W. James. Th? Principles of Psychology. I, vi, p. IGt
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LA COMPOSITION DES CONSCIENCES
croyait. Il faudrait rejeter tout cela au nom de l'inflexible logique de l'identité qui nous enseigne que, dire qu'une chose et son contraire sont identiques, c'est commettre le crime de se mettre en contradiction avec soi-même.
Mais si Ton se représente dans son ensemble la situation philosophique à laquelle on est ainsi amené, on s'aperçoit qu'elle est à peu près intenable. Fidèle à la logique de Tidentité, on pêche contre toute autre logique. On rend Tunivers discontinu. Ces champs de perception qui se remplacent si ponctuellement l'un Tautre, — chacun d'eux connaissant les mômes choses, mais de manière que le contexte va toujours en s'élargissant, depuis l'impression la plus simple jusqu'au savoir absolu, — est-il possible qu'aucune rnanière d'être ne leur soit commune, alors qu'il y a dans leur fonction cognitive quelque chose qui leur est si manifestement commun? Leur succession régulière est, dans de telles conditions, un miracle inintelligible. Si vous répliquez que leur objet commun est par lui-même suffisant pour rendre continue la série des sujets ou des consciences multiples, la même logique implacable vous presse : comment un seul et même objet peut-il apparaître si diversement? Ses apparences diverses brisent son unité, font de lui une pluralité; et notre monde objectif tombe alors en morceaux, devient tout aussi discontinu que le
monde subjectif. L'irrationalité qui en résulte est réellement inacceptable.
Je disais, il y a un instant, que je portais envie à Fechner et aux autres panthéistes : il me fallait, à moi aussi, la liberté dont je les voyais jouir sans scrupules, la liberté de vouloir que les élats de conscience se composent entre eux, et d'obtenir ainsi un univers plus continu; mais, vous disais-je également, ma propre conscience me retenait prisonnier. Au fond cependant, tout au fond, je n'ignorais pas que je prenais là une position absurde, et qu'elle ne pouvait être que provisoire. Ce mystère d'une vie continue que l'univers sait par cœur et qu'il réalise à chaque instant, ne saurait être foncièrement contradictoire. Si la logique vient affirmer le contraire, tant pis pour la logique. La réalité est supérieure à la logique; celle-ci n'est qu'abstraction immobile et connaissance incomplète : c'est donc la logique qui doit s'incliner devant la réalité, et non la réalité devaiit la logique. Notre intelligence ne saurait s'y emmurer toute vive, comme une larve dans sa chrysalide. Il faut qu'à aucun prix elle ne cesse de converser avec l'univers dont elle est la fille. Le meilleur chemin à suivre, me semble être celui de Fechner, Royce et Hegel. Fechner n'a jamais entendu le veto de la logique; Royce entend sa voix, mais refuse délibérément de savoir ce qu'elle dit ; Hegel n'entend ce qu'elle dit que pour en faire fi; — et
tous passentjoyeusement leur chemin. Serons-nous les seuls à subir son veto?
En y mettant toute la sincérité, toute la patience dont j'étais capable, je suis resté pendant des années aux prises avec ce problème, couvrant des centaines de feuilles de papier, multipliant les notes et les points de repère, sans cesse discutant avec moi-même pour résoudre la difficulté. Comment plusieurs consciences peuventelles être en même temps une conscience unique? Comment un seul et même fait, toujours identique, peut-il être pour lui-même l'objet d'une expérience si diverse? J'avais beau m'escrimer, je me trouvai? acculé à une impasse^. Je me voyais contraint de choisir entre deux alternatives. La première, c'était d'abjurer cette « psychologie sans àme » où m'avait engagé toute mon éducation kantienne, toute mon éducation psychologique, car il me fallait en revenir à des agents spirituels distincts, capables de connaître les phénomènes de la vie mentale, tantôt isolément et tantôt synthétiquement : en un mot, il me fallait alors en revenir à la scholastique et au sens commun. La seconde alternative, c'était de reconnaître carrément l'impossibilité de résoudre le problème. Dans ce dernier cas, de deux choses l'une, encore : ou bien, abandonner ma logique intellectualiste, celle de l'identité.