‹ Philosophie de l'expérience [microform]Chapitre 27 sur 58 · rhe Spirit of Modem Philosophy, p · texte numérisé non relu

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laire, que présentent le plus souvent dans leurs spéculations nos philosophes de l'absolu.

En vérité, il y a quelque chose de fantastique et d'inquiétant dans le contraste qui apparaît entre les prétentions abstraites du rationalisme et les résultats concrets dont les méthodes rationalistes sont susceptibles! S'il se pouvait que l'a priori logique de notre esprit fût bien, dans toute notre pensée finie, « la présence implicite de la catégorie totale et concrète », Tessence totale de la raison, de la réalité, de l'âme, de l'idée absolue, ou de ce qu'on désignera n'importe comment ; et si cette raison travaillait, par exemple, en appliquant la méthode dialectique, ne semble-t-il pas étrange que cette méthode n'ait jamais été essayée dans le cas où s'offre le meilleur échantillon jusqu'ici connu, d'un travail fait en vue de tout rationaliser, c'està-dire dans la « science »? Eh bien! la science ne m'en présente pas un échantillon, même isolé ! C'est à des hypothèses, puis à des déductions qui en sont tirées pour être contrôlées au moyen de l'observalion sensible et d'analogies avec ce qu'on connaît par ailleurs, que sont dus tous les résultats de la science.

Ces dernières méthodes sont les seules qu'ait employées Fechner pour établir ses conclusions métaphysiques sur la réalité. Mais laissez-moi d'abord vous rappeler un petit nombre de faits sur

sa vie.

FECHNER

Né en 1801, d'un pauvre pasteur de campagne, dans la Saxe, il vécut jusqu'en 1887. Il avait donc quatre-vingt-six ans quand il mourut à Leipzig. C'était le type du savant tel que le connaissait l'Allemagne d'autrefois. Ses ressources furent toujours maigres : il ne pouvait donc faire de folies que dans le domaine de la pensée; mais là elles se sont donné carrière I II passa ses examens de médecine à l'Université de Leipzig à l'âge de vingt et un ans ; mais, au lieu de pratiquer son art, il résolut de se consacrer aux sciences physiques. Ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'on le nomma professeur de physique, bien qu'il eût été de bonne heure autorisé à faire des conférences.

Dans l'intervalle, il lui fallait joindre les deux bouts, et il y arriva au moyen d'une volumineuse production littéraire. Il traduisit, par exemple, le Traité de Physique de Biot en quatre volumes, et les œuvres de Thénard en six volumes sur la chimie. Plus tard il s'occupa d'en publier les éditions augmentées. Il dirigea aussi la publication de répertoires de chimie et de physique, un journal de pharmacie et une encyclopédie en huit volumes, dont il écrivit environ le tiers. 11 publia encore pour son compte des traités de physique et des recherches expérimentales, spécialement sur Télectricité. La mesure des phénomènes, comme vous le savez, est la base de cette dernière science, et les mesures de Fechner pour le :?alvanisme,

obtenues avec des appareils on ne peut plus simples <le sa fabrication, sont restées classiques. Pendant ce temps, il publia également, sous le nom de « D"" Mises, » un certain nombre d'écrits en partie philosophiques, en partie humoristiques, qui obtinrent plusieurs éditions, ainsi que des poèmes, des «ssais sur des questions d'art et de littérature, et autres articles de circonstance.

Mais le travail excessif, la pauvreté et une maladie des yeux, causée par ses observations sur la production des images rétiniennes,— autre exemple classique de ses investigations, — produisirent chez Fechner, alors âgé d'environ trente-huit ans, une terrible attaque de prostration nerveuse, avec une douloureuse hyperesthésie de toutes les fonctions : il en souffrit pendant trois ans et il dut se retirer entièrement de la vie active. La médecine d'à présent aurait assez vite fait de considérer en partie la maladie du pauvre Fechner comme une névrose chronique; mais la gravité en fut telle, que, à son époque, elle fut considérée comme un coup surnaturel, incompréhensible dans sa malignité; et, quand il commença tout d'un coup à se remettre, Fechner, aussi bien que les autres, considéra cette guérison comme une espèce de miracle.

Cette maladie, en mettant Fechner aux prises avec le désespoir intérieur, produisit une grande crise dans sa vie. « Si je ne m'étais pas alors

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FECIINER

attaché à celte croyance, dit-il, que mon attachement mdme-dms. croyance porterait, d'une manière ou d'une autre sa récompense, je n'aurais pas supporté cette épreuve. [So hatie ich jene zeit nicht aiisgehalten) ». Ses croyances religieuses et ses croyances cosmologiques le sauvèrent; et son grand but désormais fut de les élaborer, pour les communiquer au monde. Il le fit sur une très grande échelle; mais ne mourut pas sans avoir fait bien d'autres choses encore.

Parmi ses autres travaux, il faut citer un livre, également classique, sur la théorie des poids atomiques, puis quatre volumes, très travaillés, de recherches mathématiques et expérimentales sur ce qu'il appelait la psychophysique: c'est par le premier de ces quatre volumes que Fechner, d'après de nombreuses personnes, a véritablement fondé la psychologie scientifique. Il faut citer encore un ouvrage sur l'évolution organique, et deux autres sur l'eslhélique expérimentale, dans lesquels il est de même considéré par quelques bons juges comme ayant posé les fondements d'une science nouvelle. J'étudierai tout à l'heure plus en détail ses ouvrages plus proprement religieux et philosophiques.

Tout Leipzig le pleura quand il mourut, car il était le modèle du savant allemand idéal, aussi audacieusement original dans sa pensée, qu'il était simple dans sa vie. Modeste, cordial, laborieux,

esclave des exigences de la vérité et du savoir, il possédait, d'autre part, un style admirable et plein de saveur. La génération matérialiste qui, vers 1850 et 1860, traitait d'imaginaires ses spéculations, a été remplacée par une génération manifestant une plus grande liberté d'imagination, et un Preyer, un Wundt, un Paulsen et un Lasswitz pourraient maintenant parler de Fechner comme

de leur maître.

Son esprit a bien été un de ces carrefours établis pour de nombreuses routes, un de ces carrefours qui ne sont occupés qu'à de rares intervalles par les enfants des hommes, et d'où rien n'est trop près ni trop loin pour être vu avec la perspective voulue. L'observation la plus patiente, l'esprit mathématique le plus exact, le discernement le plus délié, les sentiments les plus humains, s'épanouissaient en lui au plus haut degré, sans qu'aucune de ces qualités parût faire tort aux autres : c'était, en fait, un philosophe dans le « grand » sens du mot, bien qu'il eût beaucoup moins de goût que la plupart des philosophes pour les abstractions de l'ordre « mince ». Pour lui, l'abstrait vivait dans le concret; et le motif caché de tout ce qu'il a fait, fut d'amener ce qu'il appelait la « vision lumineuse du monde » à une évidence toujours plus grande.

Cette vision lumineuse, c'était que tout Punivers, dans toutes ses portions d'espace et longueurs

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d'ondes mesurables, dans tous ses mouvements pour rejeter quoi que ce soit ou l'absorber en lui, est partout vivant et conscient. Son ouvrage principal, le Zend-avesta, a mis cinquante ans à parvenir à sa seconde édition (1901). « Une hirondelle, écrit-il joyeusement, ne fait pas le printemps. Mais la première hirondelle ne viendrait pas si le printemps n'était pas en train de venir, et, pour moi, ce printemps représente ma vision lumineuse qui, un jour ou l'autre, triomphera! »

Le péché originel, selon Fechner, — celui de la pensée populaire, comme celui de la pensée scientifique, — est notre habitude invétérée de regarder le spirituel non comme la règle, mais comme l'exception, dans la nature. Au lieu de croire que notre vie se nourrit aux mamelles d'une vie plus large que la nôtre; au lieu de croire que notre individualité est comme alimentée par une individualité plus vaste, qui doit nécessairement avoir plus de conscience et plus d'indépendance que tout ce qu'elle produit, nous ne considérons habituellement tout ce qui est en dehors de notre vie que comme autant de scories et de cendres; ou, si nous croyons à un esprit divin, nous l'imaginons d'un côté comme incorporel, et nous mettons d'un autre côté la nature sans âme. Quelle consolation, ou quelle paix, demande Fechner, peut sortir d'une telle doctrine? A son souffle les fleurs se dessèchent, les étoiles se changent en

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pierre, notre propre corps devient indigne de notre esprit, et déchoit au point de n'être qu'une demeure pour les sens charnels. Le livre de la nature devient un volume sur la mécanique, dans lequel tout ce qui a vie est regardé comme une sorte d'anomalie : une séparation, un énorme goufl're, se creuse entre nous et tout ce qui est plus haut que nous; et Dieu devient un frêle nid de maigres abstractions.

Le grand instrument de Fechner pour vivifier cette vision lumineuse est l'analogie : on ne rencontre par un seul argument rationaliste dans les nombreuses pages qu'il a écrites, mais seulement des raisonnements semblables à ceux que les hommes emploient continuellement dans la vie pratique. En voici un exemple. Ma maison a été bâtie par quelqu'un : le monde, lui aussi, a été construit par quelqu'un. Le monde est plus grand que ma maison : il faut qu'un plus grand que moi ait construit le monde. Mon corps se meut sous l'influence de ma sensibilité et de ma volonté : le soleil, la lune, la mer et le vent, eux, étant plus puissants, se meuvent sous l'influence d'une sensibilité et d'une volonté plus puissantes. Je vis maintenant, et je change d'un jour à l'autre : je vivrai plus tard, et je changerai encore davantage, etc.

Bain définit le génie comme la faculté d'apercevoir les analogies. Fechner était capable d'en

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apercevoir une quantité prodigieuse; mais il insistait également sur les diiîérences. Négliger d'en tenir compte, disait-il, est l'erreur communément commise dans le raisonnement par analogie. Ainsi, la plupart d'entre nous font ce raisonnement juste que tous les esprits de nous connus étant unis à des corps, il s'ensuit que l'esprit divin doit aussi être uni à un corps; puis ils en viennent à supposer que ce corps, pour Dieu aussi, doit être exactement le corps d'un animal, et ils se mettent à faire de Dieu une description toute humaine. Mais qu'est-ce que comporte l'analogie en question? Un corps, et rien de plus. Les traits particuliers de notre corps sont des adaptations à un habitat si différent de celui de Dieu, que, si Dieu a bien un corps physique, ce corps doit être d'une structure entièrement différente de celle du nôtre.

Ainsi, dans tous ses ouvrages, Fecbner fait aller de front les différences et les analogies, et, grâce à sa faculté extraordinaire d'apercevoir les unes aussi bien que les autres, il trouve, dans ce qui passerait d'ordinaire pour un argument contre lui, de quoi donner, au contraire, plus de force à ses conclusions.

Les esprits de l'ordre le plus vaste vont avec les corps de l'ordre le plus vaste. La terre sur laquelle nous vivons doit avoir tout entière, selon notre philosophe, sa conscience collective. Ainsi en doit-il être pour chaque soleil, pour chaque lune,

pour chaque planète. De même, le système solaire tout entier doit avoir sa propre conscience plus vaste, dans laquelle la conscience de notre terre joue un certain rôle déterminé. Pareillement, le système entier des corps célestes possède sa conscience à lui. Suppose-t-on qu'il peut n'être pas la somme de toutes les choses existantes, matériellement considérées? Alors, qu'on ajoute à ce système, pris dans son ensemble, toutes les autres choses susceptibles d'exister ; et l'on aura le corps où réside cette conscience du monde, cette conscience devenue ainsi absolument universelle et que les hommes appellent Dieu.

Spéculativement, donc, dans sa théodicée, Fechner est moniste ; mais il y a place dans son univers pour tous les degrés d'êtres spirituels entre l'homme et le Dieu suprême qui renferme tout. Toutefois, en nous suggérant ce que peut -être le contenu positif de tout ce monde surhumain, c'est à peine si l'auteur laisse son imagination s'envoler au delà des simples esprits de l'ordre planétaire. Il croit passionnément à l'âme de la terre : il regarde la terre comme notre ange gardien, comme un ange tout spécialement attaché à l'homme; et il pense que nous pouvons prier la terre comme les hommes prient leurs saints. Mais il me semble que dans son système, comme •dans tant de théologies historiques et positives, le Dieu suprême ne fait que symboliser une sorte de

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PHILOSOPHIE DE L EXPEUIEXCE

limite ou de démarcation à l'égard des mondes qui s'étendent au-dessus de l'homme. Ce Dieu demeure mince et abstrait dans sa majesté, les hommes préférant, pour continuer leurs affaires personnelles, s'adresser aux nombreux messagers et médiateurs, beaucoup moins éloignés et beaucoup moins abstraits, que fournit Tordre divin.

Je chercherai plus tard si le tour abstraitement moniste qu'ont pris les spéculations de Fechner lui était imposé par la logique. Je ne le crois pas. Pour le moment, permettez-moi de vous faire pénétrer un peu plus dans le détail de sa pensée. N'en présenter qu'un sommaire et un abrégé, c'est forcément ne lui rendre justice que d'une bien piètre façon. En effet, bien que le genre de raisonnement qu'il emploie soit d'une simplicité presque enfantine, et que ses conclusions, réduites à leur plus simple expression, puissent tenir en une seule page, la puissance de cet homme tient entièrement à la profusion de son imagination concrète, à la multitude des points qu'il envisage successivement, à l'effet produit tout à la fois par son érudition, sa profondeur et son ingéniosité dans les détails, à l'admirable naturel de son style, à la sincérité qui éclate dans toutes ses pages, et, enfin, à l'impression qu'il donne d'un homme qui ne vit pas d'une vie d'emprunt, mais qui voit, qui vraiment parle en horime ayant qualité pour parler, et non comme

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s'il appartenait au troupeau des scribes professionnels de la philosophie !

Formulée abstraitement, sa conclusion la plus importante pour l'objet de nos leçons, c'est que la constitution de l'univers est identique dans toute son étendue.

Chez nous, la conscience visuelle va avec nos yeux, la conscience tactile avec notre épiderme; mais, quoique l'épiderme ignore les sensations de Toeil, et celui-ci les sensations de l'épiderme, elles se réunissent toutes pour figurer, combinées suivant une certaine relation, dans la conscience plus compréhensive que chacun de nous appelle son Moi. Il faut donc supposer, dit Fechner, que, de la même manière absolument, ma conscience de moi-même et votre conscience de vous-mêmes, quoique demeurant séparées dans leur réalité immédiate, et ne sachant rien l'une de l'autre, sont cependant connues et utilisées ensemble dans uneconsciencesupérieure, — dans celle de la race humaine, par exemple, — où elles entrent comme parties composantes.

De même encore, tout le règne humain et tout le règne animal sont donnés l'un avec l'autre comme conditions inséparables d'une conscience dont le champ est encore plus vaste. Cette dernière conscience se combine dans l'âme de la terre avec la conscience du règne végétal qui, à son tour, apporte sa part d'expérience à celle

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du système solaire tout entier; et ainsi de suite, de synthèse en synthèse, et d'un étage à un autre, jusqu'au moment où l'on atteint une conscience absolument universelle.

Telle est cette immense série d'analogies ayant pour base des faits directement observables en nous-mêmes.

L'hypothèse d'une conscience appartenant à la terre rencontre un puissant préjugé instinctif dont Fechner s'applique ingénieusement à triompher. L'esprit humain est, croyons -nous, la conscience la plus élevée qu'il y ait sur la terre, celle-ci étant, par elle-même et à tous égards, inférieure à l'homme. Comment donc sa conscience, à supposer qu'elle en ait une, pourrait-elle être supérieure à la consciente humaine?

Quels sont les signes de supériorité que nous sommes tentés d'invoquer ici en notre faveur ? En les étudiant de plus près, Fechner montre que la terre les possède tous, au complet, et plus parfaitement que nous. Il considère en détail les points où elle diffère de nous, et il fait voir que tous ces points militent en faveur du rang supérieur de la terre. Je ne vais en effleurer que quelques-uns.

L'un de ces points, naturellement, est l'indépendance à l'égard des autres êtres extérieurs. En dehors de la terre, il n'y a que les autres corps célestes. Toutes les choses dont notre vie

dépend extérieurement : — l'air, l'eau, la nourriture végétale et animale, nos semblables, etc, — se trouvent comprises en elle à titre d'éléments constitutifs. Elle se suffit à elle-même sur des milliers de points où il n'en est pas ainsi pour nous. Nous dépendons d'elle pour la plupart des choses : elle ne dépend de nous que pour une faible partie de son histoire. Elle nous entraîne dans son orbite de l'hiver à l'été, puis de l'été à l'hiver, et sa révolution sur elle-même nous fait passer du jour à la nuit, de la nuit au jour.

La complexité dans l'unité est un autre signe de supériorité. Or, dans son ensemble, la terre offre une complexité qui dépasse de beaucoup celle de n'importe quel organisme, car, en même temps qu'elle renferme tous nos organismes, elle renferme aussi un nombre infini de choses que nos organismes ne sauraient renfermer. Cependant combien sont simples et tout d'une pièce les phases de la vie qui est proprement la sienne! De même que l'attitude totale de n'importe quel animal est calme et tranquille, comparée à l'agitation de ses globules sanguins; de même la terre est un être calme et tranquille, lorsqu'on la compare aux animaux qu'elle fait vivre.

Se développer du dedans au lieu d'être façonné du dehors, voilà un autre caractère qui compte aux yeux des hommes comme quelque chose de supérieur. Un œuf est une forme d'existence supé-

PHILOSOPHIE DE l'eXI'ÉRIEXCE

FECHNER

neure à celle d'une masse d'argile qu'un modeleur façonne, du dehors, à l'image d'un oiseau. Eh bien ! l'histoire de la terre se développe du dedans : elle ressemble à celle d'un œuf merveilleux qui, sous l'action de la chaleur du soleil opérant comme celle de la mère poule, a su accomplir les différents cycles de son évolution.

L'individualité du type chez un être et le fait de différer des autres êtres du même type, c'est encore là un point qui marque son rang. Or la terre se distingue de toutes les autres planètes; et, en tant que classe, les êtres planétaires, à leur tour, sont remarquablement distincts des autres êtres.

Anciennement, on appelait la terre un animal; mais une planète appartient à une classe d'êtres supérieure à celle de l'homme ou de l'animal : non seulement elle est plus grande au point de vue quantitatif, étant quelque chose comme un cétacé ou un éléphant plus énorme et plus disgracieux; mais elle est un être dont les vastes dimensions • exigent un plan de vie tout différent. Notre organisation animale tient à notre infériorité. Notre besoin d'aller et de venir, d'étendre nos membres et de courber notre corps, ne montre que notre imperfection. Que sont nos jambes, sinon des béquilles, au moyen desquelles, par des efforts incessants, nous nous mettons en chasse après les choses que nous ne possédons pas à Tintérieur

même de notre être? Or, la terre ne connaît pas une telle difformité, puisqu'elle possède déjà dans son sein les choses que nous poursuivons si péniblement. Pourquoi aurait-elle des membres analogues aux nôtres? S'en ira-t-elle contrefaire un être qui n'est qu'une faible partie d'elle-même? A quoi bon des bras, pour elle qui n a besoin de rien atteindre? A quoi bon un cou, sans une tête à porter? A quoi bon des yeux ou un nez, alors que, sans leur aide, elle trouve son chemin à travers l'espace, et qu'elle a les milliers d'yeux de tous ses animaux pour la guider dans les mouvements qu'elle exécute à sa surface, et tous leurs nez pour sentir les fleurs qui s'y épanouissent? Oui, de même, que nous faisons partie de la terre, de même nos organes sont ses organes à elle. Elle est, pour ainsi dire, tout yeux et tout oreilles dans toute son étendue : tout ce que nous voyons et entendons séparément, elle le voit et l'entend d'une manière simultanée. Elle fait naître à sa surface d'innombrables espèces d'êtres, et l'incalculable multitude de leurs relations conscientes sont absorbées par elle dans sa vie consciente plus haute et plus générale.

La plupart d'entre nous, considérant cette théorie d'après laquelle l'ensemble total de la masse terrestre est animé comme l'est notre corps, commettent l'erreur d'interpréter trop à la lettre cette analogie, et de ne tenir aucun compte des

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rieure à celle d'une masse d'argile qu'un modeleur façonne, du dehors, à l'image d'un oiseau. Eh bien ! l'histoire de la terre se développe du dedans : «lie ressemble à celle d'un œuf merveilleux qui, sous l'action de la chaleur du soleil opérant comme celle de la mère poule, a su accomplir les différents cycles de son évolution.

L'individualité du type chez un être et le fait de différer des autres êtres du même type, c'est encore là un point qui marque son rang. Or, la terre se distingue de toutes les autres planètes; et, en tant que classe, les êtres planétaires, à leur tour, sont remarquablement distincts des autres êtres.

Anciennement, on appelait la terre un animal; mais une planète appartient à une classe d'êtres supérieure à celle de l'homme ou de l'animal: non seulement elle est plus grande au point de vue quantitatif, étant quelque chose comme un cétacé ou un éléphant plus énorme et plus disgracieux; mais elle est un être dont les vastes dimensions ' exigent un plan de vie tout différent. Notre organisation animale tient à notre infériorité. Notre besoin d'aller et de venir, d'étendre nos membres et de courber notre corps, ne montre que notre imperfection. Que sont nos jambes, sinon des béquilles, au moyen desquelles, par des efforts incessants, nous nous mettons en chasse après les choses que nous ne possédons pas à l'intérieur

même de notre être? Or, la terre ne connaît pas une telle difformité, puisqu'elle possède déjà dans son sein les choses que nous poursuivons si péniblement. Pourquoi aurait-elle des membres analogues aux nôtres? S'en ira-t-elle contrefaire un être qui n'est qu'une faible partie d'elle-même? A quoi bon des bras, pour elle qui n'a besoin de rien atteindre? A quoi bon un cou, sans une tête à porter? A quoi bon des yeux ou un nez, alors que, sans leur aide, elle trouve son chemin à travers l'espace, et qu'elle a les milliers d'yeux de tous ses animaux pour la guider dans les mouvements qu'elle exécute à sa surface, et tous leurs nez pour sentir les fleurs qui s'y épanouissent? Oui, de même, que nous faisons partie de la terre, de même nos organes sont ses organes à elle. Elle est, pour ainsi dire, tout yeux et tout oreilles dans toute son étendue : tout ce que nous voyons et entendons séparément, elle le voit et l'entend d'une manière simultanée. Elle fait naître à sa surface d'innombrables espèces d'êtres, et l'incalculable multitude de leurs relations conscientes sont absorbées par elle dans sa vie consciente plus haute et plus générale.

La plupart d'entre nous, considérant cette théorie d'après laquelle l'ensemble total de la masse terrestre est animé comme l'est notre corps, commettent l'erreur d'interpréter trop à la lettre cette analogie, et de ne tenir aucun compte des

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différences. Si la terre est bien un organisme sentant, disons-nous, où est son cerveau? où sont ses nerfs? Qu'est-ce qui représente en elle le cœur et les poumons? En d'autres termes, nous nous attendons à ce que des fonctions qu'elle accomplit déjà grâce à nous, soient en outre accomplies par elle hors de nous, et précisément de la même manière. Mais il est bien évident que la terre accomplit certaines de ces fonctions d'une façon qui ne ressem-ble pas à la nôtre. Parlez-vous de la circulation : à quoi bon un cœur pour la terre, alors que le soleil fait qu'en elle jamais ne s'arrêtent les averses qui tombent sur elle, ni aucune des so'u 'ces, aucun des ruisseaux et des fleuves qui l'arrosent? Quel besoin a-t-elle de poumons' intérieurs, quand toute sa surface sensible entretient un vivant commerce avec l'atmosphère qui ne perd jamais contact avec elle?

L'organe qui nous embarrasse le plus est le cerveau. Toute conscience dont nous avons la connaissance immédiate semble liée à des centres nerveux. Peut-il y avoir conscience, demandonsnous, là où il n'y a pas de cerveau? Mais notre cerveau qui, primitivement, sert à mettre nos réactions musculaires en corrélation avec les objets extérieurs dont nous dépendons, accomplit une fonction que la terre accomplit d'une tout autre manière. Pour son compte, elle n'a pas de muscles

ou de membres véritables, et les seuls objets qui lui soient extérieurs sont les autres astres. A leur égard, sa masse entière réagit parles modifications les plus délicates de son allure totale, et par des réponses qui, dans sa substance même, se produisent sous la forme de vibrations encore plus délicates. Son océan réfléchit les lumières du ciel comme dans un puissant miroir; son atmosphère les réfracte comme une énorme lentille ; ses nuages et ses champs de neige, en les combinant, font avec elles de la blancheur; ses forêts et ses fleurs, en les dispersant, font avec elles des couleurs. La polarisation, les interférences, l'absorption, suscitent dans la matière des impressions sensibles qu'ignorent entièrement nos sens trop grossiers. Ces relations cosmiques qui existent pour la terre, n'exigent donc pas plus un cerveau spécial qu'elles n'exigent des yeux ou des oreilles. Certes, notre système nerveux unifie et coordonne nos innombrables fonctions. Nos yeux ne savent rien des sons, et nos oreilles ne savent rien de la lumière; mais, grâce à notre système nerveux, nous pouvons avoir conscience du son et de la lumière simultanément et les comparer l'un à l'autre. Cela, nous l'expliquons par les fibres nerveuses qui, dans le cerveau, relient les centres optiques au centre acoustique. Maintenant, de quelle manière exactement ces fibres relient-elles» non seulement les sensations, mais les centres

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-eux-mêmes? voilà ce que Ton ne voit pas. Et si les fibres nerveuses sont vraiment tout ce qui est requis pour que le tour soit joué, est-ce que la terre n'a pas ses moyens de communication par lesquels, vous et moi, nous nous continuons physiquement l'un dans Tautre ; communication plus que suffisante pour faire à Tégard de nos deux esprits ce que les fibres cérébrales font pour l'ouïe et la vue dans un même esprit? Faut-il que tout moyen supérieur d'unifier les choses soit, à la lettre, une fibre cérébrale et ne s'appelle pas autrement? L'esprit de la terre ne peut-il pas connaître d'une autre façon le contenu de nos pensées prises toutes ensemble?

L'imagination de Fechner, insistant sur les différences aussi tien que sur les ressemblances, s'applique ainsi à rendre plus concrète la manière de nous représenter la terre dans son ensemble. C'est une fête pour lui, que l'idée des perfections qu'elle possède. Pour porter sa précieuse charge, à toute heure, en toute saison, quelle forme pourrait être plus excellente que la sienne, puisqu'elle est à la fois le cheval, les roues et le char? Songez à sa beauté! Songez à ce globe lumineux dont une moitié, ayant la couleur bleue du ciel, est éclairée par le soleil, tandis que l'autre baigne dans une nuit étoilée. Songez à toutes ses eaux, à toutes ses myriades de lumières et d'ombres, par lesquelles les cieux se réfléchissent dans les plis de ses

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montagnes et les replis de ses vallées ! Ce globe lumineux ne serait-il pas un spectacle glorieux comme celui de l'arc-en-ciel, si seulement on pouvait le voir de loin, comme l'on en voit des parties du haut de ses propres montagnes ? Toutes les qualités possibles qu'un paysage peut avoir, et pour lesquelles un nom existe, seraient alors d'un seul regard visibles en elle : — tout ce qui est délicat ou gracieux ; tout ce qui est calme ou sauvage ; tout ce qui est pittoresque ; tout ce qui est désolation ou joie, richesse luxuriante ou fraîcheur. Ce paysage, c'est son visage à elle : paysage peuplé, avec cela, car les yeux des hommes y apparaîtraient comme des diamants au milieu des gouttes de rosée. Le vert serait la couleur dominante; mais, dans son atmosphère bleue et dans ses nuages, elle s'envelopperait, comme une mariée s'enveloppe dans son voile ; — et ce voile, la terre, aidée par les vents qui la servent, ne se lasse jamais d'en étendre et d'en draper sans cesse autour d'elle les plis vaporeux et transparents !

Tous les éléments possèdent chacun en propre certains êtres vivants qui en sont comme les citoyens particuliers. L'océan céleste peut-il ne pas avoir les siens, — cet océan formé par l'éther, aux vagues faites de lumière, où flotte la terre ellemême? Peut-il ne pas avoir ses habitants, d'autant plus élevés qu'ils font partie d'un élément plus élevé; êtres qui n'ont pas besoin de nageoire»

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pour nager, ni d'ailes pour voler; qui se meuvent, par l'effet d'une force à demi spirituelle, dans cette mer à demi spirituelle qu'ils occupent, se plaisant à échanger entre eux l'action de la lumière, obéissant à la moindre impulsion produite par leur attraction réciproque, et recelant chacun d'inépuisables richesses intimes?

Les hommes ont toujours inventé des fables sur les anges qui ont pour séjour la lumière, se passant de toute nourriture et de tout breuvage comme la terre en donne, et qui servent de messagers entre Dieu et nous. Or, voici des êtres réellement existants, ayant pour séjour la lumière, et qui se meuvent à travers le ciel, se passant de toute nourriture, de tout breuvage, et qui, servant d'intermédiaires entre Dieu et nous, obéissent à ses commandements. Si donc les cieux sont bien la demeure des anges, il faut que les corps célestes soient précisément ces anges eux-mêmes, car d'autres créatures dans les cieux, il n'en existe absolument pas. Oui, la terre est notre immense ange gardien à tous, l'ange qui veille sur tous nos intérêts étroitement solidaires.

Dans une page remarquable, Fechner raconte un des moments où il eut la vision directe de cette

vérité.

« Par une matinée de printemps, je sortis pour me promener. La campagne était verdoyante, les oiseaux chantaient, la rosée scintillait, la fumée

s'élevait dans l'air; cà et là, un homme se montrait; une lumière de transfiguration, pour ainsi dire, était sur toutes choses. Ce n'était qu'une faible parcelle de la terre; ce n'était qu'un moment de son existence; et cependant, à mesure que mon regard l'embrassait davantage, m'apparaissait, non pas seulement cette idée si admirablement belle, mais ce fait si vrai, si manifeste, qu'elle est un ange, et un ange si somptueusement réel, si resplendissant, si semblable à une fleur! un ange qui pourtant suit son chemin circulaire dans les cieux avec une allure si ferme, si constamment pareille à elle-même, et la face, — cette face pleine de vie, — tournée toute dans la direction du Ciel, vers lequel il m'emporte pour m'y faire pénétrer avec lui ! Oui, fait bien vrai, bien manifeste, — à tel point que je me demande comment les hommes ont jamais pu, en dévidant leurs conceptions, s'éloigner de la vie jusqu'à ne plus voir dans la terre qu'une motte desséchée, jusqu'à ne chercher des anges qu'au-dessus d'elle ou alentour, jusqu'à ne les chercher que pour ne les trouver nulle part!. ..Mais une expérience telle que celle-ci passe pour imaginaire. La terre est un corps sphérique, et, ce qu'elle peut bien être en outre, on pourra le trouver dans les collections de minéralogie!... »*

i, Fechner. ÏJber die Seelenfrage, 1861, p. 170.

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Là où il n'y a pas une vision, il n'y a plus personne. Parmi ceux qui enseignent la philosophie, bien peu ont une vision quelconque. Fechner avait une vision : c'est pourquoi on peut le lire et le relire, et chaque fois en rapporter une impression toute neuve de la réalité.

Le premier de tous ses ouvrages présente une vision de la vie intime possible pour les plantes. Il lui a donné pour titre : Aanna. Le système nerveux, voilà le fait central dans le développement des animaux. Chez les plantes, le développement est centrifuge: elles étendent leurs organes au dehors. C'est la raison qui fait supposer que la conscience n'est pas possible pour elles, parce qu'il leur manque cette unité qu'assurent les centres nerveux. Mais la conscience de la plante peut être d'un autre type, en tant que liée à une autre structure. Les pianos et les violons produisent des sons parce qu'ils ont des cordes : s'ensuit-il que, seules, les cordes peuvent produire un son? Alors, que direz-vous des flûtes et des tuyaux d'orgues? Naturellement, les sons de ces instruments sont de qualités différentes; et de même, il se peut que la conscience des plantes soit d'une qualité exclusivement en rapport avec le type d'organisation qui est le leur. Elles se nourrissent, respirent, se reproduisent, sans avoir besoin de nerfs.

Chez nous, ces fonctions ne deviennent conscientes que dans certains états exceptionnels :

normalement la conscience en est éclipsée par celle qui accompagne les mouvements du cerveau. Dans les plantes, aucune éclipse de ce genre. Aussi, la conscience inférieure peut-elle y être d'autant plus active. N'ayant rien à faire que de boire la lumière et l'air avec leurs feuilles, que de laisser leurs cellules croître et multiplier, de sentir leurs radicelles aspirer la sève, — comment concevoir qu'elles puissent ne pas avoir conscience de souffrir, si l'eau, la lumière et l'air leur sont brusquement retirés? Gomment concevoir qu'au moment où se produisent la floraison et la fécondation qui sont le point culminant de leur vie, les plantes puissent ne pas avoir d'une manière plus intense le sentiment de leur existence, et ne pas éprouver une jouissance quelque peu semblable à ce que pour nous-mêmes nous appelons un plaisir? Est-ce que le nénuphar, bercé dans son triple bain d'eau, d'air et de lumière, ne se complaît aucunement dans sa propre beauté? Lorsque, dans notre appartement, la plante se tourne vers la lumière, lorsqu'elle referme ses fleurs dans l'obscurité, lorsqu'en échange du soin que nous prenons de l'arroser, elle augmente de volume ou modifie sa forme et ses fleurs, de quel droit dirat-on qu'elle ne sent rien, ou qu'elle joue un rôle purement passif?

Il est vrai que les plantes ne savent rien prévoir, ni la faux du moissonneur, ni la main qui

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PHILOSOPHIE DE L EXPERIENCB

s'approche pour en ravir les fleurs. Elles ne savent ni s'enfuir ni crier. Mais cela prouve seulement combien la manière dont elles se sentent vivre doit être différente de celle des animaux qui, pour vivre, se servent d'yeux, d'oreilles et d'organes de locomotion : cela ne prouve pas qu'elles ne possèdent absolument aucun moyen de se sentir vivre.

Combien la sensibilité serait pauvre, et comme elle se montrerait dispersée sur noire globe, — si Ton en faisait disparaître la vie affective des plantes ! Quelle solitude pour la conscience qui traverserait les forêts sous la forme d'un daim ou d'un autre quadrupède, pour celle qui voltigerait autour des fleuves sous la forme de quelque insecte ! ^lais comment supposer réellement que cette Nature qu'emplit le souffle de Dieu, puisse être un lieu si solitaire et d'une telle stérilité?

J'en ai sans doute assez dit maintenant pour faire connaître les œuvres métaphysiques de Fechner dans leurs traits les plus généraux, à ceux d'entre vous qui ne les ont pas lues ; et j'aime à croire que, pour quelques-uns, peut-être, leur impression est en ce moment celle qu'ils auraient à les lire eux-mêmes. L'idée particulière qui, chez Fechner, m'intéresse expressément ici, est cette croyance que les formes les plus compréhensives de la conscience sont en partie constituées par les formes les plus limitées.

FECHNER

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Ce n'est pas qu'elles soient simplement la somme de ces dernières. Notre esprit n'est pas simplement la somme de nos sensations visuelles, plus nos sensations auditives, plus nos souffrances : non ; en additionnant ces termes, il découvre entre eux des relations grâce auxquelles il compose une trame découpée en schémas, en formes et en objets dont aucun sens, à l'état isolé, ne connaît rien. Pareillement, l'âme de la terre établit entre le contenu de mon esprit et le contenu du vôtre des rapports dont aucun de nos esprits séparément n'a conscience. Cette âme possède des schémas, des formes et des objets en proportion avec son champ de conscience plus vaste, et que ne saurait embrasser le champ beaucoup trop étroit de notre pensée. A nous prendre chacun en nous-mêmes, vous et moi, nous sommes tout simplement étrangers à toute relation l'un avec l'autre: pour elle, au contraire, nous sommes tous deux ici, et différais l'un de l'autre, et c'est là une relation positive. Ce que nous sommes sans le savoir, elle sait que nous le sommes. Notre porte ne donne pas sur son univers, dont la porte, au contraire, donne sur nous. Les choses se passent comme si le monde tout entier de la vie intérieure avait une sorte de fil, une sorte de Pente ; comme si sa structure était celle d'un système de valvules ne permettant à la connaissance que de couler dans une direction unique, de telle manière que la vie la

PHILOSOPHIE DE L EXI'KIUENCE

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plus étroite fût toujours observable pour la plus raste, mais jamais la plus vaste pour la plus étroite. La grande analogie mise en valeur ici par Fechner repose sur le rapport qui existe entre nos sens «t notre esprit individuel. Quand nos yeux sont ouverts, leurs sensations entrent dans le mouvement général de notre vie mentale, qui s'accroît nécessairement des nouveaux apports de leurs perceptions. Fermez les yeux cependant; et ces apports s'arrêtent : il ne reste plus que les pensées et les souvenirs dus aux perceptions visuelles antérieures, — pensées et souvenirs qui se combinent, bien entendu, avec Ténorme réserve des autres pensées et des autres souvenirs, ainsi qu'avec les données continuant à pénétrer par les sens non encore fermés. Par elles-mêmes, nos sensations visuelles ignorent entièrement cette vie énorme où elles viennent tomber. Fechner pense, comme le ferait n'importe quel homme du commun, qu*elles y sont accueillies dès leur arrivée, et qu'elles en font aussitôt partie telles quelles. Elles ne restent pas en dehors pour n'être que représentées à l'intérieur par leurs copies. Seuls, sont des copies les souvenirs des sensations ainsi que les concepts qui en sont tirés. Quant aux perceptions sensibles elles-mêmes, elles sont pour leur propre compte et comme en personne tantôt accueillies, tantôt laissées à la porte, selon que les yeux sont ouverts ou fermés.

Fechner assimile nos individualités terrestres à autant d'organes sensoriels qui seraient ceux de l'âme de la terre. Nous enrichissons sa vie cognilive tant que dure notre propre vie. Elle absorbe nos perceptions, au moment même où elles se produisent, dans la sphère plus vaste de ses connaissances, et les combine avec les autres données s'y trouvant déjà. Que l'un de nous meure, | et c'est comme si un œil de lunivers se fermait, ' parce qu'alors prennent fin toutes les perceptions^ que fournissait cette région particulière du monde. Mais les souvenirs et les relations conceptuelles dont la trame s'est tissée autour des perceptions de cette personne, demeurent aussi distincts que jamais dans la vie plus vaste de la terre, y forment de nouvelles relations, y croissent et s'y développent à chacun des moments qui se succèdent ensuite, de la même manière que les divers objets distincts de notre pensée, une fois dans la mémoire, y forment de nouvelles relations et s'y développent à travers toute notre vie finie. Telle est la théorie de l'immortalité, que Fechner publia pour la première fois dans son « Bûchtein des lebens nach dem Tode » (Petit livre de lectures sur la mort) en 1836, et qu'il exposa de nouveau sous une forme considérablement perfectionnée dans le dernier volume de son Zend-avesia.

Nous nous élevons sur la terre comme les petites vagues s'élèvent à la surface de Tocéan.

PIIILOSOIMIIE DE L EXPERIENCE

Nous sortons du sol comme les feuilles sortent de Tarbre. Les petites vagues saisissent séparément les rayons du soleil; les feuilles s'agitent quand les branches sont immobiles. Elles vivent leur propre histoire exactement de la même manière que, dans notre conscience, lorsqu'un fait y devient prédominant, il obscurcit l'arrière-plan et le soustrait à l'observation. Néanmoins ce fait agit en dessous, sur Tarrière-plan, comme la petite vague d'en dessus agit sur les vagues inférieures, ou comme les mouvements de la feuille agissent sur la sève à l'intérieur de la branche. L*océan tout entier et l'arbre tout entier enregistrent l'action de la petite vague et de la feuille, et deviennent autres qu'ils n'étaient pour avoir subi l'action de cette petite vague et de cette feuille. Une petite branche greffée peut modifier jusqu'aux racines le scion où elle est insérée. Pareillement, nos propres perceptions nous survivent, demeurent imprimées dans l'âme universelle de la terre : elles y vivent de l'immortelle vie des idées et deviennent des parties du grand système. Absolument distinctes l'une de Tautre, tout comme nous l'étions pendant notre vie, elles ne se posent cependant plus isolément : c'est côte à côte, les unes avec les autres, comme autant de systèmes particuliers, qu'elles entrent ainsi dans de nouvelles combinaisons, se trouvent modifiées par les perceptions des autres hommes alors vivants:, et modifient celles-ci à leur tour, bien que les

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vivants leur attribuent si rarement une telle existence et une telle action.

Vous imaginez-vous que le fait d'entrer de cette manière, après la mort du corps, dans une vie collective et d'un type supérieur, signifie une perte et une destruction de notre personnalité distincte? Fechner vous pose alors cette question : est-ce qu'une de nos propres sensations visuelles existe, de quelque façon que ce soit, moins par ellemême ou moins distinctement, lorsqu'elle entre dans cette région de notre conscience où des relations s'établissent, dans cette conscience supérieure où elle est discernée et définie?

Je dois arrêter ici mon exposé, et vous renvoyer aux ouvrages de Fechner.

En résumé, vous voyez comment l'univers est pour lui un être vivant. Vous admettrez, je crois, qu'en lui accordant la vie, il lui donne plus d' a épaisseur », lui donne plus de corps et de substance, que ne lui en donnent les autres philosophes qui, adoptant exclusivement la méthode rationaliste, atteignent les mêmes résultats, mais leur donnent des contours on ne peut plus minces,

Fechner, — aussi bien que le professeur Royce, par exemple, —admet, en fin de compte, un esprit unique et qui enveloppe tout. Ils croient Tun el l'autre que nous tous, ici présents tels que nous voici, nous faisons partie intégrante de cet esprit. Son contenu, c'est uniquement nous, avec toutes

PHILOSOPHIE DE L EXTERIEXCE

les autres créatures qui nous ressemblent ou non, et les relations qu'il découvre entre nous. Nos « formes » individuelles, réunies en une seule, sont substantiellement identiques à la forme tout qui est sa forme propre, quoique le tout soit parfait, tandis qu'aucune forme individuelle n'est parfaite. Nous devons, par suite, admettre que de nouvelles qualités, aussi bien que des relations non perçues ailleurs, résultent de la « forme » collective. Par là, elle est supérieure à la « forme » individuelle.

Une fois arrivé là, Royce nous abandonne presque entièrement à nos propres ressources, quoique d'ailleurs sa manière d'envisager le sujet au point de vue moral soit, me semble-t-il, infiniment plus féconde et plus « épaisse » ou plus riche que celle de n'importe quel autre philosophe idéaliste contemporain.

Fechner s'applique, au contraire, à relever en détail, autant que possible, les privilèges appartenant à la « forme » collective supérieure. Il note les diverses étapes et les diverses haltes intermédiaires par lesquelles passe cette synthèse : ce que nous sommes pour chacun de nos sens séparément, la terre l'est pour chacun de nous, le système solaire l'est pour la terre, etc. Si, afin de nous épargner une interminable énumération, il pose un Dieu et lui laisse des traits à peu près aussi peu déterminés que le font les idéalistes

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pour leur absolu, il ne nous en fournit pas moins nettement, sous les espèces d'une âme de la terre, une porte grâce à laquelle nous pouvons nous rapprocher de son Dieu. C'est par cette âme qu'il nous faut, dans la nature, nous mettre d'abord en relation avec tous les règnes qui, au-dessus du règne humain, ont une extension plus vaste; et c'est avec elle que nous devons entretenir un commerce religieux plus immédiat.

L'idéalisme moniste ordinaire rejette tout intermédiaire. Il n'admet que les extrêmes, comme si pour succéder à l'aspect grossier du monde phénoménal avec tout ce qu'il a d'incomplet, on ne pouvait rencontrer rien autre chose que l Etre suprême dans toute sa perfection. D'abord, vous et moi, dans cette salle ; puis, dès que nous descendons au-dessous de ce niveau, l'absolu ineffable, l'absolu lui-même! N'est-ce pas là le signe d'une imagination singulièrement indigente? Notre bel univers n'est-il pas d'un modèle plus riche que celui-là, et n'ofîre-t-il point toute la place voulue pour une hiérarchie d'êtres formant une longue théorie? La science matérialiste le fait infiniment plus riche en termes ou en éléments, avec ses molécules, son éther, ses électrons, que sais-je encore? L'idéalisme absolu, ne pensant la réalité qu'au moyen de formes intellectuelles, ne sait quoi faire des corps de tout grade, et ne sait utiliser aucune des analogies ou corrélations psycho-

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physiques. La ténuité^ le manque de substance, qui en résulte, est stupéfiante, quand on la compare à cette consistance, à cette charpente articulée de l'univers, tel que le décrit Fechner.

Chez qui se contente de cet absolu des rationalistes, de cet alpha et de cet oméga; chez qui le prend, tout abstrait qu'il est, comme fournissant à la conscience religieuse un objet adéquat, n'est-il pas permis de voir une certaine pauvreté originelle des besoins de l'esprit? Les premiers à qui les choses se révèlent, ce sont ceux qui les désirent le plus passionnément, car le sentiment de la nécessité aiguise notre intelligence. Pour un esprit qui se contente de peu, la richesse de Tuni- ▼ers peut toujours demeurer cachée.

Je reconnais en toute franchise que l'une de mes raisons pour vous parler si longuement de Fechner a été de vous rendre plus évident, par un effet de contraste, ce qu'il y a de ténu dans notre transcendantalisme courant. La scholastique ne manquait pas de corps ; Hegel lui-même n'en manquait pas ; mais le transcendantalisme anglais et le transcendantalisme américain sont bien maigres. Si la grande chose en philosophie, ce n'est pas la logique, mais la vision passionnée, — et je crois qu'il en est ainsi, la logique ne venant qu'après coup justifier la vision, — est-ce qu'une telle maigreur ne doit pas venir ici, ou de ce que la vision est pauvre chez les disciples, ou de

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ce que, chez eux, la ferveur est, par rapport à celle de Fechner ou même de Hegel, ce que le clair de lune est à la lumière du soleil, ou ce que i'eau est au vin *?

Mais j'ai une autre raison plus profonde pour faire de Fechner Tobjet d'une partie de mon exposé. Il admet que nos expériences psychologiques se combinent librement et se dissocient de même. C'est aussi la théorie par laquelle la philosophie de l'absolu explique la relation de nos esprits avec l'esprit éternel ; et c'est également celle par laquelle l'empirisme explique la composition de l'esprit humain au moyen des éléments psychologiques subordonnés les uns aux autres. Cette théorie, nous ne saurions la laisser passer sans l'examiner attentivement. Je l'étudierai en détail dans ma prochaine leçon.

1. M. Bradley n'est pas visé (ou ne l'est qae partiellement) dans ces dernières pages. Voir Appearance and neality, pp. 269, 272.

LA COMPOSITION DES CONSCIENCES

CINQUIÈME LEÇON La composition des consciences

^ypolh^se relative à la possibilité pour les états de conscience de se combiner librement. — Cette hypothèse esl commune à la psychologie naturaliste, à l'idéalisme transcendanlal, et à Fechner. — Critique de cette hypothèse par l'auteur de ce livre, dans un ouvrage antérieur. — On ne peut pas invoquer ici l'analogie des combinaisons dites physicjues. — Néanmoins l'idée d'une combinaison entre les parties de l'univers est un postulat nécessaire. — Objections que la logique adresse à ce postulat. — La méthode rationaliste, en cette matière, aboutit à une impasse.

— Nécessité de rompre radicalement avec le rationalisme.

— Transition pour passer à la philosophie de Bergson.— Du mauvais usage des concepts.

Dans ma dernière leçon, je vous ai présenté une esquisse lamentablement pauvre des conceptions d'un philosophe remarquable pour la richesse, presque sans exemple, des détails qu'il sait imaginer. Je dois faire des excuses à l'ombre de Fechner, pour avoir exposé sa philosophie d'une manière qui rend si peu justice à la qualité la plus essentielle de son génie; mais je dispose d'un temps trop limité pour vous parler davantage des particularités de son œuvre. J'arrive donc au pro-

' gramme que je vous ai indiqué à la fin de notre dernier entretien. Je veux discuter la théorie d'après laquelle nos états de conscience peuvent librement se séparer, se combiner, et garder intacte leur identité, tout en faisant partie de plusieurs champs d'expérience plus vastes et simultanés.

Permettez-moi d'abord d'expliquer ce que j'entends exactement par là.

Tandis que vous écoutez ma voix, par exemple, vous ne faites peut-être pas attention à quelque sensation interne due à votre habillement ou à votre attitude. Il semblerait pourtant que cette sensation fût présente; car, dans un instant, votre attention se déplaçant, elle pourra se trouver, pour vous, avec ma voix, dans un seul et même champ de conscience. Elle semble avoir d'abord existé à l'état isolé, et ensuite, sans avoir subi aucun changement, s'être combinée avec vos autres sensations coexistantes.

C'est en raisonnant par analogie sur ce fait, que les partisans de l'idéalisme panthéiste pensent que nous existons dans l'absolu. L'absolu, pensent-ils, crée le monde par la connaissance totale qu'il en a, dans un acte unique, indivis, éternel^ «Être», être véritablement, consiste à être tels qu'il nous pense et nous connaît, c'est-à-dire à exister en ne

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