QUATRIÈME LEÇON
Fechner.
L'existence de consciences supérieures à la conscience humaine n'implique pas nécessairement un esprit absolu.
— Maigreur de l'absolutisme contemporain. — Le ton du panlliéismc empirique de Fechner contraste avec celui du panthéisme rationaliste. — Vie de Fechner. — Sa vision est ce qu'il appelle « la vision lumineuse du monde ». — Sa manière de raisonner par analogie. — Pour lui l'univers entier est animé. — Sa formule moniste n'est pas nécessairement liée à son système. — L'àme de la Terre. — En quoi elle diffère de nos âmes.
— La Terre est un ange. — L'àme des plantes. — La logique de Fechner. — Sa théorie de l'immortalilé. — Caractère « substantiel » de son imagination. — Infériorité du panthéisme transcendanlal ordinaire, par rapport à la vision de Fechner.
Le prestige de l'absolu s'est plutôt émietté entre nos mains. Ses preuves logiques font long feu ; les portraits que nous en donnent ses meilleurs peintres de cour sont frustes et nuageux à l'extrême. Si ce n'est la froide consolation de nous assurer que pour lui tout est bien, et qu'en nous élevant à son point de vue éternel, nous ne manquerons pas de voir que tout est bien pour nous
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aussi, — il ne nous fournit aucune aide d'aucune sorte. Il fait, au contraire, pénétrer dans la philosophie et dans la théologie le poison de certaines difficultés dont nous n'aurions jamais entendu parler sans son intrusion.
Mais, si nous laissons l'absolu disparaître de l'univers, devons-nous alors conclure que le monde ne renferme rien de supérieur, en fait de conscience, à notre propre conscience? Faut-il ne compter pour rien toute notre instinctive croyance à des réalités supérieures présentes pour nous, notre persistante et intime attitude orientée vers une divine présence avec qui entrer en société? N*y a-t-il là qu'une attendrissante illusion, propre à des êtres ayant une pensée incurablement sociale, et qui sont toute imagination?
Une conclusion si radicalement négative serait, je le crois, follement téméraire, et ressemblerait à l'acte de jeter un enfant hors d'une baignoire avec Teau de son bain. On peut logiquement croire à des êtres surhumains sans les identifier aucunement avec l'absolu; et le traité d'alliance o Tensive et défensive qu'ont récemment conclu certains groupements du clergé chrétien avec nos philosophes transcendantalistes, me paraît reposer sur une erreur, inspirée par une bonne intention, mais funeste. Ni le Jéhovah de l'Ancien Testament, oi le Père Céleste du Nouveau, n'ont la moindre
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chose en commun avec l'absolu, sauf qu'ils sont tous trois plus grands que l'homme.
Peut-être me dira-t-on que la notion de l'absolu est le terme où l'on aboutit par l'idée de Dieu; que celle-ci, se développant d'abord de manière à passer du Dieu d'Abraham au Dieu de David, puis au Dieu de Jésus, était inévitablement destinée à se développer encore pour devenir l'absolu dans des esprits plus modernes et plus portés à la réflexion./ — Je répondrai que, s'il a pu en être ainsi dans certains esprits vraiment philosophiques, le développement a suivi une tout autre voie dans les esprits qui doivent être plus proprement qualifiés de religieux. Toute l'histoire du Christianisme évangélique est là pour le prouver.
C'est en faveur de cette autre voie que je me propose de parler ici. Il faut placer dans son vrai cadre la doctrine de l'absolu; il faut l'empêcher de remplir tout le bleu du ciel, et d'exclure toutes les alternatives possibles d'une pensée supérieure, — comme elle semble le faire pour de nombreux esprits qui ne l'abordent qu'après avoir insuffisamment fait connaissance avec la philosophie. Aussi vais-je l'opposer à un système qui, abstraitement considéré, paraît tout d'abord avoir beaucoup de points communs avec la doctrine de l'absolu, mais qui, lorsqu'on l'envisage concrètement et sans le séparer du tempérament de l'auteur, apparaît comme occupant le pôle ocDOsé :
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FECHNER
je veux parler de la philosophie de Gustave-Théodore Fechner, écrivain encore très peu connu des lecteurs anglais, mais qui est destiné, j'en suis convaincu, à exercer dans l'avenir une influence toujours grandissante.
C'est parce que Fechner est concret au plus haut point, c'est à cause de sa fertilité dans les détails, (ju'il me remplit d'une admiration que j'aimerais à vous faire partager.
Parmi les esprits biscornus en même temps que férus de philosophie, dont j'ai autrefois fait la connaissance, se trouvait une dame du système de laquelle je ne me rappelle rien, sauf un seul et unique principe. Si elle était née dans l'Archipel Ionien, il y a trois mille ans, cette doctrine aurait probablement suffi à lui assurer un nom dans tous les programmes universitaires et dans toutes les dissertations d'examens. Le monde, disait-elle, n'est composé que de deux éléments, savoir : VÉpais et le Mince.
Personne ne peut nier l'exactitude de cette analyse, pourvu qu'on lui laisse sa véritable portée, et quoique, à la lumière de notre connaissance actuelle de la nature, elle ait elle-même une apparence plutôt mince. En tout cas, nulle part cette remarque n'est plus vraie que dans cette région de l'univers appelée la philosophie. Plus d'un parmi vous, par exemple, écoutant le pauvre exposé que j'ai pu vous présenter de l'idéalisme transcendant al,
aura eu, j'en suis sûr, cette impression que les arguments en étaient étrangement minces, et que les termes en présence desquels il vous laisse sont, pour un monde épais et replet comme celuici, des enveloppes d'un mince à faire frissonner! Naturellement, c'est mon exposé lui-môme que quelques-uns d'entre vous accuseront d'être mince ; mais, si mince qu'il ait pu être, les doctrines en question l'étaient encore davantage, me semble-t-il. De Green à Haldane, Fabsolu, qui nous est proposé pour éclaircir les aspects confus offerts par le maquis de l'expérience où s'écoule notre vie^ demeure une pure abstraction que personne ou à peu près ne s'efforce de rendre tant soit peu concrète. Si nous ouvrons Green, nous n'y trouvons pas autre chose que le Moi transcendantal del'aperception, — dirai-je en reprenant le mot par lequel Kant désigne ce fait que, pour figurer dans l'expérience, une chose doit être perçue par un certain sujet. Ce Moi, avec Green, se gonfle en une interminable bulle de savon, assez volumineuse pour réfléchir tout Tunivers. La nature, Green y insiste longuement, se compose seulement de relations; — et celles-ci impliquent l'action d'un esprit éternel, d'une conscience se distinguant elle-même, et qui échappe aux relations lui servant à déterminer les autres choses. Présente à tout ce qui est succession, elle n'est pas succession elle-même.
Si nous consultons les deux Caird^, ils ne nous disent pas grand'chose de plus sur le principe de l'univers : ce principe est toujours pour eux un retour à l'identité du Moi se dégageant comme différent des objets qu'il connaît. Il se sépare d'eux et arrive ainsi à se les représenter comme séparés les uns des autres, en même temps qu'il les rattache entre eux à titre d'éléments compris dans une conscience unique et supérieure : la conscience qu'il a de lui-même.
Voilà qui semble être la quintessence même de la « maigreur » ; et la matière traitée ne s'épaissit guère quand nous voyons, après une énorme quantité de lectures, que ce grand Moi qui enveloppe tout cela est la raison absolue : celle-ci se caractérise comme telle par l'habitude d'employer certaines catégories on ne peut plus maigres pour établir des relations, et accomplir ainsi son œuvre suprême. Tout ce qu'il y a de matière en mouvement dans les faits naturels est passé au crible, et il ne reste plus qu'un formalisme intellectualiste absolument vide.
Hegel a voulu, comme nous l'avons vu, rendre ce système plus concret, en donnant aux relations entre les choses une nature « dialectique ». Mais, si l'on s'adresse à ceux qui se servent de son nom avec le respect le plus religieux, nous les voyons