TROISIÈME LEÇON
Hegel et sa méthode.
Influence de He-el. — Caractère impressionniste de sa vision — Il met dans les choses elles-mêmes « l'élément dialectique » — Le pluralisme admet comme possibles des conllits entre les choses. - Hegel explique ces conflits par une o.>nlra<liction mutuelle des concepts. — Il tente de dépasser la logique ordinaire. —Critique de cette tentative. — Exemples de la constitution « dialectique » des choses — Idéal que poursuivent les rationalistes : des propositions trouvant leur propre garantie dans une double négation. — Sublimité de celte conception. — Critique de l'explication proposée par Hegel : elle implique un intellectualisme mal compris. - Hegel est un voyant plutôt qu'un lo'nrien. — « L'absolu » et « Dieu » sont deux notions diirércntes. - Utilité de l'absolu pour donner la paix mentale. — Cette utilité est contre-balancec par les paradoxes qu'une telle idée introduit dans la philosophie. — Idées de Leibniz et de Lotze sur la « chute » impliquée dans la création du monde fini. — Comment, d'après Joachim, la vérité est « tombée » dans l'erreur. — Là-dessus, comme sur l'idée d'un monde parfait, l'absolutisme soulève des problèmes au lieu d'apporter une solution. — Conclusions en faveur du pluralisme.
Directement ou indirectement, l'influence de Hegel, ce génie étrange et puissant, a contribué, plus que toutes les autres réunies, à fortifier le panthéisme idéaliste parmi les penseurs. Je dois
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riIILOSOIMIlE DE l'expérience
vous parler un peu de lui, avant d'exposer mes dernières conclusions sur la force des arguments présentés en faveur de Tabsolu.
Dans aucune autre philosophie n'est plus évident, plus palpable que dans celle de Hegel, le fait que la vision d'un philosophe, et la technique qu'il emploie pour la démontrer, sont deux choses dilTérentes. La vision chez lui fut celle d'un univers dans lequel la raison maintient toutes choses à l'état de dissolution, et explique tout ce qui apparaît à la surface comme irrationnel, en se l'appropriant à titre de simple « moment ».
C'est là une vision si intense chez Hegel, et le ton d'autorité sur lequel il parlait en se plaçant au centre de cette vision, avait tant de poids, que l'impression produite ne s'est jamais effacée. La vue de ses disciples, une fois élargie pour voir les choses à la même échelle que l'œil de leur maître, ne pouvait plus se resserrer à l'échelle d'un moins vaste horizon.
La technique employée par Hegel pour démontrer sa vision était la prétendue méthode dialectique; mais, sur ce point, il a renconf^é un accueil tout opposé à celui que lui ont valu les autres. Les applications particulières qu'il a tirées de sa méthode, c'est à peine si, parmi ses nouveaux disciples, il s'en est trouvé un pour les trouver satisfaisantes. Beaucoup les ont entièrement abandonnées : ils y ont plutôt vu une
HEGEL ET SA MÉTHODE
sorte de bouche-trou provisoire, symbole de ce qui pourrait un jour ou l'autre devenir réalisable, mais n'ayant actuellement aucune valeur ou signification littérale. Cependant, ces mêmes disciples s'attachent à la vision elle-même comme à une révélation qui ne saurait jamais passer. Le cas est curieux et digne de notre étude. Il est encore plus curieux de voir ces mêmes disciples, tout en étant ordinairement disposés à ne défendre contre ses adversaires aucune des applications particulières de la méthode dialectique, rester inébranlablement convaincus que, sous une certaine forme, la méthode dialectique est la clef de la vérité.
Qu'est-ce donc que la méthode dialectique ? Cette méthode fait elle-même partie de la vision ou intuition hégélienne, et cela d'une manière qui trouve son écho le plus fort dans l'empirisme et le sens commun. On commet envers Hegel une grande injustice en le considérant comme s'il était avant tout un raisonneur. C'est, en réalité, un observateur iiaïf^, mais obsédé d'une fâcheuse prédilection pour le jargon technique et logique. H s'installe au milieu du flux empirique des choses, et se laisse impressionner par ce qui arrive. Son esprit est, en propres termes, celui d'un impressionniste : sa pensée, une fois qu'on y est entré en se mettant au centre qui anime tout le reste, est