‹ Philosophie de l'expérience [microform]Chapitre 35 sur 58 · Voir la même noie · texte numérisé non relu

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millier d'années comme nous avons actuellement celui d'une minute en train de passer, nous n'aurions guère l'emploi de notre faculté conceptuelle. A chacun des moments que traverse cette période, nous la connaîtrions pleinement et dans son entier, alors qu'il nous faut la construire laborieusement au moyen des concepts que nous projetons au delà de l'instant actuel.

L'expérience directe et la connaissance conceptuelle sont ainsi complémentaires l'une de l'autre : chacune remédie aux défauts de l'autre. Tenonsnous à dresser le tableau synoptique des phénomènes, à nous donner la vision de ce qui en est le moins à notre portée, à rapprocher les semblables malgré leur éparpillement? Alors c'est la méthode conceptuelle qu'il nous faut adopter. Sommesnous, au contraire, des métaphysiciens dont la curiosité se porte plutôt sur la nature intime de la réalité, ou de ce qui la meut effectivement? Alors il faut absolument nous enfoncer dans les couches profondes de ces moments fugitifs dont j*ai parlé ; il faut absolument tourner le dos à nos concepts qui, avec leurs ailes, ne font que voler au-dessus, ou qui ne font que s'arrêter à quelques points particuliers pour s*y percher et s'y reposer accidentellement.

Le professeur Bergson prend ainsi le contrepied de la tradition platonicienne. Au lieu de regarder la connaissance intellectuelle comme plus profonde

que la connaissance immédiate, il la considère comme la plus superficielle des deux. Pour lui, au lieu d'être la seule connaissance adéquate, elle est grossièrement inadéquate. Sa seule supériorité est l'avantage pratique qu'elle offre en nous permettant de tracer des chemins de traverse dans Texpérience et, par là, de gagner du temps. Ce dont elle reste bien incapable, c'est de révéler la nature des choses; — et cette dernière remarque, si elle n'est pas déjà claire, le deviendra à mesure que j'avancerai. Replongez-vous donc dans le flux même des phénomènes, nous dit Bergson, si vous voulez connaître la vérité; replongez-vous dans ce flux qu'a toujours dédaigné le platonisme, avec sa croyance étrange que seul l'immuable a toute la valeur possible ; tournez-vous vers la sensation^ vers cette chose liée à la chair, et que le rationalisme a toujours, comme telle, accablée d'in jures.

C'est là, vous le voyez, un remède en parfaite opposition avec l'ordonnance de nos idéalistes contemporains qui veulent qu'on se tourne vers l'absolu et qu'on s'y absorbe. Ce remède de Bergson ifait violence à nos habitudes mentales, car il con siste,en quelque sorte, à écouter les choses d'une manière passive et purement réceptive, au lieu de faire, pour réagir bruyamment et à grand renfort de mots, cet effort qui est l'attitude ordinaire de notre intelligence.»

BERGSON ET L INTELLECTUALISME

Quelles sont donc, dans le flux des perceptions, les particularités que la traduction conceptuelle laisse fatalement de côté?

Le caractère essentiel de la vie est de changer continuellement : or, tous nos concepts sont fixes et discontinus ; et la seule façon de les faire coïncider avec la vie est de supposer arbitrairement des points où la vie s'arrête. C'est avec ces points d'arrêt que nos concepts peuvent s'accorder. Mais ces concepts ne font pas partie de la réalité; ce ne sont pas des positions prises par elle : ce sont plutôt des suppositions, de simples notes prises par nous, et nous ne pouvons pas plus puiser la substance de la réalité par leur moyen, que nous ne pouvons puiser de l'eau avec un filet, quelque serrées qu'en soient les mailles. (T Quand nous formons des concepts, nous découpons et nous fixons quelque chose, en éliminant tout ce que nous n'avons pas fixé. Un concept signifie : « Telle chose et rien d'autre. » Dans nos concepts, le temps exclut l'espace; le mouvement et le repos s'excluent réciproquement; l'approche exclut le contact; l'absence est exclue par la présence; la pluralité, par l'unité; la relativité, par l'indépendance; le « vôtre », par le « mien » ; tel rapport, par tel autre; — et ainsi de suite indéfiniment. Au contraire, dans la réalité concrète, dans le flux sensible de la vie. les impressions se compénétrent mutuellement, si bien qu'il

n'est pas aisé de savoir exaclement ce qui en est exclu ou non. Prenez, par exemple, le passé et l'avenir : séparés l'un de l'autre, au point de vue conceptuel, par cette coupure que nous appelons le présent, et définis comme occupant les deux côtés opposés de cette coupure, ils sont, dans une certaine mesure, si faible soit-elle, présents l'un avec l'autre d'un bout à l'autre de l'expérience. Au sens littéral du mot, le moment présent est une simple supposition verbale, et non une position réelle : le seul présent qui soit jamais une réalité concrèle, c'est le « moment qui passe », celui où le déclin du temps et l'aube de son avenir mêlent pour toujours leurs clartés. Prononcez le mot « maintenant », et à l'instant même où il est prononcé, il désigne ce qui fut ^. I C'est précisément avec la tentative faite par l'intellectualisme pour substituer d'immobiles découpures aux unités de la durée vécue, que le mouvement réel devient parfaitement inintelligible. Au moment où se conçoit abstraitement la première moitié de l'intervalle entre Achille et la Tortue, la seconde moitié se trouve exclue; et la nécessité mathématique de franchir séparément l'une, avant de franchir Paulre, fait perpétuellement obstacle à ce que la seconde soit jamais franchie. Mais, pendant ce temps-là, s'il y a un Achille qui,

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