I. Revue chrétienne, i
Sabatier, 4
Les lecleiirs de la ReiHic chrciiennc n'ignorent certainement pas qu'il y a des ])liilosoplies et des savants qui nient la liberté morale, et qni étendent le rôle et rinflucnce d'un déterminisme absolu jusqu'au domaine de la volonté.
Qu'est-ce que le déterminisme 1* C'est une loi en vertu de laquelle tout phénomène est une conséquence nécessaire d'un ensemble de conditions données. Rien n'est spontané, tout est un eiïet, et un elTet nécessaire. On le voit, le déterminisme est la négation de la liberté. S'il existe, s'il est universel, toute volition résulte d'un ensemble de conditions dont elle est la conséquence fatale. Il n'y a pas choix, il y a effet nécessaire ; la délibération n'est que l'oscillation de la balance dont le plateau le plus lourd doit fatalement et nécessairement entraîner le plus léger.
Le déterminisme est né de l'élude des lois naturelles, et il a trouvé son appui le plus solide dans les progrès si remarquables qui ont été faits dans l'étude des sciences physiques proprement dites.
L'habitude de voir les phénomènes se succéder, selon des lois qui paraissent invariables, est bien de nature à faire naître dans l'esprit la conception d'une succession logique et immuable. Du domaine des sciences physiques la croyance au déterminisme s'est progressivement étendue au domaine des sciences biologiques. A mesure cpie la physiologie expérimentale s'est de plus en plus aidée des connaissances acquises en physique et en chimie, à mesure encore que ses procédés de recherche se sont ])lus rapprochés de ceux qui constituent le mode expérimental de ces dernières sciences, à mesure aussi s'est introduite dans la physiologie l'idée que les phénomènes biologiques étaient régis par le déterminisme aussi bien que les phénomènes physiques. Si ce d(^terminisme était moins évident et moins facile à constater, cela tenait simplement à ce que, l'ensemble des conthlions des phénomènes étant bien plus complexe, l'observation parvenait moins facilement à démêler les rapports de causalité qui les reliaient.
Du monde biologique au monde psychologique le pas a paru d'autant plus facile a franchir que, j)our beaucoup de
j)hysiologistes la pensée ne se distinguait réellement pas des autres fondions de la vie et était le produit du jeu (Vun nrganc, au même titre que le mouvement l'est de l'action ties muscles, ou la scnsil)ilité de celle des nerfs. Le principe de la pensée et de la volonté a été donc à son tour considéré comme soumis au déterminisme, ce (jui éfpiivaul à la négation du libre aibitre livunain.
Cette conclusion s'iniposerail-ellc à l'homme de science, et devrait il se regarder comme l'esclave inconscient des motifs, et l'instrument aveugle des conditions de son milieu? Je réponds hardiment : non. En supposant même la déi,nonstration du déterminisme plus réelle et plus complète qu'elle ne l'est au fond, il y a un fait d'observation qui a certes sa valeur et qui ne saurait permettre de nier d'une manière absolue le libre arbitre. Cette observation est celle de la conscience morale de l'homme faite par l'homme luimême. Une observation qui rapproche si bien le sujet qui observe et l'objet observé qu'il les confond et les identifie, me semble se trouver dans des conditions de clairvoyance et de précision qui méritent quelque crédit, attendu qu'elle sup- |)rime les milieux capables d'absorber ou de dévier la lumière appelée à les traverser.
Ur, quelles que puissent être les raisons invoquées par les déterministes, je n'en ai pas moins au dedans de moi le sentiment de ma liberté. Je reconnais, je constate que j'eusse pu agir autrement que je ne l'ai fait dans telle ou telle circonstance, et je le sens si bien que, même alors que le jugement à porter sur ma conduite est loin de m'être favorable, je suis contraint de le prononcer, et je ne puis me débarrasser du remords. Rien ne peut me soustraire à la voix de la conscience, et je suis écrasé sous le poids de ma responsabilité. Il faut convenir que dans bien des cas, la conscience morale est un bote importun dont nous voudrions bien ne pas entendre les durs reproches ; mais ce fait même que sa voix ne peut être étoulVée, et que son verdict est implacable, sullit à me démontrer que je n'ai point agi comme une force aveugle et comme un simple rouage. Et que l'on ne dise pas que le sentiment de la liberté est une illusion
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enfantée par ramour-propre cl la vanité, car ces deux mobiles ne sauraient résister au désir de chasser de nous-mênie un hôte aussi incommode et aussi tyrannique ; et nous serions souvent bien heureux de ne pas croire au libre arbitre. C'est juger singulièrement l'humanité que de la croire capable tout entière de sacrifier à une simple illusion de Tamour-propre, le plaisir de satisfaire en paix ses penchants et d'étanclier sans remords sa soif ardente de jouissances brutales et d'égoïstes plaisirs.
J'ai dit l'humanité tout entière. Il est vrai que quelques hommes incrédules du libre arbitre prétendent s'être affranchis du remords ; mais j'ai quelque peine à les croire sur parole, et je me demande ce qui se passe au dedans d'eux, lorsque ces hommes (j'en excepte bien entendu les criminels les plus endurcis et chez lesquels la nature humaine est comme mutilée et anéantie) lorscpie ces hommes, dis-je, ont commis ce que le sens commun qualifie de mauvaise action. Quoi qu'il en soit, je n'hésite pas à les considérer comme des cas exceptionnels, et je me permets même de penser qu'ils font légitimement partie de ce groupe d'exceptions qui confirment si bien la règle.
Il y a ceci de remarquable, en effet, que même ceux qui nient le libre arbitre se conduisent absolument comme s'il existait. Pas plus que les autres ils ne renoncent à se plaindre de l'injustice des hommes, des procédés peu honnêtes ou indélicats dont ils croient être les victimes; et pas plus que les autres, ils ne sont disposés à excuser et à regarder avec indifférence les torts qu'ils ont à subir de la jîart de leurs semblables. Leurs appréciations d'indifférence, dictées par l'esprit de système tant qu'il s'agit dn libre arbitre considéré en général, prennent brusquement un tout autre caractère, dès que leurs intérêts personnels sont en jeu ; c'est qu'à ce moment ils savent bien rasssembler toutes les données d'une appréciation complète, et ils retrouvent en eux-mêmes la réalité du caractère libre et spontané de celui qni les a blessés.
.le sais bien qu'il est des philosophes qui ont pn, par une analyse subtile, démontrer que ce que nous appelons le libre arbitre est un composé d'éléments qui n'ont rien de
ÉVOL^TIO^ ET IJHERTÉ 53
commun avec la liborté, et qui constituent, au contraire, les conditions d'un pur déterminisme. Il est incontestable que riiérédilé, le tempérament, l'éducation, le milieu général, l'exemple, les impressions et les perceptions précédemment emmagasinées sous Corme d'habitudes ou autrement, constituent un ensemble d'influences inconscientes dont la portée est incalculable, et qui diminue sans aucun doute, dans des proportions considérables, la part de liberté morale dont nous jouissons réellement. Cette part est, j'en conviens, beaucoup plus faible qu'on ne le pense en général, et je suis tout disposé à reconnaître que l'homme, sous ce rapport, est beaucoup moins élevé en dignité qu'on ne serait porté à le croire. Oui, certainement, notre liberté est peu étendue, mais nous sommes libres ; et rien ne peut prévaloir, me semble-t-il, contre les affirmations de notre conscience.
Les philosoplies qui prétendent démontrer par l'analyse que la conscience de la liberté morale ne répond à rien de réel, et n'est qu'un composé d'éléments étrangers à la liberté, ressemblent exactement à ces gens qui voudraient soutenir que le sentiment de l'amour paternel n'est qu'une illusion, et qu'il est facile de le décomposer en un groupe d'éléments qui n'ont rien du désintéressement de l'amour. On peut y voir, en effet, un groupement de sentiments, tels que le contentement que l'ouvrier puise dans son œuvre, la sollicitude qu'il ressent pour elle, l'orgueil d'être créateur à son tour, la joie de se sentir revivre et de se continuer dans un être qui est notre image, la sécurité qui résulte de l'existence de descendants appelés à être jeunes et forts quand notre vieillesse affaiblie aura besoin d'aide et de défense, etc., etc. Tout cela entre dans l'ensemble de sentiments qui naissent dans le cœur d'vm père et s'associent intimement à l'amour paternel ; mais l'amour paternel est quelque chose de plus ; puisqu'il contient la possibilité de l'abnégation la plus complète, du désintéressement le plus entier, du don de soimême, du sacrifice de son bien-être et de sa vie. Le père ressent l'amour paternel, il sent qu'il aime, il a conscience de son désintéressement ; et une analyse, quelque subtile qu'elle fût, ne saurait détruire le témoignage de sa conscience.
5/^ PHiLOSOPiiii; DE i.'rkfort
Je pense donc que le libre nrbilre liuniain est une réalité, qu'il existe, mais je con l'esse encore ([ii'il est passablement limité, el (|iie les oscillations de la liberté Immairie sont d'une am[)lilude assez restreinte, bornées qu'elles sont i)ar les entraves inconscientes d'un déterminisme relatif dont les mailles écliap})ent souvent à notre observation.
Le libre arbitre humain admis, plusieurs questions s'imposent à l'homme de science. Conmient le concilier avec le déterminisme scientifique ? Comment en comprendre l'origine :'
La réponse a cette dernière question n'est point faite pour embarrasser sans doute les naturalistes qui croient aux créations indépendantes et qui considèrent l'origine de l'homme comme entièrement étrangère à celle des êtres qui lui sont inférieurs. L'homme est libre parce qu'il a été créé tel. Voilà une réponse toute simple, mais qui ne peut avoir d'autre autorité scientifique que celle dont est susceptible un pur article de foi.
Tout autre est la situation du philosophe ou du naturaliste, qui trouve dans les données actuelles de la science des raisons d'accepter les doctrines transformistes. En efîet, qui dit transformation, dit changement dans la forme, et non dans les éléments ; qui dit évolulion, dit développement progressif d'un rudiment originel dont les éléments primitifs se sont plus ou moins modifiés et développés. Une pareille conception exclut l'introduction d'éléments absolument nouveaux, dont l'apparition subite et renouvelée constituerait autant de créations, et non de simples transformations. Dans une évolution, ce qui est n'est pas étranger à ce qui était, mais provient des modifications de ce qui était. L'édifice s'élève non point par l'adjonction de pierres nouvelles autres que les pierres qui en constituaient les fondements, mais par la transformation et le développement des pierres qui ont formé la première assise. On comprend donc qu'il ne saurait être question d'un édifice dans le sens rigoureux du mot. C'est un développement, une évolution, et non une construction.
Il résulte de là que si, dans un des types qui représentent
lin doyn; qiiolcoiK|ti(' Ao IV-cliclIp, se ronconlro un élément essenlicl p.iiveini ;'i nu élal de développement tel ((u'il (Vappe rohscrvalion, cet élément ne saurait faire réellement défaut dans les degrés de réclielle où il n'est pas assez évident pour être aperça. Dans ce cas il est rationnel de penser ([ue cet élément échappe à l'œil de l'observateur, parce que ses manifestations relativement faibles sont masquées par les manift'slalions plus saillantes d'élémenls parvenus à un développement relali\emenl siqx-rieur.
()uelques exemples empruntés à l'histoire naturelle vont me permettre de développer ma pensée.
Prenons le monde biologique. 11 renferme un vaste ensemble de types dont les uns très inférieurs correspondent aux Protistes, c'est-à-dire à ces èlres souvent composés d'une seule cellule, et pouvant être considérés aussi bien comme des végétaux que comme des animaux, et dont les autres plus ou moins élevée constituent les végétaux supérieurs et surtout les animaux dont les plus haut })lacés se trouvent à une distance énorme comme développement des êtres qui occupent le bas de l'échelle. Eh bien ! en dépit de la distance (pii sépare les termes extrêmes de cette série, on peut soulenir que l'être le plus supérieur, malgré sa complication de slrucliue et de fonctions, n'a rien d'essentiel qui ne se retrouve à l'état de puissance ou de rudiment dans l'être le plus inférieur. Ce dernier ne représente pas, sans doute, une machine compliquée, à nombreux rouages, dans laquelle la division du travail a multiplié les organes et les fonctions ; mais la cellule unique qui constitue l'être inférieur n'en possède pas moins, à l'état non dinérencié, tous les éléments substantiels et toutes les fonctions qui résument les organes multiples et les fonctions subdivisées de l'être supérieur.
La sensibilité, le mouvement, les fonctions d'échange telles que l'absorption, l'assimilation et la désassimilation, les fonctions respiratoires destinées à fournir les équivalents de chaleur et de force nécessaires à la vie, etc., s'y trouvent représentés dans ce qui constitue leur essence ; et l'on peut dire que les fonctions considérées dans l'être supérieur ne sont que le résultat de l'évolution et des perfectionnements par la
multiplication des organes et par la division du travail, de ce que possédait déjà l'être inférieur.
Que la cellule qui constitue à elle seule tout cet être résume en elle tous les éléments essentiels de l'être supérieur, on n'en saurait douter lorsqu'on porte son attention sur l'œuf et sur son développement. Qu'est ce que l'œuf? une cellule, une simple cellule ; et cependant de cette cellule sortira, par une progression continue et très ménagée de modifications, l'être qui possédera toutes les fonctions biologiques qui appartiennent à l'animal supérieur; et pourtant il est impossible, tant la progression est insensible, de dire à quel moment précis s'est manifestée telle et telle fonction essentielle. A tout instant, à toute phase du développement, l'embryon les possède certainement, et l'on peut affirmer que si, dans le cours de l'évolution de l'œuf, quelques manifestations fonctionnelles semblent faire leur apparition, c'est que le perfectionnement des organes et l'intensité plus grande des phénomènes de la vie les a rendues plus évidentes.
Mais la considération du développement de l'œuf doit avoir pour nous une portée plus grande, au point de vue de la c[uestion qui nous occupe. Prenons l'œuf humain et demandons-nous, en effet, à quelle phase de son développement apparaît en lui le germe du libre arbitre? Qui le dira? Est-ce après les premières segmentations, ou bien quand les deux premiers feuillets du blastoderme sont formés? Est-ce quand apparaît le troisième feuillet ? Ou bien est-ce quand se différencient les divers organes, et en particulier le système nerveux ? Est-ce encore plus tard lorsque les organes sont tous formés, ou vers la fin de la vie fœtale ? Est-ce même dans les premiers jours ou les premiers mois qui suivent la naissance ? Qui le dira ? et sur quoi s'appuiera-t-on pour le dire ? Est-ce sur l'apparition des phénomènes de libre arbitre et de conscience morale ? Mais les observe-t-on aux diverses périodes de développement que nous venons d'énumérer? Y a-t-il alors quelque chose qui puisse réellement être rapporté au libre arbitre ? Et plus tard même, peut-on fixer la date précise où se montrent pour la première fois des phénomènes qui puissent être rigoureusement attribués à ce dernier ?
EVOLUTION ET LIBERTÉ Dy
A toutes ces questions, il n'y a qu'une manière raisonnable de repondre. Les manifestations du libre arbitre sont franchement insaisissables pendant la période embryonnaire et fœtale, et même pendant un temps assez long après la naissance. II n'y a vraiment d'apparents que des phénomènes organiques, et des phénomènes réflexes qui n'ont rien de commun avec le libre arbitre, et qui sont même tout l'opposé des phénomènes de liberté, puisqu'ils constituent une réponse involontaire et parfois inconsciente à une provocation.
De là faut-il conclure que le libre arbitre fait entièrement défaut à cette phase de la vie et qu'il sera l'objet d'une création ultérieure ? Conclure ainsi serait aller bien au delà des droits de l'analogie. Il est d'une logique plus saine et plus vraie d'admettre que le libre arbitre existe même à ces phases précoces et reculées de l'existence humaine, mais soit en puissance, soit à l'état de rudiment infime et dépourvu de toute manifestation saisissable. En définitive, la preuve qu'il y a alors un rudiment du libre arbitre se résume en ceci : il existe, parce qu'il sera et parce qu'il est impossible de saisir et de préciser un moment pour sa création.
C'est d'ailleurs par de semblables considérations qu'on est conduit à admettre dans l'embryon himiain l'existence de l'àme. Croire que l'âme naît à un moment donné du développement de l'embryon, et n'a pas existé en puissance et dans un état rudimentaire dès les débuts mêmes de la vie, c'est se créer l'obligation de fixer la date de l'apparition de l'àme, et de marquer le moment précis où soit l'embryon, soit l'enfont a cessé d'être un composé d'organes sans nom, pour devenir un être humain. C'est par conséquent se mettre en face de l'impossible; bien plus encore, de l'absurde. On peut donc logiquement se placer sur le terrain suivant et dire : l'âme humaine est la contemporaine du corps à quelque degré de développement que soit ce dernier. Ses manifestations propres, d'abord nulles ou insaisissables, prouvent non son absence mais un état latent, auquel succéderont plus tard des manifestations d'aboid rudimentaires et obscures, appelées à acquérir par la suite plus d'importance et plus de signification. Le libre arbitre, s'il existe chez l'homme (et
IMIII.OSOnilE DE L EFFOnT
nous avons dil ce que nous pensions à col égard), est une laonllé li(»|) iin|)()rlaiil(>, trop caracléristique cl Irop remarquable de TAme pour ne pas avoir la même date d'origine que celte dernière. Mais, au début, il est latent et im[)orcoptible, comme toutes les manifesta lions de Fàme à cette é[)0(juc du développement.
Une conclusion plus générale ressort encore des propositions que nous venons de formuler. Elles autorisent, en eiïet, à penser que le libre arbitre peut exister, virtuellement ou à létal ruclimentaire, chez des êtres oîi ses manifestations paraissent faire défaut; et, s'il en est ainsi, avant cVen nier Texistence il con\ient de se rendre un compte sévère des pbénomènes, et d'examiner s'il n'est pas possible de Saisir des traces, même très faibles, sinon du libre arbitre lui-même, du moins de quelque liberté d'ordre inférieur qui peut en être regardée comme l'analogue ou le rudiment. C'est là un sujet sur lequel je serai appelé à insister dans cet essai.
Les considérations qui précèdent ne seront point inutiles au moment où je vais me livrer à la recherche des traces du libre aibitre en dehors de rhunianité. Nous avons admis chez l'homme l'existence du libre arbitre, mais réduit à des proportions plus modestes qu'on ne le croirait au premier abord. Voyons maintenant si le libre arbitre est le lot exclusif de l'humanité.
Il fut un temps où il était assez facilement admis que les animaux, et même les animaux les plus voisins de l'homme, lois que les singes, les animaux domestiques les plus élevés, c'est-à-dire les chiens, les chats, les chevaux, étaient dépourvus d'inlelligence et n'agissaient qu'en vertu de l'habitude et de l'inslinct, c'est-à-dire en dehors de toute réflexion el de loule pensée.
Aujourd'hui, il faut en convenir, on ose à peine émeltre quelques doutes sur rintcUigence de ces animaux; et encore faut-il, pour cela, être engagé dans une école ou dans une coterie soit philosophique, soit religieuse, dont le système exige cette conception pour la plus grande gloire de l'homme, jjense-t-on, mais non certes pas poiu- la plus grande gloire du Créateur. Par contre, il n'est aucun naturaliste, aucun
EVOLUTION' ET LII3EHTÉ Of)
ôljscrvalciir sérieux, avanl vécu avec ces animaux et les ayant siiixis (le près, (|ni leur lel'use nn cerlaiii degré (rinlelligence.
Les [)reuves sural)(jiulent pour élahlir que les animaux dont nous parlons pensent, comparent, apprécient, jugent, hésitent, se décident, veulent, aiment, haïssent, se souviennent et que, par conséquent, ils sont doués d'intelligence, de sensibilité et de volonté. Le chien qui épie le regard de son maître pour y lire ses désirs, son humeur, ou pour échanger avec lui des témoignages de tendresse, n'est pas une sim[)lc machine mue par un ressort aveugle. Le chien a-t il une certaine dose de sens moral, de conscience morale ? Distingue-t-il le bien du malP Délibère-t-il ? Pèse-t-il les motifs et l"ait-il librement son choix? Voilà quelques questions auxquelles bien des personnes feraient sans hésitation des réponses négatives. Auront-elles raison i* Je me permets d'en douter et j'en appelle de cette opinion préconçue à une opinion plus réfléchie et plus indépendante des préjugés injustes et maladroits qui, pour élever riiomme, ont cru devoir rabaisser l'animal.
Je demande à mes lecteurs de quelle façon il convient d'apprécier le fait suivant :
Ln chien placé en présence d'une gourmandise qui a t'vcité sa convoitise l'a saisie une première fois et l'a dévorée. Il a agi sans hésitation, n'obéissant qu'à son appétit, et ignorant, d'ailleurs, que c'était là le fruit défendu. L'acte était innocent, puisque aucune défense, aucun ordre ne lui avaient été donnés à cet égard. Pour ce fait-là, et dans le but de |)révenir le retour d'un acte semblable, une correction lui est infligée. Cette correction peut suflire, mais le plus souvent l'Ile doit être renouvelée un petit nombre de fois. Qu'arrive-t-il ensuite, dans bien des cas du moins (car il y a, parait-il, chez les chiens comme chez les hommes, des natures rélractaires aux prescriptions de la morale)? Le chien, placé en |)résence de la même tentation, donnera des signes évidents de lutte intérieure, il jettera sur Tobjel désiré des regards de convoitise, mais il s'abstiendra, et, dans tous les cas, s'il finit par succomber, ce ne sera qu'après avoir (pielque temps hésité et combattu.
PHILOSOI'IIIE I1E L EFFORT
Qui n'a (Mé témoin d'un fait hicu ordinaire, bien commun et, qui copendanl a sa signification ? Un chien désire suivre son niailre, mais ce dernier lui (irdoiiiie de rester à la maison. L'animal, jilacé entre son désir et Tordre qu'il a reçu, s'arrête, tourne la tète tantôt dans la direction de son maître, tantôt vers la maison ; il hésite, il est dans le doute, et enfin il prend Tun ou l'autre des deux partis.
Si je ne me trompe, il y a des raisons de voir dans ces actes des opérations semblables à celles fjui, chez l'homme, accompagnent l'exercice de la liberté. L'animal pèse les motifs, il les compare, il les apprécie, et il se décide en faveur de ceux qu'il a jugés les plus valables. Délibération et décision, ne sont-ce pas là des conditions du libre arbitre humain :*
Mais il y a plus encore, chez le chien. Quand il a cédé à sa convoitise et qu'il a enfreint les ordres reçus, il en est visiblement confus ; et quand survient le maître, avant même qu'il ait pu constater le délit, il lui est possible de présumer qu'il a été commis: l'attitude embarrassée de l'animal, parfois le peu d'empressement qu'il met à venir au devant de lui sont des indices que l'ordre a été méconnu. De quel nom faut-il appeler ces phénomènes ? Gomment convient-il de les qualifier.^ Poiu" moi je n'hésite pas à y voir un sentiment de culpabilité, uyie sorte de conscience morale. Bien loin de moi la pensée de vouloir l'assimiler à celle de l'homme, dont le- sens moral a une délicatesse bien supérieure. Mais je ne puis m'empêcher de voir là un rudiment, une catégorie inférieure du sens moral, un sentiment de la faute commise.
Que si l'on objecte que la sanction de cette sorte de conscience morale n'est en somme que la peur du châtiment physique, et n'a rien de commun avec le sentiment abstrait du devoir, qui est la source de si nobles actions, je ne me trouverai certes pas sans réponse. Je ferai d'abord remarquer qu'à ce compte, il est, hélas ! beaucoup d'hommes qui devraient être placés hors de l'humanité, car la crainte des tribunaux ou des coups sont la seule règle de leur vie morale ; oui, malheureusement, beaucoup de nos semblables, en dehors des cas d'irresponsabilité mentale, ne reconnaissent,
EVOLUTION ET LlREIlTK 6l
comme Fanimal, cranlre sanction rpio celle des châtiments corporels, et il ne vient à Tesprit craiicun de ceux qui croient au libre arbitre humain de leur rel'user une dose quelconque et si faible que l'on voudra, de ce dernier et de la conscience morale.
Ce qui est malheureusement vrai de Thomme ayant atteint sa stature normale, l'est encore bien plus de l'enfant. Combien à cette période de la vie, où l'on consent cependant à reconnaître l'aurore de la liberté et de la notion du mal, combien, dis-je, n'est-il pas nécessaire qu'une correction corporelle, qu'une sanction sensible, immédiate, .vienne indiquer la voie du devoir et servir de frein aux velléités de mal faire ! \ a-t-il une bien grande différence, sous ce rappoil, entre un animal siq^érieur tel que le chien et un jeune enfant de un à deuv ans ? Je demande au lecteur une réponse impartiale, réfléchie, sérieuse à cette question, et je me permets de préjuger quel en sera le sens, surtout si mon interlocuteur est un observateur et s'il a vécu dans Tintimité des deux ordres de sujets dont je lui recommande la comparaison.
J'ajouterai que si la crainte de la douleur physique, c'està-dire l'amour du bien-être corporel, est le mobile de la vie morale de l'animal et de beaucoup d'hommes, il faut reconnaître que ce mobile utilitaire est légitime, dans une certaine mesure, et qu'il ne détruit pas absolument le caractère d'obligation des actes qu'il contribue à inspirer; car nous devons convenir, d'autre part, que le mobile de la morale supérieure n'est pas, dans la pratifjiw, absolument désintéressé, et que c'est dans la valeur cl la dignité de l'intérêt mis en jeu, plutôt encore que dans sa présence ou son défaut, que réside souvent la diflerence des obligations. Si, en effet, dans un cas c'est le bien-être physique qui est recherché, je ne saurais aller jusqu'à penser que la joie du cœur, la paix intérieure, le bonheur spirituel, la satisfaction d'être dans l'ordre, n'entrent pour rien dans les mobiles qui poussent à raccomplissement du devoir. Oui, certes, il y a dans les deux sanctions immédiates et utihtaires des différences de valeur et de niveau; mais j'ajoute aussi que, dans les deux cas, il y a en outre h; sentiment qu'on doit on ne doit pas
conniicllrc telle aciioii ; il 3 a donc senlimenl derobligatlon; et puisqu'il y a aussi sentiment de la l'aule, il faut par cela même qu'il y ait faculté de la commettre ou de ne pas la commettre, c'est à-dirc libre arbitre.
Avant d'aller plus loin, je dois tlire queirpies mots [)Oih' les personnes (jue mon langage pourrait élunner, et peut-être même scandaliser. On a beaucou|) trop j)iis l'habitude de rabaisser les animaux, et même les animaux supérieurs. L'inlluence si considérable du Cartésianisme, ([ui ne voyait dans l'animal qu'une machine, etsuitout une appréciation par trop intéressée et partiale de notre supériorité, sont les principales causes de ce point de vue contre lequel je n'hésite pas à protester. Pour grandir l'homme, on s'est laissé aller à considérer les animaux supérieurs comme entièrement dépourvus de quelques-unes des facidtés de l'âme humaine, et si l'on veut bien, non sans peine, leur reconnaître mi peu d'intelligence, on ne consent à leur accorder quelque responsabilité et quelque liberté que pour avoir le droit de leur appliquer des traitements sévères et de durs châtiments.
Heureusement qu'il existe aujourd'hui toute une phalange d'observateurs dépouillés de ces préjugés et de ces idées surannées, et qui sont résolus à rendre à l'animal pleine justice. Celte école analyse avec soin les mœurs, les habitudes, les facultés des animaux et prépare une appréciation plus saine et plus vraie de leur psychologie ; d'oi'es et déjà, des nombreuses observations recueillies me paraît ressortir cette conclusion : que s'il y a, entre l'homme et les animaux supérieurs, im abîme très profond et une distance énorme quant à la valeur et à l'étendue des facultés maîtresses de l'àme, ces facultés n'en subsistent pas moins chez les animaux, quoique bien réduites dans leur développement, et parfois si rudimentaires que les manifestations en sont presque insaisissables.
J'ajoute que cette conception ne me paraît certes pas de nature à diminuer l'homme et à le rapetisser. L'homme reste ce qu'il est, le roi de la création, roi de droit divin, si l'on veut, mais d'une nature non absolument et essentiellement différente de celle de ses sujets. Rapetisser ces derniers, ce n'est certes pas le grandir, mais c'est oublier que les animaux
ÉVOLUTION ET UlîElVTÈ G 3
sont sorlis do la main du iiirinc Créateur, qu'ils sont son œuvre et le fruit des admirables lois(|n"il a mises à la base de rédificc de l'Univers. Rabaisser l'animal, ce nesl pas élever lliommc, mais c'est ditninticr le Crealcur .
La question de revislence d'une certaine dose d(! libre aibilre cbcz les animaux su[)érieurs l^s plus voisins de I liomme, et dont quelques-uns même ont avec lui une vie commune et font échange d'actes et de sentiments avec lui, est certes moins délicate et moins difllcile à trancher que celle qui touche aux animaux plus éloignés de l'homme, et dont quelques-uns méiilent justement le non. d'animaux inférieurs. Devant des êtres dont le volume, dont les mœurs, dont les manifestations sont si différents de ceux de rhonunc, les moyens d'observation et de contrôle deviennent singulièrement plus difliciles et moins probants. Tel acte que l'on croit entièrement dicté par cet instinct que l'on qualifie d'aveugle, peut emprunter au libre arbitie une part d'inlbience très faible et très difficile à discerner; et, réciproquement, tel acte oi'i la lilierté semble éclater pourrait bien être dû, au contraire, à une série d'influences réflexes qui sont étrangères au libre arbitre. Quel est le guide sur qui pourra nous conduire dans ce dédale et nous aider à faire une juste répartition des deux sortes d'influences ? Il n'y a réellement à conqiler que sur l'analogie, et nous devons considérer cojume libre tout acte qui, après un examen -I \ère de ses conditions, nous paraîtrait devoir être ainsi qualilié chez les animaux dont la psychologie est plus à notre portée. Je ne vois pas d'autre règle sérieusement applicable.
Commençons par dire que l'analogie est favorable à l'admission tl'un degré quelconque du libre arbitre chez les animaux autres que les animaux supérieurs.
Ceux (jui ont tenu, en ell'ct, à établir entre l'homme et Tanimal une dilTérence infranchissable, et comme un abîme sans fond, n'ont pu raisonnablement songera soutenir qu'il y eut entre les animaux eux-mêmes des diflercnces aussi prononcées. C'eut été compromettre entièrement leur première thèse, car si l'on aduuîllail, entre des animaux (juel-
conques, des différences comparables à celles qui sépareraient l'homme des animaux, il n'y aurait pas de raison pour établir entre l'homme et les animaux un hiatus infranchissable. Celte séparation absolue des animaux est d'ailleurs moins que jamais acceptable ; et aujourd'hui que l'on a pu rassembler tant de formes qui servent de transition entre des types éloignés, on ne voudra pas avancer et surtout l'on n'essayera pas de prouver, qu'il y a entre les diverses formes animales des différences radicales au point de vue psychologique, pas plus qu'au point de vue biologique.
Je ne puis entrer évidemment ici dans une revue des types de l'animalité pour y chercher des traces du libre arbitre. Je dois me borner à quelques aperçus. Il est, parmi les invertébrés, une classe d'animaux qui nous frappe par les merveilles de son industrie, et qui est bien faite pour- nous donner l'idée d'une complication des phénomènes psychiques à laquelle bien des esprits refusent de s'arrêter. Tous ces moyens de construction, tous ces procédés si ingénieux de chasse, de récolte, d'emmagasinement des provisions nutritives, soit pour l'individu lui-même, soit pour sa progéniture, toutes ces constructions si ingénieuses de ruches, de cocons, de réduits souterrains, tout cela est volontiers mis sur le compte pur de l'instinct et soustrait à l'influence de l'intelligence et de la volonté et par conséquent de la liberté. Il est impossible de ne pas reconnaître qu'il y a, en effet, dans la répétition constante et parfois peu réfléchie, semble-t-il, de ces actes un indice irréfutable de leur condition instinctive et de leur caractère inconscient. Mais je suis bien convaincu que, pour éviter de reconnaître à la fourmi, à l'abeille une part quelconque d'intelligence et de liberté, on s'est jeté dans l'excès contraire \
Pour beaucoup de gens le très petit volume d'un cerveau de fourmi est un argument péremptoire. Mais c'est là une considération bien faible et bien illusoire, et que l'on est, du reste, bien surpris de trouver dans la bouche de gens qui
1. Voir pour Icxamen plus complet de cette question ÏEssai sur l'Instinct compris dans le présent volume et datant de 1902.
ÉVOLl PION ET I.IHERTÉ 65
proclament très haut rindépendance absolue de l'esprit et de la matière. Pour que cet argument eût quelque valeur, il faudrait qu'il fût démontré que la substance cérébrale est, dans le règne animal, d'une valeur dynamique toujours et partout la même, et que sa quantité est, par conséquent, toujours dans la même relation directe avec sa capacité psychique ou dynamique. Or c'est justement le contraire qui est établi; il est certain, en effet, que même entre des hommes ou des animaux de même espèce, il n'y a pas une relation proportionnelle précise entre la masse des centres nerveux et leur capacité intellectuelle. A plus forte raison cette disproportion est-elle susceptible de s'accentuer entre des types dont les substances cérébrales présentent certainement de grandes dilTérences comme constitution élémentaire, comme complication de structure et comme capacité dynamique. Que savons-nous d'ailleuis de la relation directe, précise, entre l'élément nerveux et la force dont il est l'organe ? Rien ou à peu près rien. Qu'est-ce qui s'oppose à ce qu'on considère tel élément nerveux, telle cellule nerveuse comme capable d'une manifestation dynamique, deux, trois, quatre, dix, vingt, cent fois et au delà supérieure à celle de telle autre cellule nerveuse? N'y a-t-il pas plutôt des arguments et des analogies propres à nous faire accepter ces disproportions. Ne sait-on pas, pas exemple, que les muscles des insectes, si petits d'ailleurs, développent une force bien supérieure à celle des muscles humains ; l'abeille est relativement trente fois plus forte qu'un cheval, et tel insecte transporte avec assez d'aisance un poids qui représente pour lui ce que serait presque l'obélisque de Louqsor sur les épaules d'un homme ? Ce qui est vrai pour les fibres musculaires oîi il nous est permis de saisir, dans une certaine mesure, une relation entre la forme de Télément anatomique et ses fonctions, combien de fois n'est-il pas plus vrai pour la cellule nerveuse, où les recherches les plus approfondies, où les moyens d'investigation les plus puissants ne sont pas encore parvenus à révéler la moindre trace de cette relation ? Et d'ailleurs, d'une manière plus générale, y a-t-il une relation constante entre la masse et la puissance en dehors de l'iden-
Sabatier. 5
66 PHILOSOPHIE HE i/eFFOUT
tité de la substance? En d'aulres mots, deux masses semblables de substances diflérentes doivent-elles forcement représenter des équivalents dynamiques semblables ? Non, évidemment non. Enfin, que signifient les mots grand et petit? Qu'est-ce qui est grand? Qu'est-ce qui est petit? Le cerveau bumain mérite-t-il le qualificatif de grand ? ÎN 'est-il pas plus juste de le qualifier de petit, si on le compare à l'étendue considérable des connaissances qu'il peut embrasser, à la distance infinie à laquelle il peut atteindre par la pensée, aux conceptions étonnantes qu'il peut enfanter dans la science et dans les arts, à la profondeur des souffrances et des joies qu'il peut éprouver? Pour ma part, je suis frappé de cette disproportion entre la masse et la puisssance du cerveau humain, et j'en conclus qu'une grande capacité dynamique peut être associée à une masse relativement petite '. Le petit A-olume du cerveau de l'insecte n'est donc réellement pas un argument contre sa capacité intellectuelle ; mais, par contre, la complication de structure du cerveau de l'insecte nous révèle le perfectionnement remarquable de l'instrument. Longtemps on l'avait considéré comme une masse homogène de tissu nerveux, mais le grand naturaliste Dujardin reconnut le premier, en i85o, en examinant le cerveau d'hyménoptères sociaux (abeilles) que cette organe présentait des parties internes très complexes, dont le développement lui parut être en rap^Dort avec le perfectionnement intellectuel. Depuis lors les travaux de Leydig, de Rabl-Ruckhardt, de Ciaccio, de Dietl, Flogel, Bellonci, Berger, Grenacher, Newton, Yung, Krieger, Claus, Michels, Packard, et enfin les travaux plus récents de M. Viallanes, ont démontré qu'à mesure qu'on a multiplié les recherches, à mesure aussi on a augmenté le nombre des parties décrites dans les centres nerveux des insectes, de telle sorte qu'on peut affirmer aujourd'hui que les centres nerveux des animaux articulés (crustacés, arachnides, myriapodes, insectes) sont, quant à leur structure, presque aussi compliqués que ceux des vertébrés.
I . Voir, sur la disproportion entre la quantité de matière et l'énergie, le dixième Essai : Energie et Matière.
KVOLt'IION ET UnEUTIC 6'
11 n'échappera à personne, combien ces résultats sont remarquables et combien il est intéressant de pouvoir montrer à ceux qui portent uniquement leur attention sur la masse des centres nerveux, et qui en tirent des conclusions plus ou moins légitimes pour ou contre les relations profondes du cerveau et de rintelligence, de pouvoir, dis-je, leur montrer qu'à côté de la masse il } a aussi la structure, et que l'importance de cette dernière l'emporte considérablement sur celle de la première'. Deux montres peuvent être de volumes très diflërents ; mais si leur construction est aussi savante et aussi bien combinée, elles donneront quant au temps des indications de même valeur.
Voilà l'état actuel du côté anatomique de la question ; examinons le côté psychologique, et voyons si on ne peut trouver dans les faits mêmes qu'invoquent les adversaires de l'intelligence de l'insecte des arguments non douteux en faveur de quelque chose de moins aveugle, de plus réfléchi, de plus libre et de plus volontaire que l'instinct.
Dans ses Nouveaux Souvenirs entoinologiques^, jNI. J.-H. Fabre, auquel on doit de patientes et perspicaces observalions sur les mœurs des insectes, a discuté avec beaucoup d'esprit la question de l'existence de la raison chez ces animaux, et rapporté, sous une forme très spirituelle, ses observations sur le cholicodome, espèce d'abeille qui construit 1res habilement des ]iids en forme de gâteaux de terre, com- |)osés de cellules qu'elle remplit de miel. Au-dessus du miel est déposé un œuf; et le tout est immédiatement fermé par un couvercle de terre. Ainsi le petit être qui doit naître de l'œuf est mis à Tabrisde la famine et des ennemis du dehors. Dans ces diverses opérations, que l'animal accomplit avec une remarquable régularité, M. Fabre ne voit qu'une manifestation de l'instinct et pas la moindre trace de raison. « Petite lueur de raison qu'on dil éclairer la bête, tu es bien voisine des ténèbres, lu n'es rien. » Telle est la conclusion de M. Fabre. Cette conclusion est-elle justillée ? Les faits
I. Les reclierches les plus récentes et plus complètes de Golgi, llamon y Cayal, Retzius, etc., conduisent aux mêmes conclusions, a. J.-II. Fabre, Nouveaux Souvenirs eiiluinolofiiques : Paris, 1882.
PIlll.CISOI'IllE Ui: L F.FFOHT
rapportés par l'iionorable auteur, et les expériences qu'il a instituées, me paraissent conduire à une conclusion tout opposée. \'oici quelques extraits du chapitre intitulé Frcujments sur la psycholoyic de iinstincl :
Un cliolicodome est en train de construire le couvercle de sa cellule. L'observateur y fait une brèche. «L'insecte revient et répare parfaitement le dégàl. » Un deuxième construit la cellule même ; Tobservateur perce largement le fond de la tasse « et l'insecte s'empresse de boucher le trou. 11 bâtissait et il se détourne un peu pour continuer de bâtir. » Un troisième a déposé l'œuf et ferme la cellule. Tandis qu'il est allé chercher une nouvelle provision de ciment, pour mieux murer la porte, l'observateur pratique une large brèche immédiatement au-dessous du couvercle, brèche trop haut placée pour que le miel s'écoule, a L'insecte arrivant avec du mortier non destiné à pareil ouvrage, voit son pot égueulé et le remet très bien en état, » « Voilà, ajoute l'auteur, une prouesse comme je n'en ai pas vu souvent d'aussi judicieuses. »
De là résulte, dit M. Fabre, « que l'insecte sait faire face à l'accidentel, pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l ordre de choses qui l'occupe en ce moment. Affirmons-nous la raison !* Et pourquoi ? L'insecte persiste dans le même courant psycliique : il continue son acte, il fait ce qu'il faisait avant, il retouche ce qui pour lui n'est qu'une maladresse dans l'œuvre présente. » Mais une fois la loge terminée et l'insecte occupé à la remplir de miel, si l'observateur la perce, l'ébrèche, le cliolicodome ne répare plus l'orifice par où cependant le miel peut s'écouler. Cependant « à plusieurs reprises il vient à cette brèche, il y plonge la tête, il Yexamine, il Vexplore des antennes, il en mordille les bords et c'est tout. » L'insecte ne la répare pas ; il ne saurait revenir sur une opération qui date de trop loin. Il persiste dans l'opération présente, actuelle (recueillir le miel), et l'emmagasine aveuglément, dans une cellule d'où il doit s'écouler. « C'en est assez, je crois, dit M. Fabre, pour montrer l'impuissance psychique de l'insecte devant V accidentel . » « Si quelqu'un, ajoute-t-il encore, voit une ébauche de la raison
KVOr.rTION F,T r.lHKK IK 69
dans cet intellect d'hyménoptère, il a des yeux plus perspicaces que les miens. Je ne vois en tout ceci qu'une obstination invincible dans l'acte commencé. L'engrenage a mordu et le reste du rouage doit suivre. »
Toutes ces conclusions sont-elles légitimes ? Je me sens autorisé à répondre : non ! mille fois non ! Que prouvent les faits rapportés par M. FabreP Que chez le cholicodome, rétendue et la valeur des actes instinctifs sont si considérables et si supérieurs à ceux qui dépendent de la raison qu'ils masquent bien souvent ces derniers et même rendent les manifestations de la raison inutiles. M. Fabre se demandant ce que c'est que la raison, répond que chez la bête c'est la faculté qui rattache l'effet à sa cause, et dirige Vade en le conformant aux exigences de l'accidentel. J'ai quelque peine à croire qu'un lecteur impartial soit conduit à trouver que les faits sur lesquels s'appuie M. Fabre conduisent justement à cette conclusion que, chez l'insecte, dans aucun cas, ne se manifeste ce quelque chose qui dirige l'acte en le conformant aux exigences de l'accidentel. Ce qui ressort seulement des observation de M. Fabre, c'est qu'il est des cas oîi rinsecte sait parer à l'accidentel, et d'autres où il ne sait pas y parer, que l'insecte a la vue courte, qu'il sait se détourner un peu seulement, selon l'expression de l'auteur, et non beaucoup., comme il pourrait le faire si ses horizons étaient plus étendus, s'il n'était enchaîné par l'instinct. Il observe, // constate des dégât faits à son oeuvre, et quand cela n'exige pas de lui un écart trop considérable de ce que lui commande l'instinct présent, il répare, il retouche. Est-ce là une absence totale de raison? ou bien l'indice d'une raison peu étendue, d'une compréhension limitée, et pour laquelle les relations des faits soit dans l'espace, soit surtout dans le temps, sont en définitive assez restreintes?
Avant de conclure d'une manière si absolue, il eût d'ailleurs fallu savoir si l'insecte que nous avons vu, avec M. Fabre, rexenir a plusieurs reprises à la brèche, y plonger la tête, l'examiner, l'explorer des antennes et en mordiller les bords, c'est-à-dire, au fond, commettre une série d'actes qui impliquent la surprise, l'examen, la constatation réfléchie, et
l'iiiLosopiiiE i>K I. i;ri'()HT
peut-être le désappointenicnl el le dépit, il eût fallu savoir, dis-je, si Tinsecte ne se trouve pas justement en ce moment dans rimpossibilité matérielle de faire du mortier. On sait combien les sécrétions buccales et pharyngiennes jouent, chez les insectes, un nMe important dans la succession des faits remarquables qui composent leur cycle biologique. On ne peut douter aussi que ces sécrétions ne se modifient suivant l'acte à accomplir, et ne se conforment aux besoins de cet acte. La chenille n'est pas capable, à un moment quelconque de son existence, de fournir la soie qui s'échappera de ses glandes salivaires pour la construction du cocon. 11 est très probable, également, que chez le cholicodome les sécrétions buccales se modifient suivant la phase de la vie, et que celles qui sont convenables pour pétrir et pour consolider le ciment ne sont pas identiques avec celles qui correspondent à l'élaboration du miel. Dans ce cas, l'insecte, qui constate si bien les dégâts de sa cellule sans pouvoir les réparer, pourrait bien être justement comparable à cette mère de famille qui, pressée par les maux de l'enfantement et n'ayant ni le temps ni les moyens de réparer sa demeure dévastée, se hâte, faute de mieux, de préparer à sa prognéniture un refuge quelconque dans les ruines de sa maison, sans avoir le loisir de se préoccuper de ce que cette retraite peut avoir de précaire et même de dangereux.
Il est à remarquer d'ailleurs que les manifestations raisonnables peuvent être empêchées et supprimées par les ordres impérieux de l'instinct. C'est là un fait comparable à ce qu'il est si fréquent d'observer chez l'être le plus raisonnable de la création, chez l'homme. Bien des fois, en effet, la raison parle et n'est pas écoutée ; et l'observateur peut croire à son silence complet, parce que sa voix a été étouffée par celle de l'instinct ou de la passion. Pour que les conclusions de M. Fabre fussent acceptées, il faudrait commencer par rayer du nombre des êtres doués de raison tous les hommes qui, sachant bien discerner la voie de la sagesse, s'engagent néanmoins dans une voie contraire, parce que quelque chose de plus puissant, une préoccupation dominante, une idée fixe, une passion, une aptitude ou une condition
KVoi.rrioN r.r i.inicuTK
corporelle même les détounieni l'alalcnicnl do la première. Et pourtant nul n'oserait soutenir que, dans ces être humains, il n'y a pas tout au moins quelque trace de la raison.
Les considérations qui précèdent ne sont point inutiles pour le sujet de cet Essai. S'il est vrai, en eflct, que nous retouvions chez l'insecte des manifestations non douteuses de ce que nous appelons raison chez les autres êtres, et chez les animaux siipérieurs en |)articuliers, il n'est pas téméraire de penser que le lihre arhitre, que nous avons considéré comme une des facultés importantes delà raison des animaux supérieurs, doit aussi se manifester plus ou moins dans ces organismes moins élevés dans la série biologique et psychologique. Dans les faits que j'ai rapportés se retrouvent d'ailleurs des apparences qui ne sont point sans analogie avec celles qui accompagnent l'usage du libre arbitre dans l'espèce humaine et dans les animaux dont l'intelligence est relativement très développée. Ces cholicodomes, qui constatent la brèche, qui changent de conduite, qui emploient à la réparer le mortier qu'ils destinaient à un autre usage, qui examinent, qui constatent, qui luttent contre les difficultés imprévues, me représentent assez exactement l'homme qui délibère, qui apprécie, qui se décide, qui fait choix de la conduite à tenir, qui s'insurge contre les obstacles et les renverse, qui fait, en un mot, usage du libre arbitre. L'analogie me semble ici en faveur de cette appréciation, et elle seule, je le répète, peut avoir voix délibérative dans la question.
Je ne puis évidemment reprendie pour d'autres types l'examen et la discussion à laquelle je viens de me livrer pour l'insecte, et je vais me borner à présenter ici, à propos des animaux chez lesquels on pourrait n'admettre que le jeu de l'instinct, quelques considérations générales ayant trait aux traces du libre arbitre qui se trouvent encore chez eux, et dont les manifestations sont bien des fois plus faciles à présumer qu'à constater.
Le vie de l'insecte est dominée, je le reconnais, par l'instinct ; les actes merveilleux qui constituent ce cycle biolo-
Piiii.osopiiir, nr. i. i:i-K()Hr
gique si remarquable paraissent, il vrai, être réf;Iés et déterminés d'avance par quelf|nc chose (pii n'est plus la raison et qui est conséquemment étranger au libre arbitre. La chenille file son cocon quand le moment physiologique est venu ; elle le construit en lui donnant une forme qui ne tient certainement pas à un calcul voulu de sa part ; l'ammophile cherche levers gris et le pique de son dard sur les points précis de la chaîne nerveuse pour le paralyser ; l'abeille construit ses cellules hexagones et y dépose son miel et ses œufs, etc., etc. Tous ces faits se renouvellent sans différences notables pour chaque animal de la même espèce, et nous les mettons sur le compte de l'instinct que nous nous contentons de considérer comme étranger au libre arbitre, sans d'ailleurs discuter ici sa nature et son origine'. Voilà qui me semble établi et que je suis loin de contester. Oui, il n'est pas douteux que ces grands traits de la vie de l'insecte sont dictés par quelque chose de déterminé ; nous savons cependant que l'accident peut amener dans ces actes des modifications notables. Mais, en laissant même de côté ces modifications, ces changements accidentels, et qui me semblent voulus, eston en droit de prétendre que tout, dans l'accomplissement des actes considérés avec raison comme instinctifs, est absolument prévu et réglé d'avance?
L'insecte est appelé à parcourir un cycle d'opérations plus ou moins compliquées dont l'exécution doit certainement être- rapportée à l'instinct, et dans laquelle la volonté et la liberté semblent, à première vue, ne jouer aucun rôle réel. Le ver à soie file son coton, le cholicodome construit sa cellule de terre, l'abeille son rayon de cire et de miel, l'ammophile creuse son terrier, la taupe grillon construit sa demeure souterraine, l'araignée file et dispose sa toile ; et tout cela se fait en vertu d'une disposition héréditaire à laquelle on donne le nom d'instinct et à laquelle la liberté pourrait être réellement étrangère. Cela est vrai pour chacun de ces actes pris dans son ensemble, et je n'ai garde de
I. C'est ce que nous ferons dans un Essai spécial de ce volume de date beavicoup plus récente, et consacré à VInslinct.
r.voi,rTio>- i;t i.iiuuii: y.)
le contester. Mais est-il prouve, par exemple, que tous les vers à soie, appelés à construiic un cocon, procèdent d'une manière obsolumenl identique, exécutent pour cette œuvre des mouvements riijoLircnsemeni semblables , et n'apportent aucune modification dans la manœuvre et, pour ainsi dire, dans le manuel de l'exécution ? Le contraire me paraît infiniment plus probable. L'observation directe et l'analogie sont particulièrement favorables à cette dernière opinion.
Il est, en eflet, digne de remarque que le ver à soie se conforme aux conditions qui l'entourent et modifie son travail suivant les accidents du milieu. Les premiers fils, destinés à fournir au cocon futur des moyens solides de suspension et de fixation, présentent, d'un cocon à l'autre, des variations dues, en partie seulement, aux différences dans la situation des corps étrangers auxquels l'animal peut les rattacher. Il n'est certainement pas deux cocons qui se ressemblent entièrement à cet égard, quoique les animaux aient été placés dans des conditions semblables. En outre, dans la confection du cocon lui-même, l'animal exécute des mouvements dont la direction et la succession, considérées en général, sont certainement fixées, mais qui, certainement aussi, diffèrent dans une certaine limite d'un animal à un autre. Il en résulte, en effet, des cocons comparables, mais jamais identiques.
Il y a donc, à côté des opératioiTs réglées et dont le plan fixé d'avance doit être aveuglément suivi par l'animal, il y a, dis-je, une certaine variation, quelque chose qui pourrait bien être indéterminé et qui représenterait la marge, diraije, la latitude des variations libres et volontaires. Il serait bien difficile, me semble-t-il, de nier absolument cette possibilité, bien plus, cette probabilité.
J'ai parlé d'analogie, et j'appuie mon dire. Ce mélange, cette superposition du déterminé et de l'indéterminé, de l'instinct et des actes raisonnes et libres, se retrouvent très fréquemment dans le monde biologique, et chez l'homme en particulier. L'homme, comme les autres animaux, a des actes instinctifs à exécuter, et il les exécute, en effet, comme tels ; mais il n'est pas nécessaire d'être bien perspicace pour cons-
-fl
rniLosoi'iiir, ni. i. f,i l'onr
latcr que raccomplisscincnl aveu;j;lc de ses acles s'accompagne, dans les délails, de modifications et de variations dues à la volonté et à la liberté. Prendre les aliments, les mâcher, les avaler, respirer, sont des actes instinctifs dont l'exécution est assurée en dehors de la volonté ; mais comhien Tintcrvcnlion de notre liherté est-elle possible et efficace pour introduire des variations dans chacun des actes ! L'instinct veut qu'il soit allé d'un point à un autre, mais entre ces deux points la volonté et la liberté peuvent tracer bien des voies plus ou moins distinctes et différentes les unes des autres. Dans la préhension des aliments, dans leur mastication, que de manières ditTércntes, que de nuances peuvent être introduites par la liberté et par la volonté, depuis les manières gloutonnes jusqu'à l'exquise délicatesse des gens bien élevés ! On peut également respirer de bien des manières, et procéder à volonté par des inspirations profondes ou prolongées, ou par des inspirations courtes et fréquentes. La liberté ici s'associe souvent et facilement aux ordres aveugles et impérieux des impulsions instinctives pour molifier les détails de l'exécution.
Pour emprunter une comparaison à un autre ordre d'idées, il y a dans les opérations chirurgicales ce que l'on appelle le manuel opératoire qui a été réglé et déterminé d'avance, en s'appuyant sur les enseignements de l'anatomie et de la physiologie normales ou pathologiques. Le chirurgien qui se dispose à faire telle opération, en connaît le manuel; il sait que les incisions doivent avoir des directions précisées d'avance, que telle incision doit en précéder telle autre, qu'il y a dans le cours de l'opération des temps distincts auxquels correspondent des détails précis de l'opération. Il se dispose à obéir aux règles établies, à suivre ponctuellement la succession imposée aux manœuvres : il n'y manque pas, si l'on considère chacun des temps principaux qui constituent l'opération ; mais on sait bien que, malgré cette fidélité à la voie préalablement tracée, il n'en agit pas moins avec liberté ; il apporte, en effet, sa raison et sa liberté dans l'exécution d'une opération que l'on qualifie cependant de réglée ; et, dans chacun des détails conduisant au but prévu, il fait usage de son
Kvor.ii ION i,i- i.iiii:ii II': n^y
libre arbitre. Je répèlo (l(ui€ que Tanalogie comme l'observation permettent donc de penser que, même dans Texécution des actes instinctifs les plus incontestables de l'insecte, des manifestations d'indéterminisme et de liberté sont possibles, j'ajoute qu'elle sont même probables ; et j'attends pour changer d'avis que les observateurs fournissent une démonstration sérieuse de la justesse de Topinion contraire.
S'il y a dans la vie de Tinsecte des traces qui ne me paraissent pas douteuses de la liberté, il n'y a pas de raison pour penser que ce groupe d'invertébrés a seul été doté à cet égard. Les autres groupes tels que les crustacés (écrevisses, crabes, cloportes), les mollusques (escargot, poulpe, seiche), leséchinodermes (oursins, étoiles de mer), les arachnides (araignées, scorpions), les myriapodes (scolopendres, Jules), fournissent certainement des observations qu'il est facile de rapprocher de celles auxquelles donnent lieu les insectes ; et il n'y a pas de difficulté sérieuse à passer de ce dernier groupe à ceux qui sont cités plus haut. La difficulté devient plus réelle quand il s'agit des animaux tout à fait inférieurs, tels que les anthozoaires (coraux, madrépores, polypes, méduses), les spongiaires (éponges), et plus spécialement lorsqu'on arrive aux protozoaires (infusoires, etc.). Ici, certainement, les manifestations du libre arbitre sont si obscures, si voilées, si difficiles à distinguer des phénomènes involontaires et réflexes de la vie purement physiologique, qu'il devient presque impossible d'en démontrer directement l'existence. Mais il n'est pas moins impossible, que dis-jei* il est encore plus impossible de la nier. Qui pourra avancer avec certitude que l'iniusoire, que l'amibe parcourant dans tous les sens, à la recherche d'une proie, le licp.iide qui les contient, obéissent exclusivement et d'une manière aveugle et absolue, à l'impidsion de l'instinct, et qu'il n'y a rien d'indéterminé dans cette course qui semble manquer de règle et de direction, et dont l'imprévu frappe l'observateur. Pourquoi, ici connue pour l'insecte, ne verrions-nous pas, dans cette recherche instinctive de l'aliment, l'appoint d'un rudiment de liberté dont l'évidence, pour être moins saisissable, n'en est pas moins réelle. Avant de nier le l'ail, il faut établir sa néga-
■yfi iMiiiosonm- nr, i.'kfkoht
tion sur des preuves, et sur de solides arguments, car il a en sa faveur les apparences de l'observation, et Tappui de Fanalogie.
Il est cerlain qu'à mesure que l'on descend dans l'échelle animale, à mesure aussi se restreignent les manifestations psychiques, et il semble, au bas de la série, que les fonctions physiologiques pures constituent uniquement la vie de l'animal, ^lais avant d'alïirmer que ces organismes cellulaires, c'est-à-dire réduits souvent à une simple cellule, n'ont aucun des attributs de la vie psychique, il convient de se rappeler que, pendant une phase de son existence, l'homme, oui, riiomme lui-même, n'a pas été plus prodigue de manifestations psychiques. Or celte phase a été justement celle où l'homme présentait vine struture corporelle identique à celle de ces organismes inférieurs, c'est-à-dire lorsqu'il était encore à l'état d'œuf, cellule simple ou déjà subdivisée pour la formation de l'embryon. Il faut donc savoir être logique et convenir que si l'œuf humain, dans lequel se trouvaient certainement accumulées à Fétat virtuel les facultés de l'homme futur, ne manifestait ses facultés psychiques et son libre arbitre ni plus ni moins que ces organismes inférieurs, on n'a pas réellement le droit de se baseT sur le faible degré de ces manifestations chez ces organismes pour leur refuser ce que l'on est si bien disposé à accorder à l'œuf humain. On pourra dire, il est vrai, que l'œuf humain démontre ce qu'il est par ce qu'il sera plus tard, mais cet argument n'a pas une grande valeur quand on se place au point de vue du transformisme, car pour lui l'œuf humain n'est qu'une phase rappelant une période de développement de la vie animale où l'organisme ne s'élevait pas au-dessus de la vie cellulaire, et il ne se distingue des organismes inférieurs que par l'acquisition d'une plus grande aptitude à atteindre un développement supérieur. Si les organismes inférieurs ont donné naissance aux organismes supérieurs, les phases de la vie de ces derniers, qui rappellent la forme ancestrale inférieure, en sont la reproduction exacte et la représentation parallèle. Je dois dire, d'ailleurs, que ce parallélisme du développement phylogénique du monde animal, c'est-à-dire le parallélisme de la formation
EAOLUTION ET l.llSK.nTK 'J'J
successive des lypcs par des modifications progressives d'une part, et du développement ontogénique d'autre part, c'est-àdire du développement de l'individu, en parcourant lui-même les phases qui ont caractérisé ses ancêtres successifs, ce parallélisme, disje, est une des plus merveilleuses et des plus fécondes conceptions auxquelles le transformisme est venu fournir une démonstration, tout en recevant d'elle un appui d'une grande valeur. Je ne crains pas de dire que cette idée qui avait déjà été émise par quelques naturalistes tels que Serres, même en dehors de toute préoccupation tranformiste, est une des plus brillantes conquêtes des sciences naturelles de notre temps. Il n'est donc ni imprudent, ni téméraire, pour un naturaliste, d'y chercher un argument en faveur de ces conceptions.
Le règne végétal nous met en présence d'un groupe d'êtres vivants, oij nous ne chercherons pas à reconnaître des traces d'une réelle activité psychique '. Les manifestations de la vie, dont ils sont le siège, semblent tous appartenir au do^^ maine de la physiologie. Si donc nous devons y rencontrer des traces de liberté, c'est dans les phénomènes physiologiques qu'il faut les rechercher, et les considérations que nous allons leur consacrer pourront s'adresser à la vie physiologique en général, car elle ne diffère pas essentiellement chez les animaux et les végétaux. 11 y a, dans ce domaine, comme dans celui de l'intelligence, des lois qui ne peuvent être violées et dont l'accomplissement est assuré. Il y a des règles précises qui sont fidèlement suivies et un déterminisme relatif qui ne saurait être méconnu. Il faut convenir même que le degré de ce déterminisme apparaît comme bien supérieur à celui qui préside au mécanisme intellectuel.
Cela peut tenir, ou bien à ce que dans l'ordre physiologique la constatation des phénomènes et de leur enchaînement est de sa nature moins entourée de difficultés; mais
I. Nous verrons dans ï Essai sur rinslinct, les modifications que les études récentes sur les végétaux ont apportées à cette opinion.
7^ pim.osoi'ini; ni: i,'RFi'f)UT
cela peut cire du aussi, cl je suis disposé à le croire, à ce que les fiiils de cel ordre sont plus rigoureusement détermines et i"i ce que rani|)lilude des déviations libres y est, en effet, bien moindre. Non seulement donc, dans ce domaine, la liberté s'exerce dans un ordre de faits moins élevé que dans le domaine psychologique, mais son étendue est plus circonscrite et son pouvoir plus limité. Aussi est-il d'usage de rappeler d'un autre nom, et FEcole médicale de Montpellier a depuis longtemps Thabilude de la désigner sous le nom de contingence. La contingence des faits vitaux est, en elTet, une des doctrines fondamentales de cette ancienne école qui trouve dans cette condition un des caractères les plus propres à distinguer les faits physiologiques des faits appartenant à Tordre physique proprement dit. Nous emploierons volontiers ce terme, ou encore celui d'indéterniinisme, dont Tétymologie dit assez la signification.
L'indéterminisme, ou la contingence des faits vitaux, a longtemps été, à des degrés divers sans doute, le Credo de plusieurs écoles médicales. Mais les résultats delà physiologie expérimentale moderne, et l'assimilation complète cju'on a voulu faire entre les phénomènes de l'ordre physique et chimique et ceux de l'ordre physiologique ont conduit beaucoup de biologistes à penser que ces derniers ne différaient des premiers que par lein- complication, et par le nombre plus grand des facteurs et des combinaisons possibles. 11 est à craindre qu'on ne soit allé trop loin dans cette voie et qu'on n'ait dépassé le but en croyant l'atteindre par une logique à outrance et une observation trop sommaire des faits.
Ce que les déterministes modernes ont établi, c'est que, dans des conditions d'expérimentation aussi rigoureusement semhlables que possible, les résultats généraux sont semblables ou comparables ; mais il est incontestable que la similitude des résultats n'a pas dépassé, jusqu'à présent, une certaine limite, et qu'en dehors d'une certaine approximation, on ne peut prétendre à identifier les résultats physiologiques obtenus. Il est vrai qu'on a la ressource de se retrancher derrière cette remarque, que les conditions expérimentales ne sont jamais absolument identiques, et que les sujets no-
lanimenl présenlenl loujours enlrc eux quelque cliflërence. Une même dose d'électricité appliquée au même nerf, ou au même muscle du même animal, produira des cfl'cts semblables dans tous les cas, mais qui dilléreronl cependant à un degré quelconque en intensité, en rapidité, en durée. Celte dilVérence pourra tenir sans doute, soit à l'état général du sujet, soit à l'état particulierdu nerf" ou du muscle sur lequel on opère. C'est là un fait incontestable; mais il ne faudrait peut-être pas en abuser comme argument en faveur du déterminisme. Si l'observation a permis de réduire dans de très notables proportions l'écart entre les effets d'une même cause sur des sujets semblables ou même sur un même sujet, il n'est pas permis, d'affirmer qu'elle a réduit cet écart à néant. Un telle affirmation n'est point un fait démontré, elle est plutôt un acte de foi qui pourrait bien résulter d'un abus de l'analogie.
Et cependant les exemples ne manquent pas pour mettre en garde contre une telle cause d'erreur. Les sciences physiques abondent en faits de cet ordre qui sont de nature à prouver que ce qui est rigoureusement vrai jusqu'à une certaine limite, cesse de l'être au-delà. Ainsi de ce que la densité de l'eau croît' d'une manière continue quand on l'abaisse de ioo"à 5o°, de oo" à /jo", de 20" à 10", on pourrait se croire autorisé à conclure par analogie qu'il doit en être de même de 10" à 0° et ainsi de suite. Or on sait bien qu'il n'en est rien, et que le maximum de densité est atteint à -j- 4", et qu'à partir de ce point et au-dessous la densité de l'eau décroît, de telle sorte qu'à 3", 2°, 1°, o" l'eau est moins dense qu'à /(". On sait également que bien des lois relatives à la dilatation des corps, aux volumes et aux tensions des gaz et des vapeurs, la loi de Mariotte, par exemple, etc., ne sont rigoureusement vraies que dans l'intervalle de certaines limites, il pourrait bien se faire que dans la question du déterminisme biologique, il fallût également reconnaître certaines bornes. Que ce déterminisme soit bien plus étroit que celui du monde psychique, que l'amplitude des variations libres y soit bien moindre, je crois qu'on serait malvenu de le nier; mais on est, me semble-t-il, égale-
8o piiir.osopiiin DK i.'ffi-ort
ment téméraire en nianl lonl degré de contingence ou d'indéterminismc.
Pour moi, je suis très frappé de l'étendue, de la puissance, de Tuniversalité complète de ce que Ton a nommé la variation dans le monde vivant. Pas deux arbres identiques dans une forêt, pas deux feuilles exactement semblables sur un même arbre, dans le règne végétal tout entier. Pas deux animaux exactement semblables dans une même espèce, dans une même race, que dis-je, dans une même portée. Pas deux cellules identiques dans un même organe et même dans tous les organes semblables. Pas deux actes physiologiques identiques chez des individus difiérents, bien plus chez le même individu ! A quoi cela tient-il ? D'où vient cette mobilité excessive, ces changements dont le nombre est infini, cette variation incessante qui n'épuise jamais toutes les formes, mais qui en a toujours de nouvelles à sa disposition? De la variation dans le milieu, dans les conditions, diront les déterministes résolus. Mais on peut alors leur en demander la preuve. Cette preuve, il est réellement impossible de la produire ; ou du moins elle n'est possible que dans certaines limites. Aller au delà, c'est sortirdu domaine de la science et entrer dans celui de la foi.
Une fois sur ce terrain, le penseur qui croit à un certain degré d'indéterminisme se trouve aussi solidement établi que son adversaire. Il a les mêmes droits de croire, et sa foi n'est pas d'ime logique inférieure à celle de la foi de ce dernier. L'universalité, si remarquable de la variation, parle certainement avec plus d'éloquence pour sa cause que- pour la cause contraire.
Cette variation, qui est d'une importance si considérable dans l'hypothèse transformiste, et qui d'ailleurs est une base indispensable de la théorie de la sélection naturelle, cette variation, dis-je, est, il faut le reconnaître, restée bien obscure quant à sa cause, à son essence et à ses lois. Nous pouvons en dire autant de l'hérédité qui s'y rattache et pour laquelle nous n'avons encore que des notions bien confuses et bien incomplètes. Que d'inconnus dans ces domaines, et combien la science est déroutée en présence de ces mani-
festations si incertaines, si variées, si inattendues et si fugaces de riiérédilé ! Pourquoi n'admettrions-nous pas dans ces cas, à côté d'influences réelles du milieu, à côté d'un lien direct et positif des eiïels à des phénomènes antérieurs qui jouent, par rapport à eux, le rôle de causes, pourquoi n'admettrions-nous pas, dis-je, à côté de ces facteurs, dont Texistence et Tinfluence ne peuvent être méconnues, un autre facteur qui modifie les résultats dans certaines limites et qui ne serait qu'un élément de liberté ou mieux, d'indélerminisme ? Pour moi, je ne vois aucune objection irréfutable à une pareille conception. Elle a droit à être admise au moins autant que l'hypothèse contraire, et elle fournirait une explication, satisfaisante pour le moment, de tant d'inconnus qui ne paraissent pas près dêtre dévoilés. \oilà pour l'ordre physiologique. Nous venons de voir cjue le déterminisme absolu est loin d'y être démontré. Pouvons-nous en dire autant du monde physique proprement dit ; c'est-à-dire des phénomènes qui sont du ressort de la physique et de la chimie considérées d'une manière générale ? C'est ce que je me propose d'examiner plus loin.
Les conclusions qui me semblent ressortir de ce qui précède, c'est que, dans le domaine de la physiologie, on ne peut pas plus que dans celui de la psychologie affirmer un déterminisme absolu ; qu'il y a donc, dans les faits physiologiques, à côté d'une succession déterminée des phénomènes qui peut être prise pour un enchaînement, il y a, dis-je, une certaine marge, une certaine latitude laissée à l'indéterminisme, puisqu'il existe partout une variation, une contingence dont nous ne pouvons parvenir à préciser la cause d'une manière incontestable. Les domaines psychologiques et physiologiques laissent donc la porte ouverte à certains degrés d'indéterminismc. Ces degrés sont différents, il est vrai, dans les deux cas, Tindéterminisme étant bien plus étendu, bien plus important dans le domaine psychologique où il atteint la dignité de libre arbitre.
Il nous reste à examiner, si, dans le domaine des sciences Sacatier. 0
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physiques, c'est-à-dire dans la iiialièie dite inanimée, il n'est pas également possible de rcliouver des conditions d'indélerminisme. Pour beaucoup de lecleurs, la question paraîtra d'abord paradoxale, car il semble dillicile d'admettre de la contingence ou de rindéterminisme dans im domaine où ce que l'on appelle lois nalurelles, se vérifie à l'aide du compas et de la balance, se mesure avec des instruments précis et perfectionnés, et peut être soumis rigoureusement au\ lois du calcul. Cette première impression n'est pas pour nous surprendre ; et d'ailleurs elle est certainement éprouvée par bien des hommes auxquels ces sciences sont familières et qui sont autorisés à apprécier leur degré de certitude. Néanmoins, avant d'arrêter son jugement sur cette question, il convient d'examiner quels sont les éléments qui servent à l'édification des lois naturelles de l'ordre physique : d'une part, les faits observés, et d'autre pari, les conclusions qui en sont tirées conformément aux lois de la logique intellectuelle dont les mathématiques sont l'expression rigoureuse.
La seconde de ces parties ne saurait être contingente. Il y a évidemment là une nécessité intellectuelle et logique qui exclut rindéterminisme.
En présence de la répétition constante d'un phénomène dans certaines conditions données, l'esprit ne peut reculer devant la formule d'une loi qui exprime cette relation du phénomène et de ces conditions. En voyant le rayon solaire dévié et décomposé par un prisme de cristal toutes les fois qu'il tombe sur une des faces de ce prisme, il n'est pas permis à l'intelligence de ne pas énoncer cette proposition, que le prisme réfracte et décompose la lumière du soleil. Cet acte intellectuel est nécessaire et enlièrement déterminé, si bien que pour qu'il ne se produisit pas, il faudrait que l'esprit humain cessât d'être ce qu'il est.
Mais c'est là un déterminisme qui n'atteint que les lois de l'esprit et non les phénomènes de l'ordre physique.
Ces derniers sont-ils nécessaires et absolument déterminés ? La question peut être envisagée de plusieurs manières. En se plaçant au point de vue purement spéculatif, peut-on affir-
mer que tous les faits physiques s'engendrent nécessairement les uns les autres, et qu'il y a toujours entre eux un rapport de cause à elTel, une relation de causalité ? Ou bien au point de vue praticjue, c'est-à-dire au point de vue de l'observation directe, peut-on affirmer qu'il n'y a, dans les faits physiques, que ce que nous pouvons y voir et qui peut nous faire croire à leur déterminisme!* N'y aurait-il pas en eux quelque chose dont nous avons le droit de soupçonner l'existence, que nous pouvons même saisir partiellement dans quelques cas et qui est propre à nous suggérer l'idée d'un indéterminisme relatif!* Nous allons examiner successivement ces deux faces de la question.
\ a-t-il entre les phénomènes que nous observons un rapport nécessaire de causalité ? Un phénomène physique doit-il toujours en engendrer, en provoquer un autre, vis-à-vis duquel il joue le rôle de cause ? 11 est aisé de comprendre que poser une pareille question, c'est demander si le déterminisme existe ou n'existe pas, car la constance et la nécessité du rapport de cause à effet détermine les phénomènes et détruit toute contingence.
A cette question je trouve un réponse très remarquable faite par un des hommes qui, à notre époque, se sont le plus distingués dans le progrès de la physique, et plus particulièrement de la physique physiologique. J'ai désigné par là le professeur Helmholtz dont les travaux sur l'optique, sur l'acoustique, sur la conservation de la force sont justement considérés comme des œuvres de maître. J'eusse désiré mettre sous les yeux du lecteur ces pages si dignes de l'attention des philosophes. Mais je dois ici me borner à en faire une courte analyse, en renvoyant le lecteur au texte même du grand physicien ' .
La loi de causalité, dit en substance Helmholtz, au moyen de laquelle nous concluons de TefTet à la cause (c'est-à-dire de TeiTet à l'existence d'une cause nécessaire et sulïisante)
1. H. Helmtioltz, Optique phyxiologiguc, trad. franc, par Javal et Klein, 1857, p. 9.-1 1.
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est en réalité une loi de notre pensée, et non pas le résultat de l'expérience. Le nombre des cas où nous croyons pouvoir démontrer complètement le rapport causal des phénomènes naturels est bien peu considérable par rapport au nombre des cas où cette démonstration nous est encore coinplèteiucnt impossible. Les premiers appartiennent presque exclusivement à la nature inorganique, tandis que les cas non démontrés comprennent la plus grande partie des phénomènes de la nature organique. Pour les animaux et les hommes nous admettons même avec certiUide. d'après notre propre conscience, un principe de libre arbitre que nous sommes absolument obligés de soustraire à la dépendance de la loi causale. « Malgré toutes les spéculations théoriques sur la fausseté possible de cette conviction, dit Helmholtz, je crois que notre conscience naturelle ne s'en départira jamais. » Ainsi ce sont précisément les cas les mieux et les plus exactement connus de nos actions que nous considérons comme des exceptions à la loi de causalité. Si donc la loi causale était une loi d'expérience, il faut convenir que sa démonstration expérimentale serait très peu satisfaisante.
La loi causale présente le caractère d'une loi purement logique, purement intellectuelle, car elle dépend pour nous uniquement de la manière dont nous comprenons et interprétons Fexpérience, et non de l'expérience elle-même. Lorsque nous ne voyons pas clairement le lien causal des phénomènes, nous ne concluons pas que ce lien n'existe pas, mais que nous n'avons pas encore saisi l'ensemble des causes qui agissent dans le phénomène que nous observons. Si, au contraire, nous sommes parvenus à comprendre certains phénomènes de la nature d'après la loi causale, nous en déduisons qu'il existe dans l'espace certaines masses matérielles qui s'y meuvent et qui agissent les unes sur les autres avec certaines forces motrices. Mais l'idée de matière aussi bien que celle de force, sont des idées abstraites, qui ne sauraient être jamais séparées l'une de l'autre, car la matière ne se peut concevoir sans la force et la force sans la matière. Ces deux idées ne sont que des manières abstraites d'envisager les mêmes objets sous des aspects diflérents. La matière et la force ne sont jamais
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que les causes cachées des faits d'expérience, et ne peuvent être directement soumises à Tobservation. Si donc nous posons comme causes dernières et sufïisantes des phénomènes naturels, des abstractions qui ne peuvent jamais être soumises à l'expérience, comment pouvons-nous prétendre qu'on puisse démontrer par l'expérience que les phénomènes ont des causes suffisantes i*
La loi de la cause suffisante n'est pas une loi naturelle ; elle est tout simplement la prétention de vouloir tout comprendre, prétention qui est le résultat d'une tendance de notre esprit à chercher des notions générales et des lois natf.irelles. Les lois naturelles ne sont que des notions générales qui comprennent les variations naturelles. Il peut exister certainement entre les phénomènes des rapports objectifs particuliers ; mais c'est notre pensée seule qui, pour ses besoins, tranforme ces rapports dont nous ignorons la nature en rapports de causalité.
Ainsi donc, d'après le physicien Helmholtz, la succession causale des phénomènes, c'est-à-dire cette loi en vertu de laquelle les phénomènes de l'ordre physique s'engendrent nécessairement les uns les autres, n'est à la rigueur, qu'une conception de notre intelligence, un produit de notre pensée, et non une représentation expérimentalement établie de la réalité. L'enchaînement causal des phénomènes de l'ordre |)liysique n'étant pas une vérité indiscutable, il reste donc une place quelconque mais légitime pour la possibilité d'une succession indéterminée de ces phénomènes, c'est-à-dire pour une certaine dose d'indéterminisme.
Gomme commentaire et développement des idées exprimées dans les pages qui précèdent, je recommanderai à l'attention de mes lecteurs un article de mon collègue distingué M. Lionel Dauriac, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Montpellier et auteur d'une thèse remarquée sur La Matière et la force* . Quelques courts extraits suffiront pour indiquer l'esprit de cet article : Le déterminisme a besoin d'être démontré, dit M. Dauriac ; il ne s'impose donc pas