Evolution créatrice, pp
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mathématicien n'en voit que les extrémités. Il ne fait que fixer quelques-uns des résultats du changement, indique une courbe au pointillé, puis la complète par des interpolations : au lieu d'une réalité, il nous donne un simple calque. C'est là un fait incontestable.
A l'égard de ce fait, quelle a été l'attitude de la philosophie? L'histoire en est curieuse. La tradition régnante en philosophie a toujours été la croyance platonicienne et aristotélicienne que la stabilité est chose plus noble et plus relevée que le changement. La réalité doit être une et immuable. Les concepts, grâce à leur fixité, sont ce qu'il y a de plus conforme à cette fixité du vrai. Aussi, pour être absolument vraie-, toute connaissance possédée par nous doit-elle résider dans des concepts universels plutôt que dans des expériences particulières, car il est notoire que celles-ci sont changeantes et sujettes à des altérations.
Telle est la tradition connue en philosophie sous le nom de rationalisme, et ce que j*ai appelé intellectualisme n'en est que l'application poussée à ses dernières conséquences. En dépit des sceptiques et des empiriques, en dépit de Protagoras, de Hume et de James Mill, le rationalisme n'a jamais été sérieusement mis en question, car ses plus impitoyables adversaires ont toujours conservé pour lui une certaine tendresse de cœur, et toujours souscrit à certaines de ses exigences. Ils n'ont pas été consé-
BERGSON ET L INTELLECTUALISME
quents avec eux-mêmes ; ils ont rusé avec l'ennemi,^ en le prenant de biais : Bergson seul a été radical.
Pour me faire mieux comprendre, permettez-moi d'opposer sa méthode à celle de quelques-uns des représentants de la philosophie transcendantale dont je vous parlais tout à f heure. Venant après Kant, ils se flattent d'avoir le sens critique, de prendre pour base, en fait, la « critique » de la raison pure, de Kant.
Qu'est-ce que cette critique a prétendu établir? C'est que les concepts appréhendent, non pas la réalité, mais seulement les apparences dont nos sens les nourrissent. A ces apparences, les concepts donnent des formes immuables, il est vrai; mais la réalité en soi {an sich) d'où, en dernière analyse, proviennent nécessairement les apparences sensibles, demeure à jamais inintelligible pour notre entendement.
Prenez le mouvement, par exemple. Comment se présente-t-il à nos sens? Ce qui leur apparaît, ce sont des gouttes, des vagues, des pulsations. Quant au mouvement lui-même, ou bien Ton n'en saisit positivement qu'un certain quantum, ou bien l'on n'en saisit rien du tout. A ce quantum se réduit la donnée (gabe), l'aliment, que la réalité fournit à notre faculté de comprendre; mais, avec notre entendement, cette donnée, lui imposant une fâche [aufgabe), devient un 'prêté pour un rendu, d'après un jeu de mots qui est une des plus célèbres for-
PHILOSOPHIE DE L EXPEIUENCB
mules de Kant. Notre entendement exige, en effet, que dans chacune de ces pulsations puisse être déterminé un nombre infini de pulsations successives. Ces pulsations plus faibles, nous pouvons bien en poursuivre indéfiniment la détermination ou le calcul, si nous ne manquons pas de patience; mais on se mettrait en contradiction avec la définition d'un nombre infini si l'on supposait que cette série infinie s'est formée par un calcul qu'elles ont toutes réellement effectué une à une. Voilà ce que Zenon a mis en lumière.
L'infinité que notre entendement exige d'une donnée sensible est donc une infinité future et potentielle, plutôt qu'une infinité effectivement réalisée dans le passé par la structure même de cette donnée. Une -fois construite, celle-ci devra être décomposable à l'infini par le moyen de nos concepts; mais par quelles phases a passé cette structure pour se trouver effectivement composée ? Nous l'ignorons entièrement. En résumé, notre entendement ne jette aucune lueur sur le processus par lequel l'expérience se fait.
En général, les successeurs monistes de Kant ont, encore plus que lui, jugé contradictoires en ellesmêmes les données de l'expérience immédiate quand on les considère au point de vue intellectuel. Au plus fort de leur crise intellectualiste, ce qui leur a semblé on ne peut plus paradoxal et contradictoire, ce n'est pas seulement le caractère
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d'infinité impliqué dans la relation des multiples données empiriques avec leurs <* conditions » : c'est l'idée même qu'une relation quelconque puisse exister entre les choses faisant l'objet de la connaissance empirique. Nous en avons vu dans une leçon précédente de nombreux exemples chez Hegel, Bradley, Royce et chez d'autres encore. Nous avons également vu où ces auteurs ont cherché la solution de la difficulté soulevée par un tel état de choses. Kant Pavait trouvée dans une réalité extérieure et antérieure aux données de notre expérience, dans le monde des choses en soi [dinge an sich) où nos données ont cependant leurs causes. Ses successeurs monistes, au contraire, la cherchent tous dans quelque chose qui serait postérieur à l'expérience et qui la compléterait entièrement; ou bien ils la considèrent comme impliquée dès maintenant dans l'expérience, parce qu'elle en serait la signification idéale. Bref, les recherches de Kant et celles de ses successeurs se portent dans des directions diamétralement opposées.
Ne vous laissez pas abuser par ce fait que Kant donne une place au théisme dans son système. Son Dieu est le Dieu habituel du théisme chrétien, et sa philosophie ne fait que lui ouvrir la porte : il n'a rien du tout de commun avec Vesprit absolu que ses successeurs ont installé dans leur doctrine. Si cet esprit absolu est, dans une certaine mesure,
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logiquement lire de Kant, ce n'est pas de son Dieu qu'il vient, mais d'éléments entièrement différents de sa philosophie. C'est d'abord de cette idée kantienne qu'il faut pouvoir, par n'importe quelle expérience, déterminer un ensemble total de conditions qui soit lui-même inconditionnel; et c'est ensuite de cette autre idée kantienne que la présence d'un certain « témoin », d'un sujet, pour qui des aperceptions soient possibles, est la plus universelle de toutes ces conditions.
Les philosophes post-kantiens font de cette dernière condition ce qu'ils appellent un Moi universel et concret, un sujet en qui s'individualise l'expérience totale ou la conscience de l'univers; un sujet rationnellement constitué de telle manière que toutes les autres conditions réunies s'y trouvent nécessairement impliquées chacune ; un sujet tel enfin que, par lui, toutes les perceptions résultant de ces conditions ne manqueront pas de se réaliser chacune pour son propre
compte.
Présenter de cette façon sommaire, nécessairement insuffisante, les opinions d'aulrui, c'est toujours leur faire tort; mais, dans l'espèce, ceux d'entre vous à qui est familière la littérature de la question, me comprendront immédiatement; et, quant aux autres, s'il y en avait ici, voici maintenant tout ce qu'ils ont à retenir de ce pédantesque et laborieux exposé.
BERGSON ET L ^^TELLECTL'AL1SME
11 s'agissait de sortir des contradictions que présente, supposait-on, le monde sensible. Où chercher une ièsue?
Kant l'avait cherchée en arrière, pour concevoir comme cause des phénomènes sensibles une réalité irrationnelle qui serait le monde des choses en soi {an sich). C'est, au contraire, en avant, que les regards des partisans de l'idéalisme moniste, venus après Kant, se sont toujours portés, pour concevoir une entité rationnelle {ens rationis) en qui les phénomènes trouveraient leur intégration ou leur complément logique.
De leur côté, les partisans d'un empirisme pluraliste sont restés dans le monde sensible; soit par naïveté, parce qu'ils ne voulaient pas voir les contradictions que signalait l'intellectualisme; soit parce que, ne pouvant les méconnaître, ils croyaient pouvoir les réfuter en appliquant une conception supérieure de la même logique intellectualiste. Tel est le cas de John Mill quand il prétend réfuter le sophisme d'Achille et la Tortue.
Il importe donc de remarquer ici que c'est la logique intellectualiste qui se trouve mise en cause. Les deux partis à la fois font d'elle une autorité indiscutable; mais tous deux la soumettent à leurs caprices. Les partisans de l'absolu se réclament d'elle, en effet, pour mettre en miettes le monde sensible, et les empiristes se réclament d'elle pour mettre en miettes l'absolu, — car l'ab-
..M&.r\A.k.^ .^^^,l^iLM^â^a.^FrL.
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solu, disent-ils, est la quintessence de toutes les contradictions logiques. Aucun des deux partis n'est exempt de toute inconséquence. Les hégéliens se voient contraints de recourir à une logique supérieure pour n^en pas rester aux efforts purement destructifs de leur première logique. Les empiristes invoquent leur logique contre Tabsolu, mais refusent de l'invoquer contre leur expérience fmie. Chaque parti tantôt l'utilise, tantôt l'abandonne, suivant que s'en accommode ou non la vision à laquelle s'attache sa croyance; mais l'un et l'autre ont pour principe de n'en pas attaquer l'autorité théorique en général.
Seul, Bergson récuse les principes de cette autorité théorique. Il est seul à nier que la logique du concept pur puisse nous dire ce qui est possible ou non dans le monde de l'être ou des phénomènes, et il invoque des raisons qui, tout en dépossédant la logique de l'empire, désormais proclamé illégitime, qu'elle exerçait sur la réalité vivante, établissent une vaste sphère d'influence définie où sa souveraineté est incontestable. C'est ce que Bergson expose de la façon la plus heureuse; mais dans son texte tout s'enchaîne si bien, qu'il est impossibU d'en rien détacher pour des citations. Il me faut donc vous expliquer à ma manière ce que je viens de vous dire, quoiqu'elle ne vaille pas la sienne.
La logique, constatons-le d'abord, fournit directement les relations à établir entre les concepts
BERGSON ET J.'iNTELLECTUALISME
comme tels, et ne fournit qu'indirectement les relations à établir entre les phénomènes naturelscar elle ne fournit ces dernières que dans la mesure où les phénomènes ont déjà été identifiés avec les concepts et définis par leur moyen. Le sort de la logique est donc lié à celui de la méthode conceptuelle : la première devra régner ou périr avec la seconde. Or, la méthode conceptuelle est une transformation que nos mains font subir à la vie qui s'écoule ; et cette transformation s'inspire avant tout des intérêts de la pratique, tandis qu'elle ne s'inspire qu'accessoirement des intérêts de la théorie. «La vie regarde en avant; l'intelligence, en arrière », dit un écrivain danois. Rendre la vie intelligible au moyen des concepts, c'est arrêter son mouvement pour la découper comme avec des ciseaux, et pour en immobiliser les morceaux dans notre herbier logique où, les comparant entre eux comme des spécimens desséchés, nous pouvons établir lesquels, au point de vue statique, en impliquent ou en excluentd'autres, et lesquels, au même point de vue, sont impliqués dans les premiers ou exclus par eux. Cette façon de procéder suppose que la vie est déjà chose achevée, car, puisque les concepts sont autant de vues prises après coup, ils ont le caractère rétrospectif d'une autopsie.
Néanmoins, nous pouvons en tirer des conclusions et les projeter dans l'avenir. Ils ne peuvent
solu, disent-ils, est la quintessence de toutes les contradictions logiques. Aucun des deux partis n'est exempt de toute inconséquence. Les hégéliens se voient contraints de recourir à une logique supérieure pour n'en pas rester aux efforts purement destructifs de leur première logique. Les empiristes invoquent leur logique contre l'absolu, mais refusent de l'invoquer contre leur expérience finie. Chaque parti tantôt l'utilise, tantôt l'abandonne, suivant que s'en accommode ou non la vision à laquelle s'attache sa croyance; mais l'un et rautre ont pour principe de n'en pas attaquer l'autorité théorique en général.
Seul, Bergson récuse les principes de cette autorité théorique: Il est seul à nier que la logique du concept pur puisse nous dire ce qui est possible ou non dans le monde de l'être ou des phénomènes, et il invoque des raisons qui, tout en dépossédant la logique de l'empire, désormais proclamé illégitime, qu'elle exerçait sur la réalité vivante, établissent une vaste sphère d'influence définie où sa souveraineté est incontestable. C'est ce que Bergson expose de la façon la plus heureuse; mais dans son texte tout s'enchaîne si bien, qu'il est impossibU d'en rien détacher pour des citations. Il me faut donc vous expliquer à ma manière ce que je viens de vous dire, quoiqu'elle ne vaille pas la sienne.
La logique, constatons-le d'abord, fournit directement les relations à établir entre les concepts
BERGSON ET I.'iNTELLECTUALISME
comme tels, et ne fournit qu indirectement les relations à établir entre les phénomènes naturels* car elle ne fournit ces dernières que dans la mesure où les phénomènes ont déjà été identifiés avec les concepts et définis par leur moyen. Le sort de la logique est donc lié à celui de la méthode conceptuelle : la première devra régner ou périr avec la seconde. Or, la méthode conceptuelle est une transformation que nos mains font subir à la vie qui s'écoule ; et cette transformation s'inspire avant tout des intérêts de la pratique, tandis qu'elle ne s'inspire qu'accessoirement des intérêts de la théorie. <(La vie regarde en avant; l'intelligence, en arrière », dit un écrivain danois. Rendre la vie intelligible au moyen des concepts, c'est arrêter son mouvement pour la découper comme avec des ciseaux, et pour en immobiliser les morceaux dans notre herbier logique où, les comparant entre eux comme des spécimens desséchés, nous pouvons établir lesquels, au point de vue statique, en impliquent ou en excluentd'autres, et lesquels, au même point de vue, sont impliqués dans les premiers ou exclus par eux. Cette façon de procéder suppose que la vie est déjà chose achevée, car, puisque les concepts sont autant de vues prises après coup, ils ont le caractère rétrospectif d'une autopsie.
Néanmoins, nous pouvons en tirer des conclusions et les projeter dans l'avenir. Ils ne peuvent
r r m m'i I ir'iÉirÉii'i^ii \. t ...
PHILOSOPHIE DE l'eXPÉRIENCB
pas nous apprendre par quels moyens la vie s'est mise en marche, par quels moyens elle poursuivra sa route; mais si nous admettons qu'ils sont toujours les mêmes, nous pouvons calculer quelles positions elle occupera par la suite, sur quels points on imaginera qu'elle fait halte, dans certaines conditions données. Nous pouvons déterminer, par exemple, la position où Achille se trouvera, et celle qu'occupera la tortue, à la fm de la vingtième minute. Achille peut alors être très loin en avant ; mais, quant à nous dire en détail comment il s'y sera pris pratiquement pour atteindre ce point, notre logique en est toujours incapable : ne Tavons-nous pas vu constater elle-même qu'elle aboutit à des résultats qui sont en désaccord avec les phénomènes de la nature?
Les calculs établis dans les autres sciences ne diffèrent en rien de ceux des mathématiques. Les concepts mis en œuvre y sont tous sans exception des points permettant, par des interpolations qui les suivent ou qui les dépassent, de tracer des courbes sur lesquelles d'autres points sont découverts par voie de conséquence. Grâce à ses raffinements les plus récents, la logique se passe entièrement de ces courbes, pour s'occuper uniquement des points et de leurs corrélations chacun à chacun dans les diverses séries. Les auteurs de ces nouveaux perfectionnements nous déclarent formellement qu'ils veulent faire dispa-
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raître de la sphère du raisonnement jusqu'aux derniers vestiges de l'intuition, c'est-à-dire de la réalité concrète, pour qu'on raisonne désormais expressément sur des « points » qui soient dans l'ordre intellectuel ce qu'est le « point » en' mathématiques, sur des unités de pensée nues et abstraites, et sur les différentes manières dont il est possible, en quelque sorte, de les enfiler ou de les mettre bout à bout, afin d'obtenir des séries qui ne soient que des séries.
Tout cela est bien abscons , bien abstrait, et, à comprendre ainsi les choses, je crains fort de les mal comprendre. Aussi je n'en parle que pour les rappeler brièvement à ceux qui les connaissent.
Quel est le fait qui importe ici pour la plupart d'entre nous?
Certes, par le moyen de concepts découpés à même le courant de notre expérience sensible antérieure, nous pouvons redescendre au courant de l'expérience future pour y découper d'autres concepts, nous permettant de dire que telle chose particulière doit s'y rencontrer. Certes, en ce sens, les concepts nous donnent des connaissances, et Ton peut dire qu'ils ont une certaine valeur théorique, surtout quand cette chose particulière annoncée d'avance est de celles qui n'ont pour nous aucun intérêt pratique à ce moment-là.
Malgré tout, s'il s'agit de cette connaissance qui, dans le sens le plus profond du mot, est
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intuition, les concepts n'ont aucune valeur théorique, car ils ne sauraient aucunement nous mettre en rapport, ni avecla vie intime des choses qui s'écoulent, ni avec les causes déterminant la direction du courant qui les emporte. Au lieu d'être l'interprétation de la réalité, les concepts sont la négation absolue de tout ce qu'elle a d'intime. Ils rendent incompréhensible la notion même d'une influence causale entre les choses finies. Aucune activité réelle, — bien plus, aucun rapport réel de n'importe quelle sorte, ne pourra subsister si nous suivons la logique conceptuelle : être discernable, en efl'et, d'après ce que j'appelle l'intellectualisme, c'est n'admettre aucun rapport. L'œuvre commencée par Zenon, continuée par Hume, Kant, Herbart, Hegel et Bradley, ne s'arrête qu'après avoir jeté aux pieds de la « raison » la réalité sensible entièrement désintégrée.
J'aurai bientôt à vous parler de la réalité « absolue » que la « raison » veut substituer à la réalité sensible. Pour le moment, vous voyez ce que le professeur Bergson veut dire en affirmant avec insistance que cette fonction de Tentendement a un caractère pratique plutôt qu'un caractère théorique. La réalité sensible est trop concrète pour qu'on la puisse mettre complètement à profit : voyez à combien peu de chose se réduit ce qu'en peut embrasser n'importe lequel des animaux qui en vivent exclusivement. S'agit-il d'y
BERGSON ET L INTELLECTUALISME
passer d'un pointa un autre? il faut creuser notre sillon, nous traîner péniblement, pour franchir cet intervalle dont l'idée nous est insupportable. La réalité ne nous fait grâce d'aucun détail ; elle nous oppose des complications aussi gênantes que les fils de fer barbelés qu'il y avait à Port-Arthur; el la vieillesse, puis la mort, nous surprend au milieu de notre travail. Mais, grâce à notre faculté de former et de fixer des concepts, voilà qu'en une seconde nous procédons de la même manière que si nous disposions d'une quatrième dimension de l'espace : passant par-dessus les intermédiaires, comme on le ferait avec des ailes d'une puissance surnaturelle, nous atteignons exactement le point voulu, sans jamais nous embarrasser des contextes de la réalité. Et l'on peut dire encore que nos systèmes de concepts nous servent de harnais pour faire de la réalité un attelage plus facile à mieux conduire.
C'est là une méthode toute pratique, car le terminus vers lequel on s'achemine a toujours un caractère, non pas général, mais particulier, même quand il consiste dans un fait de l'ordre mental. Or, les sciences où la méthode conceptuelle vante surtout ses triomphes, sont les sciences de l'espace et de la matière, les sciences ayant pour objet les modifications des choses extérieures. Pour appliquer la méthode conceptuelle aux faits de Tordre moral, il nous faut d'abord leur
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faire subir une transformation, leur substituer des diagrammes cérébraux ou des métaphores tirées du monde physique, voir dans nos idées des atomes, — dans nos mobiles, des forces mécaniques, — dans notre « Moi conscient », un « courant »,etc.
Ce serait là un résultat paradoxal, comme ( M Bergson le remarque avec raison, si notre vie intellectuelle, au lieu d'être orientée vers la pratique, avait bien pour but de découvrir la nature intime des choses. On supposerait alors que là où notre pensée se sentirait le plus chez elle, c'est dans le domaine des réalités intellectuelles créées par elle-même. Or, c'est justement là qu'elle est au bout de sa longe et incapable d^avancer. Il nous faut des perceptions pour connaître les mouvements intérieurs de notre esprit. Ces mouvements, nous les sentons vivre en nous, mais sans pouvoir nous rendre nettement compte de leurs éléments, ni prévoir expressément leur avenir. Par contre, les choses qui sont alignées dans le monde spatial, les choses dont nous pouvons dire à la lettre qu'elles se laissent manier, telles sont les choses avec lesquelles notre intelligence cadre le plus heureusement. N'y a-t-il point là de quoi nous confirmer dans l'idée que la fonction primitive et encore survivante de notre vie intellectuelle est de nous guider dans l'adaptation pratique de nos prévisions et des diverses formes de notre activité ?
BERGSON ET L INTELLECTUALISME
Il est facile, avec cette idée, de tomber dans un gâchis de mots : ma propre expérience du « pragmatisme » me fait reculer devant les dangers qui résident dans le mot « pratique » ; et, bien loin de partir en guerre contre vous pour vous l'imposer, je suis tout prêt à fausser compagnie au professeur Bergson pour attribuer à notre entendement une fonction théorique primitive. Mais alors je vous demande d'être d'accord avec moi pour distinguer la connaissance « théorique», ou scientifique, de la connaissance « spéculative » plus profonde à laquelle aspirent la plupart des philosophes : je vous demande de me concéder que la connaissance théorique se réduit à des notions sur les choses, n'en atteint que la surface extérieure, et demeure distincte de ce qui est la relation vivante, sympathique et directe avec la réalité ^ Cette surface, que couvre la connaissance théorique ainsi comprise, peut, il est vrai, avoir une énorme étendue; et les concepts créés par nous peuvent former une ligne de points parcourant d'un bout à l'autre le diamètre de la sphère du temps et de l'espace. Mais une telle connaissance ne pénètre pas d'un millimètre dans le sens de la profondeur, de la consistance. Cette dimension intérieure de la réalité appartient aux activités qui la mettent sans cesse en mouvement. Or
1 Voir à la, ftn du volume, la note sur la présente leçon.
PHILOSOPHIE DE l'EXPÉBIENCE
BERGSON ET L INTELLECTUALISME
l'entendement parlant par la bouche de Hume, Kant et C'% se voit obligé de nier, et persiste a nier, que ces activités aient aucune existence intelligible. Ce qui existe pour la pensée, nous diton ce sont tout au plus les résultats que nous attribuons illusoirement à de telles activités, c està-dire les phénomènes se déroulant à la surface de l'espace et du temps, conformément aux lois qui r.n assurent la liaison [regel der verknûpfung), et ces lois de la nature n'établissent que des coexistences et des successions'.
La pensée n'opère que sur des surfaces. A ce qui fait la consistance de la réalité, elle peut don- „.er un nom; mais elle ne saurait y pénétrer aucunement, et son impuissance à cet égard n'est pas momentanée, mais radicale et permanente.
La seule manière de saisir en profondeur la réalité est, ou bien d'en avoir l'impression directe, parce que Ton fait soi-même partie de cette réalité, ou bien de l'évoquer en imagination, grâce à une sympathie capable de deviner la vie intérieure d'uu autre être. Mais ce dont nous avons cette impression immédiate, ce que nous devinons de cette façon concrète, c'est quelque chose de très limité quant à sa durée, tandis qu'abstraitement, nous sommes capables de concevoir des éternités. Si nous pouvions avoir le sentiment concret d un