I.'UMVERS MATKIUF.I. EST-II. KTrR>'ELp
rayons \, radioactivité), et clans lesquels des parcelles très petites de matière semblent disparaître sous forme d'évaporalion d'énergie, d'évaporation électrique (Lodge), et sortir du domaine de la matière pour entrer dans celui de l'énergie proprement dite (CJ. Le Hon, de liecn). Ce sont l'a des faits dont l'observation, de date récente, peut sans doute fournir des indications précieuses, mais qui demandent à être examinés de plus près avant qu'on puisse en tirer la conclusion ferme d'une réelle disparition de la matière saisie sur le fait.
Il est tout à fait possible que, dans le passé de l'univers, l'énergie cosmique en possession d'une puissance, qui depuis a subi des déchéances, ait été capable de provoquer des sensations que la nature actuelle ne connaît plus. Il est tout à fait possible que des vibrations de l'étbcr, plus amples et plus nombreuses que celles qui nous ébranlent aujourd'hui, aient eu pour théâtre l'univers, dans des phases reculées de sa durée et aient été, par conséquent, susceptibles de faire naître le concept de matière là où nous ne connaissons présentement que le vide et l'insensible. Rien ne saurait contredire absolument la croyance à cette possibilité ; mais avonsnous le moyen de légitimer cette croyance, d'en contrôler la justesse ?
Et cependant, si l'énergie cosmique disparaît, si elle abandonne la matière, si elle obéit à une autre destination, qu'est-ce qui produira des phénomènes capables de frapper nos sens. Où sera le poids, la pression, la résistance, la consistance des corps, si la gravitation et la cohésion n'exercent plus d'influence?
Où seront les vibrations calorifiques, lumineuses, électriques, s'il n'y a plus les énergies correspondantes de l'éther, ca])ables de donner des impressions de chaleur, de lumière, de frémissements ou de chocs électriques? Où seront les corps sans la cohésion ? Où seront les combinaisons chimi(|ues sans l'aflinilé ') Où sera la vie minérale, où sera la vie physiologique, telle que nous la comprenons ordinairement, c'est-à-dire liée à un organisme et aux mouvements internes de cet organisme? Où sera la matière, là où il n'y aura plus
les caractères et les propriétés de la matière, comme matière ? La réponse à cette question multiple s'impose nettement. La matière ne sera plus.
Sluarl Mill a appelé la matière iiiw possihUilé de sensations. Cette possibilité disparaissant, il n'y a [)lus de matière. Schelling a dit: La matière, c'est de l'esprit éteint. Il eût mieux fait de dire : « La matière, c'est de rcs[)ril (c'està-dire de l'énergie), voilé et recouvert d'une forme susceptible d'être sentie. » La disparition de l'énergie ou de l'esprit entraîne la disparition de la forme.
A ces définitions permettez-moi d'en ajouter une autre, qui correspond mieux à ma pensée : La matière est an ensemble d'épiphénomènes contin(/ents, das à l'actuMié de iénerqie et pouvant être sentis. Là où l'énergie disparait, les épiphénomènes ne sont plus et il n'y a plus de matière.
Ainsi semblerait devoir disparaître l'univers matérieL Lui disparu, resterait intacte la masse d'énergie c[ui constituait le germe de l'univers et devenue énergie psychique, organisée en personnalités indissolubles ; et l'éternité, poursuivant le cours infini de sa durée, verrait peut-être une nouvelle vibration de son rythme colossal remplie par une création nouvelle, objet, à son tour, de l'activité et de l'amour divins, et destinée, comme celles qui l'ont précédée et comme celles qui la suivront, à obéir à la loi de l'évolution ascendante, par l'effort incessant vers un idéal de, justice et de bonheur.
Voilà terminée la trop longue étude que j'ai proposée à votre examen. Quelque coupable que soit l'abus que j'ai fait de votre attention, je ne puis en rester là sans faire avec vous quelques courtes réflexions que me semble dicter la lecture que nous venons de faire.
L'imivers considéré à la lumière de ces données se présente comme le cliamp d'une lutte incessante entre des puissances et des tendances contraires. Les deux antagonistes sont, d'une part l'énergie, et de l'autre sa forme sensible désignée comme matière, et qui lui donne le caractère d'énergie cosmique. Le fait initial de la création de l'univers a été d'attacher aux flancs de la parcelle d'énergie divine qui constitue la
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subslance propre et rcssericc de l'univers, cette l'orme matérielle qui devenait sans doute pour elle une cause de ralentissement dans son retour ascensionnel, mais qui lui assurait l'occasion d'une ascension morale et graduelle par la lutte et par rclTorl.
.\ chacun des deux champions énergie et forme cosmique ont appartenu des aspirations opposées et des armes pour les faire prévaloir. Pour la matière, la tendance à l'oppression et à l'alourdissement de l'énergie par le maintien des chaînes qui l'unissent à elle. L'entropie, puissance ou grandeur de fixation ou de stabilité, puissance opposée aux transformations libératrices, a constitué le moyen de défense de la forme matérielle de l'énergie contre les tentatives d'un dépouillement qui est pour cette forme une condition fatale d'anéantissement.
L'énergie représentant, en vertu même de son essence, d'aspirations vers l'activité libre et la vie supérieure, a tendu à se libérer d'une forme qui l'alourdissait et qui lui imposait une activité proprement cosmique, alors qu'elle tendait vers une activité d'ordre mental de plus en plus élevé.
Aussi l'énergie renouvelant incessamment ses efforts conquérants se- dépense-t-elle en agressions, en processus transformateurs pour répondre à une inquiétude biologique et à l'impatience du joug, qui stimulent son activité.
Par là, par cette mise enjeu de forces actives qui s'efforcent de réduire au silence les forces passives et négatives de la forme (entropie), l'énergie provoque perpétuellement des transformations successives qui constituent le mouvement vital de Tunivers, et qui lui permettent de rejeter, à chaque effort, une partie du fardeau qui alourdit sa marche.
A chaque épisode de cette lutte incessante dans la nature, l'effort puissant de l'énergie réalise en effet un départ remarquable que l'étude de la thermodynamique a révélé et dans bien des cas mesuré.
D'une part une certaine proportion de l'énergie cosmique mise en jeu retombe par la transformation compensée dans le domaine de l'énergie cosmique sous une forme différente; une partie de la chaleur dépensée, par exemple, est
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transformée on énergie mécanique; mais (Fantre part, une proportion Nariahlede Féiiergie cosmique (de la chaleur dans le cas actuel) est réseiv('e à la tiansformation non compensée et est entraînée dans un mouvement migrateur vers une forme plus ou moins élevée de Fénergic mentale.
A Tentropic caractère et arme de la forme matérielle de l'énergie répond donc l'elTort libérateur, caractère propre et arme de l'énergie; et cet effort, réalisant des progrès dans le domaine de celle-ci, travaille ainsi à préparer et à achever sa libération et sa migration dans le domaine de l'esprit.
Ainsi donc, comme dans tous les phénomènes de la vie (et l'univers est un organisme vivant), comme dans toute évolution (et l'univers est un système qui évolue), la consommation des phénomènes et la direction des événements résultent d'une lutte entre deux influences contraires et antagonistes, Tune puissance d'activité et d'évolution, de l'autre élément d'immobilité et de stabilité ; et l'orientation de l'évolution et de la vie dépend de la victoire de l'un ou l'autre des champions. Ici l'intervention active de l'énergie réalisant la libération de cette dernière l'emporte sur la résistance passive de l'entropie ; mais en outre, comme toujours, cette résistance contribue par la lutte au succès de l'évolution de l'énergie, parce que comme toute résistance elle provoque l'etfort qui est la condition essentielle du progrès.
Je ne me dissimule pas que je viens de vous proposer tout un système de philosophie naturelle, appuyé sur un ensemble de considérations proprement scientifiques. Le grand physicien de génie Hertz a posé trois critères de la valeur d'un système dans la philosophie naturelle : valeur logique, justesse, opportunité. Le système que je propose répond-il à ces trois critères!* Il ne m'appartient pas d'en juger. C'est votre rôle à vous ; je le laisse à votre compétence et, permettez-moi d'ajouter, à votre indulgence. J'ai plaidé sa cause de mon mieux ; et il m'a paru que ce système conciliait un certain nombre de lois ou de conceptions naturelles qui jouissent d'un légitime crédit dans la science, je veux dire : la loi de la conservation de l'énergie, le principe de Carnot
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en ce qui concerne la loi de variafion treiiliu[)ie et de dissi- |)aliuii de Péncrgie, la conception d^na^li(|ne de la matière, la loi de l'évolution ascendante et la loi morale, puiscpie la réalisation d'un plus grand bonheur et d'une plus grande justice semble avoir chance de se produire dans un état du monde où l'énergie sera dégagée de l'oppression de sa forme matérielle.
Ceci dit, comme éléments à produire dans la cause, je vous laisse le soin et le droit de critiquer le système exposé, de l'accepter ou de le repousser. Mais je tiens à ce qu'il n'y ait pas d'équivoque dans mon attitude, et à ce que l'on sache bien où s'arrêtent mes prétentions.
A côté des théories et des faits qui appartiennent en pro|)re à la science, j'ai placé sans doute l)ien des hypothèses ; mais il me semble du moins que ces dernières ne sont pas en contradiction avec les données de la science et de la logique ; c'est ce qu'on a le droit de leur demander.
ïl y a deux ordres de labeurs dans le chantier de la science et de la pensée. L'un consiste à observer sévèrement les faits, a les contrôler, à les classer et à les cataloguer. C'est là une œuvre préparatoire. Le second labeur est celui qui consiste à jeter sur ces laits un regard d'ensemble, et à leur demander leur signification. C'est le rôle de la généralisation, le rôle de Vidée, celui qui donne réellement à la science sa valeur et sa dignité.
Or, dans quelque ordre de science que s'exerce ce labeur de construction, Thypothèse est appelée à jouer un rôle considérable. La nécessité de Thypothèsc ne sera supprimée que le jour où nous saurons loiil. Ce jour-là est-il arrivé? Arrivera-t-il même jamais!* L'hypothèse est donc légitime ; mais elle est en même temps féconde, car elle fait penser, elle provoque à la recherche, elle suscite des impatiences de vérification. Elle ne devient coupable que le jour où, contredite par les faits, elle refuse de disparaître. Je ne suis pas disposé, pour ma part, à lui inqwser la responsabilité de ce grave délil. Le frêle édifice que j"ai construit sera livré impitoyablement aux démolisseurs, le jour où les faits auront révélé qu'il pèche par les fondements.
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Mais du moins voudra-t-on reconnaître que la science (que Ton a accusée fort imprudemment d'avoir fait faillite) n'est pas une compagne et une conseillère inulile pour l'homme qui veut réfléchir aux grands problèmes qui agitent la pensée et les aspirations de l'humanité. On aura beau proclamer le dogme de l'agnosticisme et du positivisme, on n'empêchera pas les hommes de se préoccuper de la signification de leur destinée présente et de leur desitinée future. Il s'agit là d'intérêts trop majeurs pour qu'ils en détournent les regards.
L'agnosticisme complet et conscient, c'est-à-dire la volonté de se désintéresser entièrement de tout ce qui n'est pas directement connaissable, sera toujouis le lot d'un petit nombre de dilettantes ; et le fait que quelques fakirs sont parvenus par des efforts contre nature à déformer leur corps et à fausser leur attitude, ne suffira pas à convaincre l'humanité qu'elle est appelée, comme les cigognes, à se dresser sur un seul pied.
Il me semble que la science n'est pas si impuissante que Ton a voulu le dire, et qu'elle peut nous apporter quelques lumières non pas décisives, mais adjuvantes, pour la solution ou du moins pour la discussion de ces questions majeures. Et peut-être jugerez-vous que la lecture que nous venons de faire, prête quelque appui à cette assertion.
Certes nous ne savons pas tout ; et nous ne saurons pas tout ; mais nous avons le droit de penser qu'il y a une unité du monde, une économie, et une harmonie générales, qui établissent entre les domaines innombrables et variés de cet immense édifice des corrélations semblables à celles dont la découverte dans le monde des animaux disparus et des animaux vivants a fait la gloire de notre grand Cuvier.
Si par l'examen d'un os unique emprunté aux restes disparus d'un de ces êtres, le grand naturaliste avait le pouvoir do reconstruire l'être tout entier, n'est-il pas naturel de penser qu'à mesure que la science nous donnera la connaissance de ce qui est à notre portée, nous pourrons toujours plus avancer dans la connaissance de ce qui reste voilé. Je n'ai, pour ma part, aucun doute à cet égard.
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Puissiez-voiis, jeunes gens, partager mes convictions cl trouver dans cette espérance une ardeur nouvelle pour la recherche, et un amoiu- passionné pour la science. Ne vous laissez pas décourager par ceux qui vous disent : « Nous ne savons rien » et répondez-leur avec fierté : « Si 1 nous savons quelque chose ; et l'avenir nous apprendra encore davantage. »
Ne vous laissez pas davantage pousser à Forgueil et à la présomption par ceux qui vous disent : « Nous savons tout, et il n'y a rien en dehors de ce que nous savons. » Et répondez-leur que pareille assertion est le propre et le critère de la plus aveugle ignorance.
Que votre attitude soit composée de mélancolie et de modestie en face de l'immensité des terres inconnues, de fierté et de confiance en mesurant les territoires déjà conquis. Pour vous, comme pour toute rinimanilé, comme pour le monde entier qui évolue, il ne doit y avoir ni résignation stérile, ni présomption coupable ; et rappelez-vous que Yeffort est le grand et suprême moteur de l'évolution. Vous êtes, jeunes amis, à l'âge où l'efîort est facile, oii le labeur est aisé et profitable. Ne gaspillez pas ce trésor inestimable. C'est un vétéran qui vous le dit.