme le pensent quelques-uns, que, rallumé et réchauffé par les chocs successifs dus à la chute de ses satellites et d'autres masses cosmiques, il ne soit volatilisé et ne parvienne à cet état de nébuleuses que d'autres astronomes assignent à sa phase de début.
La permanence, la stabilité apparentes pour nous de la marche de l'univers, ne peuvent donc elles-mêmes nouS donner la certitude de son éternelle durée; car nos observa-
l/uMVERS ArATKKTKt EST-IL ÉTERNEL? 4^9
lions ne peuvent alleindre des altérations qui ont besoin de myriades de siècles pour se réaliser; et de ce que nous ne les constatons pas, nous ne saurions légitimement conclure qu'elles ne sont pas.
Mais si les progrès des moyens d'observer, si l'accumulation des bonnes observations, si le perfectionnement de ces instruments de constatation, qui sont pour ainsi dire les microphones de la science, nous permettaient un peu d'entendre sous forme de murmures même très voilés quelquesuns des craquements accompagnant et révélant la détérioration progressive de Tunivers, nous aurions quelque droit de considérer cette dernière comme très probable et de croire à la disparition future de l'univers sensible.
Examinons si la science actuelle ne nous enseigne rien à cet égard.
Constatons d'abord que les lois de la matière n'apparaissent pas aujourd'hui, aux yeux des savants, sous le même aspect qu'il y a un petit nombre d'années. A cette époque, on opposait volontiers et avec confiance la simplicité, la permanence, l'intégrité, dirai-je, des lois de la physique, c'est-àdire des lois de la matière proprement dite, à la complexité, à la variété, à la contingence des lois de la vie et des lois de l'esprit. On conçoit que cette simplicité, si elle est réelle, puisse être une raison de croire à l'éternité de la matière. L'observation nous montre, en effet, que les mécanismes les plus simples sont aussi les moins susceptibles d'altération et de destruction. Avec la complication et en proportion même de la complication, se présentent les chances de détraquement et de détérioration.
Hàtons-nous de dire que cet argument, cette source de présomptions en faveur de l'éternité de la matière, perd singulièrement de sa valeur, en présence des notions nouvelles qu'imposent les nombreuses et importantes découvertes de la physique.
« Dans l'histoire du développement de la physique, dit M. H. Poincaré, dans son très remarquable discours présidentiel au Conqrès international de pliysirjue de 1900, on distingue deux tendances inversées. D'une j)arl, on découvre à
/jao piin.osopiiriî ok r. effoht
cliaquo instanl des lions nouveaux, entre des objets qui semhlaienl devoir rester à jamais séparés ; les faits épars cessent d'être étrangers les uns au\ autres ; ils lenilent à s'ordonner en une ini|)osanle synthèse. La science marche vers Vunilé et la simplicilé.
« D'autre part, Tobservation nous révèle tous les jours des phénomènes nouveaux; il faut qu'ils attendent longtemps leur place, et quelquefois pour leur en faire une, on doit démolir un coin de Téditice. Dans les phénomènes connus eux mêmes où nos sens (jrossiers nous montraient Vuni/hrmité, nous apercevons des détails de jour en jour plus variés ; ce que nous croyions simple redevient complexe, et la science paraît marcher vers la variété et la complication.
« De ces deux tendances inverses, qui semblent triompher tour à tour, laquelle l'emportera ? Si c'est la première, la science est possible ; mais rien ne le prouve a priori, et l'on peut craindre qu'après avoir fait de vains efforts pour plier la nature malgré elle à noire idéal d'unité, débordés par le flot toujours montant de nos nouvelles richesses, nous ne devions renoncer à les classer, abandonner notre idéal et réduire la science à l'enregistrement de nomhrew^es recettes.
« A cette question nous ne pouvons répondre. »
Voilà donc réduite à sa juste valeur, par un des représentants les plus éminents des sciences physiques, la foi à la simplicité des lois et des phénomènes dits matériels, c'est-àdire des lois de la matière. C'est qu'à mesure que les moyens d'observation se sont perfectionnés, se sont révélées les complexités cachées, et s'est évanouie l'apparente simplicité. « Il y a longtemps qu'on l'a dit, ajoute M. Poincaré : Si Tycho avait eu des inslrmnents plus précis, il n'y aurait jamais eu ni Kepler, ni Newton, ni astronomie. C'est un malheur pour une science de prendre naissance trop tard, (pjand les moyens d'observation sont devenus plus pai'faits. C'est ce qui arrive aujourd'hui à la physico-chimie ; ses fondateurs sont ijénés dans leur aperc;us par la troisième et la quatrième décimales; heureusement, ce sont des hommes d'iine foi robuste. »
I, r;MVRUS MATKIUI-r. EST-ir. ÉTERNF.r, [* \9.\
Voilà donc la roinplicalion extrême, embarrassante, redoutable même pour la constitution future de la science. Et à qui la faute? A la matière, et non à rénergic. « Dans rétlier libre, dit M. Poincarc, les lois conservent leur majcsluease simplicité ; mais la matière proprement dite semble de plus en plus complexe ; tout ce qu'on en dit n'est jamais qu approche, et à chaque instant nos formules exigent de nouveaux termes. »
Voilà, certes, des paroles significatives ! J'ai grand plaisir à les citer, à la fois parce qu'elles permettent de présenter la matière xomme une forme indécise, presque fuyante, pleine de complications et d'imprévu, et que, par suite, elles suscitent dans l'esprit la possibilité de sa contingence, de sa dislocation et de sa disparition, tandis qu'à l'éther est dévolu le privilège de la simplicité et de la majesté qui s'associent si rationnellementdans notreesprità l'idée de durée et d'éternité. Il ne faut pas oublier, en effet, que l'éther n'est peut-être que de l'énergie cosmique pure et que, dans tous les cas, il est la plus immatérielle des matières.
Mais qu'il me soit permis d'ajouter, sous forme de courte digression, que cette complexité, cet inattendu constant, cette imprécision de la nmtière proprement dite, qui ne veulent point respecter la troisième et la quatrième décimales, apportent un appui non négligeable à une idée qui m'est chère, comme doit l'être un enfant injustement apprécié et tenu en suspicion, c'est-à-dire l'idée de contingence et de liberté relative dans la matière elle-même; et si l'on me peruiel d'ajouter encore quelques lignes à cette digression, je ra|)pellerai à ceux qui ont entendu ma conférence sur La nature et roriqine de l'âme, laite au (lerclo de l'Association des étudiants il \ a trois ou quatre ans, je leur rappellerai, dis-je, que je parlai des lois de la matière comme n'étant exactes et rigoureuses que jusqu'à une certaine approximation,jusqu'à un certain nombrede décimales, au-delà desquelles se manilestail la variation. 11 y a là une rencontre heureuse pour moi, que je liens à noter.
Quoique M. Poincaré ne se soit pas pcul-êtrf^ jilac»' exac Icnient au point de vue où je m'étais placé ruoi même, c'est-
f^ 2 2 PHILOSOPHIE T)E L EFFORT
à-dire au point de vue de la relativité et de la contingence des lois de la matière, je n'en enregistre pas moins avec satisfaction le tour spirituel et la teinte de scepticisme donnés par ce physicien éminent à Texpression des espérances et de la foi robuste des fondateurs de la physico-chimie.
Dans tous les cas, si j'ai vu dans les déclarations de M. Poincaré beaucoup plus qu'elles ne voulaient contenir, j'ai l'heureuse chance de me rencontrer dans une même interprétation avec le P"^ Charles Richet ; car c'est à lui qu'appartiennent les lignes suivantes : « Même l'inflexibilité des lois mathématiques, qui règlent la matière, ne doit pas être considérée comme un dogme. M. Poincaré établissait récemment que, si les lois physiques sont vraies quant à leur formule brute, on trouve des écarts difficilement explicables dans leurs dernières décimales, qui nous montrent que ces grandes lois physiques ne sont pas la vérité tout entière, et que quelque f/*o,sc de mystérieux nous en échappe' ».
Encore un mot, en passant, à l'adresse de ceux qui croient voir une distinction radicale entre les faits de la physique et ceux de la biologie, en opposant la simplicité, la fatalité, la nécessité des premiers à la complexité et à la contingence des seconds. Il est bon de leur faire savoir que la croyance à la simplicité des lois de la physique et à leur nécessité n'est qu'une pure illusion ; et c'est si vrai que cette loi de Mariotte si justement célèbre parmi les jeunes gens qui aspirent aux palmes du baccalauréat (j'allais dire du martyre), cette loi dont l'énoncé correct était, avec le carré de l'hypoténuse, considéré comme le fondement et l'indice d'une éducation scientifique très soignée, cette loi, Capitole pour les uns. Roche tarpéienne pour les autres, cette loi, dis-je (ô vanités des vanités!) n'est plus aujourd'huiconsidérée comme susceptible d'être enfermée dans une formule générale et précise.
Et le vent souffle si bien à Y émancipation que les gaz comprimés se refusent obstinément à occuper dans tous les
1. Sully l'rurlhomme et Charles Richet, Le problème des causes Jinales, 2" cclition ; Paris, Félix Alcan, 1900.
L tîNIVERS MVriÎRIEI, I-STIL KTEHNEF, ? 'îg^
cas des volumes exactement et inversement proportionnels aux pressions qu'on leur impose. Il lant donc en prendre son parti et reconnaître qu'il y a partout complication extrême, partout contingence relative et variation, parce que partout il y a la vie, parce que partout il y a énergie et liberté, et que partout aussi, où il y a également matière, il se manifeste une sorte de lutte, un certain antagonisme entre elle et Ténergie, lutte qui peut nous faire pronostiquer un divorce final, qui coûtera l'existence à l'un des conjoints, la matière, c'est-à-dire la forme matérielle.
Partout est la vie, viens-je de dire. C'est là, en effet, une affirmation qui fait certes son chemin et que nous avons fait inscrire comme pensée directrice et inspiratrice dans le laboratoire de la Station zoologique de Cette, entre les deux beaux panneaux qui l'ornent si heureusement. Je ne veux certes pas refaire, encore une fois, la démonstration de cette idée qui est en passe de devenir axiome. Mais laissez-moi vous dire qu'après être sortie de la bouche des biologistes, et après avoir été considérée comme l'aveu de velléités d'annexion que l'on qualifiait volontiers d'ambitieuses et d'excessives, elle est aujourd'hui exprimée également par des hommes qui ont consacré leur vie à l'étude des minéraux. « La vieille idée que les roches sont des objets inertes et morts, dit M. Stanislas Meunier, le savant professeur de géologie du Muséum d'Histoire naturelle, ne peut plus être défendue : tout, au contraire, y est en travail incessant. Les éléments des pierres s'arrangent suivant les conditions du milieu, et, comme celles-ci changent constamment, la poursuite d'un état d'équilibre jamais atteint » (n'est-ce pas le propre de la vie?) « se continue sans relâche. Aussi la comparaison s'impose-t-elle, entre la condition des régions souterraines et le régime des organismes vivants, animaux et végétaux ; aussi la notion se dégage-t-elle d'une vraie physiologie tellurique, réalisée par la collaboration de véritables appareils \ »
Vous le voyez, Messieurs, si le protoplasme est par excel-
I. Stanislas Aîounier. Les coupi< rie qrison clona Ica mines de houille (Conl'érencc géologique du Muséum, i3 avril lijoa).
/,24 PIIILOSOl'IIII': DE L EFFORT
Icncc la forme de la vie, il n'en est certes pas la forme exclusive, et nous pouvons retrouver ailleurs Ténergie de la vie et ses oscillations.
Celte digression terminée, revenons à notre sujet!
Ainsi ilonc, il faut renoncer à trouver dans la simplicité et, semble-l il aussi, dans la précision parfaite des lois de la matière, une indication favorable à sa stabilité, à son immutabilité, et par suite à son éternité. La matière au contraire se présente à nous avec une complexité et une contingence suflisantcs pour faire concevoir la possibilité de sa disloca tion et de sa disparition.
Voyons maintenant si les faits constatés par les physiciens ne sont pas susceptibles de nous faire franchir un degré de plus dans cette investigation.
S'il est une science qui puisse nous fournir quelques éclaircissements, quelques lueurs du moins sur la question actuelle, c'est bien la thermodynamique, ou, pour parler plus généralement, l'énergétique, qui en est la formule étendue aux diverses formes de l'énergie qui animent le mécanisme de Tunivers. J'éprouve quelque hésitation à entrer dans ce domaine, assez étranger à mes études habituelles, et oi^i M. Meslin nous a conduits et orientés, lors de la séance de rentrée de 1896, avec une compétence bien propre à provoquer des comparaisons que j'ai tout lieu de redouter. Mais on ne m'en voudra pas d'aborder à mon tour cette question délicate, car toutes les personnes ici présentes n'ont pas entendu M. Meslin ; et le point de vue auquel je me place diffère assez de celui de mon distingué collègue pour que je ne puisse me dérober au péril de mettre le pied sur ce terrain commun.
M. Meslin vous a parlé en physicien. Mon objectif est plutôt celui du métaphysicien.
La thermodynamique repose sur deux principes en apparence étrangers et indépendants l'un par rapport à l'autre.
1" Le premier est celui de l'équivalence des quantités de chaleur et des quantités de travail mécanique, prédit par SadiCarnotet par Mayer, et démontré par Joule en i85o. Ce
I,'t'MVERS MATKHIEr, F.ST-I[, ÉTERÎNEI. ? /jaB
principe élargi et généralisé, s'appliquant à tous les modes de la force, est devenu ce cpie Ton appelle le principe de In ronsernàdon de l'énerf/ic. Il peut se résumer ainsi : la somme (les énergies diverses est constante pour un système qui n'est soimiis à aucune iniluence extérieure. L'énergie ne se perd pas, elle est impérissable, elle ne s'annule pas, elle se transforme.
^/' Le second principe est le principe de Carnot, itilerpiété cl ('clairé par Clausius. Il jieut se formuler comme suit : la chaleur lend à passer d'un corps à un autre corps. Mais pour que ce passage ait lieu, il faut qu'il y ait entre les deux corps ou les deux milieux une différence, une inégalité de température. A cette condition seulement, une partie de la chaleur peut se transformer en travail mécanique. Mais toutes les formes connues de l'énergie ont une tendance à se transformer en énergie calorifique, qui se présente comme la forme la plus stable. La forme travail mécanique devient facilement chaleur, et tout le travail mécanique semble pouvoir se transformer en chaleur; mais l'inverse n'est pas vrai. La chaleur d'un système ne peut se transformer entièrement en travail mécanique. Une partie seulement de la chaleur se transforme en travail mécanique. La transformation n'est réellement pas réversible. La mécanique rationnelle qui néglige les frottements (et il y en a partout^ pose la réversibilité de tous les phénomènes; mais la méeaniqiie physique, celle des faits et de l'expérience, nous porte, en réalité, à les regarder tous comme irréversibles.
Dans une machine thermique quelconque, si parfaite qu'elle soit, une partie seulement de la chaleur fournie par la chaudière se transforme en travail mécanique. L'autre partie devient, dit-on, indisponible et inutilisable à cette fin. Le rappoi't delà quantité de chaleur transformée en travail, à la chaleur totale fournie à la machine, s'appelle le eoefjieient économique de la machine. La règle qui permet de le trouver a été formulée par Carnot. Elle dépend de la relation des deux températures de la chaudière et du réfrigérant. Sa valeur maximum est ^~^', dans lequel T est la température absolue de la va[)our à l'entrée, et T' celle de la vapeur
^|:î6 PHII.OSOPIITE OK I. KFFORT
sortant, après avoir Iniiini lo travail. Ces! là le coefficient théorique ; mais, dans la pratique, il est encore plus faible, cl le coefficient cconomifiiio est loin fFètre d'une parfaite économie.
C'est sur le déficit très important (pii en résulte dans la transformation de la chaleur en travail, qu'a été édifié ce concept de Ventropie, concept qui, dit M. Poincaré, « est si prodigieusement abstrait, et qui est aussi universel que celui de Ténergie, et semble, comme lui, recouvrir une réalité ».
Or, celle entropie, qui semblerait en somme correspondre à une sorte d'immobilisation partielle de Ténergie, cette entropie, dis-je, augmente à mesure que diminue la différence des température des deux sources, et, comme le dit M. Aleslin, « Tentropie du système de forces qui se transforme, considérée isolément, va toujours en augmentant ; ce qui signifie, d'ailleurs, que l'énergie utilisable va sans cesse en diminuant. »
11 y a donc variation d'entropie pour le calorique. On peut affirmer qu'il en existe également pour les autres modes de l'énergie, pour l'électricité, le magnétisme, la lumière, etc., et que ces divers modes de la force ont aussi des variations d'entropie rendant des portions de ces énergies inutilisables. 11 y a là une immobilisation progressive des diverses formes de l'énergie, et peut-être faut-il alors considérer comme nécessaire pour la constitution d'une vraie mécanique physique, d'introduire un principe (jénéral d irréversibilité dans le mécanisme de l'univers sensible.
Or, tout semblerait établir que l'entropie de l'univers augmente sans cesse parce que les diverses formes de l'énergie voient augmenter leurs entropies, dont l'ensemble constitue l'entropie générale de l'univers.
Cette augmentation de rentro[)ie de l'univers (si toutefois elle est réelle) pourrait donner lieu à quelques réflexions que je vais brièvement exposer.
Et d'abord, si l'entropie augmente, il est permis de conclure qu'elle a été autrefois plus petite, et qu'en reculant suffisamment dans le passé, l'entropie a pu être infiniment petite; mais puisque l'augmentation de l'entropie est en relation avec la diminution des différences de température, il est
l'inivehs matériel est-il éternel? \i']
logique de penser qu'à une entropie infiniment petite ont correspondu des différences de températures infiniment grandes.
Et Ton peut se demander ce qu'il y a de plus facile : f)u concevoir des dilVcrences de température infinies et par conséquent un état du monde matériel dont nous ne pouvons nous l'aire aucune idée, ou admettre dans . le passe une époque où les principes de l'énergétique n'existaient pas et où le principe de Carnot et ses conséquences n'étaient pas un élément de l'univers'.
Si l'on se rap[)cllo ce que j'ai exposé précédemment sur l'indépence relative possible de l'énergie vis-à-vis de la forme matérielle, et sur l'explication possible de l'indépendance de quelques modes de la matière vis-à-vis du principe de Carnot, il sera facile de comprendre qu'admettre une époque où le principe de Carnot n'était pas un élément de l'univers, c'est admettre que l'univers a pu être à un moment revêtu d'un état minimun de forme matérielle, ou être même énergie pure, énerfjie en soi, et qu'il n'a revêtu que plus tard une forme proprement matérielle. Or, ce revêtement de l'énergie par une figure sensible nous a paru, on s'en souvient, la caractéristique de la création de l'univers matériel, c'est-à-dire l'apparition d'une forme tangible recouvrant le germe formé d'une parcelle d énergie pure détachée de la source suprême de l'énergie.
Je n'irai certes pas jusqu'à dire que ces données de la science nous fournissent actuellement une démonstration de la réalité de la création de l'univers ; mais on pourrait dire qu'elles nous indiquent seulement qu'il serait bien possible que quelque chose ait commencé, et que le savant peut considérer un commence me ni comme n'étant pas en contradiction avec -les données de la science actuelle'.
De la question de la création de l'univers passons à celle de sa disparition, et voyons encore si le principe de Carnot et l'augmentation de l'entropie ne nous disent rien à cet égard.
1. J'emprunte les réflexions qui prrcèdenl à un article de M. Jean Fiierlel sur « L'Idéalisme critiriste elles méthodes scientifiques », Revue de Ihéolofjie de Montauban, i'-'" décembre 1901.
/|')8 l'IlH.OSOI'IIIK ni; I. F.FFORT
Liiilrivl (|ui s'iillaclic ;"i l;i question et les difflciillés que préseiilo le sujet [)t)iir des lecteurs (et pour un auteur) qui n'ont pas une compétence spéciale, m'engagent à donner à Texposé qui va suivre une amplitude que la durée imposée à uu discours n'aurait pu avoir sans inconvénient.
Cllausius a donné le nom d'entropie à une grandeur conventionnelle, liée à toutes les propriétés qui /Z.xen/ l'état d'un systrme matériel, (qui concourent à sa stabilité), mais indépendante de son mouvement. C'est là un concept « prodigieusememcnt abstrait, dit M. Poincaré, mais qui semble recouvrir une réalité ».
Or, Carnot et Clausius avaient formulé le principe suivant: lorsqu'un système matériel subit une modification, la valeur de transformation de cette modification est cfjnlc à la diminution qu'éprouve l'entropie du système.
En d'autres termes à une valeur de transformation donnée dans un système correspond vme diminution de valeur égale dans l'entropie du système.
Ce théorème est connu sous le nom de Principe d'égalité, de Carnot et de Clausius.
Mais l'observation des faits naturels n'a pas vérifié cette égalité, et a obligé de lui substituer un principe d'inérjalilé, inégalité de Clausius.
Voici sur ce point délicat quelques éclaircissements plus complets que les aperçus rapides contenus dans les pages qui précèdent.
Lne modification atteignant un système de corps matériels y produit un double travail de transformation de l'énergie : i" transformation d'une partie de l'énergie mise en jeu, en énergie utilisable équivalente. C'est la transformation compensée ; 2" transformation concomitante du restant de féncrgie mise enjeu en énergie inutilisable. C'est la transformation non compensée.
Cette double transformation est concomitante et la transformation compensée ne se produit qu'à condition qu'il y ait simultanément une transformation non compensée. Celleci est donc réellement la condition de la première, de tello sorte (pi on ne peut transformer une quantité d'énergie en