‹ Philosophie de l'effortChapitre 45 sur 51 · I. Rcvar clirrtiennr, yùn i88(j · texte numérisé non relu

I. Rcvar clirrtiennr, yùn i88(j

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encore à des exigences morales. Si nous ne pouvons, en effet, nous refuser à voir la présence et Faction divines dans la nature, il nous paraît encore moins possible d'y placer et d'y reconnaître loiil le divin. La nature a des imperfections, des lacunes, des laideurs même que nous ne saurions prêter à Dieu lui-même ; et si ces taches plus ou moins graves sont appelées à s'efTacer dans un perfectionnement progressif delà création, elles n'en déparent pas moins la face de la nature ; et nous ne saurions leur donner le droit d'amoindrir la majesté et de compromettre la perfection de la figure même de Dieu. Ces imperfections compréhensibles et explicables dans un être qui évolue vers le divin, constituent une contradiction inacceptable dans l'être qui est le divin même, c'est-à-dire la plénitude du divin ; et s'il y a des raisons de voir dans la nature des aspirations vers l'idéal, il n'y en a point moins pour trouver en Dieu l'idéal lui-même, et tout l'idéal. Une distinction réelle s'impose donc pour la logique et pour la justice entre l'idéal éternel, l'idéal parfait, et l'être imparfait qui tend vers l'idéal, c'est-à-dire entre Dieu et la nature.

J'ai, dans le cours de ces essais, développé successivement les raisons qui me font croire à la transcendance divine, c'està-dire à l'existence du Dieu personnel et conscient, créateur de l'univers. Je viens de formuler dans les pages qui précèdent la nuance d'immanence qui me paraît devoir modifier une conception trop absolue de la transcendance. Les raisons que j'ai exposées en faveur de ma foi en un Dieu transcendant et personnel étaient vraiment des raisons de la raison. Il me reste à formuler les raisons de l'instinct, et du cœur.

Sur ce terrain dont l'exploration est si difficile, il n'est certes pas inutile de faire appel à toutes les lumières dont l'homme peut disposer ; et l'intervention du cœur se justifie d'autant mieux que le sentiment est, dans l'espèce, la meilleure source de connaissances, car certainement V homme est plii.'i près de Dieu parle cœur que par là raison. Les aspirations du cœur fournissent, en elTet, une sorte de lumière nstinctive, qui peut tromper, j'en conviens ; mais qui a bien

VIE ET ESPItlT DANS LA NATUHE /[fx)

lies cliances de sonlevor dans une ccrlnine inesnie le \oil(> qui rerouvre la vérilé. l'allé le peut d'aulaiil plus que ras[)i ration est moins individuelle, moins isolée, et se présente comme un élan général, comme un assentiment irréfléchi, involontaire, et pour ainsi dire inconscient et instinctif à certaines croyances. Que ceux qui considèrent les aspirations de rhumanité vers Timmortalité, vers la réalisation finale de la justice, vers le triomphe définitif de la vérilé et du droit, comme de pures illusions dictées par un inlérèt naïf ou par une innocente crédulité, que ceux-là, dis-je, continuent à se croire dans le vrai ! Nous n'en persisterons pas moins, et rhumanité avec nous, à croire le contraire..

Le naturaliste moins que tout autre a le droit de nier la valeur de ces impulsions internes, de ces tendances instinctives qui sont des témoignages plus ou moins inconscients en faveur de réalités inconnues de la raison. Le monde animal, et même le règne végétal fourmillent de ces exemples où l'être vivant a très justement dirigé avec décision et avec succès son activité vers des horizons réels que la raison ignore ou avait ignorés. A côté des opinions et des directions qui sont dues à l'association des idées, à l'analogie, à l'induction et à la déduction qui constituent les instruments de la logique, à côté des raisons de la raison raisonnante, dirai-je, il y a certainement les raisons de la raison que j'appellerai impérative, de la raison qui commande en vertu de lumières intrinsèques, de lumières qu'elle n'a point puisées à l'extérieur, mais qui sont des parties intégrantes d'elle-même, et représentent une sorte d'inspiration. Cette raison impérative, que l'on désigne bien souvent sous le nom d'instinct, de lumière instinctive, est d'autant plus digne d'attention et de crédit, qu'étant primordiale et tenant plus directement de la nature de la raison première des choses, c'est-à-dire de l'esprit qui en constitue l'énergie fondamentale et la vie, elle semble devoir plus que toute autre avoir été soustraite aux influences complexes et souvent modificatrices et altérantes des mouvements extérieurs du milieu.

Ce sont ces raisons de la raison impérative que l'on refuse

/J-yO PHILOSOPHIE DE L EFFORT

le |)lus souvent de considérer comme des raisons, et que Ton désigne ordinairement comme de simples impulsions j)arce qu'on pense, à tort, que ces impulsions ont quelque chose d'absolument spontané, de fatal et d'aveugle qui exclut toute intervention de la raison. Or c'est là ime grande erreur, car dans les ("ondements cachés et souterrains, dans les substructions de ces édifices instinctifs dont on a vainement et à tort cherché les constructeurs dans l'association de l'habitude et de l'hérédité, se trouve réellement et essentiellement l'in fluence directe de l'esprit, principe d'animation de tous les êtres et qui est en eux la source de l'énergie et de la vie. C'est bien là ce qui nous a paru ressortir de notre étude de l'instinct.

Pour ce qui regarde la question de Dieu et de ses rapports avec le monde, l'humanité sujette à la douleur et à la mort, convaincue par expérience de sa faiblesse, de son impuissance, de son imperfection, des bornes trop resserrées de son pouvoir, parfois même de sa défaite devant le mal moral, a toujours plus ou moins tourné ses regards vers un être plus puissant qu'elle, capable d'entendre sa requête ou sa plainte et d'imprimer aux forces de la nature ou aux événements de ce monde une direction favorable ou contraire aux prières qui lui sont adressées.

L'humanité n'a pas tourné ses regards vers un Dieu insensible, sourd, aveugle et immobile, mais vers un être capable d'être son confident, son interlocuteur et son collaborateur ; elle a voulu un Dieu à qui elle pvit s'adresser, qui l'entendît et qui lui répondît ; ce Dieu elle l'a conçu sans doute sous des formes très diverses, tantôt très grossières et inférieures, tantôt grandes, nobles, sublimes même ; mais sous les diversités de la forme s'est toujours retrouvé le Dieu plus ou moins personnel, sentant, pensant et voulant, capable de résolutions et de volontés.

C'est parce qu'elle a eu cette aspiration répondant au besoin de son cœur, que l'humanité a prié et qu'elle prie, et qu'elle priera sous des formes diverses et correspondant d'ailleurs à la conception plus ou moins imparfaite qu'elle a de ce Dieu à qui elle se sent pressée d'avoir recours. Elle

Air F,T EsrniT i>\>s i,a nati itr '\- \

n'a ni \(iuln ni pu se contentof dn Dion de la [nire iniinanence, de ce Dieu plongé pendant de langues éleinifés dans la Irlliargie ou la somnolence chaotique, accomplissant dans l'inconscience rœuvie colossale de l'univers, obéissant à une fatalité inéluctable, incapable dVntendre les appels et les cris de l'èlre qui désire el cpii soullVe, ignorant l'émolion et l'amour, [)i\dl insensible el glacé autour duquel tourne éternellement sans parvenir à TécliauHer la grande roue du monde.

Ce Dieu insensible et inconscient, agissant comme dans un sommeil éternel et par un automatisme invariable, a pu suffire à des natures spéculatives et rêveuses, à des sociétés ( ontemplatives élevant l'impassibilité à la hauteur d'une veiMu, à des hommes chez lesquels le cœur est dans imc certaine mesure la dupe de la raison ; mais il n'a jamais été le Dieu de l'humanité. Celle-ci s'est refusée â le considérer comme Dieu ; et elle a jugé instinctivement que le panthéisme était, comme l'a si bien dit Vinet' « l'idée du fatalisme combinée avec celle de l'ordre et de l'unité » et qu'il n'était au fond a qu'un athéisme emphatique et solennel -. »

Je n'ignore pas le reproche que l'on va m'adresser. On m'accablera sous l'accusation d'anthropomorphisme. C'est là d'ailleurs le reproche à la mode. Ce Dieu, qui sent, qui veut, qui écoute, qui répond, me dira-t-on, ressemble fort à un homme, à un grand homme si vous voulez, mais à un liomme. Je ne m'en défends pas ; mais je repousse la slgnilicalion et la gravité de l'accusation. L'anthropomorphisme dans la conception de Dieu ne mérite certes pas la réprobation dont on l'accable aujourd'hui.

L'anthropomorphisme sagement et rationnellement appliqué constitue un emploi légitime de l'analogie ; et c'est là en outre un moyen de recherches dont nous ne saurions nous passer. Si, en effet, Dieu existe en dehors de l'univers, s'il a une

I. Alexandre Vinot, Essai xur In manifeslation des ronvictions religieuses,

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