‹ Philosophie de l'expérience [microform]Chapitre 24 sur 58 · ILid , p · texte numérisé non relu

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Je puis imaginer un partisan de l'absolu ripostant ici que l'absolu, en tout cas, n'a pas affaire, lui, à de simples probabilités: mais que la nature des choses exige logiquement ces innombrables exemplaires fautifs, et que, par suite, l'univers n'est pas simplement le livre à l'usage de l'absolu. Car. demandera-t-il, l'absolu ne se définit-il pas comme la conscience totale de tout ce qui est? Est-ce que le champ de sa vision ne doit pas comprendre des parties? Et que peuvent être les parties d'une conscience totale, sinon des consciences fragmentaires? Donc, nos esprits finis doivent coexister avec l'esprit absolu. Nous sommes ses éléments constitutifs et il ne saurait vivre sans nous.

Si quelques-uns d^entre vous éprouvent l'envie de m'opposer cet argument, permettez-moi de vous rappeler que vous êtes tout bonnement en tram d'employer des armes pluralistes, et que, par là, vous abandonnez la cause de l'absolu. Dire que l'absolu est composé d'éléments dont son être dépend, c'est parler comme l'empiriste le plus outré. L'absolu comme tel a des objets, non des parties composantes; et si ces objets développent leur essence chacun pour son propre compte, toutes ces essences doivent s'inscrire comme autant de faits s'ajoutant à la cunscience absolue, et non comme autant d'éléments impliqués dans sa définition. L'absolu est une conception rationaUste. Le rationalisme va de chaque tout à ses parties

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et prend toujours comme accordé que chaque tout se suffit à lui-même ^

Ma conclusion, pour le moment, est donc la suivante : l'hypothèse de l'absolu a beau, en donnant une certaine sorte de paix religieuse, remplir une fonction extrêmement importante pour rendre les choses rationnelles, elle demeure nettement irrationnelle, néanmoins, au point de vue intellectuel. Le tout idéalement parfait est certainement ce tout dont les parties aussi sont parfaites. Si Ton peut se fier à la logique en quoi que ce soit, on peut s'y fier pour cette définition. Or, l'absolu se définit comme le tout idéalement parfait; et pourtant, la plupart de ses parties, sinon toutes, on admet qu'elles sont imparfaites. Évidemment, cette conception manque de cohérence interne : elle suscite un problème plutôt qu'elle ne fournit une solution. Elle crée une énigme spéculative : ce prétendu mystère du mal et de l'erreur, dont une métaphysique pluraliste est entièrement libérée. Dans n'importe quelle métaphysique pluraliste, les problèmes soulevés par l'existence du mal se posent pour l'ordre pratique, et non pour l'ordre

1. L'analogie psychologique fournie parle fait que certains états de conscience se composent de parties isolables s'ajoutant les unes aux autres, ne peut pas être invoquée par les partisans de l'absolu pour prouver qu'il en est de même pour n importe quelle conscience. D'autres champs limités de conscience paraissent, en fait, ne pouvoir se résoudre de la même façon en parties séparées.

spéculatif. La seule question que nous ayons alors à considérer n'est pas celle de l'existence du mal, à quelque degré que ce soit; mais celle de savoir comment on en peut diminuer le degré réel. Le mot Dieu, dans la vie religieuse des hommes ordinaires, désigne non pas le tout des choses, — à Dieu ne plaise! — mais seulement la tendance idéale qui existe dans les choses, à laquelle ils croient comme en une personne surhumaine nous invitant à coopérer à ses desseins, et favorisant les nôtres, s'ils en sont dignes. Il accomplit son œuvre dans un milieu extérieur ; il a ses limites; il a ses ennemis.

Quand John Mill disait qu'il faut abandonner la notion de la toute-puissance divine, s'il faut conserver Dieu à titre d'objet pour la religion, il avait certainement et pleinement raison. Cependant, on voit prévaloir à tel point le monisme paresseux, dont la paresse même se complaît dans la région occupée par le nom de Dieu, qu'une parole si simple et si vraie fut généralement traitée comme un paradoxe. Dieu, disait-on, ne pouvait pas être fini. Je crois, pour mon compte, que le seul Dieu digne de ce nom doit être fini, et je reviendrai plus tard sur ce point. Si l'absolu peut exister en plus du reste, — et cette hypothèse doit, en dépit de son aspect irrationnel, toujours rester ouverte, — alors, l'absolu n'est que le tout cosmique plus vaste dont notre Dieu ne sera que la

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partie la plus idéale. Cette conception de l'absolu ne mérite guère d'être aucunement qualifiée d'hypothèse religieuse, dans le sens le plus ordinaire de ce dernier terme : émotio7i cosmique, tel est le meilleur nom qu'on puisse donner à la réaction que Tabsolu est susceptible d'éveiller en nous.

Remarquez que toutes les idées irrationnelles et embarrassantes auxquelles donne lieu Tabsolu et dont l'hypothèse d'un Dieu fini est exempte, sont dues à ce fait que l'absolu ne laisse rien, absolument rien, en dehors de lui. Le Dieu fini que j'oppose à l'absolu, on peut le concevoir comme ne laissant presque rien en dehors de lui. Il peut avoir déjà triomphé, en les absorbant, de toutes les fractions de l'univers, à l'exception de la plus minime; mais cette fraction, quelque petite qu'elle soit, le réduit à la condition d'un être relatif; et alors est en principe épargné à l'univers tout ce qui s'attache d'irrationnel à la conception de l'absolu. Le seul élément irrationnel qui subsisterait serait celui qu'on reproche au pluralisme comme tel; et, là-dessus, j'espère pouvoir ultérieurement vous dire quelque chose qui vous satisfasse.

Je vous ai fatigués d'un si grand nombre de subtilités dans cette leçon, que je n'ajouterai que deux autres chefs d'accusation à mon réquisitoire.

Permettez-moi de vous rappeler d'abord que y absolu est inutile pour les besoins de la déduction. Il nous donne, si vous le voulez, une sécurité abso-

lue; mais il comporte toutes sortes de dangers relatifs. Munis de cette notion, vous ne pouvez pas pénétrer dans le monde phénoménal, et, grâce à elle, nommer d'avance n'importe lequel des détails que vous allez vraisemblablement y rencontrer. Quelles que puissent être les particularités de l'expérience, l'absolu ne les adoptera qu'après coup. G'esl une hypothèse qui ne fonctionne que par des vues rétrospectives, et non pas par des prévisions. Ce monde-là, quel qu'il puisse être, aura été, en fait, se dira-t-on, précisément le monde dont il aura plu à l'absolu de s'offrir le spectacle.

D'autre part, l'absolu est toujours représenté d'une façon idéale comme possédant l'omniscience. Suivre logiquement jusqu'au bout cette théorie, c'est aboutir à se faire de l'intelligence absolue une idée presque ridicule, étant donnée la masse énorme de connaissances inutilisables que cette intelligence semblerait alors obligée de porler.

Voici, par exemple,, Tune des nombreuses réductions à Vabsurde par lesquelles, en réfutant le pluralisme, l'idéalisme croit prouver l'Être unique et absolu : qu'il y ait plusieurs faits, soit; mais, d'après les principes idéalistes, les faits n'existent qu'en tant que connus : cette pluralité signifiera donc une pluralité d'êtres qui les connaissent. Mais, d'autre part, s'il y a tant d'êtres pour les connaître, cela même est un fait réclamant à son tour un être

qui le connaisse aussi; et ainsi l'on est éventuel-

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lement obligé de faire apparaître Tunique intelligence absolue. Tous les faits y conduisent. Si c'est bien un fait que cette table n'est pas une chaise, ni un rhinocéros, ni un logarithme, qu'elle n'est pas à un mille de distance de la porte, qu'elle ne vaut pas cinq cents livres sterling, qu'elle n'a pas mille ans d'existence, l'absolu doit expressément, et, en ce moment même, n'ignorer aucune de ces négations. Ce que n'est pas chacune des choses existantes, il doit en avoir conscience aussi bien que de ce qu'elle est. Chaque chose est entourée d'une atmosphère infinie faite d'une possibilité explicite de négations; et, remarquez-le bien, il faut qu'elle soit explicite.

Eh bien! cette atmosphère nous semble une gène si peu justifiée, qu'elle rend l'absolu encore plus étranger à notre sympathie. En outre, si c'est bien un fait qu'il y a des idées niaises, il faut que Tabsolu les ait déjà pensées pour les ranger dans la catégorie de la niaiserie I La quantité de fatras qu'il y aurait dans sa pensée, paraîtrait ainsi l'emporter facilement sur celle des matériaux précieux. On s'attendrait, positivement, à ce qu'une telle obésité, une telle pléthore et une telle superfélalion de connaissances inutiles le fît éclatera

1. En raisonnant ici d'après l'analogie fournie par les rapports que notre conscience centrale paraît entretenir avec celle de la moelle épinière, celle des ganglions inférieurs, etc., il semblerait naturel de supposer que, si la combinaison et la coordination de certaines données ou connaissances est

Je vous fais grâce des autres objections. Ce qui résulte de tout cela, c'est que l'absolu ne s'impose pas à notre croyance par la force de la logique; qu'il implique certains traits d'un caractère irrationnel qui lui est propre à lui-même; et qu'un penseur auquel il ne se présente pas comme une « certitude immédiate », pour parler comme M. Joachim, n'est en aucune manière tenu de le considérer comme autre chose qu'une hypothèse capable d'évoquer des émotions passablement sublimes. Comme tel, il se pourrait que, avec tous ses défauts, grâce au pouvoir qu'il possède d'assurer notre paix, grâce à sa grandeur idéale, il fût plus rationnel que toute autre chose dans le champ de la pensée.

Toujours est-il que le monde qui se dévide, inachevé, dans le temps, reste son rival: IL SE PEUT que laréalité existe sous un aspect distributify sous l'aspect, non pas d'un tout, mais d'une série de formes ayant chacune son individualité; et c^est justement sous ce dernier aspect qu'elle nous apparaît. Telle est l'hypothèse anti-absolutiste. A première vue, il y a en faveur des formes individuelles, ce fait qu'elles sont en tout cas assez réelles pour s'être rendues au moins capables

un trait caractéristique chez l'homme, le fait de ne pas utiliser, au contraire, ou d'éliminer, certains éléments dont nous prenons conscience en restant au niveau qui est notre niveau humain, sera un trait tout aussi caractéristique à l'égard de n'importe quelle synthèse mentale d'un ordre surhumain.

d'apparaître à tous les hommes : l'absolu, au contraire, ne s'est encore directement révélé qu'à un petit nombre de mystiques, et ne leur est apparu à eux-mêmes que d'une façon très ambiguë. Les défenseurs de Tabsolu nous assurent que toute forme distributive de l'être est viciée et minée par une contradiction interne. Si nous sommes incapables de comprendre leurs arguments, — et nous en avons été incapables, — le seul parti à prendre pour nous, me semble-t-il, c'est de laisser l'absolu enterrer Tabsolu, et de chercher la réalité dans des directions plus engageantes, fût-ce parmi les particularités du fini et de l'immédiatement donné.

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